‹ Souvenirs de la Révolution et de l'empire (volume 2)Chapitre 6 sur 50 · LES PRISONS DE PARIS BOVS LE CONSULAT · texte numérisé non relu

LES PRISONS DE PARIS BOVS LE CONSULAT

qnes, et à leurs débats spectaculeux, un délit qui offensoït tellement la pudeur morale de la société tout entière, qu'on pouvoit à peine le caractériser sans danger ; et il est vrai de dire que les matériaux de cette hideuse procédure étoient plus repoussants à explorer que le haillon sanglant et le lambeau de chair meurtrie qui décèlent un assassinat. Ce fut un corps non judiciaire, le conseil d'État, je crois, qui prononça contre l'accusé la détention perpétuelle; et l'arbitraire ne manqua pas d'occasions pour se fonder, comme on diroit aujourdîiuî, sur ce précédent arbitraire. Je n'examine pas le fond de la question. Il y a des cas de publicité où la publicité est peut-être plus funeste que l'attentat; mais il faudroit alors, un code réservé pour des cas réservés ; il faudroit que la loi eût ses grands pénitenciers comme l'Église. Parmi les images de Némésis que les anciens nous ont laissées, il y en a une qui porte un voile : autrement il est aisé de comprendre comment cette usurpation du droit de juger, tout exceptionnelle qu'on ait voulu la faire, tombe de degré en degré aux derniers agents des derniers pouvoirs; et remarquez que lorsqu'un de ces attentats a été commis deux ou trois fois, il change tout à coup de nom. II s'appelle jurisprudence. Les sodétés ne périssent que par des abus légitimés.

J'ai dit que ce prisonnier ne fit que passer sous mes yeux. Je me souviens seulement qu'il étoit poli jusqu'à l'obséquiosité, affable jusqu'à l'onction, et qu'il parloît respectueusement de tout ce que l'on respecte.

Le second a été célèbre depuis par un ouvrage ridiculement pensé et détestablement écrit, dont la suppression légale sera pour sa mémoire une espèce de bienfait ; c'est le comte de Barruel-Beauvert, personnage singulièrement composé de deux êtres fort distincts, qu'il est impossible d'identi&er logiquement. J'ai rencontré peu de causeurs plus spirituels, et je n'ai jamais lu d'auteur plus commun. Hacé 3u hasard et partout, un tact exquis t'associoit sur-

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le-chanip à l'esprit de ses auditeurs, et il enchantoit tout le monde. Assis au bureau de l'homme de lettres, il rappeloit d& la première ligne ce joli mot qu'il avoit inspiré à Rîvarol : Quand il écrit, il ne iail plus ce qu'il dit. Naturellement aimable et conciliant, comme il étoit ingénieux et piquant sans amertume, il puisoit dans son écritoire de la morgue et du mauvais ton. Personne n'a plus perdu que Barruel-Beauvert à l'invention de l'imprimerie.

Ce prisonnier, c'est le second. Je tombai dans les bras du troisième, parce que je le connoissois bien. H s'appeloit Nicolas Bonneville, çt, avant la révolution, le chevalier de Booneville. C'étoit le contempor»n et l'ami de Fontanes, de Boucher, d'André Chénier; le collaborateur de ce vertueux Faiichet, évêque du Calvados, dont les passions politiques de notre époque ont méconnu la vie et la mort. UoD intention est de parler ailleurs, si l'on daigne m'écouter encore, du mouvement littéraire de cette génération, sur laquelle il me semble qu'on s'est mépris en beaucoup de choses. Je prouverois facilement alors que la révolution poétique de la nouvelle école s'est faite presque simultanément avec la révolution politique qui remuoit les peuples ; mais cette question déborde les demi-cercles étroits d'une parenthèse j elle me ramènera nécessairement à Bonneville.

