‹ Souvenirs de la Révolution et de l'empire (volume 2)Chapitre 34 sur 50 · BOUYENIHS DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

BOUYENIHS DE LA RÉVOLUTION

à ses Compagnons d'armes, à ses anus, à ses firères? Et cependant il étoit sûr que ceux-ci ne démentiroient point ses promesses, ne contrarieroient point ses démarches, ne tromperoient point ses espérances! G'étoient des agents connus, unanimes dans leurs vues, inébranlables dans leur fidélité à sa personne, et qui, s'il faut le dire, appartenoient aussi absolument à Oudet et à Horeau qu'à l'État. Voilà peutr^tre un inconvénient remarquable des sociétés secrètes dans l'ordre naturel des nations. C'est qu'un homme de génie peut s'y mettre en balance avec la patrie et l'emporter sur elle.

Il seroit donc souverainement injuste de faire un crime à Moreau de n'avoir pas voulu agir à la légère et sur la foi de quelques hommes, auxquels il étoit étranger parsa vie politique et par ses principes, quand il étoit le maître d'amener un résultat plus sur et plus heureux par d'autres moyens, hes circonstances dans lesquelles il se ^uvoit étoient très-difTérentes de celles que nousavonsvues depuis; le défaut de communication immédiate avec l'étranger tenoit beaucoup de citoyens dans une ignorance presque absolue des véritables dispositions du roi; on ne pouvoit former sur les intentions qu'il rapporteroit en France que des conjectures plus ou moins hasardées^ et ce n'éloit pas sur des données pareilles que le chef d'un parti nombreux, qui lui accordoit toute sa confiance, devoit disposer du sort de ses camarades et de celui de l'État. Moreau avoit marché dans les rangs de la révolution; il étoit lié par ses opinions, par ses faits d'armes, par sagloire tout entière à cette mémorable époque des temps modernes; destiné en quelque sorte à la \ie républicaine par la sévérité de ses mœurs, par la pureté inaltérable de sa probité antique et par l'indépendance de sa grande âme, il avoit renoncé à voir cette forme de gouvernement s'établir dans sa patrie, parce qu'une malheureuse expérience lui en montroit tous les jours les inconvénients sous des couleurs plus sensibles; mais il ne renonçoit point à

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PSlLADBLPUES. — SOCIÉTÉS BECBBTBS DU l'aKHËE. 191

'OÎr le gouvernement monarchique, tempéré du moins )ar des institutions sagement libérales ; il ne vouloit pas lue des réactions cruelles coûtassent de nouveaux tor- ■ents de sang françoisà cette nation déjà épuisée par les ferres civiles. Son espoir étoit de remettre le pouvoir lans les mains du roi légitime, il est impossible d'en douter ; mais il se promettoit de le lui remettre librement, de lui-même, et pour accéder au vœu de la justice ptutM que pour fléchir bous la loi de la nécessité. 11 auroit cTJÛnt qu'une tranàtion trop brusque, dans l'état des choses, ne s'opérât pas sans des secousses plus violentes encore qu'aucune de celles que nous avions ressenties, sans des déchirements qui achèveroient la dissolution du corps social et la perte du royaume. Il pensa, dès les premières ouvertures qui lui furent faites au nom de PIchegru, ou par Pichegru lui-même, qu'il n'y avoit point de mode lie restauration plus dangereux que celui auquel on vouloit l'associer. Ce plan n'oflroit rien en effet qui ne fût propre à effrayer une partie nombreuse et puissante de la nation, ou, pour mieux dire, la nation tout entière, en exceptant seulement quelques hommes très-prononcés pour la monarchie pure, qui n'ont jamais été fort nombreux, et qui l'étoient alors beaucoup moins qu'ils ne le sont devenus, quand le danger d'être royaliste a cessé. Les braves arri- ' vés de Londres n'étoient pas de ces gens modérés, df ces esprits conciliateurs dont l'existence morale et la prudence éprouvée peuvent offirir quelque garantie à l'opinion, quelque titre à la confiance. Pichegru lui-même, qui porte peut-être un des noms les plus respectables quo l'histoû^ait consacrésdepuisÉpaminondas, savoit si bien qu'on étoit parvenu à lui aUéner la plupart des citoyens et (les soldats, qu'il ne pensoit pas qu'on pût rien effectuer sans Moreau, dont la réputation n'avoit pas été, comme ta sienne, compromise par le mensonge et altérée par la calomnie. Georges ne devoit sa gloire militaire, sm? laquelle on n'étoit d'ailleuis pas bien d'accord, qu'aux évé-

ISÎ SOUVEKiBS DE LA BfcvOLLTlOB.

nemcnts d'une insurrection glorieuse et légitime saiia doute, mais qui n'en passoitpas moins pour coupable aui yeux de la foule ; et des journaux dociles l'avoient travesti mille fois en voleur, en assassin ou en incendiaire. Parmi ses compagnons, il étoit des jeunes gens de la loyauté la plus franche, du courage le plus noble; des hommes moins distingués par l'éclat d'une naissance illustre que par leur bravoure chevaleresque et leur pieux dévouement à la cause d^un roi malheureux; mais personne ne les connoissoit dans l'intérieur où ils pénétroient pour lapremière fois depuis leur émigration. EnHn, il seroit inutile de le dissimuler, à cette'élite de héros on avait adjoint quelques aventuriers, distingués seulement par leur audace ou leur férocité; propres à exécuter un coup de main, et, par conséquent, très-utiles à la réussite d'une tentative qui dépendoit d'un coup de main, mais trop dignes peut-être du nom générai dont on eut l'insolence de qualifier les conjurés. Je ne regarde point l'emploi qu'on se proposoit d'en faire comme une vue fausse ou condamnable, mais je conviens qu'il y avoit de quoi donner lieu à quelques préventions de la part de quiconque ctoit - pressé d'entrer dans le plan de Pichegru, et de courir la chance de ses résultats. Ce que je remarque est si vrai, et le défaut d'harmonie des éléments de la conspiration éloil déjà si senâble, qu'il y avoit une scission de volonté el d'intérêts passablement manifeste dans cette société de malheur, que la vengeance de Bonaparte parvint à frapper. Que seroît-ce, si elle avoit triomphé de Bonaparte, et que chacun eût été abandonné à l'essor de ses passions ? Les pièces de la procédure témoignent fort claireiiienl que Pichegru étoit embarrassé de Georges, et ne l'avouoit qu'avec peine ; de son côté, Georges et les siens se sentoient entraînés dans un tourbillon étranger, sans volonté, sans action propre, utiles pai- leur dévouement seul, «1 ménagés seulement parce qu'ils étaient utiles; leurs subalternes ne leur iuspiroicnt que du mépris, et c'est au

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PHILADELPHES. — SOCIÉTÉS SEGHËÎES DB L'ABUÉB. 19S point qu'ils dédaignèrent de tes embrasser sur l'échafaud, où tous les hommes sont égaux, surtout quand ils meurent pour la même cause. Entre les uns et les autres s'élevoit le patriciat de la conjuration, quelques gentilshommes, élevés en gentilshommes, et accoutumes à mépriser tout ce qui n'a pas reçu cette illustre faveur du hasard qu'on appelle la noblesse, mais qui consentoient à prêter momentanément leur cœur et leur épée à Moreau et k Picbegru, parce que Moreau et Pichegru pouvoicnt beaucoup pour la monarchie et pour eux. Cette opération avoit donc trois têtes diverses et point d'unité. Elle étoit donc mal conçue, maladroite et dangereuse, et c'est ce qu'elle parut à Moreau, qui étoit assez sûr de son fait pour ne vouloir rien donner au hasard. Il est à remarquer, en passant, que de ces trois classes d'hommes opposés en esprit, mais qui tendoient à un but commun, une seule liit frappée. Bonaparte épargna les nobles pour ne pas irriter des familles qui exerçoient encore une grande influence dans t'l!ltat, à l'instant où il y prenoit si insolemment le rang suprême. On verra quelles considérations sauvèrent Moreau, et les adhérents que l'on crut lui trouver, devant le tribunal qui les avoit condamnés d'avance, et qui les ménagea par une réticence dont l'explication a manqué jusquici. Les hommes de Georges, qui s'étoient faits les instruments dévoués mais passifs de la conspiration royale, fuient livrés au dernier supplice, parce qu'il n'y avoit pas plus d'intérêt à les laisser vivre que de danger à les faire mourû". Leçon terrible et cependant perdue pour cette partie saine et fidèle de la nation, qui ne consulte que ses affeclions et son jugement dans l'élection de la cause qu'elle embrasse ; qui meurt pour elle, souvent sans gloire, parce que l'histoire dédaigne ses titres modestes ; qui jouit de ses triomphes, presque toujours sans récompense, parce que la postérité oublie les services obscurs I 11 est vrai qu'il y a une consolation dans tout ^cla pour ceux qui voient bien les choses : c'est que ceux qui sont II. 17

]»4 MUVENIRS DE LA KEVOLUTION.

morts sont piécisément ceux qui n'auroieat pas g^é à vivre.

Horeau n'avoH certainement pas l'intention de régner, que Pichegni lui reprocboit dans un moment d'humeur, par un propos constaté aux débats. Horeau, je le répète, désiroit que le pouvoir ne rentrât pas dans les mains des Bourbons, sans une transition dont il pouvoit seul occuper l'espace, et au moyen de laquelle il auroit arrêté avec eux une espèce de pacte social ou de traité conciliatoire. Ce que j'avance, avec quelque certitude, sera peut-être un grief contre Moreau, aux yeux des casuistes en politique, des législateurs routiniers, qui ne conçoivent pas qu'un sujet se soit trouvé une fois, dans toutes les hypothèses de l'histoire, obligé de discuter et d'établir avec son roi une transaction de puissance à puissance ; mais c'est qu'il y a une puissance que ces grande observateurs ne contioissent pas, et dont l'expérience seule peut calculer les forces : la puissance des événements.

Si le caractère du roi avoit pu être connu de Moreau, ■ qui étoit si digne de l'apprécier; si Moreau avoit pu pré- -voir alors tout le bonheur qui attendoit son pays sous le gouvernement paternel de Louis XVm, il n'auroit pas hésité sans doute à remettre les destinées de laFrance entre ses mains, par les premiers moyens qui lui auroient été offerts ; mais encore, il auroit fallu pour cela que les volontésexpresses du roi lui eussent été notifiées d'une manière claire, d'une manière authentique, et qu'il n'eût pas risqué de compromettre la haute responsabilité à laquelle sa réputation le soumettoit, pour une entreprise désavouée. La parole dePichngru étoit, à son égard, une caution très-puissante des intentions du souverain, et Moreau connoissoit trop Pichegru pour lui refuser la foi qu'elle mérîtoit ; mais il paroissoit que l'opération elle-même avoit été domiée au hasard, et laissée à la merci de toutes les modifications que les circonstances y pouvoient apporter; il étoit même impossible qu'on l'eût arrangée autrement, et qu'on eût

FHILADELPHBS. — SOCIÉTÉS SECIIÈTES DR L'aRMËE. lg&

pressenti de si loin des chances û incertaines et û iriultipliées. Qui pouvoit répondre alors que le roi ne se trouvât pas obligé de méconnoltre des mandataires, ou infidèles, ou hasardeux, ou inconsidérés, dont le zèle n'auroit pas légitimé les procédés, s'ils avoient froissé l'intérêt public, révolté l'opinion et compromis la paix? Quel gage de sécurité Horeau avoit-il reçu pour la révolution et pour lui? Comment auroit-il expliqué son dévouement crédule et sa dodle témérité, s'il n'en avoit recueilli d'autre résultat que le mécontentement de la nation et la dénégation du roi? Le voyage inopiné de Pichegru et des royaUstes ' qui l'accompagnoient, lui prouvoit qu'on avoit mal interprété à Londres quelques mots jetés au hasard, dans une conversation confidentielle. Qui empéchoit que les émissaires, dont il étoit entouré, n'interprétassent aussi faussement les faits qui avoient déterminé leur démarche, et ne jugeassent aussi mal des résultats qui dévoient en être l'objet? Une conspiration préparée hors de France, par des hommes qui ne voyoient la France qu'en souvenir, et qui en avoient oublié l'esprit, ne pouvoit réussir que par un de ces caprices du sort auxquels Moreau n'avoit pas !e droit d'abandonner sa fortune, tant qu'il lui restoit des services plus essentiels et plus certains à rendre à la patrie. Je ne crois pas qu'il y ait une autre manière raisonnable d'envisager les choses, et que personne ait le droit de juger Moreau sur les suites malheureuses de son hésitation, sans égard à la situation fausse et forcée dans laquelle il se Irouvoit. Il m'est cependant prouvé que cette hésitation iiii-me n'a pas été ausâ timide qu'on le croit généralement, (■t que Moreau, dansl'étrangehypothèseoiirindiscrète confiance de Lajol^s l'avait placé, aperçut le seul parti qu'il y eût à prendre en pareil cas, et le proposa franchepient à Pichegru, iors de leur dernière entrevue. Après avoir exprimé, avec beaucoup de force et de clarté, les raisons qui l'empêchoient de prêter à la conspiration elle-même l'autorité de son nom, il ajouta quil ne voyoit pomt dln-

I»B SOCVESIIIB DI lA BÉTOLtmOH.

convénient à raccomplissement du plan des conjurés, qui éloîl de l'exécution la plus facile, à cette époque où Bonaparte, encore mal assuré dans son usurpation, n'affectoît pas tout-à-^t les formes extérieures de la tyrannie, et se laissoit approcher, au moins par les mîlit^res. lleaigagea Pichegru à remettre la responsabilité de cette expédition aux hommes entreprenants dont il était accompa^é, en abandonnant à la force des choses les effets indubitables qui dévoient la suivre. Il n'étoitpas possible qu'après l'enlèvement de Bonaparte, le sénat jetât les yeux sur un autre que EUT Moreau, pour lui conger les rênes de l'État et le faire rentrer dans les attributions du premier consul. Une fois arrivé à ce point, Horeau, investi d'un grand pouvoir, soumettoit la charte à son roi et lui rendoit le trâne : mais il le lui rendoit au nom de la nation, et après avoir traité pour elle. Sa dictature n'étoit qu'une transilion douce entre la tyrannie et le gouvernement légitime; mais cette transition rassurante prévenoit tous les dangers et concilioit tous les intérêts. Elle effraya cependant les royalistes que la perfidie de Bonaparte avoit accoutumés à la défiance, et qui craignirent de faire des frais inutiles de dévouement pour servir l'ambition d'un nouvel usurpateur. Ces inquiétudes réciproques, ces réticences altematÎTcs qui réâiltoient du défaut fondamental de la conspiratioii, c'est-à-dire, de la discordance de ses éléments, la firent traîner en interminables délais et en occaàomièreDt la ruine.

