‹ Souvenirs de la Révolution et de l'empire (volume 2)Chapitre 44 sur 50 · SOUVENIRS DB LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DB LA RÉVOLUTION

pas capables? Je me suis déjà engagé à Imsser ces tristes notions à rhistolre.

FoHché avoit été élevé à l'Oratoire, où mon père consen'oit, quand la révolution éclata, la réputation d'un professeur distingué. Le duc d'Otrante n'oublia jamais ni l'Oratoire, ni les vieux amis qu'il s'y étoit faits, et quil appeloit ses carabins, dans l'argot janséniste de la congrégation. Il est notoire qu'il en restoit toujours deux ou trois autour de lui, et le hasard vouloît qu'ils fussent tous élèves de mon père, quand mon huitième mandat d'arrêt venoit de s'exécuter, après trente mois d'exil et de misère. Il n'y eut qu'une voix pour réclamer le fils proscrit du tnattre d'Oudet et de Babey; on me permettra bien de citer une fois le nom de ces hommes vénérables, et c'est le moindre tribut par lequel ma reconnoissance puisse s'acquitter envers leur mémoire. Ma rigoureuse détention fut échangée contre la mise en surveillance, qui n'impliquoît pas alors llnfamie d'un crime antérieur, et qui ne m'assimiloit qu'aux émigrés et aux chouans, mes camerades d'opinion comme dinfortune. Il y eut un jour à jamais heureux ob les portes teules d'une ville de guerre se refermèrent sur moi. Je respirai.

On comprendrait mal cependant la position d'Un prisonnier intra muros, si on supposoit qu'il n'est placé hors de la catégorie commune que par une prohibition incommode de voyages et de promenades. C'est quelque chose déjà sans doute que d'assujettir la faculté locomotive d'un Jeune homme plein de sève et de passions à des limites cruellement étroites, et que de lui dire; Tu n'irai pas plus loin, comme l'oiselier le dit à son serin, en le renfermant sous les treillis d'une cage, et les vieilles filles h leur perruche en leur mettant une chaîne à la patte. C'est bien pis encore pour l'esprit songeur, ou poétique, ou malade, que l'aspect de la ville importune, que la campagne appelle en vain, qui rêve à quelques pas de sa vaste ptmn les bois à sombres et si solitures dont l'ombrage a ï«>

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fn^clii, dont les Upis de mousse ont délassé nos premières années, qui en aspire de loin les parfums, qui en écoute de loin les murmures, qui leur invente au besoin d'autres beautés et d'autres mystères, e.i qui retombe incessamment de son illusion squs le poids des herses, des ponta-levis et des remparts.

Hais je ne crains pas de dire que cette gène si tolérnble en apparence n'a rien à envier uux rigueurs de la prison dure, quand elle est exercée sur un amant passionné de l'histoire naturelle. Comprenez-vous ce pauvre banni de l'air des champs, réduit h errer autour d'un ase inflexible souB la zone des fortifications, pendant que les premiers jours de mai fleuFisBent les prés, que les plantes rares achèvent de s'épanouir, et que les beaux papillons du printemps s'éveillent, en développant de toutes parts leurs magnifiques parures ; quand un capricorne d'or embaume les bosquets de saules d'émanations plus vives que celles des roses, et que des in^ctes habillés de pourpre, ou chatoyants d'azur comme les saphirs, pendent à toutes les fleurs? Trop fortuné, s'il n'ignoroit ses avantages, l'iO' souciant vagabond qui peut se récréer de ses fatigues au rajeunissement de la nature, et en épier à loisir les délicieux phénomènes dans quelque forêt bien écartée des villes, des villages et des grands chemins, sur le bord d'un ruisseau qui semble ne couler que pour lui ! Ce prisonnier intra muros ne connott plus de tout cela que l» mouche importune, la guêpe irritée, le chien esclave, et l'hmme plus esclave et plus vil que les brutes qu'il a conquises.

Le duc d'Otrante fit alors pour moi plus que je n'osoii désirer. Il daigna me rouvrir, de son propre mouvement, ce doux exil des champs, le seul bien que j'aie ambitionné '^n toute mavie, le seul que j'ambitionne encore, peut-être jtarce que les impérieuses nécessités du travail me l'ont à jamais interdit. Après trois ans de laborieuse et charmante solitude, je pus qiùtter jusqu'à la France, cachot

■ Ot SOCTRNtRS DC LA SÈVOlDTIOn.

large et superbe sans doute, maïs dont les fronUèrea comprimoient encore mon indépendance inquiète. Le hasard voulut que j'allasse planter ma tente à l'endroit OÙ mon protecteur devoit bientôt occuper un palais: je m'arrêtai à Laybacb.

