‹ Souvenirs de la Révolution et de l'empire (volume 2)Chapitre 27 sur 50 · S9 SODYBDIRS DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

S9 SODYBDIRS DE LA RÉVOLUTION

complissement de ses vues, ou du moins les déguiser aa vulgure des observateurs, qui ne pénètre pas au-dessous de la superficie des caractères. Il y en avoit d'autres auxquels il ne cédoit que pour occuper son activité, quand elle n'avoit pas d'autre aliment. Il y en avoit enfin quil se fàisoit à dessein, et qui rentroient dans la classe des tics ou des manies. Je donnerai des exemples de chacun, pour achever le portrtùt d'Oudet, de manière & mettre mon amitié pour sa mémoire à l'abri de ce reproche de fol enthou^asme auquel on n'a pas le droit de s'exposer quand on écrit autre chose qu'un panégyrique.

Oudet aimoit les femmes avec fureur, les aîmoît toutes, les trompoit toutes, et n'en ahandonnoit aucune de pensée, de souvenir, d'affection. Son cœur étoit devenu un sblme de tendresse où se fondoientles sentiments les plus con- ^dictoires. 11 n'y avoit pas un moment de sa vie où l'on ne pût lui tirer des larmes pour la première femme quil avoit trahie ; pas un où il ne méditât, peut-être malgré lui, d'en séduire une autre. Il étoit né Werther, et le monde ravoitfaitLovelace. C'estmsi que Schiller apeintFiesque.

Je ne dirai pas qu'il étoit joueur, quoique je l'aie vu souvent perdre son or, ses chevaux, ses bijoux, et toujours prêt h hf^arder tout ce qu'il possédoit sur un coup de dés. L'aident lui étoit si iniÛfférent que la chance de perdre on de doi^ler un trésor ne lui auroit pas procuré une sensation forte. Quand il en avoit beaucoup, il ne songeoit qu'à le donner, qu'à-le semer autour de lui, quelquefois sans beaucoup de choix. Quand il en avoit très-peu, il se contentoit de tout. D étoit sobre par goût, quoique fostueux par habitude. Je suis persuadé qu'il ne voyoit dans dans le jeu qu'un moyen d'occuper son attention et son temps.

J'inâste sur tous ces traits, parce qu'ils composent l'ensemble du portrait d'un homme presque inconnu, msii qui va devenir dans la suite de cette relation l'agent du système le plus hasardeux et le plus profondément

rniLADELPHES. — SOCIÉTÉS SECRÈTES DE L' ARMÉE. 1 SS

«onçu. Je suppose que mon lecteur m'a déjà fait quelques «oncessions nécessaires; qu^l s'est associé déjà, jusqu'à «in certain point, au sentiment qui dirige ma plume ; qu'il assiste en esprit aux scènes que je vais retracer ; et c'est poAr ce lecteur sensible, mais curieux de tous les dét^ls, que je finis cette ébauche imparfaite par deux ou trois crayons caractéristiques, mtùs qui sont plus dignes d'une composition de chevalet, que de l'esquisse d'une grande histoire. Oudet, si distingué du peste des hommes par ses facultés, s'en étoit distingué à dessein par des originalités forcées qui étoient devenues des habitudes, et qui avoient fini par s'identifier à son naturel. Extrêmement recherché dans sa mise, ponctuellement exact dans son uniforme, il avoit toutefois une manière de mettre son chapeau qui étoit unique dans l'aimée, et qui n'a jam^ été susie, même par la foule des jeunes enthousiastes qui vouloient lui ressembler en quelque chose. Ce qull y a de remarquable, c'est qu^tl attachoit beaucoup de prix à cette singularité, et que je ne la lui ai pas reprochée une fois, que je n'aie vu sa main tordre machinalement sa moustache, et son liront se rembrunir. Il étoit sujet à des distractions profondes qui le faisotent tomber quelquefois dans les méprises les plus ridicules ; mais il prenoit un plaisir trèssenàble à en entendre parler, et ses amis savoient qu'on ne pouvolt rien raconter qui lui fût plus agréable. Ils n'ont point oublié non plus ses mouvements de tète subits, son rire fou et sans motif, et surtout sa chaleur pour le paradoxe. Et qui pourroit oublier Oudet, enseveli dans cette sorte de sommeil magnétique où ses distractions le plongeoient, réveillé tout à coup par le mot final d'une phrase, saisissant avec une rapitUté qui étonnoit la pensée, le sens le plus bizarre que ce mot put fournir à imagination d'un fiévreux, et en faisant le texte de quelque improvisation éloquente qui entralnoit l'auditeur avant qu"!! eût le loisir de réfléchir sur les inconcevables folies auxquelles il abaadonnoit son esprit. Ce jeu d'imagination,

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que l'orateur terminoit ordinairement par un éclat de rire,! n'est pas une de ces manies que l'on imite facilement, et' qui peuvent devenir conta^euses panni les adulateurs d'un grand homme. Je déclare, quanta moi, que j'iû entendu tous les hommes éloquents que la tribune a illustrés de mon temps, mais que je ne pense point qu'un homme qui n'a pas entendu Oudet en vervfe se fasse une idée juste des charmes et du pouvoir de l'éloquence.

