‹ Souvenirs de la Révolution et de l'empire (volume 2)Chapitre 37 sur 50 · DV TYBOL ET DE L'ITALIE, SOUS L'EHPIRE · texte numérisé non relu

DV TYBOL ET DE L'ITALIE, SOUS L'EHPIRE

" L'histoire entière des sociétés du Tyrol et de celles d'Italie, qui ne sont pas tout-à-fait les mêmes, a été publiée, il y a quelques mois *, à Vienne, en langue allemande, et en langue italienne, à Milan, avec une foule de détails très-curieux, qui en font un monument précieux pour l'histoire générale de l'Europe au dix-neuvième siècle. Ces sociétés n'ont pas cru devoir cacher les mystères mêmes de leurs initiations, les plus extraordinaires et les plus adroitement combinés qui aient jamais été employés dans une institution de ce genre. J'en puis donner pour exemple ce qui est arrivé à un ancien officier supérieur de mes amis, dont je tiens ces renseignements. Devenu suspect à Bonaparte, après avoir occupé dans sa confiance une place dont il n'avoit jamms abusé, il fut obligé de se réfugier dans la partie la plus alpestre des provinces autrichiennes, et il y vécut dans une rehraite absolue, presque sans communication avec le rest« des hommes. Quelques rapports que le hasard et la nécessité lui avoient fût établir cependant avec certains habi-

•CMi-l-diniiilli»-

SGO SOUTENIKB OB LA BÉVOLDTIOn.

tants, et qu'une sympathie invincible avoit fortifiés, ayant dorme lieu à ceux-ci de s'assurer qu'il nourrissoit une haine profonde contre le tyran de l'Europe, on lui apprit qu'il existoit une corporation immense et dévouée qui / avoit pour seul objet la d^truction de son gouvernement, et on lui offrit d'en fmre partie. Déjà lié depuis long-temps à des associations formées dans le même dessein, et que je n'ai plus besoin de nommer, il n'hésita pas à entrer dans celle-ci avec l'intention secrète de la rattacher de quelque manière à celles qui hii étoient connues; à peine eut-il énoncé son consentement, qu'on lui fit subir une initiation extrêmement simple, qui ne pouvtût étonner son imagination que par la simplicité des moyens. C'étoit celle du grade commun, qui a été souvent accordée à des villages entiers, et qui étoit proportionnée aux forces les plus ordinaires. Deux mois s'écoulèrent depuis, sans qu'il entendit parler ni de la société ni de ses projets, et saos quil présumât qu'elle pût être autre chose que ce quil avoit vu en elle, c'est-à-dire, qu'une 'espèce d'insurrection cachée qui avoit des ^gnes de reconnoissance et un mot d'ordre. Il commençoit à la regarder comme un pur jeu d'imagination, quand une lettre conçue dans des termes qui lui rappeloient distinctement ses formules, le convoqua daus un endroit écarté, où il devoit se trouver réuni àun grand nombre de frères. 11 s'y rendit sans précaution, parce que les formes de soii initiation première, et le caractère dés personnes qui l'avoient introduit dans l'ordre, sembloient lui offrir une garantie très-sufTisanle contre toute espèce d'embûches. 11 reconnut aux indices les plus manifestes l'endroit qui lui étoit désigné, le parcourut sur tous ses points avant et après l'heure de la convocation, attendit encore, et ne vît personne. Peu de jours a[H^s, l'avis se réitéra dans les mêmes termes, et l'appela aux mêipes lieux. 11 y obéit avec la même exactitude, et ne fiil pas plus heureux dans ses recherches. Cette épreuve particulière exercée sur sa patience, ou dans laquelle il

SOCIÉTÉS BECnËTBS DU TTROL. 161

croyoit reconnoltxe ce motif, se renouvela quatre fois sans succès dans l'espace de trois semaines; à la cinquième enfin, à laquelle il s'étoit sounùs avec un certain dépit, il se retiroit un peu fatigué de cette déception trop répétée, quand des cris affreux, qui se firent entendre à cent pas de lui, et qui paroissoient partir d'une personne qu'on asse^iaoit, le retinrent dans le bois, où il s'étoit déjà engagé plus avant qu'à l'ordinaire. Le jour étoit à sa fin, la saison très-mauviùse (c'étôitrers la fin de novembre, dans un climat rigoureux), et les chemins difRciles, surtout pour un étranger. Hais aucune considération ne pouvoit arrêter son courage dans une occasion où l'humanité en réclainoit si impérieusement le secours. Armé de sa seule épée, il se précipita dans le fourré, en taillant devant lui les ronces qui s'opposoient à son passage^ et toujours di' rigé par les cris, toujours plus rapprochés qui imploroient au hasard-l'asâatance du voyageur; il arriva enfin dans un endroit plus découvert, d'où trois cavaliers de mauvaise niine s'échappèrent à grande course, en fmsant sur lui le triple feu de leurs mousquetons. A ses pieds gisait un corps sanglant, que le crépuscule éclairoit de sa dernière lumière, miùs que l'on discernoit encore assez pour reconnoltre les lambeaux déchirés qui l'envelc^poient, les fortes cordes qui attacboiait ses membres, et jusques aux coups dontilavoit été frappé. U avoit à peine eu le temps de jeter un regard sur ce triste spectacle, de sonder la profondeur de ce bois, où la mort l'attendoit de toutes parts, et d'épier quelques ^gnes de vie, près de s'éteindre, dans l'infortuné dont il contemploit l'agonie, quand un détachement de force armée, attiré par lesmèmes plaintes, déboucha de la forêt par le point x>ppo^ à celui de la retraite des b^ands, et cerna rapidement la place où la victime étoit couchée. Elle expiroit, et ses dernières paroles furent cependant articulées assez distinctement, pour qu'il ne fût pas possible de douter qu'elle avoit voulu désigner l'étranger comme un de ses assassins. Tout Tac-

