LE COLONEL FOURNIER LE COLONEL FOY
Napoléon fut comblé par sa fortune de tous les avantages qui pouvoient mettre un grand homme à la této d'un grand siècle ; et cette faveur d'une destinée sans exemple s'est encore attachée à sa mémoire. Comme l'histoire ne présente aucune époque où l'expres^on de la pensée aA pu être plus librement sincère que dans la nôtre, elle n'a conservé le nom d'aucun homme qui ait été plus promptement apprécié d'une manière irrévocable. Quelques années de liberté ont suffi pour faire intervenir la postérité entre lui, ses ennemis et ses flatteurs. Il n'a pas même attendu, comme ces rois d'Egypte dont parle Hérodote, l'arrêt d'un peuple assemblé à ses funérailles. L'avenir n'aura rien à changer au jugement de ses contemporains. Il l'élè^ vera au premier rang des grands capitaines et des hommes d'État les plus habiles, un peu au-dessous de César peutêtre, mais fort au-dessus de Crotnwell et de Richelieu. Il lui reprochera des excès, des violences, une imprévoyance aveugle, une ambition insatiable, un mépris impie poui les droits des peuples et pour la foi des serments. 11 verra
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•1» B0CVEK1RS DE LA RÉVOLUTIO!!.
(n lui, comme il le disoit, une espèce àe dieu de la gloire, Binis il verra ausâ Vétouffevr de la pensée humaine et le fléaude la liberté.
Ce qu'il seroit à craindre que l'histoire ne dit pas, si elle ne consultoit que certains mémoires, c'est que l'asservissement de la France ne fut pas aussi volontaire, aussi spontané qu'on se l'imagine. Napoléon régna de pleine puissance et sans obstacle, parce qu'il n'y a rien de plus fecile que de régner ainsi à qui le veut fermement, quand 1 a une fois franchi les premiers degrés du pouvoir. Avec beaucoup d'or, avec beaucoup de hochets, des rubans, des dignités, des couronnes; avec le goût et l'art de la corruption, on se compose sans peine ce qu'on appelle partout un gouvernement, c'est-à-dire un corps mercenaire de grands esclaves qui réagissent de tout le poids de leur dégradation morale sur les masses inertes et obéissantes; mais Napoléon ne régna jamus du consentement libre de ce qui représente réellement une nation, de cette classe éclairée et sen^ble dont le suffrage seul peut consolider de jeunes institutions, et sans l'appui de laquelle les trônes les mieux afiermis en apparence ne sont qu'un usufruit passager. Napoléon devint populaire après sa chute ; c'est le privilège d'une grande renommée trahie par une grande infortune. Napoléon, empereur et roi, avoit été le moins populaire des tyrans. Il a laissé d'immortels souvenirs à la mémoire, il n'en a pas laissé à l'àme. Son couronnement nefutquel'acteculminantd'une conspiration triomphante; le peuple n'assistoit à ce dénouement d'un crime heureux qu'en qualité de spectateur. Toute l'action fut jouée entre deux populaces, celle des petits qui est facile à éblouir, et celle des grands qui est facile à acheter.
Ce qui n'est pas moins vrai, et ce qui parottra cependant plus difficile à croire, c'est que l'armée éprouvoit pour le pouvoir absolu la même répugnance que lé peuple, et qu'elle ne concourut que trës-pas»yement à l'agrandissement de son chef, (luand il eut tué la république k grands
us COLONELS FOunnisn et fot. bu
coups de trahisons et de sénatus-consultes, la force militaire lui prêta cette puissance machinale qui est l'élément essentiel de son institution, et qui consiste dans une subordination infrangible et illimitée, dont tous les avantages politiques seraient perdus, si elle s'avisolt un seul instant de devenir rationnelle. Dès lors il put régner, mais il régna du droit de commandement et de discipline sur des inimitiés plus ou moins Incurables. Le prestige de la gloire lui donna plustard des enthousiastes; l'amitié lui dévoua quelques âmes douces et reconnoîssantes; la crainte des réactions sanglantes de la démagogie, celle qu'inspiroit le retour de l'ancien régime sans restriction, comme il s'annonçoit par la bouche insensée de ses adeptes, achevèrent de lui concilier presque tout le reste; mais le jour de son couronne* ment, et pendant les deux ou trois années qui le suivirent, il n'eut de l'armée que ses armes et son obéissance. 11 n'y avoit pas alors en France un cœur françois qui palpitât pour un empereur. Au commencement du règne de Napoléon, il arriva quelque chose de pareil à ce qu'on avoit vu sous celui du Comité de salut pubUc, lorsque l'humamté chercha un asile dans les camps.' La liberté ausà se réfugia sous le drapeau.
