H». JEANNE PHLIPON
— Madame Roland! m'écriai-je, madame Roland ici I — J'éloÎB à genoux, et ce lit qui me révoltoit tout à l'heure.
Si SOUTBIflBB DB LA ttiVOLOTlOIf.
je De l'aurois pas donné pour le divan d'une belle princesse ou pour rédredon d'une nymphe.Ie pleurois encore, niais c'étoît d'enthousiasme et d'ivresse; et tant que le jour dura, je ne cessai de nommer madame Roland, et de montrer à tout le monde, avec une pieuse effusion, ces augustes reliques d'une des plus pures héroïnes de la liberté ! — Ce que je trouve de plus surprenant aujourd'hui dans mon ravissement, c'est qu'il étoit compris. Il me semble que les fondateurs de nos lois et de nos polices n'ont jamais connu la juste portée d'une mesure de répression appliquée à la pensée, en matière d'opinion et de croyance ■ Que font-ils quand ils ferment les cachots sur un jeune homme, d'ailleurs sensible et bien organisé, qui ptnie mal ^ Us se débarrassant d'un étourdi sans conséquence, et ils arment un fanatique.
J'avois retrouvé dans ma chambrée quelques-uns de mes amis du dépôt : le respectable H. de Goville, le vieux journaliste Démaillot, toujours inamovible sur son lit de douleur, mais se dédommageant amplement de la corn* plète immobilité du podagre par l'infatigable mobilité du sophiste ; le brave Renou, que sa force et son intrépidité avoient fait surnommer Bras-de-fer par les Vendéens, et dont on cite encore plus de truts d'humanité que de beaux faits d'armes. Notre cinquième camarade étoit un médicastre octogénaire, nommé Guérin, praticien expert, maïs totalement illettré, que le docteur Seyffert avoit cependant trouvé bon pour en faire un de ses adeptes, et qui s'étoit élevé du temple d'Adoniram au sanctuaire des Tfaéophilanthropes, en passant par les Jacobins. Ce pauvre homme, dont aucune expression ne sauroit peindre la désespérante nullité, avoit été investi un moment de l'autorité la plus effrayante qui ait jamais reposé dans les mains d'un tyran. A l'instant de cette courte péripétie qui suspendit à peine les angoisses de Robespierre, le 9 thermidor, comme pour les rendre plus hideuses, et dont les promesses furent trahies par la Iftcheté d'Henriot, le dicta-
,,Goo^k'
LES PBIBOHS DE PiBIS 80DS LE CONSCLAT. Il
leur, empressé d'aviser à la marche de son gouvememenl, nomma Guérin directeur général de la police, avec les attributions réunies des comités de salut public et de sûreté générale. Ces nouvelles fonctions permettaient du moins au potentat éphémère qui en éfoit revêtu de se soustraire au devoir périlleux de la permanence, et Guérm eut ie bon esprit de sortir de la commune pour se cacher. Là se bor- Doient les faits notables de sa vie politique; maiscetémoignage clinique de la confiance de Robespierre, ce codicille d'un homme dans lequel Bonaparte reconnoissoit le talent de gouverner porté au suprême degré, l'avoit tellement préoccupé de l'importance de Guérin, qu'il soufirit qu'on nt expier à ce vieillard par des mois de captivité chaque minute de sa toute-puissance imaginaire. Il auroit été bien surpris, s'il l'avoit vu.
On voit que notre petit cercle ne manquoit pas des éléments nécessaires d'une bonne conversation. H. le comte de Goville, qui avoit long-temps vécu à la cour, et qui en conservoit les belles manières et l'exquise politesse, relevoit ce mérite commun à la plupart des hommes de son époque etde son rangparunesagacité extraordinaire, et par une modération invariable dans les opinions et dans les mœurs. L'habitude du malheur lui avoit enseigné deux choses merveilleuses auxquelles on peut réduire toute la philosophie : la résignation pour lui-môme et l'indulgence pour les autres. Cette sagesse expérimentale ne s'est pas démentie dans de nouvelles épreuves. 11 est du petit nombre des émigrés que la restauration n'a pas ramenés en France, et qui ont préféré, dans leur patrie adoptive, la modeste exploitation d'une industrie vulgaire k la chance banale de la faveur et aux profusions d'une aumâne dorée, ruineuse pour le pays.
