LES PRISONS DE PARIS SOUB LE CONSULAT
la promenade ; et le seul exercice qui me fût possible consistoit à exposer incessamment mon sac à l'influence des pâles rayoDS du soleil d'hiver, dans les jours rares et pendant le petit nombre d'heures oii ils descendoient de la bée courte et étroite qui me fournissoit un peu de lumière. Mais mon flme ne manquoit pas pour cela d'étudo et d'occupation. A vingt ans, il n'y a point de solitude où l'imagination ne se fasse un monde, point d'ennuis qu'elle ne charme d'amour, d'espérance et de poésie. L'avenir est si long, si brillant et si sûr, et les innombrables jours qu'il déroule sont peuplés de si riantes chimères ! Auroisje osé gémir de goûter si jeune la gloire de souffrir pour une noble cause, qui est ta plus haute ambition des nobles âmes ? N'étoit-il donc personne dans la France dégénérée qui enviât mon infortune, au prix d'une couronne civique ? C'est ainsi que raisonne la vanité dans les jeunes gens, et quelquefois dans les hommes faits. Et puis n'étoit-ce rien que d'exciter, dans un joli salon bleu de la me Saint-Georges, une émotion tendre et peut-être passionnée qu'on auroit long-temps cachée à l'amour, et qu'on ne pouvoit refuser au malheur ? Si quelque idée trop sombre prenoit un moment le dessus, si toutes les probabiliEés de salut échappoient à mes calculs et à mes raisonnements, n'avoisje pas à ma merci les ressources du merveilleux, aujourd'hui les anges, demain les fées, pour m'endormir bercé par un épisode de la Vie des Saints, ou par un conte des Mille et une Nuits f D'fùUeurs, je me croyois poète, 'et je trouvois à composer des vers un plaisir d'autant plus difficile à expliquer, qu'il m'étoit impossible d'en conserver un seul ; car ma mémoire ne conserve que ce que j'at écrit, et je n'avois pas même une épingle pour les tracer sur la muraille. Ainsi, chaque nuit détruisoit l'ouvrage du jour, et chaque jour cependant je recommençois, avec l''jtrépide constance de Pénélope, un travail qui devoit SToir le sort de celui de la veille, et disparoltre de ma pensée avant le lendemain. Je dois compter enfin, parmi
sa soovBNnis be la hévoictioit.
les favenrs particulières de mon organisatî<»i, une apUtude très-prononcée pour le sommeil, dans les mauvais temps de ma vie. Les heures du plaisir m'ont paru souvent trop longues, mais j'aî eu meilleur marché de celles de ia douleur: je les abrégeoîs en dormant.
Malgré l'inappréciable douceur de ces compensations, qui ne seront peut-être un objet d'envie pour personne, mon corps soufliit. La rareté du jour et de l'air, le défaut absolu d'activité et presque de mouvement, l'austérité d'un régime dont je n'avois fait l'apprentissage ni au café Hardy, ni dans les cabinets de Rose et de Naudet, l'intensité du froid surtout, qui fut très-rigoureux cette année-là, quelques-unes de ces causes prises à part, ou toutes ces causes réunies, me firent contracter une infirmité nerveuse de la nature la plus bizarre. C'étoit une espèce de crampe, ou plutôt c'étoit un engourdissement des extrémités, dont invasion n'avoit rien de très-pénible, mus qui devenoit borriblement douloureux quand il éloit parvenu au torse. Enfin le cerveau lui-même étoit envahi, et c'étoit le temps heureux du paroxysme. Alors je perdois connoissance pendant quelques minutes, et lorsque je revenois à moi, mes membres éloient affranchis des liens de fer qui les brisoient un moment auparavant; j'étendois sans effort mes bras assouplis; mes poumons jouoient librement dans ma poitrine élargie. II ne me restoit de cette crise qu'un long et morne abattement sans douleur; mais elle se renouvelott souvent, et quelquefois dans lamémeheure. Un guichetier de service me surprit dans un de ces accès, et je dus sans doute à sa bienveillance de voir finir la triste épreuve du secret, car il y a des guichetiers bienveillants ; il y a même peu de guichetiers qui ne le soient pas; et c'est pour cela qu'on les fait passer de semaine en semaine aux différents services de la prison, de sorte qu'ils ne soient ramenés qu'à leur numéro d'ordre à la chambrée ou au cachot où l'on pourroit craindre qu'ils n'eussent conça quelques prédilections propres à les détourner d'un d&-
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voir. C'est là, sans contredit, une des pluscruelles rigueurs de la captivité, H est si doux de rencontrer tous les jours, ne fût-ce que pour un moment, une figure connue, dont le silence forcé parott éloquent à force de bonté, et qui daigne au moins vous aimer du sourire et du regard I
Ma nouvelle résidence fut fixée au n" 6 du troisième étage de l'arrière-batiment. On nommoit cet étage l'Opinion, parce qu'il étoit spécialement destiné aux détenus pour des faits politiques. Les étages inférieurs s'appeloient, le premier et le second, des Pailteux ou des Grinches, c'est-à-dire des voleurs. II arrivoit toutefois fréquemment, quand les chambrées de VOpinion étoient au complet, qu'on déposât un nouveau détenu de l'Opinion chez les Grinchet, et réciproquement on nous donnoit des Grinches, et quelquefois pis, quand les corridors du vol et de l'assassinat regorgeoientd'habitants.Peu de tempsavant mon arrivée au n» 6, la couche que je venois y prendre étoit occupée par un épicier As la place Haubert dont le crime est horriblement fameux : c'est ce Trumeau, qui avoit empoisonné sa fille. Quand j'appris cette particularité, j'étois couché; mon sang se glaça de consternation et d'horreur. Aucune cbconstance ne m'avoit encore révélé au même degré la misère de ma position ; il me sembloit que cette assimilation odieuse imprimoit à ma vie une tache ineffaçable d'infamie, et je me retournai du côté de ma muraille pour y dévorer quelques pleurs de rage et de désespoir. Mes yeux n'étoient pas encore tellement obscurcis cependant que je n'aperçusse, à la hauteur de ma t^, des caractères tracés k la pointe d'un instrument aigu ; je cherchai machinalement & m'en rendre compte, et je lus :