Oudet rappelé à l'armée. — Conspiration de délivrance, ou première conspirallon militaire pour sauver Moreau, — Inslllutiondelaptoceneure, créée par Horeau en lïveur d'Oudet.

J'ai déjà dit que l'arrestation de Moreau concouroit, par an singulier hasard, avec le rappel d'Oudet et son arrivée

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I Paris. On l'avoit tiré de son esU, moins sans doute pour satisfaire aux plaintes que cette vexation excitoit de tous lôtés parmi les officiers, qu'à dessein de l'éloigner du centre de ses habitudes, et de rompre les intelligences qu'il cominençoità nouer pour l'insurrection du Jura. Le gouvernement avoit sur ce point des certitudes bien acquises et confirmées bien positivement, par les révélations d'un personnage célèbre de ce temps, dont je serai bientût oblif;é de m'occuper avec plus de détails. Cependant l'influence militaire d'Oudet, beaucoup moins éclatante à la vérité que celle de Horeau, mus peutrétre plus intime, plus immédiate et plus dangereuse pour le tyran, le sauvoit, jusqu'à nouvel ordre, de la proscription et de la mort. Il n'y avoit à dléguer contre lui ni pièces probantes, ni témoignages appuyés sur des faits, ni démarches suspectes ou même hasardées; on ne connoîssoit ni les moyens qu'il pouv<Ht employer, ni le but vers lequel il pouvoit tendre ; et, conone on n'avoît pas un seul prétexte spécieux à faire valoir pour justifier des mesures oppressives, on se contenta de l'isoler de toutes ses relations accoutumées, en lui donnant une mission dans le midi de la France, d'où l'on ne pensoit pas qu'il pût agir de long-temps sur la Franche-Comté et sur les départements de l'Ouest. Mais tous les ressorts de la maidiine surprenante dont il régloît l'action étoient montés avec tant d'art qu'elle n'avoit plus besoin de sa présence pour achever la révolution de ses mouvements; et il nevitdanslanouvelleformequeprenoit son bannissement qu'un objet d'utilité très-réelle pour la société a qu'un moyen d'en propager les lois, d'en étendra les principes et de faire concourir à son succès de nouveaux adeptes et de nouvelles provinces.

Le premier but qu'il dût se prescrire alors étoit de sauver le cetueur, et les préventions mêmes du gouvernement ne s'y opposoient pas, car les sentiments républicains d'Oudet étoient trop publics et trop prononcés pour qu'on le soupconnùt d'être lié à un mouvement royaliste ; et il

lyg SOUVENIRS DE LA 8ÊV01.VTION.

lui étolt effectivement étranger, quoiqu'il y coïncidflt par des vues secrètes que nous verrons se développer dans la m\te. Cette heureuse méprise de la police favorisa la réunion d'un grand nombre d'officiers philadelphes qu'elle n'honora point de ses soupçons et qui vinrent préparer à Paris la délivrance de Moreau, sans perdre de vue celle de la patrie qui étoit leur premier objet. C'est cette conspiration partielle, ou plutôt ce symptâme d'une vasteet puissante conspiration, que M. de Beauchamp a désignée par hasard dans sa Vie privée de Moreau. « La victoire hon- (iteuse que Bonaparte venoit de remportersurunennenH «enchaîné, » dit cet historien, d'ailleurs moins exact que fécond et moins Adèle qu'élégant, a avoit failli causer sa a propre ruine. Il s'étoit formé, pendant le procès de Hoa reau, une véritable conjuration qui tendoit à le délivrer « à main armée, s'il avoit été condamné à mort. Les au- «teursde ce complot étoient, pour la plupart, desofSciers n revenus de l'armée, et qui, travestis avec soin, se tenoient a cachés à l'écart. La police, instruite de l'existence de m a complot, avoit fait entourer le Pal ais-de- Justice de trou- <i pes et de canons ; vain appareil de la force, qui n'efil o point empêché l'explosion et l'exécution du com{do( a militaire, si Moreau eût été condamné àlapeine capitale, a II parott certain, » ajoute le journaliste à qui je dérobe ces lambeaux, et que je crois assez bien informé pour un journaliste, a que ce complot militaire étoit antérieur à la a prétendue conspiration de Horeau, et que ce ne fut poinl II l'hésitation de Moreau qui fit échouer la conspiration de « Pichegru, mais bien la précipitation inconsidérée de Pia chegru, sur la foi d'un rapport hasardé, qui fit échouer a la conspiration de Horeau. Les éléments qui la compo- « soient d'ailleurs, les liens par lesfjuelsil y étoit attaché, n continue-t-il, et les circonstances qui en empêchèrent « le succès demeureront un secret impénétrable tant que d lanécessité â'4me révélation publique et loyale ne sera « pu démontrée aux hommes purs qui doivent la taire, et

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« qui n'ont pas le droit de se dispenser de la faire depuis « que les motifs de cette conspiration n'existent plus, n II falloit dire encore : s depuis qu'ils ne peuvent plus « exister ; » et les Fhiladelphes le savent bien ; les sociétés secrètes qui ont un objet politique et qui sont héroïques sous les tyrans dont elles préparent la ruine, sont au moins inutiles sous un gouvernement naturel et légitime. Le serment qui unissoit les Philadelphes et qui leur interdisoit la facidté de se lier à une entreprise politique sans ordre, sans aveu de la société représentée par son chef, étoit trop formel ; il engageoit Horeau depuis une époque trop récente, etill'avoit lié d'une manière trop étroite pour que ses frères pussent long-temps suspendre sur lui quelque doute injwieux. Les statuts de la société exigeoient en pareil cas une enquête particulière, et la convocation d'un tribunal spécial qui dcvoit prendre une connaissance intime de tous les détdls de rafTaire dans laquelle un Philadelphe se trouvoit impliqué. Condamné, il étoit livré à la justice ordinaire et aux loisqui sont faites pour tous j mais absous par ses pairs, il devenoit un homme sacré pour eux ; il acquérait sur tous les membres de l'ordre une autorité qu'aucune réunion d'hommes n'a donnée au malheur, une espèce de despotisme qui n'avoit souvent point d'autre titre que l'abandon ou la réprobation de la société commune, m^s qui étoit d'autant plus imposant, ou pour mieux dire d'autant plus absolu, que cette réprobation étoit plus injuste ou plus cruelle. Institution sublime où la persécution devenoit un titre au dévouement, et où le plus opprimé étoit proclamé le plus puissant 1 II y avoit un ailjcle des lois constitutives qui portoit en substance, et peut-être littéralement si ma mémoire est fidèle : a Quand « le tribunal convoqué à cet effet aura absous un Philadela phe accusé, chacun des membres de l'assemblée locale a lui devra défense, protection et dévouement. S'il suc- « combe dans l'instruction publique sans que l'assemblée « parvienne ItUiouitnÉie k md jugement, elle aéra ad*

SOO SOUVESIRS HE LA BÉVOltTlOIJ.

« iiionestée ; mais si elle ne justifie pas des moyens qu'elle «t aura inutilement employés à son salut, elle sera diso soute. B

Le censeur en activité interrompu dans ses fonctions par un événement de force majeure, celui qui l'avoît jwécédé reprenoit, aux termes des statuts, l'exercice provisoire de la censure jusqu'à la nomination de son successeur, s'il y avoit lieu à procéder à cette nomination. Oudet rentroit donc dans les pouvoirs dont il s'étoit départi quelques mois auparavant, par le seul fmt de l'arrestation de Moreau; mais un acte émané de Moreau lui-même, etqui introduisoit dans l'ordre une dignité nouvelle, modifia légèrement cette disposition. Moreau, qui avoitapprisà temps la réintégration d'Oudet Aens l'armée, et qui sentoit la nécessité de lui redonner une influence très-puissante sur la société dont il connoissoit à fond toutes les ressources, s'étoit démis en sa faveur d'une partie de son pouvoir, sans renoncer à ce qu'il étoit essentiel qu'il en conservât Il l'avoit nommé pro-censeur et investi d'une confiance illimitée qui rendoit cette dignité équivalente à la censure même. Elle n'a jamais été supprimée depuis, et conune Oudet, qui l'a gardée jusqu'à sa mort, demeura, par conséquent, pendant les quatre ou cinq premières années de la proscription du censeur, le centre de toutes les relations philadelphiques, il ne passa point aux yeux du grand nombre des Philadelphes pour avoir jamais cessé de l'être. L'intervalle qui sépare sa démission de la censure à son élection à la pro-censure n'est pas de plus de trois mois.

Les Philadelphes ne négligèrent aucun moyen pour sauver Moreau, et ces moyens furent si multipliés et ménagés ^ habilement, qu'il ne faut pas s'étonner de leur succès. Cependant, toutes les ressources de la séduction auroient échoué peut-être, si l'on n'avoit pas eu autre chose à opposer à Bonaparte qui avoit à sa disposition tant de séductions diverses^ et qui répandoit si abondanunent les faveurs et l'or sur quiconque vouloit trafiquer de sa

rnn.ADEI.PHES. — SOCtÉTÉS SECRèTHS DE l'ABHÉI. ÎOl conscience. Les menaces et la terreur dévoient agir plus sûrement, et leur effet s'étendit jusqu'au gouvernement, comme les amis de Moreaul'avoient espéré. Ce fut le gouvernement qui ravit ce grand homme au tribunal qu'il avoit chargé de le frapper, et cette proposition, toute vraie qu'elle est, ressemble assez à un paradoxe pour avoir besoin d'un développement de quelques lignes.

L'existence d'un complot immense et audacieux qui avoit la persécution de Moreau pour occasion ou pour prétexte, et qui pouvoit avoir la chute de l'empire naissant pour résultat, étoit connue de Bonaparte sans qu'il en eût pénétré le mystère dans tous ses détails. Des bruits popu- Wres très-répandus, des rumeurs élevées dans différents groupes, des placards qui contenoient les provocations les plus hardies, des lettres anonymes qui se multiplioient enfin de la manière la plus alarmante pour le gouvernement, mais dont l'origine se déroboit à toutes les recherches de la police, quoiqu'elles se reproduisissent jusque sur les bureaux du nouvel empereur, et s'il faut en croire quelques anecdotes du temps, jusque sur l'oreiller oti il ^loit reposer sa tête, cette foule de circonstances ne devoit laisser aucun doute sur les événements qui se préparoient et que la condamnation de Horeau alloit f^re éclater. Long-temps Bonaparte, dont l'opinifltreté inflexible s'irritoit par les obstacles, s'étoit confirmé dans la résolution de perdre Moreau par l'intérêt même que celui-ci sembloit exciter, et il paroissoit difBcile que le tribunal se défendît d'accomplir ses volontés, quelque intention qu'il eût d'ailleurs de se soustraire à la honte d'une si basse condescendance. Moins confiant que son beau-frère, sans être ni moins ambitieux ni moins indifférent sur la vie des hommes quand elle pouvoit servir à cimenter leur éléva- Uon, Murât craignit avec raison qu'une mesure de rigueur maladroite ou déplacée ne produisit l'effet diamétralement contraire, et ne déterminât la ruine du trOne au moment de sa fondation; mais il est probable qu'il ne mit point

Ï03 SOUVENIRS DE LA RËVOLCnON.

Bonaparte dans le secret de ses inqiuétudes, et qull se servit d'un moyen détourné pour fléchir cette àme despotique, en la flattant d'un résultat plus propre à satisfaire sa haine et ses projets de vengeance. En effet, Moreau, assassiné de la main d'un bourreau, à supposer que son exécution put s'accomplir, devenoit un objet d'intérêt général ; il devenoit surtout un oWet de culte pour la partie mécontenle de la nation qui étoU encore très-nombreuse, et son nom honoré comme celui d'un martyr, menaçoit de planer long-temps sur le peuple et sur l'armée qui se souvenoient de son courage et qui supportoient impatieihment son infortune. Moreau, condamné au contrdre à une peine légère mais humiliante, perdoit par ce jugement ses droits à la pitié et peut-être ses droits au respect. On ne voyoit plus en lui qu'un grand chef déchu qui devoit l'oubli de ses fautes à l'éclat de ses services, et dont le châtiment modéré témoignoit en faveur du tribunal qui l'avoit jugé et du gouvernement qui l'épargnoit; Horeauen un mot n'étoit plus persécuté, il étoit flétri ; et cette idée convenoit si bien à Bonaparte, qu'il l'accueillit avec une imptoyable joie. Je ne dis point qu'il ne se trouvât pas dans le tribunal quelques hommes bien intenUonnés qui n'auroient condamné Moreaa qu'& regret, et qui peut-^ même auroient eu le rare courage de l'absoudre, au hasard de perdre à cet acte de justice les émoluments de leur place et la faveur de la tyrannie; mais ce qui est de ^t, c'est que la mort de Moreau cessa d'être demandée par l'empereur, au moment où les débats s'anîmoient sur cette question, et que Mural qui l'avoit fait résoudre aux Tuiienes est le seul homme qui puisse se flatter d'avoir exercé une influence salutdre dans le procès, si toutefois on peut appeler salutaire une influence dont les effets ont été d bien entendus pour le succès de l'usurpateur et pour la perte de ses ennemis. Après la manifestation formelle de cette dernière résolution, la discussion ne se prolongea que par une espèce de oudeur, ou pour rendre h

