‹ Souvenirs de la Révolution et de l'empire (volume 2)Chapitre 42 sur 50 · REAL. 29 S · texte numérisé non relu

REAL. 29 S

dispenser de reconnoHre un Dieu, et qui faisoient dater la France d'une nouvelle ère de lumière et de civilisation !

La nuit du 6 au 7 prmrial, 25 mai 1797, tint enfin terminer ce drame judiciaire, qui avoit duré près de cent jours. Il étoît quatre heures et demie du matin ; les rayons du soleil, qui s'élevolt depuis quelque temps à l'horizon, ■ laisoient pâlir de plus en plus la clarté de quelques flambeaux qu'on voyoit brûler encore dans les parties les plus reculées de la salle. Les accusés, plus silencieux et plus mornes que de coutume, furent introduits avec les précautions ordinaires; le haut-jury étoit sorti avec une triste solennité de la chambre du conseil, où il avoit passé dixneuf heures aux opinions. Les juges reprirent leurs sièges; l'audience se remplit. Il y eut alors un moment de calme sombre et taciturne, pendant lequel on aurait distingué le brait d'un insecte qui vole. Quelques enfants, quelques femmes défaites et échevelées, celle de Buonarotti entre autres, se prcssoient à la liarre et s'y lioient de leurs mains, mais sans cris, sans plaintes, sans soupirs, presque sans mouvement. Quand le président du tribunal se leva pour prononcer le jugement, d'une voix nette, mais émue, on auroit cru qu'il n'y avoit que lui de vivant dans tout* l'enceinte. Ce jugement, on le connolt; le grand nombre étoit rendu h la liberté. Buonarotti, Germi^n et quelques autres dont l'histoire ne gardera pas le souvenir, étoient condamnés à la déportation, Babeuf et Darthé à la mort. Au moment où cette partie de la sentence fut proférée, une agitation muette se remarqua sur la partie des banquettes où les condamnés étoient assis. Real y étoit placé sur une banquette intennédi^e, au-dessus de Darthé, qu'il avoit un peu fi sa gauche, au-dessous de Babeuf, qui le dominoit, au contraire, à sa droite. Darthé venoit de tomber en arrière, la tite appuyée sur les genoux de son défenseur, qui s'empressoit de le soutenir, pendant que Babeuf tomboit à son tour sur son épaule. Il n'eut pas le temps d'attribuer cette double défaillance àla

««« SOCVENrns de I,A ntV0LI1TI0N.

terreur; le sang qui l'inondoit lui en révéloit le. mystère, et dans le même instant, deux poinçons qui en étoient abreuvés rouloient sur les degrés : celui de Babeul étoit fonné d'un de ces ressorts de fil de fer en spirale qui servent à exhausser la chandelle sur sa bobèche à mesure qu'elle se consume, et qu'il étoit parvenu à aiguiser au pavé de son cachot. On enleva les deux moribonds, car leur mauvaise lortune ne voulut pas qu'ils mounisseat de leurs blessures. Leur sang n'avoit point tari sous le fer dont ilss'étoient frappés; il leur en restoitpour la guillotine, et ils y turent portés le soir.

Tout )e monde sait à quoi s'en tenir maintenant sur ces boucheries légales qu'on appelle œuvres de justice, et qui ne sont chez les peuples en révolution que des oeuvres de vengeance. Les opinions dangereuses pour la société ne se répriment point par des supplices : ce sont tes bonnes institutions et les bonnes lois qui en arrêtent les progrès. C'est le bonheur de la société qui les dément et qui les diâame. La mort juricUque n'a jamais prouvé, en théorie politique, non plus qu'en théorie philosophique ou reli- - gieuse, que l'absurde cruauté de ceux qui llnfligeot. Donnez une same éducation aux enfants, du travail aux proléttùrea, de la liberté à l'industrie, des encouragements au talent, de la considération à la vertu; réjffimez avec vigueur les corrupteurs de la rmson et de la morale publique partout où ils se trouvent, dans les journaux, ihtns les livres, au théâtre, au barreau, à la tribune : il ne s'agit pas pour cela de verser du sang, il s'agit seulement de renverser à propos une écritoùe quand il y a du poison dedans. Je ne sais comment ces précautions s'appellent, je ne sais même si elles n'ont pas quelque nom de réprobation chez les nations perfectionnées; mais je sais, à n'en pas douter, qu'une nation ne se maintiendra jamais sans elles dans un état d'ordre et de repos. Si elles sont im[ffaticables ou périlleuses, renoncez au pouvoir : il vaut mleui le quitter que de le perdre, et on le perd bieo vite qudnd