Comme homme d'opinion, il n'avoit fait sa cour qu'au malheur. Pour lui, les causes perdues étoient les bonnes, les infortunes étoient les droits, et il auroit pu arborer un vœ victoribus I pour devise. Les caractères de cette nature ne sont jamais redoutables aux tyrans, a Espères-tu épouvanter le crime, lui disoit Mercier, avec tes joues couleur d'églantine et tes yeux couleur de pervenche T — Tais-toi, vipère !...!>

Cependant Haratdemandaunjourlatéte de Bonneville. Cela se trouve dans le Moniteur de janvier à février 1793. Bonneville étoit si beau et si doux, que les furies des tribunes elles-mômes l'escortèrent, pour le sauver, jusqu'au

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(leTiors du jardin, comme ces protégés de Salomon que des esprits de mijice transportent au loin, sous la condition qu'ils ne prononceront pas en chemin le nom du Seigneur. Depuis ce temps-là, tantôt fugitif, tantôt prisonnier, tantôt préparant des asiles aux proscrits de toutes les opinions, sans acception de leurs fautes et de leurs excès, il avoit ouvert dans son appartement de la rue du Four- Saint-Germain un refuge de sûreté ;>our Us blessés de tous les partis, comme on l'a dit avec tant d'esprit à l'honneur d'une politesse pleine de gr&ce, mais un peu moins périlleuse. Cette fois, Bonneville étoit en prison pour avoir caché Bamiel-Beauvert, bien que ces deux hommes-là fussent aux deux extrêmes d'une opinion. Mais dans les gens de bonne foi le diamètre de l'opinion est rétractile : il y a un point sur lequel on se retrouve.

J'avois été introduit deux ans auparavant chez Bonneville par un docteur Seyffert, que le monde a oublié, et c'est ingratitude, s'il en fut jamais, car le docteur Seyffert n'avoit de pensées que pour le bonheur du monde. Il est vrai que cela ne regardoit ni vous ni mol, ni personne en particulier, mais un monde éventuel qui doit exister un jour, et une société de bâtisseurs occultes qui apportent depuis une centaine d'années des matériaux à la Babel intellectuelle de Weîssaupt. 1) étoit si facile alors de me faire monter sur les ailes mystiques des anges de Swedenborg, de m'enterrer tout vivant dans les entéléchies massives de Saint-Martin, que je fus néophyte au premier appel, comme saint Paul. Le docteur Seyffert, qui savoit tout (c'étoit un des privilèges de notre initiation), ne savoit presque pas le françois, et je ne t'en trouvois que plus imposant. Cela me faisoit comprendre au moins pourquoi je ne le comprenois pas.

Un de nos dhiers chez Bonneville, et cette fantaisie de la mémoire me revient à propos et non à la suite de ceci, m'a laissé une telle impression que lorsque je repasse dans ces idées-là il me semble aue 'e rdve, nous

te soDVBnms db la révolutiok.

nous trouvâmes six dans la chambre immense du poète. Elle avoit quatre croisées sur la rue. La nappe étoit jetée sur une table oblongoe, chargée à ses deux pôles de bronzes, de sphères, de cartes, de livres, de bustes, de portraits. Je ne connoissois de nos convives que cet impénétrable SeyiTert, avec son répertoire de pensées, mille fois plus profond, maismille fois plusobscur que l'antre de Trophonius, et ses hiéroglyphes de mots, qui auroieat laissé Thèbes sans roi et Joeaste sans mari. Le vieux Mercier entra et s'assit, le menton appuyé sur sa haute canne à pomme d'ivoire, sans se découvrir d'un grand chapeau poudreux que ses excellentes filles, si tendres et si attentives, avoient cependant oublié de brosser ce jour-là. Le duquiëme convive étoit un militaire de cinquante ans, à la figure inverse et retroussée, réservé de langage comme un homme d'esprit, commun de manières comme un homme du peuple. Onl'appeloitlePolonois. L'autre étoit un Anglo-Américain à la télé toute profilée, longue, maigre, étroite, macérée, sans expression ; car la douceur, la bienveillance et ia timidité en donnent peu. L'étude des langues étrangères étoit alors fort difficile,''à cause de nos guerres, et surtout à cause de nos préventions nationales, imprudemment nourries par une école étroite et envieuse. Bonneville, puissant d'instruction comme de génie, soutenoit sans se gêner cette conversation polyglotte, quin'arrivoit que par lambeaux à mon attention si curieuse et si émue. Cependant ce repas eosmopolite est, comme je disois tout k l'heure, une des idées culminantes de mon passé. Il est vrtû que cet Anglo-Américain, c'étoit Thomas Payne ; et quo ce Tartare aux traits maussades, c'étoit Kosciusko.