PUILADBLPHES. — SOCIÉTÉS SECRÈTES DE l'aRMÉE. 3*S

formes. Il seroit donc d'autant plus inconsidéré de se tar- ' guer de l'absolution de Horeau, quand on a eu le malheur d'ûlre son juge, qu'on ne peut le faire sans rappeler qu'on a pris part à la condamnation unanime de ses prétendus complices; l'opinion qu'on s'honore d'avoir émise sur un des accusés n'a rien de commun avec l'opinion politique qu'on veut avoir professée alors, puisqu'elle est bien loin d'avoir été aussi favorable aux autres serviteurs dévoués de la cause royale ; et on ne pourroit l'attribuer tout au plus qu'à des ménagements particuliers qu'il y a deux ou trois manières de mal interpréter. Quoi qu'il en soit, Moreau fut déclaré coupable et condamné à deux ans de détention. Ce jugement produisit le résultat perfide que la nouvelle cour eo avoit attendu; les Philadelphes qui entouroient le Palais-de-Justice et qui avoient souvent témoigné à Moreau, pendant le cours de la procédure, les dispo^tions auxquelles ils se livroient et les sentiments dont ils étoient animés, soit par les signes qui sont pratiqués dans leurs assemblées, soit par des gestes encore plus intelligibles, virent succomber leur chef et s'évanouir cependant le prétexte du mouvement qu'ils avoient préparé pour le sauver et sauver la France avec lui. La tyrannie, qui seroit tombée le jour même, fut prorogée de dix ans, et le coup d'État qui perdoit Moreau sans le tuer, frappa de mort une génération entière que le mauves ange des nations devoit moissonner sur le champ de bataille. Quant aux malheureux royalistes qu'une fidélité passive et obéissante avoit amenés à Paris à la suite de leur général, ils périrent presque tous sans autre regret sans doute que d'avoir si vainement compromis leur vie, et de ne laisser aucun fruit de leur courage. On rapporte qu'un des serviteurs les plus afSdés de l'usurpateur pénétra dans leur cachot pendant le cours de la nuit qui précéda l'exécution et qu'il les y trouva en prières. Après les avoir regardés quelque temps avec un respect dont il ne pouvoit se défendre, il adressa h parole à Georgps, et lui dit qu'il venoit au nom de sou

tùK SOUVENIRS DE LA BÈVOLUTlon.

maître lui offrir un emploi honorable dans l'armée; il ajouta que la clémence de l'empereur s'étendroit m^me i ceux des hommes qui l'accompagnoicnt, etqui voudroient se lier à son service par une abnégation sans réserve de leurs anciens principes : « Ceci ne me regarde pas seul, n répondit Georges, « et vous me permettrez de communi- B quer vos propositions à mes camarades pour en prendre « leur avis. » Il leur transmit alors les propres termes de ce message et attendit leur réponse. Burban se levalei^emier en criant : Vive le roi ! et dix voix couvrirent la aenue de la même acclamation. « Vous le voyez, monàeur, reo prit Georges, nous n'avons qu'une pensée et qu'un cri ; a Vive le roi ! Ayez la bonté d'en foire part à ceux qui « vous envoient, a

Seconde conspiration militaire des Phlladelpbes, connue bdub le Dom de conspiration de T — Projet d'atllance. — Révélation de

11 ne fout pas croire cependant que l'absolution de Horeau eût tout-à-fait désarmé les Philadelphes. On n'a pas oublié que certains d'entre eux manifestèrent le dessein de frapper Bonaparte, à l'instant où il fiiisoit aux Invalides la distribution des croix ; et si cette résolution n'eut point de suite, c'est qu'elle fut conçue trop à la h&te, et qu'elle oc dépendoit point d'un plan déterminé sans lequel un PUladelphe n'avoit jamais le droit d'agir. Un chef d'escadron de dragons, allant recevoir sa décoration de la Légiandllonneur au pied de l'estrade sur laquelle Bonapai'li étoit élevé, quatre ou cinq olBciers se groupèrent sur ses pas, en portant la main sur la garde de leur épée, et l'un d'eux lui adressa distinctement cette question nienaçanlcj

PniLADELPUES. — SOCIÉTÉS SECRÈTES DE l'aRUÉE. 105

mais heureusement susceptible de plus d'une interprétation : a Est-il temps? » Elle parvint jusqu'aux oreilles de l'usurpateur qui pâlit d'épouvante et qui se leva do son trône avec un emportement mêlé de terreur. Cependant [ la présomption qui résultoit de cette phrase équivoque ne J parut pas suffisante pour motiver une accusation d'ailleurs dénuée de toutes preuves. L'exil seul en fit justice, en attendant qu'un prétexte plus spécieux prêtât quelque apparence d'équité à des persécutions plus graves.

Il n'étoit pas besoin de la belle conduite que les royalistes avoient tenue dans l'affaire de Moreau pour décider Oudet à lier à son entreprise les hommes forts et loyaux de leur parti. Il étoit trop démontre dÈs-lors, pour quiconque avoit des vues pures et des idées saines sur l'état de la France, qu'on ne pouvoit la sauver que par le rétablissement de la monarchie dans la famille et sous la protection des princes légitimes. Tout prouve même qu'Oudet n'avoit pas attendu, pour arrêter son opinion, que le mauvais succès de la conspiration de Pichegru, par défaut d'ensemble, démontrât à tous les ennemis de la tyrannie consulaire ou impériale, de quelque opinion qu'ils fussent d'ailleurs, qu'il étoit impossible de renverser cet échafaudage monstrueux, tant qu'on ne s'entendroit pas au moins dans la combinaison des premiers moyens. Ce projet demandoit un grand concours de forces; et ce n'étoit pas trop que de réunir foutes les forces d'opposition connues dans une action simultanée : mais le nœud qui pouvoit les attacher les unes aux autres étoit plus difficile à former que le nœud gordien n'étoit dilTiciie à dissoudre. Il paroissoit même impossible à ceux qui ne savoient pas encore qu'il n'y a rien d'impossible pour la constance et pour le génie.

J'ai répété souvent que l'inclination naturelle d'Oudet, ou û l'on veut le besoin insurmontable qu'il ressentoit de s'ouvrir une grande carrière qui n'est ouverte aux grands talents sans naissance que dans les gouvernements libé-

«06 SOUVENlnS DE LA lŒYOLUTlON.

raux, l'avoit porté d'abord, et dans la ferveur de ses premières passions, à une prédilection prononcée pour la république ; m^s il n'étoit pas comme tant d'autres engagé par des fautes, retenu par des escès qui lui rendissent le retour impossible. Aussi modéré dans ses actions qu'exalté dans ses sentiments, il n'avoit jamais compromis sa condiùte publique par une démarche qui pût encourir le plus léger reproche ; et la tolérance inébranlable de son caractère étoit si bien exprimée par la douceur angélîque de sa physionomie que son visage auroit démenti ses paroles si la chaleur du paradoxe l'avoit entraîné, comme cela potivoit arriver souvent, au-delà des bornes de la justice et de la vérité. Je l'ai entendu répondre à des prêtres sollicités de prêter le serment du Concordat, et qui rmterrogeoient sur le parti à prendre dans cette difficulté, par la belle sentence de Pythagore : a Consultez votre conscience el abstenez-vous dans le doute, o Je l'ai vu ét^lir son système libéral et poser les bases de sa république imaginaire dans vingt conversations diverses, parmi des interlocuteurs très-divisés d'opinions, sans qu'il lui arrivât jamais d'en cho{]uer un seul; je dirai plus, sans qu'il lui arrivât jamais de ne pas plaire à tous. Son exaltation entraînante et poétique, dont il n'étoit pas maître lui-même, pouvoit taire quelquefois des sectateurs à une idée fausse, mais elle n'a jamais servi une passion. Il avoit des illusions conune tous les hommes, et il s'y livroît sans réserve, tant qu'elles n'intéressoient que son esprit, mais il n'y avoit pas à craindre qu'il les convertit en systèmes, etqu'îl en essayât légèrement l'application. C'étoit une âme trop belle, et pour son pays et pour son temps ; on ne s'étonnoit donc point qu'elle vécût mlleurs en imagination et qu'elle substituât des chimères charmantes aux réalités aftiigeantei de la société. On pardonnoit à Oudet de rêver comme Platon, parce qu'on savoit qu'il pensoit comme lui et qu^il portoit toutes les vertus dans son cœur. On concevoit méme^ en l'écoutant, la possibilité d'une république bien

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PHILADBLPBES. — SOCIÉTÉS SEGRÉIES DE L'ARHÉB. 907

leureuse, celle qui auioit été peuplée d'hommes qui lui 'essemblassent. Il est vrai qu'il n'y avoit pas d'argument plus puissant contre ses sophismes, et que renonciation de :ette idée transportoit tout-à-coup l'auditeur dans la reçoit des impossibles.

Il nt'est donc parfaitement démontré qu'Oudet fut llnventeur de ce projet d'alliance ou de fusion des partis qui pouvoit seul amener la destruction du despotisme imp^ rialparle rétablissement des Bourbonsel des lois.Lesgens clairvoyants et bien intentionnés des deux opinions s'y rallièrent assez vite, aussitôt qu'on put en soupçonner l'existence ; mais il remplit d'efiroi deux classes trop nombreuses qui passèrent dès le même instant dans la dépendance du tyran, parce que la conservation de son épouvantable système leur ofii-oit une espèce de garantie ; l'une étoit composée des royalistes inlidèles qui avoient vendu pour quelque place, ou pour quelque salaire, plus vil encore, les sentiments de reconnoissance héréditaire qui dévoient les lier à la cause de leurs maîtres; l'autre, des républicains avides ou féroces qui avoient souillé leur cause par des bassesses, ou qui l'avoient rendue horrible par des cruautés. Un grand nombre de ceux-ci avoient été jetés à Itle de Ré, par une de ces mesures de sûreté que le pouvoir absolu ne se croit pas obligé d'expliquer, et dont les honnêtes gens ne croient pas avoir d'intérêt h se plaindre. Oudet, qui étoit convaincu que, dans une conspiration bien faite, il faut savoir tirer parti de tout, et qui avoit eu occa^on de voir la plupart de ces exilés dans sa garnison de Saint-Martin, s'étoit emparé de certdns d'entre eux sans les associer à aucune de ses secrètes pensées, et surtout sans charger la société dont il étoit le chef d'une recrue qui auroit pu ne pas obtenir son aveu. S'il en étoit quelques-uns que la souplesse de leur esprit, l'audace de leur caractère et une grande habitude des hommes et des choses pendant le cours de la révolution françoise rendis* sent éminemment propres à des services importants, il se

JOS WDVERinS DE LA BEVOLDTION.

les attschoit facilement au moyen de quelques finisses concessions qui ne coiiiproiiicttoient ni la société ni tui. C'est en Otant toute prise à la délation, et en ne Idssanl voir de sa pensée que ce qu'il pouvoit en montrer sans danger, qu'il échappa, ou aux investigations astucieuses, ou aux révélations maladroites de ce M. Méhée qu'il avoit lié à son entreprise, sans lui abandonner une seule confidence dangereuse. Quand M. Méhée compromit la vie et du moins la liberté de toutes les personnes faciles qui s'étoient ouvertes à lui, ou û l'on veut quand les aveux de M. Hé bée servirent de prétexte à cette persécution, car il n'est pas de mon intention de rien ôter à la latitude de sa défense morale, son écrit n'exposa point la tête d'Oudet, parce qu'il ne put le faire soupçonner de rien qui ne fût connu de Bonaparte, ou qui ajoutât quelque chose k sa conviction antérieure. Bonaparte savoit bien qu'Oudetlui portoit une haine inviolable, et qu'il n'avoit point d'ennemi plus à craindre ; mais encore une fois, il n'y avoit aucun fmt positif qui justifiât ses soupçons et qui lui donnât le droit de flipper Oudet de la main du bourreau. Poussé par une inspiration infernale, il attendit une occasion plus facile, que la guerre ne devoit pas tarder de lui procurer.

Je n'ai pas besoin de raconter comment M. Méhée, qui se surnommoit alors Muller, Jablonski ou Obreskow, mais qu'Oudet, trompé peut-être, qualifîoit d'un surnom plus énergique, lassa surprendre à la police le secret de sa mission, sll parvient heureusement à prouver qu'il ne le lui a pas livré. On eut dès cette époque la sollicitude effrontée de ramasser ces turpitudes dans un volume in-8', sorti des presses impériales, et que M. Méhée désavoue maintenant, dit-on, avec quelque apparence de vérité, puisque 1* gouvernement auquel il en attribue la supposition étoit notoirement enclin à cette espèce de supercherie, dont il n'est pas difËcile de citer d'autres exemples. Ce qu'il y auroit d'étonnant, c'est que H. Méhée &A pa^

iiiPrt h; Coogit;

PBILADELPHE8. — BOGIËTÉS SECRÈTES DE L'ARyËB. 2«0 veuu à se fmre plus vil dans son livre qu'il ne l'auroH été réellement dans le cas de la délation dont on l'accuse, et qu'il s'y lût prêté d'infômes couleurs qui n'auroient existé toutefois que dans sou imagination. Il seroit faux, même en dépit de lui, qu'il eût pris sa spéculation de si loin, et qu'il eût mûri si long-temps sa lâcheté et sa bassesse. Ce seroit la lorce des circonstances, ou l'avidité toujours croissante de la cupidité, ou l'habitude de mentir, même pour le service de son parti, qui l'auroit conduit à le trahir si indignement, et non une spéculation long-temps prévue, un calcul froidement ménagé, H lui restoit même bien évidemment, à en juger au besoin par l'ouvrage qu'il ne reconnolt pas, une espèce de pudeur qui perce, on ne sait comment, au milieu de toutes les révélations, et qui atteste je ne sais quelle arrière-pensée dont je ne serois pas fâché quil se fit une excuse s'il ne' peut pas faire autrement. Il seroit trop fecheux pour l'honneur de l'espèce humaine d'être obligé de croire à tant de foiblesse.

