‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 10 sur 66 · V SAINT-IITST EN MISSION · texte numérisé non relu

V SAINT-IITST EN MISSION

je partageoîs de tout mon cœur, et je lui fis part de la résolution subite que ie hasard venoit de m'inspirer. £Ue l'approuva, si vivement que je nTiésitai plus'. Les portes de Strasbourg s'ouvroient àpeine comme à Tordinaire, aumoment où le soleil levant d'hiver commence à briller en plein sur Thorizon, que j'étois déjà enroule vers le quartier-général de rarniée, dans ré^uipage leste et galant d'un écolier de bonne maison qui va passer les fêtes en vacances. L'état-major, repoussé d'abord jusqu'à Schilicheîm, qui touche aux glacis de la ville, avoit depuis doublé cette distance jusqu'à Bischweiller, et puis il Tavoit encore doublée jusqu'à Hœnheim, où étoit sa dernière station^ en attendant le nouvel événement de guen*e qui lui permettroit d'empiéter plus avant sur rennemi. Le jour dont il est question, le jfwemier boulevard de la France pouvoit communiquer avec ses défenseurs, comme Paris avec Vincennes, à toutes les heures de la journée. Le lecteur est donc sfir de m'accompagner sans fatigue dans mon odyssée militaire, dont la carte est fort étroite; ce qui ne m'empêche pas de réclamer toute son indulgence pour l'orthographe de ces noms de lieux que je n'ai lus de ma vie, et que je n'ai pas entendu prononcer depuis quarante ans. Le côté le plus extraordinaire d 'uiie tenuinoiogie géographique qui remonte à ce teinps-là, ce n'est pas que je tombe, en l'écrivant, dans quelques fautes ridicules qui ne tirent à conséquence que dans les livres de poste ; c'est beaucoup, en vérité, que je m'en sois souvenu»

PIGHEGRU.

F^a dernière partie du chemin de Strasbourg h Hœnheim étoit bordée par une assez larç^e avenue gaT iii( d arbres, et qui devoît ôffrir une proiiienade agréable dans la belle saison. Ce jour-là, qui étoit un des premiers de nivôse, et , des plus rigoureux d'un rigoureux bîver^ le tableau de cette nature dépouillée de tous ses ornements ne manquoît cependant pas d'uft certain effet pittoresque. La neige^ resserrée par un froid de dix-huit degrés^ s'y déroiiloit comme un tapis de velours blanc semé de paillettes, qu'on auroit étendu à dessein sous les pas des voyageurs; et les platanes, faciles àreoonnoitre à leurécorce lisse et rnbanée, n'avoient pas un rameau qui ne fût chargé, par les frimas^ de longs et tremblants cristaux comme un lustre d'opéra. J'aurois marché jusqu'au soir sans penser à autre chose ; car, de toutes les rêveries qui ont occupé mon jeune esprit, il n'en est pas qui m'ait procuré des plaisirs plus gracieux que celle où le berçoit le spectacle des beautés naturelles.il fallut cependant y renoncer, parce que je n'étois plus seul. Gomme je ne me bàtois point, j'avois été joint par un cavalier qui s'avançoit nonchalamment au pas, en fumant sa pipe, et que suivoient une vingtaine de

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soldats distribués en deux filf^s siir les deux côtés de Tavenue. Cet officier m'étoit bien connu pour l'avoir vu quelquefois dans Texereice de ses redoutables fonctions ; c'étoit le citoyen Bniat^ capitaine-rapporteur du conseil de guerre. Quant au citoyen Rruat^ il n'avoit certainement f amais arrêté ses regards sur moi ; et j'en ressentis une secrète joie dans l'éloignement pliilosophique et prudent que m'^inspiroient toutes les [)i]issaiices. Je n*en fus cependant pas quitte pour Téchange banal du salut militaire^ et il me fallut répondre à une question assez insignifiante qu'il m^adressoit en passant par simple urbanité :

— Où je vais^ citoyent à Hœnheim, au quartier-général de Pîchegru. Je pense n'en être pas loin?...