Et avant d'y revenir, je m'arrêterai ici un momeot pour demander au lecteur s'il me croit autorisé *en conscience à parler de Fouché comme du premier personnage venu, tombé sous la main d'un biographe dans la loterie de l'alphabet î j'ai vu le duc d'Ûtrante pour la première fois dans la capitale politique des provinces illjrieanés ; je l'y ai vu sous la double influence de mon esprit de parti, qui lui étoit probablement trop contraire, de ma reconnoissance personnelle, qui lui étoit probablement trop favorable, et je me félicite de n'avoir pas à choisir entre ces deux impressions extrêmes pour rester impartial. J'ai le bonheur de n'avoir rien à dire de Fouché avant sa mission d'Illyrie, et on devine aisément pourquoi j'oublierai volontiers tout ce qui l'a précédée. Cela ne me regarde plus. Les écrivains qui font de l'histoire par lambeaux, qui l'assortissent de petites pièces de ntarqueterie ou de mosaïque, qui négligent le tout pour les parUes et l'ensemble pour les détails, jouissent d'un privilège admirable ; j'en userai encore une fois.

S'il y avoit eu moyen de discuter avec Bonaparte, qDÎ n'aimoit pas la discussion, l'illyrie auroit pu être difficile en gouverneurs; ses trois vice-roi$ l'avoient gâtée ; car jamais, peut-être, pays conquis de vive force ne subit un despotisme plus affable et plus élégant. Le premier étoit le duc de Raguse, homme poli, spirituel, libéral, né dans une position élevée pour de grandes positions, le plus aimé comme le plus digne de l'être des compagnons d'Alexandre. Le second fut le comte Bertrand, esprit posé, réfléchi, sévère, administrateur religieux de la fortune publique, dont on n'avoit pas besoin de réprimer les largesses, mais dont le peuple honoroit la modération et k

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probité. Le troisième, oa vieux soldat, Iwave comme son nom, qui valoit mille épées, brusque et même violent quelquefois avec les gens à grands airs, parce que ta représentation l'ennuyolt ; mais d'ailleurs patient et doux dans les affaires, modeste et presque timide dans le monde comme un jeune sous-iieutenant en semestre, et toujours prêt à écouter avec bienveillance et & saisir avec ardeur une vérité contre laquelle il étoit arrivé armé de toutes pièces. L'Agamemnon de ma jeunesse n'avoit pas de guerriers plus dévoués que l'Acbille dont je parle. C'étoit Junot, on le duc d'Abrantès, et nous sftmes Uentôt qu'il étoit blessé ailleurs qu'au talon.

Fouché le remplaça. Conviendrai-je que les deux noms du duc d'Otrante n'étoient pas populairesf Son choix avoit d'ailleurs quelque chose d'effrayant pour les esprits exercés qui cherchent la raison des choses, et on pouvoit la chercher hardiment dans les résolutions et dans les choix de Bonaparte, le génie le plus logique et le plus conséquent qui ait jamais présidé aux destinées d'une nation. Le premier gouverneur d'IUyrie avoit été fout ce que devoit être le fondateur d'une puissance excentrique, réservée dès lors àdevenir pour le royaume futur de l'Adriatique une frontière et un boulevard. Le second apportoit, danslesrelationstoutesnouveltësdesvainqueursetdesvdncus, cet esprit d'ordre, de conciliation et d'harmonie qui prépare lafusion des intérêts et consolideles conquêtes. Le troisième n'étoit venu qu'après les désastreuses journées de Russie pour jeter dans la balance déjà incertaine le poids de son glaive redouté des nations, de sa belliqueuse renommée et de son dévouement aventnreux.Foucbé,récemment tiré de l'obscurité d'une longue disgrâce, ne paroissoit devoir la préférence inattendue de son maître qu'à la souplesse d'un génie délié, versé dansl'art des ménagements, habitué au mécanisme des transitions, et plus propre qu'aucun autre à Ventremetlage des négociations difficiles. Aussi, quand il arriva^ la restitution des pro-

MB SODVEniHS DB LA BÈVOLCTIOn.

vincPB iUyriennes étoit ea secret, mais itrévocablenient résolue.