Je ne parle ici ni de cette opposition de salle à manger qui rendit Moreau lui-même si redoutable aux Tuileries, ni de cette opposition de boudoirs qui transforma tout à coup tant de brillants Alcibiades en soucieux Catilinas; celleslà marchoient tellement à découvert dans leur audace pué* rile, qu'elles durent troubler rarement les veilles du nou< veau souvermn. Un jugement bien motivé, ou un ordre du ministre de la guerre qui n'avoit pas besoin de l'être, en iaisoit justice en vingt-quatre heures. Les rares talents militaires de Moreau, qui étoient Moreau tout entier, dévoient nécessah'ement fixer sur ce général les espérances d'un peuple opprimé par l'épée. Moreau se trouva donc, sans s'y attendre, et par un bénéfice gratuit de position, le tuteur de laliberté. Ce ministre, mesuré sur son importance
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extérieure et non sur ses fcffces morales, se ttonva trop grand pour lui, coaune ses meilleurs amis l'avolent prévu. Il ne le mena qu'à tremper timidement dans des intrigues équivoques, à échanger Sainte-Pélagie ou Bicétre contre l'exil et l'oubli, et à mourir uins gloire, et, qui pis est, sans honneur, dans les rangs d'une armée étrangère. C'est qn'à une singulière habileté stratégique qu'on ne peut lui refii- 8er,il ne joignoit pas une penséeforte.pasune vue profonde, rien de cet élan fier et impétueux qui fut les héros, et que toute cette fermeté de càracïère dont l'opinion trop libérale Touloit bien le gratifier se réduisoit à l'obstmation ordin^re de l'impéritie et de la foiblesse, qui s'enftmcent dans leurs résolutions par la seule impossibilité d'en scH^r. Nous le comparions alors k Fabius et à Scipion. C'est une des niaiseries de l'esprit de parti, qui est prodigue de grandes comparaisons pour les petits hommes quand il a besoin de les opposer à de hautes et légitimes renommées. Scipion fiit, en effet, menacé d'un jugement, mais il n'alla oi au prétoire rù aux gémonies : il alla au Capitule.
Le colonel Fournier, qui commandoit le 12* régiment de hussards, ne pouvolt ë^e, à vingt-huit ans, ni un grand homme de guerre, ni un grand homme d'État; c'étoit un homme du monde, qui jouissoit parmi les Jeunes gens et les femmes de cette vogue élégante avec laquelle on devient tout ce qu'on veut à Paris, et un homme fort nul en province. Une figure vive et agréable, pleine d'expression et d'énergie; un esprit asset fin, admbablement servi par l'éducation et par l'usage ; un aplomb imperturbable qui se prétott indifféremment aux formes de l'héroïsme et à celles de la fatuité; une prodigalité magnifique et insouoiente, dans laquelle la bienfaisance avoit rarement autant de part que l'ostentation; un persiflage qui paasoit pour être de bon ton dans un temps où le bon ton vouloit bien admettre leper^flage; une réputation colossale de succès auprès des femmes, avec ce mépris des femmes qui les fait avoir; un athéiâne décidé d'amour et
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de principes; une ^titude si extraordinaire etifln àtous les nobles exemces qu'elle avoit jeté du scandale sur le bonheur de ses duels; (outee ces manières du gentilhomme^ complet fiiisoieat du colonel Foumier un homme plus qu'ordinaire, qui n'étoit pas, tant s'en faut, un homme extraordinaire. Bonaparte commença par en avoir peur; ensuite il le jugea; il l'envoya en exil à Périgueux dépensa de l'a:^ent, désoler des coquettes, et harasser des chevatu. Le colonel y resta, et on n'en parla plus.