«S9 S0DVEMR3 DE LA DËVOLOTIOn.

cusoit d'ailleurs : l'heure, le lien, l'épée nue, dont sa mmn étoit armée, l'embarras de son m^ntien, le trouble de ses paroles. Je n'ai pas besoin de dire quil est arrêté, chargé de fers, jeté ignominieusement sur une charrette empruntée à la première métairie, et conduit dans une maison d'un aspect sinistre, qui tenoit lieu de prison au village voiàn. La nuit s'achève; deux, trois jours se succèdent dans cet état, h la diète la plus sévère, au secret le plus absolu, au milieu des alarmes inexprimables d'un innocent accusé d'un grand crime, et privé, par la Providence elle-même, de tout moyen de s'en défendre ; enfin, il est traduit devant des magistrats, il subit un interrogatoire, des témoins sont entendus, des hommes accusés de complicité sont interrogés; l'information se commence, se poursuit, se développe devant lui ; l'officier public porte des conclusions, l'accusé est écouté, le tribunal s'assemble et juge. L'innocent, accablé par des présomptions dont il n'a pas pu détruire, dont il n'a pas niéme pu contester la vraisemblance, est condamné sans appel, suivant la forme de ces petites juridictions, à la peine capitale, à la peine la plus cruelle, la plus honteuse surfout, et il n'a le droit de se plaindre qu'au ciel d'un jugement appuyé sur des &its qui ont tout le caractère de l'évidence. Abattu par la fatigue, par le jeûne, par la captivité, par le désespoir, il apprend, avec une espèce de joie, que le terme de son supplice est hâté par une circonstance particulière . Le lendemain est consacré à la célébration d'une des fêt«s les plus solennelles de l'Église, et ne doit pas être souillé par le sang d'un assasân. Son exécution aura lieu aux flambeaux, à l'heure la plus silencieuse, la plus Cuistre delà nuit. Garrotte par des bourreaux hideux, précédé de torches lugubres, accompagné de soldats muets qui maichent autour de lui la tête baissée, il s'avance au bruit de la cloche mortuaire qui le recommande aux' prières des fidèles, et parvient, de détours en détours, à une cour immense, entourée de bâtiments ruinés^ et qui oAre l'a»-

Sociétés secb±tes du T¥rol. ic»

pect d'une place publique. Un cercle de cavaliers en unifonne entoure l''écliafaud ; des hommes, des femmes, sont groupés d^s le lointain; quelques-uns sont assis sur les murailles; on entend, de côté et d'autre, une rumeur sourde d'impatience ou d'horreur, et deux ou trois lur mières éparses éctùrent faiblement des fenêtres éloignées. Il monte à l'échafaud, écoute la lecture de sa sentence,, et va se livrer aux exécuteurs, quand un ofRcier civil k cheval, et décoré des agnes de la magistrature, f«t retentir à ses oreilles je ne sais quel bruit d'espérance qui le ranime un instant. Un édit qui vient d'émaner du gouvernement accorde la grâce à tout homme condamné, pour un délit de quelque espèce qu'il soit, qui pourra donner à la justice les mots d'initiation et de reconnoissance d'une société secrète qu'on lui dé»gne par son nom ; c'est celle dans laquelle il a été nouvellement reçu, et dont il accompUssoit l'ordre secret au moment de l'étrange catastrophe qui a fait peser sur lui le soupçon le plus injuste. On l'interrc^ë, il répond négativement; on insiste, il s'irrite, et demande la mort. Son initiation est achevée; elle se termine' par un baiser, et se passe d'un serment. II n'y avoit personne autour de lui qui ne fût membre de l'institution, et qui n'eût sciemment coopéré à l'épreuve. Quelques historiographes des sociétés secrètes ont mal à propos confondu celle-ci avec celle des Éveillés d'Allemagne, qui s'en rapproche jusqu'à un certain point par la forme des initiations, mais qui est une association purement mystique.

Page 1