J'ai déjà parlé ailleurs d'Eve Démaillot, et de ces trésors de mémoire qu'il prodiguoit autour de lui, sans se'lasser jamais. C'est qu'il falloit l'entendre, appuyé contre son large oreiller, une main déployée sur sa tabatière de buis.
I( SOnVSNIBS BE LA KÉTOLtTlON:
agitant de l'autre, avec une chaleur oratoire et des gestes pittoresques, son madras rouge & grands carreaux, et donnant carrière i l'essaim fantasque de ses souvenirs. Il savoit des histoires de tous les pays et de tous les jours, et il les enchainoit avec une volubilité sans égale, reproduis sant tour à tour, au gré des caprices de sa verve abondante et de sa faconde imperturbable, les soirées académiquesde Frédéric le Grand, les délicieuses causeries du prince de Ligne, les séances gourmées du bureau d'esprit de madame du DefTand, les spinthriades en action du honteux Tusculum de la Popelinière, les discussions verbiageuscs et vides de résolution des hommes d'État, les orgies cadavéreuses des massacreurs et des bourreaux. On sait avec quelle àiergique naïveté le vieux Mercier mettoit sous les yeux de ses auditeurs une figure historique, en la caractérisant par quelques rapprochements inattendus : Mirabeau étoit un lion marqué de la petite vérole ; Danton, un dogue coiffé d'ailes de pigeon ; Robespierre, un loupcervier en toilette de bal; Marat, un vautour ivre. Démaillot avoit quelque chose de ce talent. Le premier état qu'il eût exercé étoit celui de comédien, et l'Sge ne lui avoit rien ûté de cette variété de débit et de cette vérité de pantomime et de physionomie qui font illusion. Ce n'étoit plus Démaillot, c'étoit le personnage même qu'il mettoit en scène, et à juger de ceux qui ne m'étoient pas connus par ceux qui m'étoient familiers, jamais imitation ne fut plus Adèle.
Nous venions, Renou et moi, k la suite de ces improvisations dramatiques, jeter timidement dans l'entretien du soir quelques-unes de nos compositions de la journée, car le Vendéen faisoit des vers remarquables par la grâce et le naturel. Ainsi un vieux paralytique prêtoit à nos longues veillées l'enchantement des récits de Scbéhérazade, et à quelque élégance de forme près, que l'habitude seule peut donner au style, Bras-de-fei nous tenoit lieu d'Anacréon et de Pamy.
Les pbisoks db pabis socs Le coMsulat. ii Les vingt autres cbambrées de l'Opinion étoient composées à pea près saivant le même système, c'est-à-dire de manière à mettre en présence des opinions fortement contrastées entre lesquelles on ne supposoit aucune possibilité de sympathie, et par conséquent aucune cohérence à redouter, soit pour la.tranquillité publique, soit pour l'ordre intérieur de la prison ; erreur profonde qui révèle une profonde ignorance do cceiur humm. Quand un pouvoir neutre a fdt passer sons les Fourches Caudines deux partis acharnés l'un contre l'autre, ces deux partis n'en font plus qu'un, et les guichets, c'étoîent nos Fourches Caudines. Là nous déposions toutes nos haines, excepté celle de l'oppresseur conmiun, et nous venions contracter cordialement, sans explications, sans reproches, sans concessions réciproques, avec des hommes qui étoient nos ennemis la veille, une ferme et loyale solidarité de dévouement, qui, pendant toute la durée de l'empire, ne s'est pas démentie une fois. Napoléon a pénétré plus tard ce mystère, mais Bonaparte n'y entcndoit rien.