Je n'ai pas besoin de dire que les éventualités de la possession m'étoieat à peu près étrangères. Dans tout le 'j3urs de m« vie de cinquante-trois ans, je n'ai jamais ionçu la posdbilité d'une occurrence politique où j'eusse -aelque cbose à perdre, et surtout où j'eusse quelque <:,bose à gf^er. Hou industrie alimentaire se réduisoit à la direction d'nne bibliothèque, et^à ta rédaction d'un journal publié dans les trois langues littéraires du pays, le françois, Htalien et l'allemand, auquel j'ajoutai plus tard, et pendant deux mois seulement, une version dans la langue vulgaire, c'est-fe-dire en slave vîndique. Mes feuilletons sur la statistique nationale, et particulièrement sur les idiomes et les productions, m'avoient procuré de nombreux rapports -avec ces hommes studieux et zélés pour la scienc^j'tjui sont partout l'élite des peuples, et que riUyrie compte par centaines. Il a fallu rapporter cette circonstance tout-À-fait dénuée d'intérêt, parce que c'est elle sans doute qui fit tomber mon nom sous les yeux du duc d'Otranle. Son infaillible mémoire lui rebraça le reste. M. Babey, l'un de ces élèves chéris de mon père dont j'ai déjà parlé, n'avoit quitté l'ancien ministre ni dans son rigoureux exil ni dans sa nouvelle élévation. Le fils inconnu d'un vieil ami étoit pour lui un protégé naturel. Je fus mandé au palais.

J'étois fort jeune encore, mais le malheur est comme l'orage, il mûrit vite, il nourrit et bonifie les fruits de l'àme quand il ne tes pourrit pas. La conscience d'ujii' impartialité dont j'étois d'autant plus assuré qu'elle dovenoit de jour en jour pluâ insouciante et plus dédaigneuse, quelque aptitude d'investigation que j'avois puisée dans d'autres études, et qui se dissimuloît d'ellemême S0U8 des formes gauches et timides que je n'aiJHmtûs perdues, un tact involontaire et presque machinal de prévision qui me trompoit raremenV^s petits succèi

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PODCHi. S»7

sans importance ausqueb ma vanité en attacboit beaucoup, m'avoient tait oroire, je ne biûs comment, que j'étois prédestiné à écrire de l'histoire. A vingt-six ou vingt-huit ans on croit encore tout ce qui flatte. Je n'avois jamais aperçu le duc d'Otrante, et c'étoit un de mes personnages les plus caractérisés dans ce grand drame de la Gonventiohj où il avoit figuré sous le nom de Fouché. J'étois donc fort curieux de voir le nouveau gouverneur dont je m'étoîs formé parfois d'étranges idées, et je fus presque aussi surpris que touché de la cordialité de son accueil.

Le duc d'Otrante n'avoit alors que cinquante ans, car mon récit nous fait remonter jusqu'à 1813 ; mais il annonçoit davantage. Sa taille, peu élevée au-dessus de la moyenne, étoit d'ailleurs extrêmement grêle, et môme un peu cassée, quand il se laissoit surprendre par la fatigue ou par l'ennui. Sa constitution osseuse et musculaire, qui se manifestoit par de'vives saillies dans tous les endroits apparents, ne ujanqumt pas de vigueur ; mais elle ne portoit plus rien de ce luxe de santé auquel on reconnolt les heureux de la terre, les égoïstes, les paresseux et les riches. 11 n'y avoit pas un trait dans sa physionomie, pas un linéament dans toute sa structure, sur lequel le travail ou le souci n'eussent laissé une empreinte. Son visage étoit pjlle d'une p&leur particulière, qui n'appartenoitqu'à lui, et que je serois embarrassé de déRnir. Ce n'étoit pas la lividité qui trahit l'action permanente d'une bile réprimée avec effort ; ce n'étoit pas cette couleur malade et blêmissante qui révèle un sang pauvre et une organisation étiolée. C'étoit un ton froid, mais vivant, comme celui que le temps donne aux monuments. La puissance de ses yeux bien enchâssés prévaloit, au reste, en peu de temps, sur toutes les impressions que son premier aspect auroit pu produire. Ils étoient d'un bleu très-clair, mais tout-à-fait dépourvus de cette lumière du regard que leur donnent le mouvement des passions et jusqu'au jeu de la pensée. Leur fixité curieuse, exigeante et profonde, iiiaif

■•s SOUTERinS nE LA .BËVOLtTIOn.

