L'APOCALYPSE DU SOLITAIRE
Moi Emmanuel, tils de Melctiior, flls de Michel, l'an 6502 de la période Julienne, qui est l'an 1789 de l'ère de Jésus- Christ, à la suite de la lecture d'un tr^té d'idéologie appliqua à ia politique, je m'endormis d'un profond sommeil.
Et je via que presque toute la terre reposoît paisible k l'abri d'une croix ; et je remarquai autour de cette croix des monuments m ajestueus et immenses qui servoient d'asiles aux peuples; et parmi eux il y avoit un monument plus vaste, plus ancien que les autres, qui faisoit la gloire
< Éorjteelon toute appirenc«TeniS2i,eIretroQYéi la mort de Tailleur, dans des papiers Inédits, VJpocalypie, dont le manuscrit aul»grapbe et signé ^Lolt devenu la propriété deM. Uesmottes, aparupour la première Tola dans le Bulletin du Bibliophile, 6t eérle, n» 33, novembre 1S44. 11 est remarquable que Nodier, écrivain d'Initiative qui se trouve loujoars en avance sur toutes les Innovations Itttënilres de ce temps-ci, ail précédé de plus de dix années l'auteur de» Parola (fun Croyant dans la résurrection de la litléralure apocalypliqvê. Du reste, pour Nodier, c'étoit là une simple rautaisie littéraire, mais celte raniaiale, toute dénuée qu'elle Tût de prétenUon,montre que s'il avait voulu Jouer le r6le de prophète, 11 anroit pu «'en tirer avec avantage. Il avolt heureusement asseï de bon sens pour s'en tenir au râle plus difficile d'évrlTBln aimable, de railleur Indulgent et d'bommed'esprll.
l'apocaltpsb dubolitaibb. lis
de l'Europe et l'admiration du inonde ; et la contrée qu'il prolégeoit s'appuyoît au nord sur des terres d'alluvion, des fleuves et les mers septentrionales ; à l'occident sur la Hanctie et l'Océan, au midi sur les Pyrénées et la Méditerranée, à l'orient sur les Alpes.
Et ce monument promettoit de subsister encore pendant de longs siècles, car ses bases étaient fortes et profondes; et les hommes qui l'habitoient étoient répartis, selon l'ordre le plus convenable à leurs facultés et à leurs besoins, dans des étages proportionnés avec un art merveilleux, et qui communiquoient entre eux par des degrés presque insensibles.
Et alors j'entendis une voix d'en haut qui me dit : Regarde, Emmanuel, tout ce qui doit arriver, et fais-en part à tes enfants ; fais-en part aussi à tous ceux qui sont restés fidèles il la piété et à la justice. J'ai juré par moi-même que je retireroîs ma main pour un temps des ouvrages que j'ai faits et des édifices que j'ai bâtis.
Et je les ai confiés, dit la voix, à la science des savants et à la sagesse des sages.
Et je n'entendis plus qu'un murmure confus, semblable au murmure de la marée montante, ou au rugissement sauvage qui s'élève dans le bestiaire quand on vient d'ouvrir l'arène.
Et les savants et les sages étoient disposés autour du monument, dans l'attitude d'ouvriers appelés pour une réparation importante ; mais chacun se livroit fi son travail sans égard k celui des autres, car il n'y avoit personne qui
Les uns sapant les bases et découvrant les fondations, les autres augmentant de ces débris le poids des constructions supérieures; certains occupés à changer l'ordre des étages et à suspendre des murailles dans les airs, à force d'artifices menaçants, tandis qu'un grand nombre se contentoient innocemment d'enlever avec une lime légère la rouille de l'édifice pour lui rendre un air de nouveauté.
■tS SOCVENIU DB LA DÉVOLUTIOlf.
Et an moment après tout s'écroula.
Et ceux i)ui habitoient le monument périrent en ^nde partie avec lui ;
Et la croix elle-même disparut à travers la poussière des ruines.
Et la percussion que leur chute produisit sur le sol fut à violente, qu'elle en fit sortir un lac de sang qui couvnl tout, à l'exception de quelques amas de débris plus élevés, sur lesquels les sages et les savants se réfugièrent à la nage.
Et quand ils y furent parvenus, ils trouvèrent que lenr ouvrage étoit bon ; et ils s'appelèrent les hommes de la montagne, et leurs pieds baignoient dans le sang ;
Et cette période de temps fut longue à ma pensée et pénible à mon spmmeil.
Et au bout de sept ans, j) arriva que je vis an homme qui paroissoit être plus qu'un homme, qui avoit un de ses pieds sur l'Afrique et un autre sur l'Europe ;
Et il s'appeloit Apollton ou l'exterrainateur, et je reconnus qu'il avoit été annoncé sous ce nom dans l'Apocalypse de Jean, et il étoit suivi en effet d'une mul^tade d'hommes armés, redoutables par leur valeur ;
Et à son aspect, les sages et les savants s'émurent comme Adam et Eve devant l'esprit de Dieu après qu'ils eurent péché, carie lac de sang s'étoit desséché sous leurs pieds, etitn'avoit laissé à découvert que des cadavres etdes ruines.
