ISS SOUVENIRS DE LA RÉVOLUTION
fin, il a repris, en me serrant la main avec expansion; o Puisque cela existe, je suis à la France et à vous. Je ferai mon devoir. » Je ne doute pas qu'il ne le fasse, reprenoit Philopœmen. Voilà de grands événements et une grande destinée.
Ces détails me frappèrent tellement, ils sont si présents à ma mémoire, que je pourrois facilement en étendre le récit, mais les événements me pressent. Les circonstances qui accompagnèrent la réception de Moreau ne sortirent pas cependant d'un très-petit conciliabule, où je n'eus point Ittonneur d'être admis. Le texte le plus sliict des statuts n'exigeoit que trois Philadelphes pour la réception d'un frère à tous ses grades, et comme cette cérémonie demandoit une discrétion d'autant plus sévère que Philopœmen, qui devoit nécessairement y comparottre, étoit sous le poids d'un ordre d'exil,'it fut convenu que ce nombre n'y seroit pas excédé. L'état des Philadelphes présents lut soumis au récipiendaire qui choiât lui-même les témoins et les agents de son initiation, et elle eut lieu, pour le premier grade, dans un hAtel garni des environs du Palais- Royal*. Les second et troisième lui turent donnés à Grosbois, où Philopœmen passa trois jours en étroites communications avec lui, pendant que l'assemblée de Paris qui se trouvoit alors, suivant les états de la société, la plus nombreuse de France, taisoit le choix de cinq candidat!! dans laliste envoyée par son chef pour la désignation de son successeur. Le nom de Victor Moreau, qui paroissoit pour la prenuère fois dans cette liste, frappa les auditeurs d'un étonnement plus facile à comprendre qu'à décrire, mais qsi ne tarda pas à se changer en enthou^asme. Son nom fiit amené le premier par le scrutin, et on pense bien qu'il ne lui manqua de voix que la sienne pour remplacer Philopœmen, dont les motifs de démission n'avoienl pu être rejetés. Le second régidateur des Philadelphes
I L'b&tet BerUn, tue de» Frondeurs.
miuvELvms. — sociferÉs secrètes de i/ahmèe. is»
reçut le surnom de Fabius, que des histodens lui ont depuis confirmé, ou par révélation, ou par mstinct.
i'ai vu Moreau quelquefois, mais il ne m'est guère connu que par le glorieux témoignage de l'histoire. Il étoit bien loin d'avoir cette solennité un peu théâtrale, qm étoit le caractère distinctif de son devancier et qui sert à remuer les hommes. Je lui trouvai la simplicité d'un vieux héros, d'un guerrier classique, et non l'esprit d'un conspirateur. Son adhésion au système de notre institatioii fut toujours voilée du prétexte d'une liaison morale, et l'habitude de ses mœurs douces etcasanières ne laissoit pas espérer autie chose à ceux de nous qui a'étoient pas dans sa confidence LQ^me. Il u'aimoit pas Bonaparte, mais il ne l'attaquoit ordintûrement que par des épigrammes sans fiel et, s'il f'iut le dire, sans conséquence. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que Moreau, tout en se jouant dans ses discours du gouvernement consulaire^ paroissoit redouter d'en porter le poids. Il l'avoit refusé, et c'étoit un tort trèsgrave, soit qu'il provînt d'un excès inconcevable de modestie, soit qu'il résultât pluWt, comme je suis porté à le croire, d'un penchant déterminé pour la paresse. En acceptant l'offre da Directoire, Moreau délivroit la France, et de la tyrannie qu'elle subissoit et de celle qu'elle avoit à subir. Il lui épargnoit quinze ans de malheurs, et il anlicipoit de tout ce temps sur le système de restauration libérale qui nous étoit réservé. Je ne le condamne point, ni pour ce qu'il a fait, ni pour ce qu'il a voulu fmre; la pensée de Moreau est au-delà de foute mesure pour la foule des hommes, et je me flatte moins que personne d'en avoir atteint la hauteur; mais je crois que le sort du monde devoit l'occuper plus tôt ou plus exclusivement, dès qu'il a eu les moyens de le fixer.