Parmi les réticences de M. Méhée,il ne faut pas compter le silence qu'il a gardé sur les Philadelphes, car il m'est démontré qu'il en ignoroit l'existence, mais il est évident qu'il connoiasott Oudet pour le chef d'un parti nombreux, puissant, dévoué surtout, et s'il l'a nommé quelque part, ce n'est pas dans son livre. Il se contente de le désigner dans sa correspondance avec M. Drake d'une manière qui ne peut pas laisser de doutes à ceux qui m'ont lu avec quelque attention, mais qui n'a pas le caractère d'une dénonciation formelle pour les autres. « Le chef que vous m'engagez à vous faire connoître, n dit-il (page 147 de l'ouvrage intitulé : Alliance des Jacobins de France avec le minislère anglois, suivie dei Stratagèmes de Francis Oroke), a est un homme de vingt-huit ans, d'une t^lle et a d'une figure distinguées. Sa bravoure passetoe que je « pourrois vous en dire; il parle avec gr&ce et écrit avec u talent. Les républicains ont en lui une telle confiance u qu'ils le voient sans la moindre inquiétude dîner chez

110 80UVENUIS DE LA RÉVOLCTIO!!.

a le premier consul quuid il quitte son corps pour venir B à Paris et faire h cour aux dames les plus répandues a au palais consuldre; voilà comme les républicains le a considèrent. Si vous voulez que j'ajoute il ces traits a celui que je crois pour mon compte avoir distingué en « iui, c'est qu'il est d'uue ambition démesurée, et qu'il se a moque autant des républicains que des royalisifls, a pourvu qu'il arrive à son but. Je crois avoir gagné sa H confiance en afTectant, tête à tête avec lui, une morale ' (i beaucoup moins sévère que celle dont il se pare en « public. Le premier consul fait tout pour se le concilier; « mais il n'y auroit pour cela qu'un moyen qui convint A « l'autre, ce seroit de lui céder sa place. »

Il ne s'agit pas de discuter ici les mductions qu'on peut tirer de 'ce portrait, surtout dans sa partie injurieuse. Je n'ai pas dis^mulé qu'Oudet fût ambitieux, je crois mêmi; que c'étoit la nuance dominante de son caractère ; mais sa loyauté n'auroit pu être mise en question que par un esprit perfide et qui se seroit identifié avec la calomnie au point de l'introduire partout où le hasard le f^it pénétrer. L'auteur de l'écrit dont je parle n'étoit peutêtre pas plus digne de juger Oudet par ses qualités que par ses défauts ; ou, pour mieux dire, il y avoit dans les défauts nombreux d'Oudet, dans ses imperfections les plus senties, dans ses faiblesses les plus condamnables, une sorte d'élévation à laquelle le vulgmre ne peut jamais atteindre, même par la pensée. Que seroiUce donCj si cette appréciation émanoit, comme on l'a supposé, des derniers rangs de l'ordre moral, d'un homme qui avoit fait abjuration vénale de son honneur, de l'indigne délateur dont M. Méhée se sépare avec adresse et sans doute avec des raisons valables que l'histoire accueillera 1 Un reptile, et ]fi plus vil de tous, peut se traîner sur la statue d'un dieu ; il peut l'entourer de ses replis et l'infecter de ses venins, m^s il ne la mesure pas.

M. Méhée fut envoyé il Besançon, sous le nom de

PniLADELPBES. — SOCIÉTÉS SECRÈTES HE L'aRMÉÏ. SU Huiler, pour l'organisation de l'alliance qui a été révélée si hautement depuis sous le nom de M. Méhée. Oudet, certain des éléments quil avoit amassés dans ce coin de la France pour un mouvement partiel, se disposoit dès lors à l'effectuer, et il avoit choisi à dessein un émissaire dont l'existence politique offroît quelque garantie à son parti. M. Méhée, agent des Bourbons, étoit, suivant l'opinion commune, une assez bonne caution de l'oubli de toutes les fautes et du {)ardon de toutes les injures. C'étoit sous ce rapport surtout que son choix présentoit des avantages qui nous avoient séduits, et il ne manquoit pas de talent pour le rendre profitable à la patrie s'il en avoit bien senU l'importance, et qu'il n'eût pas été capable de mettre un instant les intérêts de la patrie en balance avec les siens. Je n'attends pas la justification quil annonce, pour penser qu'il partit avec l'intention d'être utile, et que s'il a cédé à la séduction, il ne l'a trouvée qu'en route. La prudence infaillible d'Oudet y avoit heureusement pourvu, comme à toutes les choses que le hasard laisse à la prévoyance de l'homme, et un envoyé particulier, expédié à temps, {)révint les principaux agents de Franche-Comté contre un messager imprudent ou infidèle , qui perdit dès ce moment tous ses rapports avec le système de la conjuration. Il faut convenir qu'il se rendit même assez de justice pour ne pas entreprendre de les renouveler.

Toutes les communications do M. Méhée avec M. Drake et avec le ministère anglois, prouvent qu'Oudet lui avoit livré, avec sa réserve ordinaire, un petit nombre de données générales, qui sufHsoient pour le service du parti, mais qui ne pouvoient rien pour sa perte. Ain^, M. Méhée, ou celui qui a eu l'audace d'écrire pour lui, et qui soutient que ses bulletins étoient tout entiers d'invention, n'inventoit certainement ni le portrait d'Oudet, ni l'existence du comité d'alliance, qu'il ne pouvoit connoHre à U vérité que par une approximation très-vague, quoiqu'il

«li SOUVENIRS DE LA BÈVOLOTIOM.

en indique assez bien les éléments; ni les mouvements préparés dans certains iieux qu'il désigne toujours avec exactitude, mais sans donner aucune idée des moyens, parce qu'on l'avoit tenu sur ce point dans une heureuse ignorance. Ce n'étoit pas au hasard que cet écrivain officiel dénonçoit des provinces, et Bonaparte savoit bien que cette Franche-Comtéj si obstinément accusée par ses espions, renfermoît ses ennemis les plus implacables, juisqu'il évitoit déjà d'en approcher; mais le soupçon qu'il laîssoit planer sur la Franche-Comté ne la rendoil que plus redoutable, en compromettant indistinctement ses habitants. La délation escroquée à M. Méhée, selon l'hypothèse la plus favorable pour lui, ne changea donc rien à l'ancien pian des Philadelphes, et peut-être elle le servit, en faisant naître dans l'esprit des hommes les plus exagérés l'idée d'une réunion de forces et d'une concession réciproque de principes qui ramèneroit, presque sans efforts, un ordre de choses universel lemeat déàré. Ce résultat fut môme si public et a évident, que M. Méhée pourroit s'en servir avec plus de vraisemblance que d'aucun autre moyen, pour donner une couleur d'utilité à la dénonciation qu'on lui impute, si le fait en retombe définitivement sur lui. '

Après ie départ de Moreau, Oudet, pressé par des ordres supérieurs de se rendre à sa destination, ne s'y décida point cependant sans avoir tout préparé pour la révolution prochaine qu'il prévoyoit, et à laquelle il ne manquoit plus que l'assentiment du roi. Il ne voulut pas

PHILADEIPHES. — SOOÉTÈS SECRÈTES Dl L'ABMÉB. SIS

toutefois se montrer à Besançon dans ces circonstances, et il se contenta d'appeler auprès de lui deux Philadelphes, dont le dévouement lui étoît parfaitement connu, et qui pouvoient lui tenir lieu de tout intermédiaire avec la société. C'étoient Spartacus et Werther, que j'ai déjà nommés, et dont l'intelligence souvent éprouvée par des nUssions difficiles n'inspiroit pas moins de confiance à Oudet que leur honneur et leur courage. Tous deux liés à Philadelphie par des serments sacrés, et à la personne de son chef par une espèce de culte qui les tenoif dans la plus étroite dépendance de ses volontés, ils penchoient cependant l'un et l'autre vers les opinions des royalistes, disposition déterminée par leur n^ssance ou par leurs relations, et très-exagérée par la haine que l'esprit de l'institution leur avoit fait concevoir- contre Bonaparte. Ils li'attendoient même, pour embrasser ces opinions à découvert, que l'aveu de l'homme habile dont l'autorité régloit despotiquement toutes leurs pensées ; et Oudet, qui étoit sûr de flatter leurs sentiments secrets, n'hésita pas à leur confier le.projet auquel ses résolutions s'étoient arrêtées, celui de rétablir la monarchie des Bourbons sous le régime de la Constitution de 91, en faisant concourir à ce grand mouvement les opinions les plus opposées en apparence. Trois corps d'officiers, prononcés pour ce plan généreux et tout prêts à servir de leur épée les événements qui alloient en déclarer l'existence, composoient la plus grande partie des garnisons comprises dans le premier arrondissement de l'insurrection, et infhioient sur le reste d'une manière puissante, ou pour mieux dire certaine. 11 avoit fallu adresser aux Bgents connus du roi, dans les endroits où ces agents, généralement assez réservés dans leur zèle, manifestoient encore leur existence par quelques velléités d'être utiles, des émissaires nouveaux qui n'inspirassent pas les mêmes soupçons que Méhée, et qui oe pussent disposer d'ailleurs que de secrets sans danger. Les communications

tl4 - SOOTENIRS DE LA RÊTOLDTION.

les plus vagues étoient suffisantes dans l'état des choses, moyennant qu'elles fissent présumer à Louis XVIII ce qui se passoit en France, et qu'elles rapportassent aux hommes fidèles, qui se dévouoient encore à sa noble cause, l'espoir d'être justifiés paf son aveu. Ces mesures prises, l'opinion mûre et le peuple disposé, il n'éloit question que d'établir un rapprochement Irès-facile à opérer entre les partis, et que de former dans un lieu quelconque un noyau d^nsurrection, qui seroit gros^ en deux jours d'une foule innombrable de mécontents, et entretenu par le zèle ardent de plus de deux.centsPhiladelphes déterminés, dont certains étoient très-ejtercésàia guerre. Telle est la mission dont fiirent investis Spartacus et Werther, dans les conférences de Dôle, et dont j'eiaminerai rapidement les résultats, non qu'ils aient eu quelque importance en eux-mêmes et qu'ils doivent laisser de grands souvenirs à l'histoire, mais parce quils n'ont pas été loin de changer le sort de la France etqulls se rattachent immédiatement, comme je le ferai voir, aux conspirations de Malet. Ces détïùls, publiés aujourd'hui pour la première fois, me sont confiés par quelques-uns des conjurés, qui ont pu les observer de très-près, et qui n'ont été étrangers à aucune des circonstances intéressantes de l'événement.

Je crois avoir dit que Werther appartenoit à la noblesse. Il avoit une figure agréable, des manières élégantes, de l'activité, de l'esprit et du courage. Spartacus, un peu plus avancé en âge, quoique très-jeune encore, se distinguoit par une exaltation qui étoit capable de tous les sacrifices, et par une facilité de caractère, par une expansion de sensibilité qui le mettoit en rapport avec tout le monde. Ses opinions courageuses le faisoient accueillir des personnes les pl'i? distinguées par leur naissance, qui restoient dignes de leur naissance, cdmmell en étoit quelques-unes. Ses manières affectueuses, son abandon familier le rendoient plus cher encore aux

l,iertb,G00^Jc

PHILADE1.PHB3. — BOCIÉTÈS SECRÈTES DE L' ARMÉE. 31 S

lommes forts de la classe du peuple, dont il avoit cultivé 'amitié par instinct plutôt que par cdcul. Tous deux ^toient connus par la franche liberté de leurs principes^ par leur opposition souvent manifestée à la tyrannie impériale, par quelques talents et ^urtout par quelques malheurs. Oudet les crut, avec raison, capables de ménager le rapprochement indispensable sur lequel il foo- ■ doit le succès do ses espérances, mais il ne leur permit aucune confidence entjëre, et il n'admit lui-même à la sienne qu'un Philadelphe de plus, au moins pour ce qui concemoit les bases, les moyens et l'époque de l'insurrection qu'on n'avoit besoin de révéler au grand nombre que par le fait. Ce fut Thémistocle, officier très-considéré, qui étoît cha^é d'organiser un grade inférieur dans la force armée, et dont la prudence et la fidélité sauvèrent presque tous ceux qui coopéroient à l'entreprise, quand la plus infflme trahison l'eut fait échouer.

Werther retournadans le Jura, dont l'excellent esprit, la position géographique et les relations faciles et multipliées avec l'étranger, faisoient le centre d'insurrection le plus favorable qu'on pût choiar. Spartacus fut envoyé à Besançon, qui étoit le quartier-général de la conspbation, et dont ii étoit essentiel de s'assurer en y Imssant au moins les ferments d'une insurrection auxiliaire. Quelques jours suffirent pour rapprocher les hommes de bonne foi qui pouvoient représenter moralement les deux partis et qui vouloient les représenter d'une manière profitable pour la monarchie. Il ne fallut pas plus de quelques heures pour convenirde certains principes auxquels ils s'arrêtèrent sans difficulté, parce qu'ils se trouvèrent du premier abord animés dumëme esprit. M. le marquis de Jouffroy traitoit au nom des royalistes, dont sa probité antique et sa franche courtoisie garantissoient assez les intentions loyales. MM. Hartenne etde Franchet étoient destinés à diriger l(;s mouvements intérieurs de la place après l'explosion des mouvements du dehors. H le lieutenant-colonel Pyrauit^

iie toUVEMR^ bE LA BÈVOLUTIO».

chevalier de Saint-Louis, officier aussi dmable que brave, ■ et l'un des caractères les plus chevaleresques de l'émigration,futchargé du commandennent général; M. Léclanché, qui agissoit avec une extrême bonne foi pour les républlcwns ralliés au système constitutionnel, avoit composé les premiers cadres d'insurrection armée, d'une foule d'habitants des campagnes du Jura qiù se présentèrent au pr&- , mier appel et qui répondirent aux espérances des conjurés tant qu'elles purent se soutenir. Un grand nombre d'hommes dislingués par leur naissance, leur courage ou la fermeté de leur conduite, fortifièrent successivement VAllicmce du crédit de leur nom ou de l'influence de leur caractère. La propagande la plus téméraire et la plus imposante à la foB, celle qui se sert, pour répandre et pour consacrer ses principes, du saint ministère du sacerdoce, fomu des adeptes zélés dans les villages les plus obscurs ; et des prêtres éloquents, dont on n'a pas assez honoré le courageux enthousiasme, unAntoine-RemiDolacourenfre autres, osèrent proclamer la vérité proscrite, dans la chaire de vérité, et rappeler au peuple malheureux le bonheur dont il jouissoit sous ses anciens rois. La citadelle de Besançon étoit prête à arborer l'étendard aux fleurs de lis, et la fidélité de deux supérieurs successifs avoit été mise à des épreuves difficiles. On n'y ciaignoit que l'obéissance passive et aveugle d'un dépôt de conscritâ réfractées; deux jeunes gens dévoués se déterminèrent à aller partager leur sort et préparer leurs résolutions. Les aulorilés étoient bonnes presque partout, et le gouvememenl, comme égaré par un esprit de vertige qui ne l'a perdu que trop tard, sembloit conspirer contre lui-même. Enfin, il n'y avoit pas une petite ville où il ue se trouvât un comité royaliste, pas un bourg, pas un hameau dans lequel les hommes ou les circonstances n'eussent assemblé des éléments de révolution et assuré des intelligences au premier chef de parti qui se présenteroît. 11 n'étoit besoin que du son d'une cloche^ ou du bruit d'uo tambour pour dé-

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PHILADELPHIS. - BOaÉTÉS BECRËTII8 DB L'AIMAB. HT

«rminer un soulèvement, que d'un drapeau pour assem* 3ler une année, que d'un chef pour la conduire ; et le moment où cela devoit arriver étoit appelé par tous les vœux. Le serment qui m'engage envers les Philadeiphes, et qui me défend de les faire connoltre sous leur nom social dansun écrit qui n'est pas exclusivement fait pour eux, m'a interdit le plaisir de nommer ceux qui vivent encore> quoiqu'il m'eût été difficile de ne pas les nommer honorablement. Quant aux royalistes zélés, aux patriotes purs, aux gens de bien de toutes les classes qu'ils parvinrent à s'attacher dans les nombreuses occasions oii leur coujrag« fidèle entreprit le rétablissement de la monarchie, et qui ne me sont qu'indirectement connus par les traditions de ma société, je me trouve à leur égard dans des rapports très-différents, si je ne me trompe, et je ne me crois pas obligé en conscience à refuser à leurs noms une publidté que leur modestie désavoue peut-être, m^s que l'histoire réclame pour eux '.