Lee inquiétudes de Napoléon n'étoient pas là. 11 a.v(Hl pu apprécier dans l'armée des caractères plus fortement trempés, qui alarmoient depuis long-temps ses projets. Après avoir attaché ou séduit tout ce qui pouvoit se laisser prendre à l'appât d'une nohlesse historique appuyée sur sa dynastie naissante, et le cœur humain est tellement fait que ce devoitétre le grand nombre, il ue vit pas sans effroi, ou se relever sous sa main appesantie, ou se dérober à ses caresses, quelques-unes de ces Ames indomptables dont on luiavoit fait d'abord si bon marché quand il commençoit à l'étourdie l'apprentissage de son métier de maître. Accoutumé à saish* d'un coup d'oeil tous les désavantages d'une poàtion, j'imagine qu'il compta froidement ses ennemis, et qu'il n'abandonna au temps, pour l'en débarrasser toutà-fait, que ce qu'il lui fut impossible de donner à ta prudence pour s'en défendre ou à la force pour les réprimer. Celte catégorie de l'armée se divisoit en trois classes d'hommes adhérents par le principe commun, mais trè&divers dans leurs motifs et dans leurs vues. Quelque»-un6, qui étoient en trop petite quantité pour exracer jamais une influence décisive, tournoient leurs regards avec regret vers l'ancien ré^me, dont des affections de famille ou des habitudes d'éducation leur embellissoient le souvenir. Parvenus k un point d'illustration qui étoit te terme de leurs espérances et peut-être de leurs acuités, efiteyés de lin* stabilité d'un nouveau gouvernement qui leur paroiesoit plus téméraire et moins national encore qu'aucun des gou-
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vernements antérieurs^ et pressés de mettre un clou à la roue du char politique pendant qu'ils étoient au-dessus, ils auroient souscrit volontiers à une contre-révolution complète et simultanée qui assureroit irrévocablement les honneurs acquis par leur épée. D'autres, et ils étoient innombrables^ nourris du lait sanglant de la lit>erté, comme le disoit mon poète Young, n'étoient fortiâés dans l'amour de la république que par tous les souvenirs de leur gloire. Vs n'avoient pas une blessure qui ne leur rappelât un engagement pris envers la patrie, et ils ne pensoient pas que de nouveaux serments pussent les dégager des serments du passé si librement jurés. Ceux-là ne voyoient dans l'établissement de l'empire que la tentative effronté^ d'un aventurier qui n'étoit rien que par eux, et qui tomberoit, couvert des risées du monde entier, dès qu'il leur plairoit de se retirer de dessous son pavois. Le reste se composoit des hommes de tête et d'exécution qui, fatigués de laisser les destinées de l'État à la merci de quelques sophistes revêtus pour tout mérite d'une certaine popularité de gazettes, et dont les droits politiques se réduîsolent à l'abondance intarissable d'une sotte phraséologie, balançoient depuis longtemps à se s^sir du pouvoir, quand il tomba, comme un fruit mûr, dans les mains de Bonaparte. Comme l'ambition juge toujours mal les titres de ses rivaux, parce qu'elle est trop préoccupée de la valeur des »ens, il n'y en avoit pas un qui ne plaignit intérieurement la Fruice d'être échue en partage à un pareil maître, qu^d la nature sembloH avoir d'avance imprimé sur un autre front la plac« du diadème. Cette fraction entreprenante et décidée de l'opposition militaire n'afifectoit aucune bannière en particulier; mais elle passoit incessamment de l'une à l'autre, suivant les lieux et les temps, toujours prét« à s'en emparer quand elle verroit s'y attacher l'espérance d'un succès : royaliste, pour régner sous le nom des princes légitimes; républi* caine, pour donner des lois k la république. Toute nicuLcanlc qu'elle dfit ^aroltre d'abord pour la