Oudet n'avoit pas été l'ami de Bonaparte : deux caractères pareils ne pouvoient se rapprocher en aucune manière ; mais il l'avoit vu souvent à l'espèce de cour du dictateur Barras, où le hasard l'avoit porté, et où le goût des sensations tumultueuses et l'amour des fenunes l'a- Toient retenu. IPavoit pu apprécier l'homme qui se dmgeoitdea destinées de la France, et dont l'hypocrisie politique trompoit encore l'un et l'autre parti , quelque maladroite qu'elle fCtt. Il savoit, à n'en point douter, que Bonaparte avoit le pouvoir absolu en vue, et qull ne s'ea démettrott ni pour les souverains légitimes, ni pour le peuple. Il croyoit donc qu'il étoit du plus grand intérêt pour les hommes loyaux et incorruptibles des deux causes de briser de bonne heure le joug d'un étranger insolent, qui s'arrogeoit impudemment le droit de les gouverner; et il avoit déjà pressenti les moyens d'un arrangement amiable qui termineroit la révolution, sans de nouvelles effusions du sang francois. 11 regardoit comme le mobile le plus certain dJe son entreprise l'oi^anisation d'une société secrète, sûre, dévouée, armée, si cela étoit possible, et prête à se lever à l'appel d'un chef absolu ; mais il falloit pour cela trouver une société toute formée, et la soumettre par l'ascendant du génie. Oudet fiit k peine appelé au nombre des Philadelphes, qu'il éprouva la joie d'une âme puissante qui vient de découvrir ce qu'elle cherche depuis long-temps pour accomplir le plus grand de ses desseim : celle qu'auroit ressentie Archimëde, sll avoit trouvé un point d'appui pour ébranler le monde.

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fHILADELPHBS. — SOClÉrËS GBCRÈTBS DE l'abHÈE. ISS

£n effetj je ne crois pas qu'une autre société secrète, quand il en eût existé alors, et telle qu'on la suppose, eût pu être plus propre aux vues d'Oudet que celle qui lui ouvroit son sein. Formée sous les auspices des vertus et de la sensibilité, elle liù présentott cette garantie de probité et de discrétion sans laquelle toutes les conspirations échouent tôt ou tard, au milieu des chances les plus indubitables de succès. Oudet, fort jeune encore, avoit toutefois sur la plupart de ses membres l'autorité de l'âge, comme celle de l'illustration et du génie. Cependant la jeunesse même de presque tous les inités lui répondoit à la fois de leur flexibilité et de leur ardeur ; Hdée de cette institution, qui leur appartenoit, indiquoit en eux une tendresse de sentiments qui fait toujours place, dans les adolescents qui en sont doués, à des passions énergiques et à des facultés puissantes. Enfin, le soupçon ne pouvoit guère s'arrêter parmi eux, et le mystère qui avoit enveloppé jusque-là leurs rassemblements quand ils n'avotent d'autre objet qu'une communauté innocente et Jiaî\e d'affections, étoit de bon augure pour la sollicitude qu'ils mettroient à cacher des conciliabules plus importants et des affaires plus sérieuses. La seule chose qui pouvoit empêcher le succès de l'entreprise qu'une telle société se prescrivoit de mener à fin, c'étoit le cas où ses forces seroient partagées et mises en opposition par deux génies égaux en tout et même en ambition, mais animés par des passons contr^res et dirigés vers des buts différents. Or, une conscience assurée de lui-même, qui ne manquoit peut-être pas à Oudet, lui auroitsuffi pour écarter jusqu'à la moindre crainte de cet inconvénient impossible. Deux hommes organisés comme liu pour le bien et capables d'influer de la même manière sur la destinée du monde, n'ont jamais existé ensemble à aucune époque de l'histoire.

11 n'étoit pas posàble, mais il étoit inutile de mettre, tous les Philadelpbes dans la confEdence d'un projet dont

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