Oudet, satisfait du commencement de cette oi^anisatioa à laquelle il paroissoit étranger, quoiqu'il en fût le moteur secret, ne vit pas d'intérêt à en suivre les développements sur les lieux mêmes. 11 ne s'agissoit plus que de la généraliser en préparant sur d'autres points qui lui étoient bien connus, des mouvements analogues, et sa présence n'étoit par conséquent nulle part moins nécessaire qu'en

' 11 est tont Bimple que J'en Iiisu écfaipper beancoup, pnisque je ne doii lea renseignement! dont Je me sers qu'à des commun italianï ImpuFalteg et prises fort loin des Ileui ; mais je rappelle aux perfonnet qui poDrroient s'en plaindre que ce livre est consacré k une Mclélri dont Jsne nomme point les membres, et que Je b'j parle que fort accessoirement des hommes, Irès-recommandaliles d'ailleurs, qui n'ont eu de rapport aver; cette eoclélé que par une action politique qu'elle détermlnolt ou qu'elle étolt toujours prête à saisir. J'avoue, de plus, que cette espèce d'Illuetratian , attarMe au;i services rendus, a élé tellement prodiguée par tes gaietles, par tes brochures el mÉme par tlealivru Importants dans le sujet ou dans la forme, que je ne pense poi qu'elle soit désormais foil Acicur aux vertus géuéreuies, parce que

918 SOtIVEMRS DE LA REVOLUTION.

Franche-Comté. H passa dans le Béarn après avob établi entre ses principaux agents un mode infaillible de correspondance qui devoit le tenir au fut de tous les progrès de son ouvrage. Ceux-ci, uniques et sûrs intermédifûres entre Philadelphie et l'Alhance, formoient le nc^d indiviâble et indissoluble de cette conspiration partielle avec la coi>spïratioD permanente de la société dont ils étoieut les sentinelles pêïdues. L'inquisition de la police pouvoit donc remonter jusqu'à eux, mais jamais au-delà, si elle parvenoît à découvrir leurs opérations, avant que la réussie en fbt assurée, et c'est ce qui arriva peu de temps après, au moment mËrae où l'ensemble des moyens ne laissoit plus rien à désirer aux esprits les plus inquiets.

Par une rencontre singulière et qui tenoit du miracle, quelques Philadelphes, que les circonstances de la guerre ou des commissions spéciales de leur chef avoient conduits en Allemagne ou en Italie, se trouvèrent initiés par le brave et habile Du Châteler à un plan d'insurrection du Tyrol, dont l'objet, comme celui de la société dont ils faisoient partie, étoit la délivrance et larégénération del'Europe asservie par une famille d'aventuriers. Ils fuient frappés de la ressemblance de quelques-uns des moyens et surtout de l'institution d'une société secrète qui sembloit calquée sot la leur et qui l'étoit peut-être en effet. Ce rapprochement remarquable leur suggéra l'idée d'établir

Je n'en owçoU pu aina déslDtércsMment. 11 y a eu «Jaru U TéToInlIon | une foule d'actions faites i toutes flm, et dont tl est' tris-posalble de j tirer parti dans un état de choses arrêté, puisqu'on leur a méiin;é ' autant d'explleallona diverses que le gouiemement k Tenir poDTOll prendre d'aspects divers. La science des rom pensa tiotu, si perfeellan. j née par les piitlotopbes, a été portée k son apogée par les politiques île

rofeaaion. Il y a des fldélitéa prononcées qui sont dlpiee d'oceuper li mémoire des rois; llya des vertussublimeaquihonocent lesnatloos, et dont elles doivent garder le souTenir ; mais il est peut-être bon i< ' prémunir les rois et les nations contre ces spéculateurs en héroïsme, ^ ul, depuis Tingt-clnq ans au moim, se sont trouvé des vertus d« ri- ,

erve pour tout le monde. (Aoie de Noi'tr-) j

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' PHII.ADELPBES. — SOCIÉTËS SECRÈTES DE L'ARHÉE. 21B

entre les deux sociétés quelques points de connivence qui les missent en état d'agir dans des vues bien coordonnées et de marcher au môme but l'une par l'autre. Il ne faut pas oublier que ce pacte mémorable est le premier germe de insurrection européenne qui a établi, au moins pour lODg-temps, la balance des empires et la tranquillité des peuples.

Le moment étoit pris et les moindres détails prévus, les uniformes prêts et les proclamations imprimées, quand une circonstance inattendue fit naître de nouveaux aperçus en réduisant tout le plan de la conspiration à une opération extrêmement aisée qui épargnoit une foule de lenteurs, les hasards d'une guerre civile et beaucoup de trouble et de sang. Bonaparte, qui n'avoit fait que préluder à la monarchie univereelle, en usurpant l'empire, venoit de se fdre décerner la souveraineté de l'Italie, et il ^loit ceindre à Hilau sa seconde couronne sur les débris des républiques qu'il avoit fondées. La preoùère idée qui frappa les chefs de l'insurrection fut de fermer au tyran le retour des Alpes, et d'appeler contre lui, par l'initiative du Jura, l'alliance de trois ou quatre nations adjacentes, les Genevois, les Vaudois, les Valaisans, les Suisses qtû n'aspiroient qu'à s'armer avec quelque espoir de succès contre l'oppresseur du monde. La plus foible lueur qui manifesteroit cet orage près d'éclater donnoit l'éveil aux montagnards du Tyrol et à ceux des Apennins, et de ces hauts sommets de notre occident, asile immémorial de liberté, il lui descendoit tout-à-coup une armée de vengeurs. Ce spectacle étoit fait pour séduire, même en espérance, des imaginations jeunes et fortes. Il n'y en avoit point de plus beau en effet, et c'étoit la preniièi^ fois qu'il s'offroit aux regards du monde, que celui d'une ligue de peuplades obscures, à peine parvenues à l'adolescence de la civilisation, et unies pour sauver de la barbarie qui suit toujours le despotisme, les contrées les plus perfecHonnées de la terre. H étoit facile eu apparence de faire sor-

llA SOtTVENIIIS DE LA RÉVOLUnON.

tir les libérateurs de l'Europe des chalets de l'Helvétie ; mais la Provîdencej qui vouloit donner une leçon plus formidable aux nations égarées, ne daigna pas le soutfrir; et, comme si un caprice aveugle avoit déterminé son choix, elle fit passer les armes que nous avions préparées pour notre salut dans les mains des hordes sauvages qui vivent au bord du Tanaïs.

Le second avis qui fiit ouvert étoit plus simple encore, et d'une exécution plus facile. L'itinéraire de Bonaparte lui faisoit traverser les montagnes et les forêts du Jura, et on savoit qu'il n'étoit accompagné dans ce voyage que de cinquante cavaliers divisés en deux pelotons égaux, dont l'un précédoit et dont l'autre suivoit sa voiture. Cent hommes bien armés suftîsoient pour fiùre face ktousdeux, et même pour les culbuter, pendant qu'un groupe intermédiaire cemoit l'équipage, enievoît le tyran, et le fransportoit en quelques minutes dans des tieux inaccessibles àtoute entreprise humaine. Cette expédition parut si assurée dans les moyens, elle mettoit d'wUeurs un terme ^ court à l'insurrection, ou plutôt elle sauvoit si évidemment à la France les malheurs inséparables d'une guerre civile, qu'elle ne donna pas lieu à la plus légère contestation. Le temps pressoit, mais tout se trouvoit disposé pour une grande tentative, de quelque natiu-e qu'elle fût, et celle-là n'étoit qu'un jeu auprès de celles qu'on avmt préparées. Un jeune homme, plein de zèle et de courage, qui avoit déjà fmt la guerre de parti avec succès, H. Buguet, actuellement officier d'état-major, fiit chargé de l'opération dont le conseil d'alliance, présidé par M, le marquis de Joufiroy, régla l'ordre et la conduite pour tout ce qui pouvoit être prévu. Trois jours après, M. Buguet commandoit cent quatre-vingts hommes d'élite, aimés de fusils simples et doubles, et disséminés sur un espace très-étendu en pelotons peu nombreux, à la hauteur des villages de Tassenière et de Colonne. Cette petite a^ mée, couverte do prétexte d'un trac, et qui ne pouvoit

l,iertb,GDO^Ic

PHILADELPIIE3. — ■ SOCIÉTÉS SECRÈTES DE L'ARUÉE. 1}!

)ré3enter en dernière analyse aux soupçons de la police ]u'un rasseinblement de braconniers, étoit distribuée de a manière la plus convenable pour se concentrer aupre- Tiier appel sur le point où l'on voudroit la porter. Des cakiallcrs aiBdés, qui couroient en ordonnances depuis ses derniers postes sur la route de Bonaparte, dévoient annoncer son passage quelques heures à l'avance, et il n'en falloitpas tant pour achever les dispositions nécessaires. Le reste se bomoit à une évolution dont l'idée se seroit ofTerte à l'esprit le plus simple, et qui interceptoît le mouvement de l'escorte sur la voiture, évolution dont la facilité passe toute expres^on, dans une roule assez étroite et tracée au milieu d'un fourré impénétrable k la cavalerie. Vmgt tirailleurs d'une adresse infaillible, scrupuleusement choisis sur plus de mille, et embusqués de distance en distance, étoieot réservés pour le cas d'une résistance qu'on supposoit à peine, et qui étoit cependant de toutes les chances possibles celle qu'on redoutoit le plus, parce qu'elle auroît coûté, au grand regret des conjurés, quelques gouttes de sang firançois. Des mesures si bien prises ne pouvoient pas manquer leur effet, et il ne restoit pas le moindre doute sur la réussite, quand à la suit« de plusieurs messages succesàfs, qui annonçoientl'approche de Bonaparte^ on apprit qu'il étoit retourné sur ses pas au dernier rel^s, pour prendre une route plus longue et plus difficile qull avoit quittée la veille. On ajoutoit que le désordre et l'inquiétude qui se manifestoient dans sa physionomie mar* quoient assez la véritable cause de cette démarche rétrograde, et tout prouvoit que le secret de la conspiration lui avoit été l&cbement vendu. 11 est vrai qu'un soi-disant agent royaliste, très-nouvellement arrivé du dehors pour une commission importante relative k l'Alliance, et compris encore dans cette glorieuse liste d'exception oii les chambresardeulesde la police cherchoient leurs victimes, avoit disparu la veille sans qu'on sût quelle route il avoit prise. Mais on osoit à peine arrêter Isur lui un soupçon injurieux

tSi SOUVENniS DK LA RÉVOLUTION.

que beaucoup de circonstances ont aggravé depuis, sans

qucrien l'ait suffisamment confirmé pour le tourner en cer-

iitude. Ce qu'il y a de trop positif, c'est que cet ambassa-

' Jeur,^ au moins inexact, se rendit k Paris sans poursuivre

y sa mission, sans s'occuper d'en rendre compte ; quTl yfiit

■ tccueilU, à ce qu'il parott, avec des égards rarement ac-

wrdés aux proscrits, rentrés sans autorisation spéciale, et

que son nom n'apascessé depuis d'être investi d'honneurs

déshonorants qu'il avoit peut-être payés du sien.

Cette circonstance iiit suivie, à peu de jours près, d'un mandat d'arrêt décerné contre les chefs connus du comité d'Alliance. H. Pyrault, H. Léclaaché, H. Buguet et le jeune Philadelphe que j'ai toujours désigné sous le nom de Spartacus. M. Léclanché fut seul surpris, parce quH se trouvoit hors du rayon de la force organisée . Les autres, prévenus à temps et sauvés par les moyens mêmes qui dévoient servir à leur arrestation, se dérobèrent sans peine à des poursuites illusoires, à des recherches qui n'avoienl qu'une apparence d'activité, et qui demeuroient toujours volontairement infructueuses, à tel point que les autorités supérieures ne pouvoient s'expliquer la maladresse bienveillante, et réellement inexplicable, de' leurs agents. L'un des fugitifs, tombé par mégarde au milieu d'iui d^ tachement qui le pressoit depuis huit jours, après plus de quatre-vingts lieues de détours en tous sens, s'évada sur le cheval d'un des hommes qm étoient chargés de le saisie. Quant k la détention de H. Léclanché, qui fut très-longue et très-rigoureuse, elle ne resta cependant pas sans avantage pour l'Alliance. Les effets du hasard, ou peut-étit' quelques combinaisons secrètes, le servirent si bien, qu'il se trouva en rapports successifs, dans ses différents cachots, avec M. le marquis de Rivière, M. Bouvet-de-Lozier et M. Gaillard. L'idée de conspirer du fond des prisons étoit encore nouvelle, et on ne s'attendoitpas au parti que Malet eti pouvoittûer un jour; mais elle étoit justiâée d'àillëiii's p&f UHe cbtliâdgl'Biiciri tirSH dubcêu^ httUwa.