i mm iiablenie lit terne, et que rien n'auroit détournée d'une question ou d'un homme, tant qu'il lui plaisoit de s'en occuper, avoît quelque chose de redoutable qui me fait tressaillir encore quelquefois. J'ai souvent raconté au duc d'Otrante des événements flatteurs et inespérés ; j'étois près de lui, et seul avec lui, à l'arrivée de plus d'un message désolant, et je n'ai jamais vu se démentir d'un clin d'œîl l'impassible immobilité de ses yeux de verre. Les amateurs de petits spectacles, qui se sont fait montrer le duc d'Otrante chez les mouleurs en cire, le connoissent comme ilétoit, sillmageofIh>it d'ailleurs la ressemblance requise dans ce genre d'imitation. Quant à moi, je me demandois par quelle incroyable opération de la volonté on ponvoit parvenir à éteindre son Ame, à dérober à la prunelle sa transparence animée, à faire rentrer le regard dans un invisible étui, comme l'ongle rétractile des chats. Ce devoit être Ik l'objet d'une étrange étude !

La tenue du duc d'Otrante étoit d'une extrême simplicité, à laquelle ses mœurs le portoient naturellement, mais qui pouvoît avoir alors un motif politique, tout-à^ait d'accord avec ses penchants. L'ostentation plus qu'impériale de notre premier et de notre troisième gouverneur, trèsconvenablement appropriée sans doute à d'autres circonstances, auroit été déplacée chez un peuple jaloux de sa liberté, au moment où l'Europe entière le convoquoit à s'en ressaisir. Le duc d'Otrante, en redingote grise, en chapeau rond, en gros souliers ou en bottes, se promenant à pied au milieu de ses enfants, la main ordinairement liée à la main de sa jolie petite fille, saluant qui le saluoit, sans prévenance affectée comme sans morgue et sans étiquette, et s'asseyant bonnement où il étoit fatigué, sur le banc d'une promenade ou sur le seuil d'un édifice ; cet extérieur de vie bourgeoise, de bonhomie patriarcale et dlnelinations populaires qu'on avoit regardé jusqu'alon comme incompatible avec .le caractère françois, et qui a'étoit manifesté rarement, à la vérilé, chez les hommes

de la conquête ; tout ce qu'il y avoit de nouveau et de saisissant dans cet exercice familier, et comme facile, d'un pouvoir absolu qui ne s'étoit jamais montré qu'à travers la pompe des cours, la cohue dorée des cérémonies et le tumulte des gens de guerre, éveillèrent plus de sympathie que nous n'en avions obtenu en plusieurs années d'occupation. Ce sentiment contribua beaucoup à diminuer les embarras et les périls du départ pour une armée innombrable d'employés venus à la suite des baïonnettes, et qui n'avoient plus de baïonnettes pour les défendre, quand arriva cette catastrophe inévitable de l'évacuation qui est le quart d'heure de Rabelais des triomphateurs. Dirai-je que la bienveillance la plus tendre et la plus empressée prit soin de nous adoucir les rigueurs de cette humiliante nécessité, et de nous en épargner jusqu'à la pudeur? Dirw-je que les hommes les plus opposés à l'invasion françoisc et qui en svoient le plus souffert, furent les premiers it cacher nos Fourches Caudînes sous des draperies et des guirlandes, et que nous en, reçûmes un adieu d'amitié sur leurs frontières affranchies? Ils ne nous aimoient point cependant ! Quel peuple a jamais aimé Téh-anger pour maître, et quels maîtres que les François chez les peuples qu'ils ont souînis 1 11 faut l'avoir vu pour le croire I Mais celui-là, c'étoitle peuple iliyrien, si naïf dans ses impressions, si exemplaire dans ses mœurs, si fidèle à ses affections et à ses croyances, si éclairé pourtant sur toutes les questions qui intéressent la véritable gloire et le véritable bonheur des sociétés; c'étoit le peuple sans assassins, sans voleurs, sans méchants, dont on peut, suivant le proverbe vénitien, traverser les six provinces avec son argent sur sa main ; un peuple auquel nous avons presque enseigné l'usage de la serrure et de la clef, mais qui a refusé, avec une intrépidité h toute épreuve, de recevoir de notre perfectibilité philanthropique l'invention de la guillotine ; la meilleure agrégation de bonnes gensqueDieuaitplacée sur la terre: celle au milieu de laquelle on voudroit mourir.

110 sorVEniRS de la ievoldtion.