La promotion de Moreau fut promptement connue dans le grade supérieur de l'institution. Elle demeura cachée aux autres, du moins assez généralement, ou parce qu'on y trouvoit quelque avantage, ou parce que le laps eiitréme-
JSt SOCVENIIIS DE LA BÉVOLCnon.
ment court de son exercice ne permît pas qu'elle fbt répandue par des communications verbales. On sait que lesPhiladelphesnereconnoissoientpointleurchef sous son véritable nom, et qu'il ne se manifestoit qu'à l'abri d'une pseudonymie, qu'il n'étoit pas permis de violer par écrit. On a déjà vu d'ailleurs que l'élévation de Horeau à cette dignité fiit antérieure de très-peu de temps à sa mise en jugement, qui interrompit toutes ses communications avec l'ordre et qui rendit un nouveau choix nécessaire. Dans les endroits où la nouvelle en arriva, elle produiàt des effets très-contraires ; elle affermit à la vérité quelques esprits prononcés, qui s'étoient pénétrés k l'avance des intentions réelles de la société, et qui n'attendoientqu'uncri d'appel pour se rallier à la bannière de la restauration- Elle écldra quelques esprits indécis qui avoient suivi le cours des choses sans se rendre raison de leur but, et qui surent dès-4orsà quelles destinées les Philadelpbes étoient appelés; mais elle rebuta les esprits timides qui n'avoieot vu dans le pacte auquel on les faisoit souscrire, qu'une distraction d'oisifs. Le nom du premier censeur n'avoil point révélé d'ailleurs de projets absolus. Celui de Moreau faisoit tout deviner ou tout croire. Il étoit alors le centre d'une foule d'espérances opposées et par conséquent le centre de toutes les déiiances du gouvernement et de ceux qui croyoient leur existence attachée à sa conservation. 11 en résulta un grand brisement dans Hnstitution, et quelques parties s'en aliénèrent tout à Mt, pendant que plusieursautressefortJfioientenr^soninverse.Onsentitde toutesparts qu'onavoitun plan, une direction établie, une marche progressive qui, pour n'être pas bien claù-ement manifestée à cbacun des membres de la société en particulier, n'en paroissoit pas moins entraîner la société toul entière vers des résultats qu'on ne pouvoit encore que soupçonner, mais auxquels on ne parviendroit point sans des sacrifices immenses. C'étoit un temps d'épreuves, et Philopœmen les dirigeoit du fond de sa retraite. Aussi in-
PHILADEIPHES. — SOCIÉTÉS SECRÈTES DE t'ARMÊE. 1 BS
îosant, Aussi souverainement puissant dans son abnégation qu'il l'avoit été dans ses services, l'inoccupation de son exil, qui le laissoit tout entier à l'activité de son âme, le rendoit peut-être plus redoutable encore. Je ne sais si Bonaparte soupçonna ce dont l'oidveté d'un tel honune étoit capable, mais trois mois étoient à peine écoulés qu'il lui fit expédier un brevet de major ; et comme si un hasard avoit voulu faire concourir tous ces événements, Oudet arrivoit h Paris au moment de l'arrestation de Horeau, pour y ressaisir les rênes de l'institution qui échappoient à ses mains, et pour assurer la vie du censeur, en organisant autour de sa prison une conspiration de délivrance. Les circonstances qui avoient engagé Moreau dans la célèbre affaire dont je parle ne sont pas assez bien connues de ses contemporains pour qu'on puisse espérer que riiistoire les éclaircisse jamais par des notions exactes. Toutes les explications qu'on peut donner à ce fait mémorable rentrent néce^airement dans la classe des hypothèses, et on n'a de raisons pour se décider entre les hypothèses diverses que des probabilités plus ou moins incertaines. Celles qui m'ont frappé ont pour moi une simple évidence de sentiment, que je ne me flatte pas de faire passer dans l'esprit des lecteurs, qui ne se rendent qu'à l'évidence des fiiils. J'ai commencé par établir, je répèle souvent, et je perâste à croire, qu'il n'y a rien de plus semblable à un roman qu'une histoire secrète qui offre des circonstances très-singulières, et dont on ne peut citer les témoins. Je n'ai pas entrepris de faire considérer celle-ci comme une autorité suffisante pour régler des points de critique historique de la plus grande difficulté ; mais je ne pense pas qulls puissent èlre réglés sans elle, et c'est pour cela que je présente ma pensée sous la forme d'une afflimation trèsposiUve, même dans les cas oii j'aurois beaucoup de peine, àla convertir en démonstration. Je suis très-convaincu de c« que j'écris; mais ma conviction n'est une preuve que relativement à moi, et j'entralnerois le lecteur dans un dé-