Ab Jooe principittm. L'aristocratie de Sainte-Pélagie rappeloit quelques beaux noms: M. de Custines, parent du malheureux générai; M. de Fénelon, offider supérieur de chouans, sous le nom de Télémaque ; H. de Beauvoir, dit Chabryas, aide-de-camp de George ; H. de Rességuier, aujourd'hui (1828) commandant d'une de nos colonies; M. de Navarre, M, d'Astoi^, M. d'Hozier l'alné, si soigneusement recherché, si compassé, si perpendiculaire, si fidèle à sa tenue d'étiquette, qu'on l'auroit toujours cru paré pour une présentation solennelle, ou pour im gala de Versiùlles; M. Emile Ducios, de Bordeaux, dont M. d'Hozier lui-même auroit peut-être eu quelque peine à illustrer ta généalogie, mais qui se faisoit remarquer entre nos patriciens les plus huppés par ta majesté de sa tournure, pai la politesse de son esprit, par la libéralité magnifique de ses dépenses, par la dignité affable de ses manières. M. Emile Ducios est cet infortuné diHit la raison
■6 80UVEK1BS DE LA BEVOLUTION.
a cédé au plaisir de flétrir l'ingratitude par une satire
animée, et chez qui cette saillie d'une ironie sanglante a
dégénéré eo monomanie. C'est Vhomme à barbe du Palais-
Boyal.
Le peuple étoit en majorité à Sainte-Pélagie comme dans le monde ; il n'avoit pas encore donné sa démission, s'il l'adonnée*.
Personne n'a oublié qu'immédiatement après cet attentat du 3 nivôse, que deux aventuriers royalistes {Saint- Uégent et Carbon) payèrent plus tard de leur tête, un sénatos-consulte officieux avoit déporté cent cinquante jacobins, plus ou moins, comme véhémentement soupçonnés de l'avoir commis. Justiflés de la manière la plus invincible par l'instruction du procès, ils sembloient avoir droite une de ces réparations éclatantes qui expient les funestes erreurs de la justice et qui ne les réparent pas; mais la mesure éloit prise, et comme ces gens-là n'étoient pas de caractère k se façonner aisément au joug, la mesure passa pour bonne, malgré son évidente iniquité, et fut exécutée sans réclamation au nom des constitutions de la République et à la face de ses législateurs et de ses tribuns. Je doute même qu'on dt pris la peine d'en changer le considérant. Cinquante-deux des proscrits avoient été arrêtés. Ils furent livrés aux sables de feu de l'Afrique, qui en dévorèrent cinquante dans la première année. Ce n'est pas une hyperbole, c'est un chiffre. Le reste tomboit en détail entre les mains de la police, et venoit s'entasser à Sainte-Pélagie, en attendant que la mer plus libre permit à une de nos voiles de les transporter vivants au même tombeau.Nous n'avions pas moinsd'une douzaine
> On sait auioDid'hnl à quoi s'en tenir sur cet ailome inconsidéré â'tin homme tort spirituel, mais qui n'avoit jamaie observé la société que dans les salons i et c'est cependant sur un mot bien accueilli à la cour, parce qu'il étoit un peu clinqoaoté de notre esprit françois, que 3'eet fondée la poltiiqoe d'an régnai Tout ceci eBt écrit trois ans avant la rérolationde luUleU
LES PBISOnS DE PARIS SOIS LE COKStLAT. >7
de ces malheureux, cassés de toutes les fatigues d'una vie errante, obérés de misère, navrés de désespoir, et n'ayant pour perspective qu'une mort raffinée en douleurs qu'ils auroient rachetée avec joie en baignant l'échafaud de leur sang. Comme leur départ pouvoit s'effectuer à tout moment, ils avoient déjà ce privilège des adieux dont la volupté amère précède de si peu le supplice, et il ne se passoit pas de jour où nous ne vissions leurs grosses larmes couler sur une troupe affamée de femmes et d'enfants en haillons, pour lesquels leur pain noir auroit été d'un petit secours, si nous n'y avions pas quelquefois ajouté le nûtre. — De ces pauvres fanatiques de liberté dont il faut au moins reconnoltre l'abnégation et la bonne foi, il ne reste pas même un nom, car je ne rappellerois plus rien à personne en consignant ici celui du cordonnier Chalandon, alors si fameux de la barrière du Trûne à la baiTière d'Enfer ; sauvage grossier, mais sensible et passionné, qui gâtoît malheureusement des liaisons du beau Léandre une éloquence digne du paysan du Danube, et dont la voix connue avoit vibré avec puissance aux oreilles des Parisiens dans toutes les journées mémorables. Il étoit cependant un des chefs de cette partie énergique du peuple qui s'étoit trouvée prête pour la démocratie; mais comme ce n'est pas là qu'ont germé les insignes lâchetés et les noires trahisons, ce n'est pas là non plus qu'en ont été recueillis les fruits. Dans ce peuple de la révolution qui a tenu pendant deux ans le reste du monde en haleine, le nom des centeniers est devenu aussi obscur que celui des' soldats.