Et le géant leur dit que leur ouvrage étoit bon, parce que tout l'espace du lac de sang avoit été desséché, et ils s'en rapportèrent à lui, parce qu'ils avoient peur ;
Et il ne pouvoit réprimer ni la scienpe des savants, ni la sagesse des sages, parce que cette autorité ne lui avoit pas été conférée par celui qui l'envoyoit ;
Et il les appela par les noms de réprobation et de terreur, dont leurs victimes les avoient chargés au dernier moment, et ils y répondirent en criant : Me vchla 1
Et il s'imprima un sceau qui l'unissoit à eux pour ton* jours.
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Et cependant, il entreprit de relever le monument qu'ils avoient détruit, se servit d'eux pour rapporter ces matériaux dispersés, et leur permit de construire autour de son patais des palais qui en auginentoient l'éclat.
'Et quand ils eurent des paltûs, ils pensèrent que l'ouvrage du géant étoit leur ouvrage, et que l'ouvrage étoit bon .
Et quand cela fut fait ainsi, il tes abandonna dans leurs ricbesses, et il bfttit & lui seul un monument comme il l'avoit entendu, et ce monument fut très'^rand ;
Et la poussière des ruines laissa reparoltre U croix.
Et Apollton soumit l'Europe à un monstre démesuré qui avoit sept têtes, dont une seule paroissoit toujours prfite à dévorer les autres, et ce monstre avoit été annoncé par l'Apocalypse de Jean •.
Et Is monument qu'ApouTON avoit élevé s'étendit tellement en grandeur et en puissance, que le géant finît par entreprendre, dans l'ivresse de sou ambition, de lui donner les dimensions mêmes qui sont attribuées à la Jérusalem céleste dans l'Apocalypse de Jean * ;
Et la hauteur de ses murailles, qui disparoissoient dans les nues, fut tout-à-fait disproportîoraiée avec la solidité de ses bases, car ce monument n'avoit point de bases intérieures, et Apollton n'avoit construit qu'à la surface d'un sol mouvant, parce qu'il avoit construit selon la science des savants et la sagesse des sages ;
Et il survint une brise du nord qui enleva tout l'édifice comme une paille légère ;
Et le monstre qui avoit sept têtes expira en se débattant sur les peuples.
Et Apollyon tomba dans le puits de l'abtme, comme il avoit été prédit, car tout ce qui a été promis par les prophètes s'accomplit dans son temps.
Et c'en étoit fait de ia terre des savants et des sages, à
•Cliap. XIII, 1 » Chap. XXI, 1
818 SOCVENIRS DE LA b£VOLI}TION.
quelques-uns de ses princes et de ses prêtres^ échappés à la ruine du monument des siècles, n'avoient rapporté au moins du pays de l'exil quelques souvenirs de sa construction primitive ;
Et quand ils arrivèrent, les savants et les sages qui ga^ doient depuis plusieurs années un silence respectueux devant leur maître, se relevèrent avec orgueil ;
Et ils dirent : C'est à nous à construire l'édifice que nous avons détruit, nous pouvons le refaire et le détruire encore, car nous sommes les savants et les sages;
Et il n'a pas passé une calamité sur notre commune patrie qui n'atteste la renommée de nos œuvres :
Et les uns arrivèrent avec des matériaux ou des instruments.
Et le monument s'affermit avec lenteur, et il. ...
Ce qui fit que je tournai mes yeux vers d'autres peuplrs, et que je voulus saluer la noble ibérie, illustre patrie des chevaliers, et je vis que deux ou trois capitaines révoltés avoient brisé le diadème des rois;
Et je pressentis qu'un lac de sang alloit couvrir te terre du Cid comme celle de Bayard ;
Et je demandai à Parthénope ce qu'elle avoit fait de sa douce et facile prospérité, sous l'autorité la plus paternelle qui ait jamais protégé les nations ;
Et j'appris qu'une bande de séditieux clandestins et méprisés venoit de lui imposer des noms, des lois et des couleurs;
Et je frémis au hruit des hurlements des savants et des sages de Parthénope, car ils éloîent pareils à ceux des chiens de Scylla ;
Et le front de Parthénope étoit pareil à celui de son Vésuve irrité.
< I^Dade ce paragraphe a été omlie par l'aoteut et non relrincliée par la centura, Cb. N.
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Et la Sicile brùloit de plus de feux que les eolraillcs de son Etna.
Et dans ce lemps-Iii, le Portugal tressaillit d'épouvante sous une tempête plus formidable que celle qui découvrit les fondements de Lisbonne.
Et le monde de Christophe Colomb retentissoit de toutes parts de la secousse du monde de Deucalion.
(Et je trouvai que ces phrases étoient bonnes, quoiqu'elles fussent un peu poétiques pour de la prose, parce que les expressions des hommes de ce temps-là dévoient se ressentir jusqu'à un certain point de la confusion de leurs idées.)
Et je m'éveillai avec un frisson de terreur, an bruit de ces mondes qui s'écrouloient. et je pensai en moi que j'avoîs rêvé des choses impossibles et dénuées de sens.
Ou bien que le Seigneur avoit voulu me donner dans cette vision une idée figurée de l'infortune despeuples qui sont abandonnés à l'oi^eil de la science et aux vanités de la sagesse.
Et je jugeai que cette interprétation étoit bonne;
Et c'étoit alors l'an 6534 de la période Julienne, qui est l'an 1821 4e l'ère de Jésus-Christ.
Et je sortis de ma solitude dont je n'envoie pas comme tel autre l'adresse à mes lecteurs, parce que je trouve que ma solitude est bonne.
Et j'appris en pleurant que tout le monde avoit fait depuis trente ans le même céve que moi, et que ce rêve n'étoit pas boa.