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PBILADELPHES. — SOCIÉTÉS SECRÈTES DE L' ARMÉE. 3SS Cette communauté de malheurs que le tyran avoît établie entre tous ses ennemis éfoît un des vices radicaux de sa police. Il ne savoit pas que l'oppression assimilait toutes les penséeSj qu'elle opéroit une espèce de rapprochement sympathique parmi les esprits les plus dissidents, et qu'elle pourvoyoit ainsi à la plus grande difficulté de la contre-révolution. Non-seulement ce doux commerce de pitié réciproque qu'entretiennent des proscrits ouvre leurs cœurs à des communications plus étroites; non-seulement l'habitude de la persécution les prépare à des résolutions plus fortes et mieux combinées, mais il y a dans leur captivité même une sorte de garantie qui les encourage et qui les prémunit contre les terreurs communes. Le conspirateur du dehors a tout à craindre, parce qu'il a tout à perdre ; une fois signalé aux sbires de la tyrannie, soumis à leurs enquêtes et privé de sa liberté, il ne redoute rien, parce qu^l a tout à gagner. Son imagination, excitée par la solitude, par l'oisiveté du corps, quelquefois par le désespoir lui-même, ne s'attache qu'à des entreprises imposantes, et leur dévoue l'emploi de toutes ses forces, qu'aucun autre soin ne distrait : ainsi, tels bras qui eussent négligé de s'armer contre un brigand heureux, s'il ne les avoit pas réduits à l'esclavage, se roidissent pour le combattre de toute l'énergie dont il croit les avoir Trustrés. Libres, ils le ménageoient peut-être; captife, ils l'écrasent de leurs chaînes.

L'influence d'Oudet sur le pays qui avoit dû être le théâtre de cette conjuration nouvelle, et oii tous ses prinripes fermentoient encore avec une actiwté menaçante, étoit trop connue de Bonaparte pour que celui-ci l'y crût tout-à-fait étranger; mais il cherchale nœud incompréhenàble qui l'y attachoit, et il ne le trouva point. Le chef de l'institution terrible qui minoit le gouvernement impérial, caché derrière tous les effets qu'il se plaisoit à produire conuHe un machiniste habile, éloit présent partout et ne paioissoit jamds. ttécemment vend de l'èsil, Q fûtScappé

tSt SOOVEPiniB I» LA BÉVOIDTION.

d'un exil nouveau ; mais on ne put le compromettre dans aucune accusaUou déterminée, et généralement cette conspiration, la plus grave et la mieux ourdie de toutes celles qui ont éclaté sous le règne de Bonaparte, avantU seconde conspiration de Malet, se déroba aux investigations des observateurs les plus subtils et les plus intéressés, de telle sorte qu'elle ne donna pas même matière à une instruction publique. Dans les informations du ptètA du Doubs, que la classe commune des conjurés déjoua avec beaucoup d'esprit, mais qu'une caste plus élevée et plus docile, parce qu'elle avoit un meilleur parti à tirer de ses foiblesses, seconda presque universellement, avec une condescendance mémorable, le nom d'Oudet ne fiit pas même prononcé. Tranquille dans sa noble retraite, sur la foi inviolable de ses courageux amis, il recevoit dans ses bras l'enfant qui venoit de naître de son mariage contracté l'année précédente à 111e de Hé, et s'adressaot à quelque* Philadelpbes qui l'entouroient : « Il est trop jeune, s'éu crioit-il en le pressant sur sa poitrine, pour s'engager a à vous pal le serment d'Ânnibal; mais souvenez-vous s que je l'ai nommé EUaein, et que je lui lègue la garde a du temple et de l'autel, si je meurs avant d'avoir va < tomber de son trâne usurpé le dernier des oppresseur! a de Jérusalem 1 >

L':événement malheoreux qui avoit fait échouer la C(H^ juration de l'Alliance eut cependant, comme la révélation deHéhée, un avantage incontestable. 11 donna une grande publicité au pacte des royalistes et des républicains purS( et V ^i <:oncevoir & tous les esprila la possibilité d'eflec-

PniLADELPHBS. ■— SOaÉTÉS 8BCRÊTES DE L'ARMÉE. t3B

tuer ce rapprochement d'une manière plus sûre et plUB profitable pour l'État. Il est vrai qu'il acheva de décourager les caractères timides et d'aliéner les caractères irrésolus; mais la conspiration des Philadelphes ne pouvoit que gagner à cette épreuve épuratoire. Oudetla regarda comme la dernière des initiations, et il se félicita de la désertion de quelques ftmes foibles auxquelles on ne pouvoit se livrer sans risquer d'être trop souvent déçu. Ce ne fut pas même dans les hauts grades de la société que se manifesta cet espnt de dégoût, qui succède ordinairement & une longue suite de tentatives inutiles et qui altère quelquefois les résolutions les plus courageuses. C'étoit cependant dans les hauts grades querésidoit particulièrement le secret d'Oudet qui l'y avoit plus ou moins disséminé, et que personne ne pouvoit se flatter de posséder tout entier. La dénonciation de Bodemann, la Iroiâème k ce que l'on croit qui ait paru compromettre l'existence des Philadelphes, n'apprit rien de positif à la police, et ne servit qu'à confirmer ses soupçons sans les éclairer. Bonaparte sentoit partout l'action de cette société terrible, sans pouvoir la réprimer, parce qu'elle lui échappoit sans cesse, et qu'il ne la connoissoit que par ses effets sans arriver à ses causes. D étoit placé au milieu d'elle comme Polyphème aveugle au milieu des compagnons d'Ulysse, trop sûr que ces ennemis dangereux et détarminés le pressoient de tous côtés, mais ne les trouvant nulle part.

L'insurrection de Franche-Comté s'étoit dissoute en at> tendant une nouvelle occaâon d'arborer les drapeaux de l'Alliance. Cinq de ses chefs, ou détenus ou proscrits, renfermoient dans leur cœur son mystère inviolable. Quelques autres couroient de ville en ville pour entretenir ce levain sacré, dernier espoir probable de la monarchie. Spartacus, après trois ans de persécutions, de fuite et d'incroyables misères, se réunissoit aux bandes de Du Châteier, et cherchoit une noble occasion de hasarder contre le tyran de sapatrie lerestede quelques joursinutiles. Son nomdis-

ttfl SOCVENIHS DE LA RÉTOLiniON,

parolt de l'histoire de PhiladelpMe avec celui de Thémîs-

tocle que la persécution réduisit au suicide.

Quant à Philopœmen, il n'avoit pas laissé vaquer la pro- . censure, encore une fois inutile dans ses mains. La censure exercée par Moreau, banni au-delà des mers, n'étoit en effetqu'une dignité honomrc et presque illusoire, qmne servoit qu'à placer la société sous les auspices d'un nom historique. Oudet seul tenoit les rênes de l'institution el la dirigeoit dans une voie qui n'étoit connue que de lui, vers un but qu'il avoit aperçu et signalé le premier ; m^ son nouvel exil exigeoitune nouvelle cesâonde pouvoirs, et c'est là seconde fois que le nom de Malet se présente» l'historien des Philadelphes. Malet, alors peu connu même à Besançon, où il avoit laissé des préventions sans doute injustes, fdsoit partie de la société depuis si peu de temps qu'il étoit à peine connu dans le grade supérieur auquel il étoit rapidement parvenu, sous le nom de Léonidas qull a si glorieusement justifié. Les personnes les mieux instruites parmi celles que j'ai consultées ne sont pas d'accord sur l'époque et sur le lieu de sa réception.

J'ai essayé de caractériser Malet au commencement de cet écrit par quelques traits d'observations qui mesont propres, mais qui tiennent à des vues et à des circonstances locales, fort antérieures aux événements historiques sur lesquels sa réputation est fondée. Cependant ce que j'en ai dit justifîeroit peut-être le choix d'Oudet, sila généreuse entreprise et la mort héroïque de Malet ne le justifioient pas assez pour moi. Pour concevoir le plan immense du premier, il falloit le coup d'œil profond et la pmssance créatrice du génie; pour sdsir ce plan, pour le suivre, et même pour l'accomplir, il ne falloit que la fermeté impassible que j'ai attribuée au second et qui distinguoil éminemment son caractère. Oudet avoit construit le navire et s'étoit livré avec lui à la merci des mers et des tempêtes; forcé de jeter l'ancre bien loin du port qu'il s'étoit promis, et dont de nouveaux ora^s l'éloi*

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PHILADELFUBS. — BOCIÉTÉS BECHEES DE L'AHHÉE. Si?

gnoient tous les jours, il assuroit au moins le sort de soa équipage en amarrant le bâtiment à un rocher. Tel étoit le général Malet, que cert^ns biographes ont entrepris de faire ùmable, quoiqu'il ne lût qu'îoilexible, et qu'il n'offrit aux Philadelphes, pour me servir de l'expression énergique d'Oudet, quelagarantie d'une probité de fer et d'une fidélité d'acier. L'expérience a prouvé pourtant que son âme stoïque avoit conservé quelque chose de cette timidité morale qui est l'apanage des douces vertus, mais qui perd les conspirateurs.

Malet ne se vit pas plutôt maître des éléments d'une insurrection armée, qu'il céda au besoin d'essayer ses forces, avec «ne impatjence qui tenoit de la précipitation. Il s'empressa d'appeler du Jura quelques pépublicîùns prononcés, mais purs, qui, sans avoir pris une part très-active à la première conjuration d'Alliance, y avoient cependant figuré honorablement. Un comité secret fut formé, une dictature provisoire organisée, une assemblée générale d'hommes choisis dans les quarante-huit sections de Paris convoquée et tenue, Malet mis personnellement en rapport avec plus de mille conjurés, a Dans la nuit du 29 mai, » dit M. Lemare, à qui j'emprunte quelques-uns de cesdétails, « plus lide ^x cents ordres étoient signés, scellés du sceau de « la dictature, trois mille proclamations et décrets étoient a datés, les postes assignés, les rôles distribués. Le quart tJer-général allott être étabU à quatre heures du matin a à l'hôtel de Cambacérès, où tous les ministres dévoient a les uns se rendre, les autres être conduits. A une heure « tout fut ajourné et perdu. »

Cette première conspiration de Malet le comfKromit aux yeux des Philadelphes, parce qu'ils' crurent remarquer que le nouveau chef voyoit en eux un instrument trop pas* ^fde ses projets, et ne sembloit pas attendre, comme Oudet, l'aveu indispensable de l'ordre, avant de procéder à leur exécution . Il paroissoit, en effet, que deux Philadelphes seulement, pris peut-être au hasard dans les grades

tlS S0UVEK1R9 DE LA RÉVOLnTIOTf.

intermédiures, avoientété appelés àses conseils, etqa'on s'y étoit détenniné sans égard aux vuesdèslorsiavai^les de la société. Le mauvais succès de son entreprise exdta l'intérêt tiède qu'on prend aux peines d'une connoissance éloignée, et non le poignant dépifûsir que nous inspirent nos propres malheurs, ou ceux d'un frère que nous chérissons comme nous-mêmes. Oudet s'étoit toujours tellement identifié avec les Philadelpbes, qu'il n'y avoit pas un Philadelphe qui ne fût comme persuadé que sa pensée la plus intime et ses affections les plus chères vivoient dans le cœur d'Oudet. Le cœur austère de Halet, son &me sans effu^on étoit un foyer éteint, oii nous ne pouvions plus allumer le feu sacré de l'amitié et du dévouement. Uésà ses volontés par Tobéissance, nous ne lui appartenioos point par l'enthouMasme, et notre servitude n'étoit plos un plmsir. Nous nous trouvâmes comme la première société des hommes quand elle passa du gouvernement de la famille et de la touchante souverùneté du père, sous le sceptre d'un roi étranger. Et cette considération seule explique le mystère merveilleux de notre existence, pendant tant d'années dinquiétudes et de calamités, sous la censure d'Oudet. Celui-là étoit bien le maître que nous avions élu, l'arbitre absolu, mais choisi, de nos actions, le nœud de notre alliance, le charme de nos assemblées et le but de nos desseins. Il n'étoit pas seulement le chef de la société, il en étoit le secret. Son ftme, pleine de tendresse, nous embrassoit tous, et nous entraînait dans ses moindres résolutions avec une force inexprimable que nousneméconnoissions point, mais à laquelle nous nous faisons une joie d'abandonner toutes nos facultés. Nous n'avions alors qu'un regret : c'étoit de ne pas faire, ou plutôt de ne pas pouvoir davantage. Il exerçoit sur nous une tyrannie très-réelle, mais qui ne gênoit pas notre liberté, parce qu'elle ne résultoit que des concesâons que nous lui avions librement faites, et qu'il avoit l'air de marcher avec nous partout où il noua menoit. Jamais l'égalité n'i

PBILADELPBB8. — SOCIÉTÉS SECRÈTES DE L'ABUÊB. SI»

existé parmi les hommes au même degré que parmi les Philadelphes, et cependant jamaisia confiance d'un grand nombre d'hommes dans les intentions d'un seul n'a été plus aveugle, leur soumis^on à ses volontés plus passive. Toutes les lois de la société plioient devant ce mot magique : Oudet l'a voulu; et surtout devant celui-ci: Oudet l'a désiré- Je douterai rarement du succès d'une conjuration dont on pourra dire la même chose. La conjuration de Pélopidas étoit aussi composée de frères, et les phalanges tJiébaines ont peut-être donné l'idée de l'institution des Pbiladelphes, comme la ligue Achéenne celle de leur république imaginaire.