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dale ennuyeux de drconlocutions timides, si je ne hasardois jamais un feit encore nouveau sur une donnée qiù m'est propre, sans l'envelopper de restrictions, ou le suspendre en vaines réticences. Mon récit ne peut être regardé par iles lecteurs ordinaires que comme une espèce de fanal assez aventureux sur une mer inconnue, et il est contre la nature essentielle d'un récit de cette espèce qu'il lui paroisse autre chose. Ceux qui ont visité le pays sur quelques-uns de ses parages, et m6me sur ceux dont la situation relative ne permet pas déporter la vue au loin, accorderont plusde confiance aux indications que je donne, parce qu'ils seront préparés par des notions antérieures. Le petit nombre enfin ne contestera rien, parce qu'il a fait le voyage avec moi, quil a vu les mêmes choses que moi, et quelquefois davantage. Si cette relation n'avoit été imprimée qu'à vingt exemplaires disbibués à vingt personnes qui ont possédé tous les secrets de l'institution, elle n'auroit pas à subir ime critique de faits; mais il m'importe peu qu'elle en subisse, pourvu qu'elle produise tous les effets que j'en attends. Elle doit justifier la mémoire de Moreauauxyeuxde ceux qui se croient le droit de lui faire quelque re[Tocbe, et qui auroient ce droit dans toute autre hypothèse que celle sur laquelle je me fonde. Elle servira la monarchie en l'éclurant BUT un grand ressort de mouvements intérieurs dont l'existence ne peut être innocenmient dissimulée à un bon prince; elle honorera enfin le souvenir d'Oudet, et elle consacrera les services de l'institution mémorable dontila été le propagateur, et dont il est encore l'idole et la gloire. Si les cœurs liroids ne voient dans ce récit qu'une invention bien ou mal arrangée, comme je suis trop porté à le craindre, j'en suis &ché pour eux et pour l'honneur de l'humanité. II est bon de croire aux hautes vertus, quand ce ne seroit que pour exciter l'émulation.
La première question qui se serait présentée à un juge impartial, celle qui occupera, avant tout, l'attention de fhlaUiira, c'flit de lavoir n Hohbu étoHroyaliite et pouvolt
PHILADBLPHES. — SOCIÉTÉS SECRÈTES DB L'ARHÉE. 1B7 prêter Hmmense autorité de son crédit milit^re et de sa réputation morale à la contre-révolution, c'est-à-dire à un système destructeur de celui dont il étoit l'ouvrage et dont il avoit été l'instrument. Tous les raisonnements, toutes les autorités, toutes les preuves atténuent, combattent, détruisent cette prévention fondamentale sur laquelle l'édifice entier de la conspû^atton étoit bâti. Moreau, éclairé par ane expérience irrévocable, Moreau, sage, impartial, modéré, ami par-dessus toutes choses du bonheur public qu'il avoit inutilement rêvé dans d'autres systèmes, pouvoit sentir à la longue la nécessité d|une rétrogradation mesurée vers la monarchie, et d'un pacte garanti par des institutions sûres entre les Bourbons et la France ; mais Moreau n'avoit pas besoin, pour arriver à ses fins, du concours de l'étranger, qui auroit au contraire armé contre lui des préventions dangereuses. Un parti nombreux du sénat l'appeloit à la dictature ; l'armée l'y portoit d'une voix presque unanime ; et, pour écarter les obstacles qui embarrassoient devant lui le cbemin, i! venoit de trouver autant de séides que de Philadelphes.
Je sîûs qu'on a répandu dans le temps, et qu'on n'a pas démenti authentiquement depuis, des bruits très-différents sur l'origine de la conspiration de Moreau. Comme tous les moyens étoient bons pour détruire l'empire que Bonaparte avoit usurpé sur quelques esprits trop faciles, et comme la politique astucieuse de cette flme hypocrite n'étoit d'ailleurs que trop connue par les détours qu'elle savoit employer, on crut pouvoir assurer que c'étoit sa • propre police qui avoit assemblé tous les éléments de cette affare, et qu'elle n'avoit eu d'autre but dans son oi^anisatiouque d'amener à Paris le reste des partisans fidèles de la monarchie, ou peut-être que de porter un coup irréparable à l'influence militaire de Moreau. Il est ceiiain que Bonaparte put s'en promettre ces résultats quand elle lui fut connue ', mms il s'en falloit de beaucoup qu'il fût assez aSemd alo» pour oier buftrder une pareille Untative>
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IIS eOUVEKIFIS SB LA ftiVOLUTIOIT.