Nos jacobins et nos chouans avoient été les premiers à s'entendre, et quoi que j'aie dit jusqu'ici de cette alliance bizarre, ce n'est pas sans réflexion qu'on en saisira la cause sympathique. En vérité, si l'on ôtoit de cette période critique de l'histoire qu'on appelle la révolution, d'un côté le patriote exalté de l'armée et du peuple avec son admirable enthousiasme, de l'autre le pieux Vendéen
|g ËOUVEflIRS DB LA lUBVOLUTION.
avec son dévouement sublime, vous trouveriez des gens qui feroient bon marché du reste. Le reste, grand Dieu ! une spéculation de la ruse sur le sentiment, de la cupidité et de l'ambition sur le désintéressement et la candeur ; et puis, une mauvaise tragédie à l'angloise mêlée d'horreurs et de bouffonneries, un jeu de saltimbanques ensanglanté par des gladiateurs, une saturnale d'avocats, d'histrions et de sophistes, une parade jouée sur la guillotine, et payée, aux dépens de la France, en dotations, en titres, en cordons et en broderies ! Il y a dans les temps d'exception des vertus d'exception ; mais il ne faut pas les demander aux hommes qui raisonnent et qui calculent. Cett£ population spéciale de la prison appartenoit donc, selon mon cœur, à l'élite morale du pays, et c'est ce qui doit toujours arriver sous une tyrannie qui commence. Il résultoit de cet amalgame étrange une assemblée politique plus étrange encore, une espèce de sénat de condamnés, qui, tout à fait désintéressés de leur vie, jugeoient les juges de la terre sans crainte et sans espérance. On n'aurolt trouvé là ni droite, ni gauche, ni souvenirs amers du passé, ni précautions intéressées pour l'avenir, ni les froids calculs d'une hypocrite vengeance, ni les combinaisons insidieuses d'une ambition masquée de popularité : la discussion vivoit sur une pensée unanime, et diacun avoit la parole à son tour pour dire la même chose ; cette indépendance de la parole, si sévèrement réprimée au dehors, florissoit sous nos barreaux, et on auroit imaginé à nous entendre que Bonaparte, en s'élevant au pouvoir absolu, avoit daigné laisser dans les cachots une constitution modèle, et une république expérimentale aux amants de la liberté. 11 n'étoît question que de lui, et Dieu sait de quelles couleurs il étoit peint 1 On se tromperoit de beaucoup en pensant que l'expression du sentiment qu'il inspiroit ne se modifioit que de la haine à l'exécration : c'est trop peu, elle descendoit audessous du mépris^ elle enchérissoit sur le dégoût. Tout
LES PRTSOnS DB PARIS SOUS LE CONSULAT. SB
le monde l'avoit connu parmi nous, et tout le monde avoit quelque anecdote infamante à attacher au pilori de sa renommée. Déplorables préventions des partis qui obscurcissent les esprits les plus sains, et qui font mentir la conscience elle-même ! Voilà cependant comme on apprenoit l'histoire aux oubliettes de Sainte-Péla^e, et en vérité, ceux de mes quinze ou vingt amis qui ont eu le bonheur de mourir jeunes, intrépides et résignés en face * de ITIÔtel-de-Ville, sous l'administration du premier consul, seroient bien surpris, s'ils voyoient apparoltre aujourd'hui dans les poèmes et dans les journaux les gloires épiques du règne de l'empereur. Quant à moi, j'avouerai naïvement que je n'ai jugé de la grandeur de ce géant que lorsqu'il a été couché ; mais je suis fort excusable de ne l'avoir pas plus lAt mesuré du regard, il avoit te pied sur ma tête.