La première conspiration de Malet, renfermée dans un comité de cinq personnes, dont quatre lui ont survécu ; MM. Bazin, Cindre, Corneille et Lemare, n'est que la plus ridicule des rêveries, à elle ne s'explique par une organisation préliminaire dans l'armée, et par l'affiliation de son chef k une société très-puissante, prête à le seconder au premier signal. Elle donne lieu à deux simples questions que je vfus examiner ou plutdt résoudre, puisque leur solution sort naturellement des faits établis. Quels étoient les véritables éléments, les moyens essentiels de cette conspiration î quel en étoit l'objet t

M. Lemare, qui a consacré, dès les conunencemenls de la restauration, une brochure très-courte, et surtout trèsinsufdsantâ à l'histoire de cet événement, garde un silence singulièrement remarquable sur la nature des ressorts que Malet se proposoit de faire agir, soit qu'il ne les connoisse point, ce qui parottroit fort extraordinaire delà part d'un des membres du comité insurrectionnel, et de celui peutêtre qui avoitrle plus de part à la confiance de Malet; soit qu'il ùt trouvé à cette réticence un avantage que je ne puis apercevoir dans l'état actuel des choses. Quatre ou cinq lignes seulement, tombées de sa plume par une sorte de distraction, révèlent la société sans la nommer, mais si (lis^Dctenieat, toutefois, qu'il est impossible de mettre une u. to

lao sotJTENns de la kévoldtion.

autre expUcation à la place de celle que je donne. « On a saura, dit-il, que sans le secours d'encres sympathiques a ni d'écritures chiffrées, Malet assitloit à toutes les opéraa tioM de Varmée, coimoissoit toutes les anecdotes de a quelqueimportance, etrecevoit des nouvelles deMoscou « mâme. » Ainsi les Philadelphes remplissoient leurs devoirs envers Malet, tandis que celui-ci les tenoit dans une ignorance profonde de ses desseins, et n'y associoit qu'un petit nombre d'affidés nouvellement introduits dans la , société. Ne faut-il pas en conclure que, déterminé dès lors à changer sa direction, et mal assuré du concours des opinions diverses, il avoit pris le parti d'agir sans la consulter, et de la foire participer, peut-êU-e en dépit d'ellemême, au mouvement qu'il préparoitî Dans cette dernière hypot^ièse, n'est-il pas évident que le mouvement qui ùiillit avoir lieu en 1808 n'étoit pas conforme à l'esprit des Philadelphes, et qu'il avoit évidemment un autre but que celui qu'on lui attribue aujourd'hui»

La première conspiration de Malet n'a pas éclaté. Il parott qu'elle n'a jamais été bien connue du gouvernement, puisqu'elle n'a été suivie que d'une persécution sourde, trop sensible pour ceux qui l'ont subie, mais trop peu remarquable d'ailleurs pour qu'on prit la peine de la motiver juridiquement, ce qui étoit alors et si sâr et si facile. H parolt même qu'elle n'a jamais été bien connue de ceux qui y participoient, puisque M. Lemare, qui se borne à un coup ttceil sur son origine, ses éléments, son eut et ses moyens, ne porte pas même ce coup d'œil au-delà des vues les plus <%mmunes, et que M. Lafond paroit crtûndre d'en réveiller le souvenir, Elle a excité quelque intérêt depuis la restauration, parce qu'elle a été regardée comme l'avant-scène d'un épisode singulier de notre histoire, et que cet intérêt, d'ailleurs extrêmement juste, s'est attaché indistinctement à toutes les circonstances de la vie d'un héros qui s'est assimilé, par sa mort, aux plus illustres martyrs des causes nobles et libérales. Pcrsonoa

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PHILADGLPHGS. — SOOÈTËS SECRÈTES DE l'AHHÂB. SSl ne professe une estime plus haute et une plus fraucbe admiration que moi pour le caractère de Malet ; personne ne considère plus que moi sa loyauté chevaleresque, sa fermeté inflexible, sa délicatesse et son intrépidité ; personne n'est plus convaincu que sa dernière entreprise n'avoit point d'autre objet que le rétablissement de la monarchie dans l'auguste famille des Bourbons, parce qu'elle n'en pouvoit point avoir d'autre pour un homme qui unissoit l'intelligence au dévouement, et le jugement au courage ; personne enfin n'est plus éloigné de faire un crime à Malet de ses opinions antérieures, parce que les opinions de Malet n'ont jam^s cessé d'être naïves, généreuses et désintéressées; parce que l'expérience seule, et une expérience très-longue et très-difficile, pouvoit ramener de certains esprits aux idées essentielles et fondamentales i^nt ils avoient été distraits par des erreurs spécieuses ; parce que la grandeur de ses dernières résolutions et l'héroïsme de ses derniers moments absoudroient le crime lui-même, etn'ont que trop racheté de folbles égarements de principes. C'est pour l'amour seul de la vérité, c'est pour rendre à l'inaltérable àncérité de Malet un hommage qu'avoueroit son cœur, c'est pour ne pas tromper l'histoire, qui attend sur lui des notions positives à la place des hypothèses romanesques et des anecdotes fardées de ses biographes, que je me crois obligé à dire ma pensée tout entière sur cette conspiration, essai inutile et prématuré de ses forces. Tout prouve que cette conjuration avortée auroit tourné, par son résultat, k l'avantage de la monarchie ; mais qu'elle ne peut pas être comptée parmi les titres des royalistes ; qu'elle n'appartient aux Philadelphes que par l'homme qui l'a conçue, et quelques-uns de ceux qui l'ont servie, et que si Malet avoit péri dans sa première tentative, tous les partis lui devroient de l'admiration, mais les iépvd>Iicalns seuls des regrets.

BOUTEniRS DE LA BÉVOLUTlOIt.

-Bataille de Wagram.

Je ne me crois pas obligé à donner de longs détails sur les sociétés secrètes du Tyrol, quoiqu'elles aient été liées & celle des Philadelphes par une longue et intime confraternité de principes et de distinctions. Ces sociétés col publié elles-mêmes leur histoire et leurs règlements dans deux langues très-répandues, depuis les événements qui ont opéré la régénération de l'Europe, et sur lesquels elles ont influé à leur manière. C'est dans ces mémoires impo^nts dont on nous fait espérer la traduction, qu'il faut étudier leur origine, suivre leurs progrès, médiler leurs plans, et reconnoltre les résultats auxquels elles sont enfin arrivées. Qu'il me suffise de rappeler que la fameuse insurrection qu'elles produisirent en 1809 faillit abréger de cinq ans la servitude du continent, et que si elles avoient été secondées par les. chefs du système politique même pour lequel elles se dévouoient si généreusement, c'en étoit fait déjà de la monstrueuse tyrannie de Bonaparte. Dans un lige plus ancien, les owis des Scbill, des Schlegel, des Du Chàteier, auroient été consacrés à la reconnoissajice des peuples comme cetn des Goetz et des Melchtal^ mais les peuples usés ne savent honorer que des talents frivoles qui achèvent la corruption des mœurs publiques, ou je ne sais quel bérolsme funeste qui n'étonne l'humanité qu'en la désolant.

La célèbre campagne de 1809 alloit commencer, quand Oudet liit tiré de l'exil par un ordre du ministre de la guerre, qui le mandoit a. Paris. On lui annonçoit le grade de général de brigade, qui étoit dû depuis long-ten^ à ses services, mais on exigeoit de son zèle l'cngui-

PH1LADELPBE8. — SOCIÈTÉB SBCBÈTES DE L'ABMÉE. SB!

sation préalable d'un régiment de ligne supplémeni^re qui portoit le n* 6, et qui passa sous le ii° 9, à la suite de trois intercalations que les circonstances rendirent nécessaires. Ce brevet lui donnoit une latitude sans bornes pour le choix des officiers qui dévoient servir sous ses ordres, ou plutôt que sa faveur devoit signaler à la proscription , et il n'y avoit effectivement pas de meilleur moyen d'éclairer les soupçons de Bonaparte sur ses dangereux ennemis. Le piège étoit grossier; mais Oudet ne l'évita point quoiqu'il fût loin de le méconnoltre. Le droit de former un ré^ment tout animé de son esprit le remplit d'espoir et de confiance, et il ne douta pas qu'il n'eût te temps de prendre une initiative éclatante SUT les projets du tyran. Il y a des crimes que la vertu ne prévoit pas, même quand elle est éclairée par la prudence et par le génie.

L'événement dont j'ai à rendre compte est entouré cependant de trop de ténèbres pour qu'on puisse l'établir d'une manière podtive, et justifier autrement que par des présomptions une opinion appuyée d'ailleurs sur des circonstances vagues et douteuses. Si le scepticisme est la plus essentielle des qualités de l'historien, c'est surtout quand les faits qui s'ofirent à ses récits sont susceptibles d'une interprétation calomnieuse qu'il n'est pas permis de liasarder à l'égard des scélérats eux-mêmes. Je me bornerai donc à raconter ces fdts comme ils me sont parvenus, et sans en tirer des inductions trop faciles, mais dont la vraisemblance spécieuse pourrait à toute force n'être qu'une erreur.

Le 6 juillet 1809, époque de la &meuse bataille de Wagram, est un des jours qui ont le plus puissamment contribué à rdlustration de nos armes. L'affaire presque décidée à dix heures du matin, étoit entièrement terminée il midi. Oudet et les officiera d'élite dont il avoit pris soin de s'entourer, avoient ^i des prodiges de valeur. Ceuxci, pour la plupart, rappelés de l'exil par leur colonel.

SS4 SOCYBNIRS DB LA RÉVOLCnON.

comme leur colonel l'avoit été par le ministre de la guerre, se trouvoient heureux de pouvoir signaler leur courage dans les premières occasions, et de se rendre dignes, à force de bravoure, de la justice tardive qui venoit de leur être rendue. Quelques-uns avoient été tués dès le commencement de la mêlée ; presque tous avoient reçu quelques blessures ; et Oudet, frappé de trois coups de lance qui paroissoient sans danger, mais qui lui faisoient perdre beaucoup de sang, s'étoit f^t lier sur son cheval. II attendoit l'ordre de se retirer sur Vienne, dont il n'étoit pas à plus de douze cents toises, quand il reçut celui de se porter avec son régiment à trois lieues dans le sens opposé, vers un des points oii les débris de l'ennemi s'étoient jetés. Il lui étoit prescrit de placer ce corps d'observation dans un poste avantageux sous le commandement d'un chef de bataillon et d'un sous-officier par compagnie, après quoi il devoit se rendre au quartier-général avec le reste de son corps d'officiers pour y prendre des ordres ultérieurs. Les détails de cette opération le conduîàrent jusqu'à la nuit, et il étoit onze heures du soir quand il tomba au milieu d'une embuscade qui tua tout son monde, sans même se découvrir. Inutilement ses camarades lui avoient fait un rempart de leur corps, dernier témoignage d'un dévouement généreux qui ne servit qu'à prolonger son agonie. Au lever du soleil, on trouva vingt-deux cadavres entassés sur le corps d'Oudet, le seul qui parût

Ôudet n'étoit effectivement pas mort : il vécut trois jours, et ces trois jours lui suffirent pour mettre ordre i des afiaires de famille qui exigeoient une grande contention d'esprit, dont le sort à venir de son unique enfant dépendoit. Le troisième jour il expira doucement au milieu de quelques soldats qui oublioient leurs blessures et leurs douleurs pour ne s'occuper que des siennes. La nouvelle de cet événement se répandît dans l'armée plus vile qu'on né l'atiroit voulu} 1ë bâlletid de Wâgratil qui

PHILADELPHES. — SOCIÉTÉS SECRÈTES DE L'ABMÉE. ISS

accordoit les honneurs d'une mention particulière & une ' foule d'officiers obscurs, enveloppa en vmn le nom d'Oudet dans une périphrase dont très-peu de monde avoit le mot, c'est-à-dire dans la simple énonciation du grade dont il avoit pris posses^on la veille. Il déguisa vainement cette circoRstance et les particularités qui l'avoient accompagnée sous une formule banale qu'il étoit trop aisé de démentir. Oudet, blessé dans la bataille, et relevé près du champ de bataille, n'étoit cependant point mort sur le champ de bataille; et quelle raison avoit-on pour donner à ce mensonge une autorité historique ? Je souhaite que la solution de cette question ne se trouve pas dans la conscience de quelque assassin '.

Quoi qu'il en soit, Oudet et cette fleur de héros qui ve-

■ Longtemps après la publication des SocUtétsttrètet.VioiSttKprit en eouii'teuvrfl les Portraitt de Halol et d'Oudet, fn Us leolant loutetole, principalement Oudet, de t'hlsloire des Philadelphes, et en les étudiant plutAt comme Indirldus que romme consplLateui'E. Ces Portraitt, qui se trouvent dans notre édition de IStJ, ne sont point reprodu[ls dans celle-ci; car, malgré la ditTërence de la torme, ils y feraient double emploi iitc(^ l'BMioir* dn Sociéiéi secrile!, et nous Bions préCëré mettre aous leg jeax du lecteur la rédaction première.

bans la phrase qu'on vient de lire cl-deisus et il laquelle iM^rreipond cette note, — Je souhaite que la solution de cette question ne se trouve pas dans la conscience de quelque assassin, — Il y a une de ces InslDuatlong déplorables, telles que te triste esprit de parti de 18I& pouvait seul en inspirer, et sur lesquelles, un éditeur, quelque sympathique qn'U soit pour l'écri vain dont il publie les œuvres, ne peut garder le silence, nous allons donc, pour y répondre, opposer Nodier i lui-même, en donnant les dernières pages du portrait dont nous venons de parier. Celte contradiction, ou plutGl cette rectification, faite par l'auteur de ^'Insinuation, sera un exemple de plus du danger qu'il ya, dans les temps de luttes politiques, i prêter l'oreille aux récrlml- Dallons des partis et à les accueillir sans les discuter r

INoltde l'Éditeur.)

• Le lendemain, le bulletin que ]e n'a) pas sous les yeux, mais dont je me rappelle assez distinctement le contenu, annonça en deux lignes perdues la mort d'un colonel donl on ne dèslgnoli ni le nom ni le r4iment, et H n'y avoit pas d'exemple de celte négligence ouliUtue« dans l'énumératlon dei beaux talti d'anneif lErrlbitl I !■ lUlH

tse BOUVEKinS de la ttÉVOLOnOIt.

.noit d'être moissonnée autour de lui, emportèrent les regrets universels. Quelques officiers blessés qui avoient été transportés dans le môme hôpital, déchirèrent leur &{^reil en voyant sortir son corps. Un jeune sergent-major qui le suivoit se précipita sur la pointe de sons^reàquelques pas de la fosse. Un lieutenant qui avoit servi avec lui dans la soixante-huitième demi-brigade se brûla la cervelle. Ses funérailles ressemblèrent à celles d'Othon.

Peu de temps après le régiment fut licencié, et cette mesure o'avoit rien de remarquable. Les succès de la France avoient amené la paix, et la paix rendtMt inutiles les régiments supplémentaires. La réforme qui portoitsur celui-ci n'atteignit d'^Ueurs qu'une poignée d'hommes échappés à la journée de Wagram, et au très-petit nombre

d'une victoire. Le noro d'Oudet, il cornin de toui let Téténiu de l'armée, n'étollpaa d'&llletira de ceux qu'on poUToit omettre uns InJuBlire ou tant moiif. Les épisodes mêmes qui se nttachoient i cet ivfotment étolent de nature i lui donner un relief tlnguller que l'bsblle rédacteur de ces petites épopées historiques n'a voit pas ooatamedg dédaigner dans sesréclU. H n'en fallolt pas davantage pour faire écUler une de ces suppositions témérBires qui naissent dans l'ameitame d'un CŒur profondémetit affligé, que la crédulité passlobnée saisit et propage, et quede nombreuses inimitiés, dont la gloire toujours croltlantede Fiepoléon n'avolt pas encore entièrement triompbé, ne pou- Toient manquer d'entretenir et d'envenimer : — Oudet avolt éU assassiné.