Le duc d'Oiraïite avoït admirablement oompris tout cela. Ghai^ dea affaires d'une politique de transition qui demandoit les plus grands ménagements, et dont il paiott que la mod^ation pratique de son caractère a'étoit accommodée avec l'âge, il avoit commencé par détendre l'action des exigences fiscales. Les violences maladroites de la conscription, qui ne servoient en dernière analyse qu'à organiser des bataillons pour un ennemi voisin, dont l'andenne autorité laissoit de profondes racines dans le paySj s'étoient calmées tout d'un coup. Les pénalités de toute espèce perdoient journellemetit de leur rigueur, et leur modiBcation ou leur suspension dépendoit exclusivement du gouverneur, car aucun arrêt ne pouvoit être mis à exécution qu'il ne L'eût préalablement ra^fiédeaasignature. C'est à moi qu'il adressa ce mot mémorable qu'on a rapporté depuis dans des mémoires trës-apocrypbes, mais éclairés cette foisj je le déclare, par d'excellents renseignements. Lu cour impériale venoit de déposer sur son bureau le dossier d'un arrêt en suspeqs qui attendoit son aveu. C'étoit celui de ce fameux Jean Sbogar, dont les journaux de Paris ont si bien prouvé que j'avois volé le type à lord Byron, par anticipation, sans doute. « Quel est cet homme 1 me dit le gouverneur.

— Un bandit systématique, répondîs-je; un homme k opinions exaltées, à idées excentriques et bizarres, qui s'est acquis au fond de la Dalmatie une réputation d'énergie et d'éloquence, accréditée par des manières distinguées et une figure imposante.

— A-t-il tué î

— Peut-être, mais ft son corps défendant. Aa reste, je n'en répondrois pas. Tout ce que je sais de lui, Cest que c'est un brigand fort intelligent et fortrésolu, dont le nom revient souvent dans les conversations du peuple.

— Assez, reprit le duc d'Otraute en jetant le dossier dans la corbeille des rebuts, il y a des circonstances où ce bandit peut rendre de plus grands services que la cour impériale.»

FOUCHÉ. an

Cela, c'étoit la moindre des énigmes du It^griphe, et il ne falloit pas être bien fin pour y tire distinctement le secret d'une dissolution prochaine dans le grand réseau de l'empire. Je commençois à comprendre l'embarras de la double position du gouverneur, parce que je croyois être parvenu à la voir sous ses deux aspects. Il devoit conserver, à l'égard de toutes ies autorités, et surtout de celles qui relevoient plus immédiatement de sa personne, les apparences d'un pouvoir permanent et affermi. Rien n'étoit épargné pour cet effet, et la crédulité ne manquoitpas de prêter de nouvelles forces h ses faussée espérances. Il avoit à ménager d'uu autre cfité les dispositions da la multitude pour un événement presque flagrant dont il auroit au besoin marqué le jour, et la presse étoit seule capable de le seconder dans ce dessein, mais une presse hardie, une presse d'opposition, s'il y en avoit eu alors, et qui auroit exprimé son arrière-pensée sans le déceler lulmâme. Je faisoisun journal; mais avois-je assez de portée d'esprit pour être mis sans danger dans une telle confidence ? Le duc d'Otrante ne le pensa pas, et on voit que je ne fais pas ici de grandes violences à ma modestie. II aima mieux m'essayer et s'assurer d'abord, sur des choses insignifiantes, de la discrétion que je serois capable de lui garder dans les choses sérieuses. Il me mandoit sou* vent, surtout la nuit, ne me parloitpas quand j'étois venu, se promenoit comme à l'ordinaire les mains derrière le dos, en laissant échapper quelques paroles entrecoupées, quelques interjections d'impatience ou de colère, comme un homme qui se croit tout seul, et me congédioit sans m'avoir rien dit. Très-persuadé que je ne pouvois pas avoir été appetésansdessein, je jetois volontiers un article sur ces phrases presque insaisissables quand elles flattoient mon esprit ou mon cœur, et Dieu sait le beau bruit qui en résultoit à la cour : c'étoit le mot. Je m'accoutumois bientôt à supporter ces disgrâces journalières aveo une sorte de dérision secrète. On me réveiUoit, suivaat

su BOUVBMaS DE LA RÉVOLUTION.

l'usage, au milieu de la nuit suivante, et le gouverneur ne me tëmoigiioit ni satisfaction ni déplaisir. Il se bomoit à contJDuer, sans prendre garde à moi, ses soliloques de somnambule, dont je faisois le lendemain des articles plus explicites et plus vifs que les premiers, au grand effroi de mes protecteurs et de mes amis. J'élois plus tranquille qu'eux sur le compte de l'auteur.