Nous vivions donc en paix, sur la foi d'une garantie réciproque dont les effets ne dévoient pas tarder à se faire connoitre. Comme il étoit évident que le consulat touchoit à sa fin, et en cela du moins nous étions assez bien informés, car nous devions recevoir, deux ou trois mois plus tard, les constitutions de l'empire libellées selon la forme ordinaire, chacun s'occupoit, de son cdté, à eaisir l'instant de sa chute, pour jeter à la place vide un gouvernement tout prêt, qui seroit nécessairement le meilleur des gouvernements possibles. Pour réaliser cette utopie à la manière de Thomas Horus ou de Pangloss, les roya< liâtes comptoient sur un plan qui devoit réussir bientôt, et les patriotes sur un système qui ne pouvoit jamais mourir. Il y a vingt-six ans que cette diséussion se débattoit chaudement, et il est douteux qu'elle soit parvenue à ce degré de clarté favorable où il n'y a plus qu'une opinion pour la cI6ture.
Dans cette expectative infaillible, tout le monde arrangeoit froidement ses intérêts et ses vengeances pour l'événement. Je ne sauiois trop répéter que les deux partis
s'éloient mis sincèrement hors de cause; mais il resloit entre les exirêmes nombre de gens qui n'avoient nul droit d'exciper de leur large indulgence. Du côté de Chalandon et des siens, c'étoient les Thermidoriens, toujours coupables à leurs yeux de l'assassinat de Vincorruptible, et surtout ces transfuges intéressés de la révolution qu'on voyoit s'atteler complaisamment au char du premier tyran venu, sans égard à leur foi jurée aux lois de la République. Le vieux Bouille auroit pu lever hardiment parmi nous son front tout sillonné des foudres de ia itarse(7/oi'w; mais malheur à Cambacérès, fi Fouché, à Boulay de la Meurthe, à Barrère, à Merlin, à Réalj si un Malet de ce temps-là étoit venu les écrouer à i'Opinion I Les efforts d'une poignée de prisonniers, moins implacables dans leurs souvenirs et moins âpres en leurs colères, ne les auroient pas soustraits à la fureur de leurs ennemis. C'élolt là cependant, qui le croiroitîune des inquiétudes qui nous agitoient incessamment, et l'horreur que nous inspiroit tant de sang près d'être répandu nous effrayoit de la victoire et de la liberté. C'est que le moment étoit prochain, imminent, presque actuel, et que nous le pressentions partout, dans le tintement d'une cloche inaccoutumée, dans une rixe du coi& de la me, dans une bande d'ouvriers qui regagnoit confusément les faubourgs, dans la foule qui débouchoit par pelotons du Jardin des Plantes, les jours d'entrée publique. A la moindre rumeur : a Voilà le « peuple, » s'écrioit une voix; etle signal de la délivrance parcouroit le corridor avec la rapidité de l'étincelle électrique. « Voilà le peuple, » répé(oit-oa de toutes parts, et c'étoit le peuple en effet : c'étoit bien lui, le peuple insouciant, le peuple apathique, le peuple soumis, le peuple devenu étranger, peut-être avec raison, aux vaines misères de quelques enthousiastes insensés et de quelques spéculateurs étourdis, qui expioieot sous de triples murailles leur zèle ou leur maladresse. Pour ne pas comprendre ce désappointement de toutes les minutes, il ne faudroit connol-
LES PRISONS DE PABIS SOES I.K CONSULAT. (1
tre ni la prison, ni ses confiances puériles, ni ses faussfs joies. C'est bien mal à propos qu'on applique à ce séjour de souffrances et d'illusions la formidable inscription de l'Enfer du Dante:
Loiciate ogni speranit, noiehe entrai e.