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on néglige les moyens de te conserver ; ce qui est d'ailleurs assez indifférent dans la plupart des gouvernements, c'està-dire dans tous ceux où son action n'est pas réglée sur les besoins généraux de l'époque et du pays. Mais, dans tous les cas, n'essayez point de l'affermir par la persécution. C'est la flèche fée des cor>4>urs orientaux, qui retourne au cœur de celui qui l'a lancée. Le sangrépandu n'est pas bu tout entier par la terre. Il a un reflet imprévu qui remonte jusqu'au trône, le mine et le fait crouler. Voilà près de quarante ans que Babeuf est mort, et son parti est vivant, parce qu'au fond des extravagances mêmes de Babeuf, il y avoit des vérités qu'aucun gouvernement n'a* daigné reconnoltre, et qui ne mourront jamais. On ne tue pas une vérité comme un bomme : >

Diieile juttitiam, monid', non temntri dhot.

N'écoutez pas les courtisans qui demandent la tête des factieux pour ftùre parade de zèle; n'écoutez pas les factieux dont la véritable ambition est de devenir des courtisans, s'ils ne deviennentdesrois, et qui envient par-dessus toutes choses aux courtisans le privilège d'obtenir et de commander l'assassinat. Écoutez la voix de ces sages anciens que la mort a désintéressés de toute spéculation comme de toute espérance; écoutez la voix de la tradition, la voix de l'histoire, la voix expérimentée de tant de siècles qui valoient bien le vâtre, quoi qu'on en dise; écoutez votre conscience et licenciez les bourreaux; vous n'en aurez pas besoin.

Ce que je viens de dire en âniasant, c'est ce que j'aurois dit au Directoire si j'avois écrit de son temps, — et le Directoire ne m'auroit pas entendu.

J'avois l'intention de prouver que les débuts éclatants de H. Real au barreau révolutionnée se rattachoient à

1>B SODVEMRS DB LA RÉVOLDTIOK.

des épisodes de notre histoire (brt dignes d'âtre conservés, BOUS deux rapports différents : premièrement, parce que la réalité a peu de chose à envier on c« genre à l'ima^nation, et que les amateurs de passions extiémea et de scènes violentes qui cherchent des émotions tragiques dans les ramans, trouveront de quoi se satisfaire dafls les procèsverbaux; secondement, parce que l'exemple de tant de fUreurs délirantes et de Bacriflces stériles qua nous avons vus aboutir à la tyrannie du sabre, dans une réroluljoo finie, ne seroit peut-être pas perdu pour tout le monde an commencement d'une révolution nouvelle, « notre ma)' heureuse France étoit condamnée à la subir. L'avenir des peupir-s deviendra de moins en moins menaouit, quand ill connottronV le passé.

Si j'avois annoncé, au début de ce long chapitre, une Notice biographique sur M. Real, on ni'accuseroit avec raison de m'étre inutilement engagé dans des digressions intermin^les auxquelles mon sujet principal se renoue à peine; mais j'ai de vieille date accoutumé mes lecteurs ï voir mon sujet principal dans mes di^essions elles-mêmes. Le titre de Souvenir» explique tout. Cest ainsi, en effet, que les souvenirs se présentent ii la mémoire, irréguliers, capricieux, divers, sans ordre, sans méthode et presque sans dessein, comme les perceptions du sommeil ; et si les miens avoient eu quelquefois le foible attrait qui captive l'attention, c'est à ce défaut de plan et de combinaison qu'ils en seroient redevables. Je suis du moins convaincu que tout homme qui porte un plan prémédité dans la causerie ne saura jamais causer, et je n'ai certainement pas la prétention de donner mes histoires pour autre chose que des causeries. Un autre orgueil ne m^est point permis.

Dans l'abandon d'une conversation qui erre d'objets en objet», ou d'un récit qui se développe librement au gré de la fôntaiste, le 61 imperceptible qui lie les idées a un usage tout opposé à celui du fll d'Ariane. Il sert à égarer agréablement la pensée dans une multitude de routes confuseif

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et non à lui taàiti retrouver le point oublié A'oit elle est partie. Il faut le rompre et non le suivre pour sortir du labyrinthe.

Il faut le rompre ici, et je ne serois ni mortifié ni surpris que le plus grand nombre des voyageurs complaisants qui m'ont accompagné au commencement de ces excursions, n'eussent pas attendu si tard à me quitter. C'étoit un parti fort sage.

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