Une de ces nuits étranges, où, à part le valet de pied de service, personne ne veilloit plus à Laybach que le duc d'Otrante et moi, je me sentois tout près de céder aussi au sommeil, quand le gouverneur me saisît le bras : « Combien sont-ils d'arrêtés? me dit-il, comme s'il n'avoit fait que poursuivre une conversation, et quoique ce fût bien positivement sa première parole. Douze ou quinze peut-être î

— Soixante-dix-huit, monseigneur (il ne pouvoit être question que d'une insurrection très-récente do paysnns montagnards).

— Soixante-dix-tiuit ! reprit-il. C'est une émeute qui exige prompte justice et de grands exemples. Révolte contre l'autorité françoise ! Ils sont bien hardis. Elle n'a jamais été plus puissante. Je n'ai dégarni les provinces de quelques régiments que parce qu'elles n'en ont pas besoin pour les garder. Des troupes fraîches m'arrivent d'ailleurs de tous les côtés, et quelques imprudentes manifestations de l'Autriche seroient une mauvaise garantie pour la rébellion.

— 11 n'y a point de rébellion, monseigneur, dans le fait de ces pauvres diables, qui ne savent ni allemand ni françois, et qui ne se soucient guère des intérêts que les François et les Allemands peuvent avoir à débattre; il n'y a que la réticence extrêmement logique du contribuable qui répugne à payer deux fois, et qui ne suppose pas que son gouvernement puisse se rendre complice d'un stellionat et d'une concussion.

— Oh 1 oh I stellionat et concussion I Comment l'enlco-

FOUGElâ. lis

dez-fous, s'il vons plaît? dit le duc en mettant les msùns dans ses poches et en continuant à se promener.

— Il n'y & rien de plus simple, monseigneur. Le gouvernement impérial s'est annoncé aux provinces par des vues libérales et généreuses ; il a proclamé l'abolition du servage; il a promis aux peuples de leslenir à l'abri des exactions seigneuriales, et de régler leur impôt sur l'échellu commune.

— Il n'y avoit rien de plus juste, interrompit le duc. Ce ne sont plus des vaincus. Ce sont des nationaux qui jouissent des droits de tous.

— Et qui payent cet avantage un peu cber, contînuaije; car on a triplé, quadruplé la cote de leurs impositions sans exciter un murmure. 11 n'y a pas un département du centre où la perception s'exécute avec plus de facilité.

— Mais l'insurrection î dit le duc.

— Permettez-moi d'y venir. Depuis quelques années, l'autorité déléguée de France a toujours tendu avec plus ou moins de succès k rallier l'ancienne aristocratie par des distinctions, par des cordons, par des titres, et ces moyens étoient, en général, asseï insuffisants, par rien ne prouve que le prince de Lichtenberg, un des membres de votre conseil, se tienne fort honoré d'être baron de l'empire. On a senti qu'il falloît davantage, et sans légaliser par des actes officiels la vieille fiscalité seigneiuî aie, on en tolère officieusement l'exercice. Dans cent villages illyriens, les contribuables sont soumis k l'impôt double; et il n'est pas étonnant que cette vexation, fort éloignée de la pensée de votre excellence, ait excité quelque part un petit mouvement populaire, qui n'est pas une révolte, comme on l'a qualifié, et qui n'a rien de poMtique. o

Tout ce que je venoîs de dire, le duc d'Otrante le sa» voit à merveille, mais il étoit dans ses habitudes politiques de faire dire par les autres ce qu'il ne lui cjjnvenoit pas de dire lui-même. Je connoissois déjà cet artifice particulier de sa conversation, et c'est pour cela que je

ait SOUVENIRS DB LA BËVOLtlTlON.

m'expriraois queli^uefols devant lui avec une confiance et une liberté peu diplomatiques.

Je n'attendois pas sa réponse. Je savois bien qu'il ne m'en feroit point, cac il ne sortoit presque jamais des formes de l'interrogation ; mais son monologue rêveur avoit recommencé, et j'en surprenois à la volée les traits les plus saillants, pour les assortir à ma rédaction. Le lendemain, l'article parut. Il imposoit le respect des lois; il blâmoît sévèrement les voies insurrectionnelles conune outrageantes aux vues d'un gouvernement qui cherchoit la vérité et qui vouloit la justice ; mais il rassurait la classi; imposée des villages sur les exigences extra-l'êgaUs dont la répression leur étoit due k titre de promesse et à tilre d'équité. Il appeloit enfin l'indulgence du pouvoir sur des hommes égarés dont les mécontentements n'étoient pas sans cause et les fautes sans excuse. Il fut très-populaire à la ville et très-mal vu au palais du gouvernement, où la noblesse abondoit encore. Je n'y trouvai pas une main à serrer.