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trône impérial, par le nombre et par la qualité des personnes, si l'on considère que cette conjuration permanente n'avoit d'^lleurs aucun centre d'action, ou que le centre fortuit autour duquel elle se hàtoit de se presser un moment ne tardoit jamais à se déplacer; que les agents de l'ancienne dynastie, contents de gagner sans péril un salaire sans objet et sans résultats, étoient généralement trop inhabiles pour mettre les éléments les plus précieux à profit; que les puritains de la révolution, compromis par des excès encore récents, accusés par des plaies qui saign oient encore, ne pouvoient appuyer d'aucune force morale celle d'une coalition généreuse et indépendante qui sembloit animée de vues nouvelles, et tendre vers un but dégagé de toutes les déceptions populaires, on concevra sans peine que cette phalange însaiâssable se soit dérobée longtemps aux proscriptions qui décimoient les factions civiles. Napoléon, frappé de l'impossibilité de la réduire en masse, prit le parti sage et infaillible d'en briser lentement les liens par des mesures de détail. La guerre, si utile à sa politique extérieure, ne servit pas moins efficacement, sous ce rapport, sa politique du dedans. L'institution de la Lé^on-d'Honneur lui donna les plus irrésolus. Le champ de bataille dévora les plus braves. Les plus hasardeux et les plus maladroits se livrèrent d'eux-mêmes à la police et aux tribunaux. On relégua dans des gouvepnements obscurs quelques chefs énergiques et opini&tres, mais privés de cette puissance individuelle qui s'attache à la célébrité, et dont l'action expansive s'anéantissoit dans l'isolement. On parqua des corps d'officiers suspects dans une garnison éloignée, comme dans un lazaret politique. La ville qui me servolt alors de prison en contenoit une assez grande quantité , Je ne parlerai que de ceux qui ont été mes amis, et, parmi eux, que de ceux qui laisseront un nom à l'histoire.
Ceux de mes lecteurs qui ne connoissent les hommes publics que par certains de nos journaux d'opposîUon, et
sae sovvBNiRe de la ièvolution.
qui n'ont par conséquent jamais distingué la cause du pays de celle de l'empire, admettront difficilement que l'Empereur fût pu compter le général Foy au nombre de ses ennemis. Foy étoit cependant trop ardemment épris de la liberté pour le haïr médiocremeat ; mais sa hune étoit mesurée et réfléchie, plus en sentiment qu'en action, plus persistante qu'impétueuse, plus disposée à de nobles ré- Eistances qu'à des agressions témérmres. La douceur de ses mœurs, qui le détoumoit de tous les partis extrêmes; une loyauté d'âme qu'effrayoit la seule idée de la dis^molation et du mensonge ; une répugnance prononcée pour ces alliances monstrueuses que le mouvement des intrigues politiques rend quelquefois inévitables, et qui forcent un caractère délicat et fier à teanùger avec sa pudeur ; pardessus tout une conscience religieuse du devoir ; un respect rigide pour la subordination, cette reine des camps et du monde, ne Im auroient jamais permis de s'engage de fait dans une conspiration libératrice oii il auroit fallu acheter le triomphe aux dépens d'une consigne. Enfin, si on ose l'avouer, Foy s'étoit trompé alors, comme tant d'autres, sur la portée réelle des' facultés de Napoléon. Ille regardoit comme un soldat heureux, qiù n'avoitni solidité dans le jugement, ni grandeur dans les conceptions, ni ressources dans l'esprit, et qui, en s'imposant les embarras et la représentation d'une cour, avoit fmt justice de luimême par le ridicule. Il devint depuis, je le crois, son admirateur sincère, car la âncérité fut le caractère de tous ses sentiments ; mais son admiration dut être fière et indépendante comme sa haine. Il n'y avoit rien dans le cœur de Foy qui pût sympathiser avec le dévouement d'un esclave. Foy commandoit à cette époque le S* régiment d'artillerie à cheval, oii sa jolie ligure et ses excellentes manière ne le distinguoient pas moins que son- grade an milieu d'une brillante élite d'officiers. Il avoit déjà, et plus habituellement peut-être, cet air de tête vif et impérieux dont tout le monde se souvient, et qui cxprimoit à ving^