L'espérance est la providence des cachots; elle n'en sort jamais.
Je n'ai fait qu'indiquer parmi nos prisonniers Marie- Emmanuel Hérisson de Beanvoir. C'étoit un jeune homme de vingt-cinq ans, et celui des prisonniers qui se rapprocboil le plus de mon ftge. Sa physionomie très-ouverfe avoit quelque chose de bizarre, mais d'imposant, qui annonçoit deux facultés assez rares à trouver réunies : une extrême exaltation et une fermeté de fer. Son front haut, large, blanc, limpide, qui occupoit à lui seul plus de la moitié de la face ; ses traits fortement rognés et coupés à vives arêtes; ses cheveux noirs, forts, roidesel hérissés sans être crépus; jusqu'aux habitudes brusques et anguleuses de son corps nerveux qu'on auroit cru seni par des muscles métalliques, faisoient de lui un des types les plus extraordinaires de force et d'intrépidité dont on puisse se composer l'idéal dans la lecture des Amadis. Il y avoit îi côté de tout cela, dans le contraste qui résulloit de la fixité pétrifiée de ses principes et de ia mobilité fugitive de ses sensations, dans sa disposition à s'émouvoir des plus petites choses et k se rire des plus grands dangers, dans ses alternatives de désespoir énergique et terrible, d'msouciance nonchalante et endormie, de gaieté frénétique et orageuse, quelque pronostic d'un étrange avenir ; mais ces fantaisies de l'imagination ou du caractère étoient rachetées par des qualités si rares, qu'il n'étoit personne qui ne l'aimât et qui n'aimât à en être aimé. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ses idées )x>litiques se ressentoient peu de l'inflexibilité de ses autres résolutions. Cela s'explique cependant, parce qu'il les avoit reçues
tS SOUVBNIIIS DE LA BÈVOLUTIÛN.
p'.iitflt qu'il ne se les étoit faites. Sa famille avoît été frappée au cœur par la Terreur, Si ma mémoire ne m'abuse après tant d'années, il étoit frère de ce Ëeauvoîr dont le pom se lie dans ies souvenirs du temps à celui de l'infortunée madame Kolly, et dont la mort fut embellie par l'épisode touchant d'un sentiment romanesque. Celui-ci, resté orphelin parmi quelques orphelins, obéit à l'impulsion de sa destinée. Quand l'étendard des chouans se releva en 1799, on appela un Beauvoir, et Beauvoir étoit présent. Quelques actions de marque le placèrent de bonne heure aux premiers rangs de cette petite armée, où sa bravoure futplus souvent donnée pour exemple que sa subordination ; mais cette direction de son courage n'avoit pas été absolument instinctive. Elle étoit la seule qu'il pût suivre, et non la seule qu'il put comprendre. Aristocrate de naissance, il appartenoit de vocation à toutes les causes généreuses ; son âme s'ouvroit sans effort à tous les nobles sentiments. C'étoit l'homme de Térence à qui rien de ce qui intéresse l'homme n'étoit étranger, et je m'étonnois quelquefois de l'entendre parler de liberté avec l'émotion d'un adepte, parce que la génération dont je fatsois partie, pauvre encore d'expérience et de réflexion, ne comprenoit la liberté que sous le drapeau exclusif où son nom étoit écrit en lettres de sang. Nous ne savions pas que les chouans s'étoient moins soulevés pour (■essusciter d'anciennes formes de gouvernement, dont aucun peut-être n'auroit voulu en particulier, que pour résister à l'invasion d'une tyraiinie nouvelle, intolérable sous la Convention, ignoble et honteuse sous le Direc-! toire. Nous ne pensions pas, comme je le pense aujour-^ d'hui, que s'il a été fait dans les temps modernes quelque chose de plus grand que la révolution, c'est la guerre de la Vendée et la guerre des chouans. Nous n'avions pas suivi l'immense élaboration du principe de l'égalité dans ce foyer de la démocratie militaire, dans cette Croatie vraiment libre, où s'accompUssoit spontanément le phé*