J'arrivai enfin devant le gouverneur, qui ne m'accjieilloit ordinairement que par une petite inclination de tële; il fut plus expansif : « Oii avez-vous pris tout«s les lubies que vous avez débitées ce matin? me dit-il.

— Dans ma conscience, monseigneur, et je suis si disposé à les avouer devant le pays tout entier que je les ai f^t traduire et imprimer en ^ave vulgaire.

— En slave t reprit-il. C'est une idée qui peut devenir profitable pour le journal; il ne faut pas qUf le peuple soit privé de nouvelles. Mais ne manquez pas ^ors de faire faire vos articles politiques par quelques-uns de ces niessieursj ou du moins de les consulter, car tout le monde pst d'accord que vous n'y entendez rien. Les journaux ont du retentissement, messieurs; il y a un parti très-avantageux à en tirer dans les circonstances où nous sommes- Je regrette souvent de n'ayoir pas le temps de m'en occuper, s

PODGHi. lis

Après ces paroleB> il nous tourna le dos, et on me félicita d'être quitté d'une si rude épreuve à si bon marché. Quant à moi, j'admirai la bonne grftce avec laquelle les esprits les plus retors se laissent prendre aux mystifications les plus communes.

Tout n'étoit pas fini dans l'épisode des paysans. L'in> struction éloit avancée j faction de la justice ne pouvoit pas s'interrompre ; il y avoit sur le fait d'attroupement et de résistance à la force dans un pays d'invasion, des lois positives et horriblement rigoureuses. La noblesse attendoit enfin une pleine satisfaction, et mettoit probablement à ce prix ses dernières oondescendances. Heureusement pour le gouverneur, la prison étoit bien mal close, dans une capitale oii les mauvais sujets sont si rares qu'on n'y avoit pas compté dix préventions de crimes qualifiés, en cinq ans. Deux ou trois nuits après les paysans étoient partis, et les bandits avec eux. On a déjji vu que le duc d'Otrante n'attacboît pas une grande importance k l'exécution de ces misérables. Cet événement n'eut d'autre suite qu'un arrêté du gouvernement qui ordcHinoit la construction d'une nouvelle prison à portes solides et à murs infranchissables, dont les travaux furent mis immédiatement en adjudication. J'espère que mes chers lllyriens de la bonne, paisible et pieuse Camiole, peuvent encore s'en passer. Ils se passent de nous aussi.

Je n'ai rîen.conté de fort important, parce que je n'avois rien de fort important à raconter. J'imagine pourtant qae ces détails peuvent donner quelque idée de la manière de procéder du duc d'Otrante, dans de plus grandes affaires. Je finirai par une aneodote qui m'est encore plus personnelle, et qui témoigne de ce qu'il y avoit de tendre, de généreux, d'élevé dans ce caractère si calomnié. Elle n'est pas très-intéressante non plus. On est bien autrement à son aise quand on invente.

Mon journal tétraglotte étoit devenu, sous l'aveu tacite du gouverneur, un moyen de concession progressive et

1)6 iOUTENiSB DE LA RÉVOLUTIOIf.

amicale entre l'occupation et le pays. I) avoH adouci quelques mécontentements, apaisé quelques haines, favorisé pent-étre le développement de quelques affections. Je continuois à l'écrire de moi-même, et sous la seule inspiration de ces pensées d'accommodement et de bienveillance, k l'arriôre-garde de notre lente et cérémonieuse retraite. J'éfois à Trieste, et les autorités françoises avoien'. déjà 15 lieues d'avance sur moi. Elles alloient quitter Gorice. La flotte angloise étoit à l'aiiCTe il une portée de canon du port de Trieste. Les troupes autrichiennes occupoient Matéria, et de moment en moment Santa-Croce, les deux points accessibles de la montagne, qui ne sont pas éloignés de plus de deux lieues. Un détachement hasardeux ou égaré s'étoît montré jusque dans les environs du Farnedo, ie pittoresque et délicieux jardin de la belle capitale de llstrie. Pressé par la faim, il s'aventura de désespoir à tenter l'entrée de la ville, pour y acheter du pain. Il l'auroit bien prise s'il avoit voulu, cari) neresloit k la citadelle que dix-huit soldats malades qu'on n'avait pas pu transporter. Le passage lui fut accordé; les boutiques des boulangers lui furent ouvertes; il défila en mangeant, la crosse du fusil sous l'aisselle et le canon baissé : spectacle attendrissant qui avoit son câté ridicule, et qui eut une tragique péripétie.