qui, toute surprise qu'elle fClt avant le uiuiiidre cotniuoncelUent d'exécution, mit cependant sa vie et son gouvernement en danger. Cette prévention est une de celles que les nombreux ennemis de la tyrannie accréditoient à dessein sans y donner de confiance, mais parce que l'effet qu'elles produisoient dans l'opinion étoit favorable à leurs desseins. Ce qu'on peut présumer de plus rdsonnable etde nùeuK fondé en vraisemblance, c'est que Moreau, assuré des soldats par sa gloire et de l'estime publique par ses vertus, depuis long-temps appelé par des espérances et même par des sollicitations presque unanimes ^ la délivrance de h patrie, et se trouvant chef d'une conspiration admirablement organisée, qui mettoit dans ses mùnsles plus puissants moyens de changer la face des choses, ne dut pas balancer sur ce qu'il, avoit à faire et transiger avec un^ si grande destinée. Le rôle de restaurateur de la monarchie étoit le seul qui pût flatter sa sage ambition en garantissant le bonheur de son pays. Hais il n'étoit pas le maître absolu de sesmoyensiil avoîtcontracté avec les Philadelphesune grande responsabilité dont le despotisme inhérent à ses fonctions lui donnoit trop de moyens de s'afiiranchir, mais qu'il n'étoit pas dans ses principes de rejeter légèrement, surtout sans intérêt pour sa cause et pour le succès de ses desseins secrets. Il ne vouloit rien hasarder dims une si grande entreprise, sans s'être assuré des dispositions du roi, sans en avoir reçu renonciation immédiate, et sansavoir pourvu mûrement aux intérêts réciproques de la famille royale et de l'immense famille du peuple dont il faisait partie. Uoreau ne pouvoit établir aucune communication vague, aucun rapport intermédiaire pour arrêter un projet de cette importance, et il seroit absurde de crohre quH eùl jamais traité avec le roi au nom desFrançois, et avec les François au nom du roi, d'une manière si niaise et si étou^ die. 11 ne falloit pas d'autre preuve pour l'absoudre devant la raison, mais il ne falloit pas d'autre preuve pour le condamner devant la justice d'un tyran. Quand il a dit iui-
PniLA DELPHES. — SOCIÉTÉS BKCHÉTBS DE L'ARHÈE. t«S nême : Comme depuis dix ans que j'ai fait la guerre, il ne n'est pas arrivé de faire des choses ridicules, on voudra 'tiûn croire que je n'ai pas fait celle-là,\l a abordé la question importante de sa procédure, et ill'a fort bien résolue; mais que peut la force de la dialectique la plus éloquente sur" un groupe de procureurs imbéciles investis de la judicaf ure pour condamner les ennemis du premier bandit qui lessoudoyoit!
On vient de voir que Horeau avoità sa disposition tous les éléments d'une révolution inévitable qui l'auroît investi du pouvoir suprême pendant tout le temps nécessaire pour préparer un changement plus sensible et une régénération plus complète. Il le laissa entendre à Lajol^s, qui en conclut qu'il n'y avoit point de temps à perdre pour les royalistes; qui, toujours pressé d'être utile, auhasard de l'être à contre-temps, essaya de l'être cette fois-là plus à contretemps que jamfùs, et dont la hàtiveté mal entendue empêcha l'effet des profondes combinaisons de Moreau. Cette indiscrétion de Moreau est la plus grande de ses fautes, parce que le caractère inconsidéré et la loquacité frivole de Lajolais réprimoient en quelque manière un pareil excès de confiance. Il falloit d'ailleurs toute l'impudence de Bonaparte pour oser dire aux François que Moreau avoit appelé Pichegru et avec lut soixante proscrits, obligés de chercher les ténèbres et d'éviter tous les yeux, pour exécuter un coup de main qu^l pouvoit comifiander â six mille braves qui avoient la confiance du consul et l'accès de ses palais. Cent fois des ordres avoient été impatiemment demandésà Horcaa pour l'enlèvement de Bonaparte ou pour sa mort, et centfois il les avoit refusés, parce qu'il craignoit d'agir d'une manière trop prématurée, sinon quant à l'opération qui étoit extrêmement facile, au moins quanta ses résultats qu'il croyoit devoir préparer plus lentement. Comment auroit-ii accordé à des étrangers, quelque estimablesqulls fussent d'rïleurs par leur dévouement loyal et leur intrépidité à toute épreuve, ce qu'il n'accordolt point