■ A la chute de l'empire, où se ranlmolent tous les eentlnunti qae ce gouvernement avolt eu i combattre, et nù les martyrs de la liberté commençolent à revivre dans la mémoire capricieuse dn penple, le bruit de l'assassinat d'Oudet acquit une nouvelle intensité, et M convertit aisément en conTlctlon dan* quelques esprits facUesi prévenir. SI l'on mesure l'InQuence militaire d'Oudet à l'impartanca que lui donne nn écrivain d'allleurï mal disposé en faveur de quiconque aimolt tièdement son maître, de H. Cadel-Gassicourt, dont l'ouvnge exprime partout un enthousiasme sans bornes pour l'Empwenr ', si qui n'aurolt certainement rien cédé i l'avantage de ses ennemis ; tl l'on ï cherche quel élan de douleur se manifesta au moment où fut eonnuelamortdececolonel, anonyme pour le bulletin j all'onsede-

1 Yatage en Marmi*.

PHO.ADSLfnES. — SOCIÉTÉS SBCBÈTEB DE L'ARHÊE. 187

d'événements militaires qui en furent la suite ou pour mieux dire le complément. La mort d'Oudet avoit jeté sous ses drapeaux un esprit de vertige et de désespoir qui emporta en peu de jours ses camarades et ses soldats, et qui en laissa quelques-uns à peine pour conserver la tradition de ses derniers exploits et la douleur ineffacaj>le de sa perte. Ainsi périt à la fleur de l'âge (il avott à peine trentequatre ans) l'homme le mieux organisé que la nature ait produit peut-être dans les temps modernes; et comme si de grandes leçons dévoient résulter partout des grands exemples et des faits mémorables de l'histoire, le nom de cet homme n'est disputé à l'oubli que pour y retomber bientôt avec l'écrit obscur que je consacre à sa mémoire, mais auquel mon foible talent ne peut pas donner l'îmmor-

mande comment un fait qui détemilna l'eiploslon de parella regrets, et dont la seule nouvelle jela dans les cœura les plus énergiques le dé- CDuragement et le désespoir, resta si mystérieux au bureau de rëdactlDn, quand 11 prenoit tant de pages dans les mémoires privée ; st l'on observe que les cinq noms qu'Oudet avoit légués i ses Jeunes Séidea, et dont l'historien dut sans doute la connoissance k quelque faveur Inopinée du hasard, étalent portés par des hommes frappés en ce temps-là, pour des causes diverses en apparence, d'une proscrlptlMi obscure dont le secret n'avolt pas passé le guichet des prlsona, et que Irolsd'enlre eux, ceux de Lahorie, de Malet et àa Piquerel, n'ont été lllaBIrés que trois ans après, par un dévouement sans fïult, mais qui rappelle celui d'Harmodius et d'Arislogllon ; si l'on rassemble toutes res clrcoDsIances avec une disposition prononcée à trouver un crime, il est passible qu'on Imagine qu'elle n'éloit pas Inutile & l'affermisse' ■Dent du pouvoir absolu, la catastrophe qui rellrolt du centre de ses amis et de ses projets cet Achille de la liberté, dont le nom plane encore dans aes premiers lieutenants sur la tentative désespérée, malt sublime, du 23 octobre 181Ï. Ce sont la, sans doute, d'horribles vralsemblancea ; et cependant, Je te déclare, des vraisemblances mille 'olaplusfortea ne m'auraient paa convaincu. Si tous les cceurs honnêtes ■^pngnent à l'Idée d'un attentat exécrable, la raison répugne encore davantage t la supposition d'un crime Inutile. On avait tué l'influence d'Oudet en lejelant d'exils en exils et de régiments en régiments ; soldat nomade, qui n'étolt bon que pour la mort. D'ailleurs, ce n'étoit pas éteindre l'opposition mllilaire que de verser sur elle un peu de ung, et le S3 octobre l'a proavé. EnQn l'action légale de la Justice

StS SOUVENUtS DB LA RÉVOLtlTIOIf.

taltlé. n est donc vrfû que le seul espoir qui ait jamâ flatté sa grande fkme, celui d'une gloire légitime et pur^ ne sera point exaucé par l'avenir, et qu'Oudet ne sumffl pas même dans sa renommée à cette génération qui si coule, à cette génération pour le bonheur de laquelle il vécu, qui lui a coûté tant de veilles et d'angoisses, taol i périls et tant de sang. S'il n'eût voulu être que le pli élégant des écrivains, que le plus parfait des orateurs, qu le plus aimable et le plus honoré des braves, aucune puissance ne pouvoit l'empêcher d'accomplir ses desseins de remplir sa destinée ; mab plus ses vues ont été [»«fondei et plus sa destinée a paru immense, plus la Providenca contraire, qui se ménageoit d'autres moyens et d'autiei voies, s'est opposée au développement des facultés mei-

étolt trop bien combinée, suivant l'u&age, iTeclee talëréts poUtlgH de la nouvelle dïnaelie, pour qu'an eût besoin de recourir à i'asu quand an avolt le bourreau. Il ne fallait, pour assasatner Oudet ]u dans sa renaramée, qu'un délateur et un tribunal. S'il avolt été prie dans un projet Dagrant d'hasiilité envers le gouvernement, U loiéloit làpour l'ëgorgerjustement. Un l'appellerolt maintenant tniut ou factieux, comme Cléomène. comme Gracchus, comme Sidoej, comme Pldiegru, et tout en eerolt dit pour rhl«tairo. Sou étnsu deelinëe donnolt, au reste, un moyen plue facile d'en Bnir avec iù. N'avoit-il pas un tombeau ouvert d'avance sur tous les champs ^ bataille? L'homme leplue heureux n'est pae toujours blessé imponément, et la mort doit vradr une fols pour qui la cherche toutouis.

( L'indignation amère des partis vaincus n'est pas économe dem Imputations odieuses. C'est ainsi qoe les historiens républicains dt U Rome impériale ont multiplié fallacieu^ement les crimes dans les lattes déji trop sanglants de leurs empereurs, et que Tacite, suivant l'expression énergique et vraie de Napoléon, a calomnié jusqn'i Néiw La tyrannie est ordinairement ei IndiOËrente sur le choix de ta moyens, qu'on ne croit pasmanquer à l'équité envers elle en lui pistant gratuitement quelques forlïillsdeptua. Cegrand homme, doailt gouvernement oppresseur a été suivi d'une ère de liberté tont-i I^t nouvelle pour les nations, doit encore à la fortune de sou étoile à.'^ cbapper au péril commun des tyrans. On sait t n'en pas douter, grict A l'indépendance de l'hibloire, que le bronze qui loi teooit lieu de obit n'étoll pas assez sensible pour être cruel.

« Trois ans plus lavà, Oudel auroit pu mourir pour la liberté, i il

i,iertb,Goo^k' ■

fHlLAbELPHBâ. — SOGlÉliS SECRÈTES DE l'àBUÉE. tt»

veilleuses qu'elle lui avoH donsées. Sa main de fer, qui brise le cèdre comme le roseau, l'a rompu dans sa force, et n'a rien laissé de lui. Le Jura qui l'a produit le connolt à peine, et ne sait pas quel homme est né sur le sommet de ces montagnes, qui se glorifient de Pichegm et de Malet, car Moreau seul manque à leur gloire dans l'histoire que j'écris. Oudet ne leur cédoit rien cependant en vertu, en courage, en désintéressement; il l'emporloit peut-être sur l'un et sur l'autre en sage activité, en prudence résolue, et dans cet art dîificile des conspirateurs, qui consiste à ne jamais hasarder l'exécution d'une entreprise avant sa maturité, n les surpassoit surtout par cette souplesse de formes, par cette mobilité de moyens, par cette variété inépuisable de ressources qui fait concounr toutes les opinions, toutes les passions, tous les sentiments au succès

pUlne de Grenelle. — Oudet est mort à Wagram, martyr des derolre de l'honneur eldeElllusionsde la gloire.

• Et qu'on ne cherche point id le portrait d'Oudet; je ne l'ai pas fait, je n'ai paa entrepris de 1s faire, je ne consellleiois i personne de le faire. A quoi cela servirolt-11 pour les regardantaP L'ont-lls vu P l'ani-lls entendu ?0Dt-tU entendu parler de lui P peuvent-lU Juger de lareaaemblftnce? et s'ilsn'en peuvent pas juger, pourronl-ll» y croire?

■ Esftajrci pourtant, puisque vous le voulei. Travaillons ensemble, (omposona celle Image, dussions-nous tout à l'heure la briser d'impuissance et de dépit. Mettes ici l'ingénuité d'un adolescent heureux qui rit 6 8on avenir, la mohlDIé d'une femme sensible et romanesque, l'inapiraUonexaltéed'UD poêle, la loyauté religieuse d'un chevalier, la l>iBvoure d'un vieux preui, l'austérité stolque d'un vieux sage. Attendei! nous n'avons pas flnl. Prêtez à cel ensemble Idéal tout ce que vous savez de prestiges, une voix émue et vibrante qui salait le cœur, an regard d'aigle qui le domine, une âme qui l'entraîne avec elle où elle veut. -> Anlmei tout cela, si vous le pouvet, de ee feu divin qui n'a été dérobé au elel qu'une fois, et, si vous l'osez, tracez au-dessua decelte ébauche imparfaite le nom de Jacques- Joseph Oudet.

» Savez -vous ce qu'il arrivera ensuite P Jevais vous le dire.

• llarrivera l'histoire comme elle est faite, l'histoire positive, l'bl slolTeclassique.rhtstoire universitaire, l'hlslolre académique, l'histoire lie gateiler, l'histoire d'historiographe, avec cette plume de plomb, qu'ils appellent le burin de Cllo : et que voulez-vous que le burin de Ulofoûe d'an nom et d'une g'olreqalnesonipas dans le bulletlnF*

liO BOUVEMRB DE LA lËTOLVnON. ',

du génie habile tpii sût les séduire et les maîtriser. La puissance de ses conceptions n'étoit pas tout entière dam ses conceptions elles-mêmes; elle étoit dans chacun des | ressorts qui en dépendoient et se communiquoit simulta- i nément aux parties les plus éloignées de son système. Sa ' volonté ne se faisoit jamais sentir, et nulle volonté cependant ne fut jamais plus absolue. Quoique doué d'une énergie morale aussi imposante que ce,lle de Uarïus, à qui I je l'ai une fois comparé, parce qu'on peut le comparer à tous les héros dans ce qu'ils ont de parfait, il n'aurott pas ' eu besoin d'essayer sur un soldat cimbre l'empire de la terreur. Le Cimbre le plus farouche seroit tombé à ses pieds, et si ce Cimbre avoit eu un cœur, il seroit tombé dans ses bras. Il y avoit dans la physionomie d'Oudet me force irré^stible et inexplicable, mais qui tenoit de l'enchantement. Il y avoit une espèce de fascination dans le sonde sa voix; il y en avoit une autre dans son regard, cl . cela est a vrai, sans figure, sans hyperbole, qu'Oudet, qui exerçoit souvent en se jouant cette faculté sur les animauï les plus féroces, s'en faisoit un secret plaisir, que j'aurais pu compter au nombre de ses foiblesses. Il ne savoit pas quil y a de certains hommes plus difficiles à apprivoiser que des tigres.

J'ai entendu raconter que Pichegru, consulté, au nom durai, sur le prix qu'il seroit le plus jaloux de voir acccl^ deràses services, avoit su^éré ou laissé concevoir l'idée de faire passer son nom à sa ville natale. Cette pensée est louchante et n'a rien qui passe les bornes d'une ambitioD vertueuse et mesurée ; mais il parolt que le patrie de Kchegnin'apas osé apprécier la haute distinction qu'onlui destinoit. Elle ne l'a pas même réclamée depuis la restauration.

Quant à toi, modeste Ménale, dont le nom antique réveille des pensers pleins de charme et de poésie, je ne doute pas que tu ne l'abjurasses volontiers pour celui du héros que tu as nourri, et qui te gardoit une affection à ^

PUILADELPUES. — SOCIÉTÉS SBCRÂTES DE L'ARHÉE. S«1

dèle. Tu as perdu ses cendres livrées, par les hasards de la guerre, à une terre lointtûne, mais tu conserves avec respect ce qu'il y a de plus attendrissant dans les souve- Dirs qu'il a laissés. Tu as à peine recueilli quelque bruit de SCS hauts faits ; mais tu l'as connu dans sa solitude, tu l'as possédé dans son exil, tu l'as vu consoler la vieillesse de sa mère, et porter le tribut d'une compassion fraternelle dans la chaumière des pauvres ! Toi seul, Hénale, tu n'as pas oublié Oudet, et quand l'ingratitude des bonunes aura laissé tonal)er son nom dans l'oubli éternel, j'irai le pleurer avec toi, et lui élever, sous quelqu'un de tes rochers, un monument que le monde ne connoitra point.

Je n'ai pas dit, et je n'ai pas cru avoir besoin de dire, que la plupart des derniers moments d'Oudet avoient été consacrésà Philadelphie. Cette grande institution étoit son ouvrage ; elle avoit été long-temps son espoir, et c'étoit sur elle que sembloit reposer désormais tout celui de la patrie. Oudet dut sentir avec une profonde amertume qu'il en emportoit le deuil, que les victoires mêmes auxquelles il venoit de contribuer ne seroient pas inutiles à l'affermissement du despotisme, et que la stupeur de l'Europe consternée alloit s'augmenter tous les jours des nouveaux triomphes de son insolent ennenu. Je ne sais cependant pas jusqu'à quel point il put prévoir les résultats inévitables, mais encore trop éloignés de l'ambition aveugle de Bonaparte, et du système monstrueux dont ce conquérant jetoitles bases, mais je ne crois pas que ce mystère se soit dérobé tout-à-fait à la perspicacité ordinaire de son génie, qui parut encore augmentée par les approches de «a mort, à ce qu'ont rapporté ceux de ses camarades qui en furent les témoins et qui lui ont survécu. J'aime à croire même que cette perspective adoucit du moins les douleursde son heure dermère, et qu'il jouit en espérance du succès tardif de la justice et de la chute assurée de la tyraniùe. Peut-ê^ pensa-t-îl que certains de ses amis et de ses frères goûterment un jour les fruits de cette régéné-

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