Je n'étols pas le seul François qui fût resté à Trieste. Un employé obscur s'y tenoit caché dans un grenier, chei une femme de son intimité. Il trouva fort héroïque de verser une fois, dans le cours de sa noble carrière, le sang impur de l'étranger, et il abattit d'un coup de carabine, tiré du toit, un pauvre Allemand qui avoit la bouche pleine, et qui tomba mort sans pousser un cri. De ce moment, les soldats irrités se répandirent dans les rues en se cherchant des ennemis qu'ils n'avoient point, s'en prirent aux premiers venus et regagnèrent confusément la campagne, après avoir massacré deux ou trois honnêtes bourgeois qui se trouvèrent sur leur chemin. Le lAche as-

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sassinat commis sur ces malheureux fut, comme on voit, chèrement payé, mais il pouvoit entraîner, quelques jours après, des représailles bien plus cruelles.

L.3L semaine n'éioit pas écoulée que je fus éveillé à cinq heures du matin par une estafette chargée de dépêches du gouverneur, et qui reprit la route de Gorice, en emportant brusquement mon reçu, car le temps pressoit. C'étoit un ordre exprès d'interrompre sur-le-champ ia publication de mon journal, et, en outre, copie conforme d'un double arrêté qui me destituoit de deux places assez lucratives dont la bonté du duc d'Otrante m'avoit pourvu le mois précédent. Ces rigueurs étoient expliquées avec soin dans un formidable considérant, dont les trois paragraphes comprenoient autant de griefs capitaux qui auroient pu en bonne justice coûter la tête à trois hommes : connivence démontrée avec l'étranger, conspiration continue et flagrante contre le gouvernement de l'empereur, correspondance suivie entre les agents intérieurs et extérieurs de l'ancienne maison de France, dont j'étais le trait d'union secret. Il y avoit là quelque apparence fondée su mes opinions de proscrit, dont jamais Fouché ne m'avoit dit un mot, mais j'étois incapable de capituler traîtreusement avec des devoirs que m'imposoit sa confiance, et que j'avois librement acceptés. Je sortis indigné pour demander des chevaux, et pour aller me livrer à Gorice à toutes les chances d'une injuste accusation. Je croyob n'y arriver jamais assez têt.

Quand j'arrivai dans la rue, je la trouvai remplie de soldats. Les Autrichiens venoient d'entrer, et cette fois en nombre suffisant pour ne pas craindre un guet-apens. Les Anglois débarquoient sans obstacle, et cinq ou six midshipmen, le cigare à la bouche, se promenoient les bras croisés sur le port. Trieste, sans défense, tomboit à la discrétion de l'étranger, ou, pour parler plus nettement, retomboit de toute la puissance des choses sous la domination de son maître naturel. Je n'eus pas de peine à me

BIS BODVEMRB DE LA nÉVOLUTION.

procurer des moyens de départ. Mes atnis m'en oflVoîent à l'envi, tout en me conjurant de rester, mais j'avois une blessure trop vive à guérir pour me rendre à leurs iustances. A neuf heures du soir, j'étois à Gorice.

Jk courus chez te gouverottiir, qui démentit un moment son flegme imperturbable par un mouvement de joie.

0 Vous voilà, me dit-il. Vous m'avez donné un peu d'inquiétude.

— Je n eu serais pas digne, monseigneur, si je m'élois rendu coupable dus actions dont votre arrêté m'accuse !...

— Ah I ah ! reprit-il en me poussant do gèste vers un angle du salon, mon arrêté d'bier, n'est^il pas vrai? Mais si des violences avoient accompagné l'invasion, si des vengeances l'ftToient suivie, pensez-vous qu'il vous auroit été inutile 1 c'étoit, ce me semble, une belle patente de contrerévolutionnaire.

— Que j'ai de grftce« à vous rendre, m'écriai-je en me frappant le front, cette idée ne m'étoit pas venue I »

Il me toucha doucement sur l'épaule en essayant de sourire. N'y a-t-il pas quelque chose d'incommensurable dans ce mélange des sympathies les plus officieuses de la bonté avec ce qu'il y a de plus dédaigneux dans l'aristocratie de l'esprit et du pouvoir î Qui oseroît penser qu'un tel procédé pût partir d'un méchant homme î Je conviendrai de beaucoup de choses avant de convenir que Fouché a été bien Jugé par ses contemporains. L'histoire et Dieu le jugeront.

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