Le premier matin de ma captivité au Temple n'étoit

pas bien avancé ; nous avions à peine eu le temps. Bonne*

ville et moi, de nous raconter réciproquement le sujet

et les circonstances de notre arrestation, et de nous féli-

' eîter au moins du hasard consolant qui nous réunissoitj

D,<„l,iertb,G00^k'

LES FRISONS DE PARIS SOim LE COmOLAT *1

quand la porte de la chambre s'oavrit pour laisser entre) l'agent de police qui devoit procéder au transfèrement de M. de Sade. Un instant aptes nous fûmes viâtés par Baudin, dit Labaye, vieux chouan aux cheveux roux, qui habitait la maison depuis je rie sais combien d'années, et que cet avantage de position, moins encore que l'heureuse facilité d'un caractère ouvert et jovial, falsoit participer, jusqu'à un certain point, à l'indépendance et aux privilèges des guichetiers : o Notre-Dame, dit-il en m'ena visageant avec un gros sourire, voici une bonne pratio que 1 Ce n'est pas de deux ans que j'aurai les étrennes n de sa barbe t d En effet, Baudin étott le barbier banal des prisonniers, et, en sa qualité de barbier, notre gazette vivante. Aussi étoit-ii toujours bien accueilli, quoique son opération toute bienveillante s'impliquât d'une disgracieuse formalité, a Allons, reprit-il, monsieur le comte, a la petite cérémonie I » Barruel-Beauvert, à qui il s'adressoit, s'empressa de s'asseoir, et Baudin, tirant deux fortes ficelles de sa poche, assujettit vigoureusement ses bras pendants aux deux montants de la chaise de bois, avant d'exhiber les instruments essentiels de son art. Cela me remplit d'un étonnement qui n'étoit pas sans terreur, a Cette précaution qui doit te surprendre, me dit j« B(Mîneville, est d'un usage assez récent. On ne s'en est « avisé que depuis qu'un M. de Christoval, qui t'a pré- « cédé dans le lit oii tu viens de passer la nuit, s'est servi « du rasoir du barbier pour se couper la gorge. On pré- « tend qu'il a porté > coup si profondément que la tête « ne tenoit plus que par les vertèbres, a Je me retournai vers mon lit avec une vive émotion, et je vis sur la muraille la trace d'un long jet de sang.

La vie du Temple étoit assez bonne. On y étoît nourri eux dépens de l'Etat, et quoique les repas n'y fussent pas servis avec cette élégance luculUenne de ta Bastille, qui a inspiré à Marmontel une description si résignée et si appétissante dans la drOle d'histoire de ses malheurs, ils ne faî-

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soient pas regrettera Bonneville les haricots classiques de| Montâigu. Malheureusement, mon nom se trouva impliqué dans des affaires toutes nouvelles, suivies de précautions plus sévères, et qui, en me réduisant au pain et à l'eau, élai^ssoîent d''aulant le budget de la police. Au bout de neuf jours, je fus encore transféré, et tout changea horriblement. J'avois achevé la lune de miel des prisons.

Si j'avois à retrancher par la pensée quelques milliers de jours de ma vie, je ne sais si j'y comprendrois un seul des quarante-deux jours de secret rigoureux que je passai à Sainte-Pélagie, sous les plombs, quoiqu'il ne leur ait certainement rien manqué de ce luxe de privations et de misères auquel on ne sauroit refuser un peu d'intérêt et de pitié. Mes rapports avec les hommes se réduîsoienl à la visite quotidienne d'un guichetier silencieux, qui venoit à midi me jeter un pain noir, remplir mon écuelle d'ui\ potageabondant, mais désagréableàla vue, et s'assurer que l'eau de ma cruche n'étoit pas gelée. Cette écuelle et cette cruche, auxquelles une planche scellée au mur servoit de support, étoient les pièces essentielles de mon ameublement ; le reste se composoit d'un baquet et d'un sac de toile grise dont l'asage avoit singulièrement obscurci la couleiu- modeste, et qui laissoit échapper de toutes parts, à travers le large réseau de sa trame relâchée, de coui'ts fragments d'une paille sale et pourrie, sur laquelle, depuis dix ans, on pleuroit et on dormoit : c'étoit mon lit. Oo n'avoit pas pensé d'ailleurs, dans la distribution architecturale de la maison, à rendre cette pièce commode pour

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