— A deux cents pas, répondit un jeune homme que je n'avois pas encore remarque et qui leiioit connue moi le milieu de Tavenue. Je vais aussi à Hœnheim ; et si vous faites route avec nous J'aurai le temps de vous demander des nouvelles du pays.

— De quel pays, citoyen ? répliquai-je en le regardant avec attention. Sa physionomie noble et douce en valoit la peine.

— Allons^ allons^ me dit-il, notre accent national ne se déguise jamais. Je suis Franc-Comtpis comme vous^ et je m'en fais gloire.

Je ne fus nullement piqué de cette manière un peu épi« grammatîque d'entrer en conversation. Je savois déjà que Théophraste avoit été reconnu pour Lesbien, h sa manière de parler, par une marchande d'herbes, après cinquante ans de séjour à Athènes.

Le citoyen Bruat continuoit à nous précéder, sans trop prendre garde à nous, en filant entre ses doigts sa moustache blanchie par le givre. Nous causâmes donc à cœur ouvert et à ma grande satisfaction ; car mon compaj^non de voyage étoitfort aimable, et sa conversation t tiiirrloif d'esprit et de gaieté. Je coumieuçois à éprouver un véritable penchant pour lui.

^OrVI^NIlIft m LA BÊyOI.VTION.

J'avois appris qu U s appeloit Bobilier, et qu'il étoit de Yesoul. Je voulus savoir sll étoit attaché à l'administration ou à Tannée.

<K Attaché ! vraiment oui ! reprit-il en souriant^ mais

non pas à raruiée ni à radiuinistration. Si mon histoire vous intéresse^ je ne vous en ferai pas un mystère ; et votre rencontrem'estheureuse^ puisqu'elle mefournit un moyen sûr de laisser quelques renseignem^ts sur ma destinée à ma famille et à mes amis. C'est TafFaire de quelques mots. J'étois second lieutenant dans tm régiment d'infanterie en garnison à Nancy. J'y fus pris d'un violent amour (vous ne savez pas ce que c'est) pour une jeune demoiselle noble qui me paya de retour. Ma famille valoit bien la sienne ; m^ elle n'étoit pas titrée^ et c'étoit encore en 1789 un obstacle insurmontable au bonheur de deux êtres que la nature sembloit avoir faits l'un pour Tautre. La révolution éclatoit alors; elle m'ouvroit une earrière brillante où je me serois peut-être jeté dans toute autre occasion^ mais Tamour m'en détourna. La main de ma maîtresse étoit au prix de mon émigration ^ et^ suivant le compte de ses parents^ notre séparation ne pouvoit pas être de longue durée : la France entière attendoit le retour de ses princes avec tant d empressement! Quand on est amoiuriiX' on croit tout ce que Ton désire^ et j'étois amoureux comme un fou. Qu'ai-je besoin de vous en dire davantage? 11 falhit tomber dans le piège de Tespéranee. J'émigrai*

— Parlez plus bas. inteiTompis-je à demi-voix; ce n'est pas ici le lieu de convenir de cela ! »

Il ne fit pas semblant de m'avoir entendu. « J'émigrai, continua-t-il. J'arrivai à Coblentz^ où l'on s'informa de ma famille. Je montrai mon épée. On me rit au nez^ et on me tourna le dos. Je n'obtins pas positivement le droit de servir le roi ; je le dérobai. L'ennemi metva du sang. Il en falloit pour laver mes hianilialions. Je rentrai dans le monde le bras droit en échaipe ; et si l'on y prit garde^ ce fut pour remarquer que je ne serois pas de longtemps en

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PICHE6RU.

état de tailler au vingt-et-un. De toutes mes illusions il ne me restoit que Famour, et l'amour suivit les autres : une lettre cruellement officieuse ni apprit que ma fiancée nV voit pas eu ia patience d'attendre le triomphe prochain de la monarchie; elle veiioit de convoler en mariage avec un hobereau qui comptoit ses ancêtres par douzaines^ et ses ridicules par millions. Détrompé un peu trop tard des grands seigneurs et des femmes, je ne balançai pas à regagner la France, que je ne pou vois m'empécher d'aimer encore, malgré ses extravagances et ses fureurs. J'y suis rentré il y a trois jours, et voilà tout. »

J'avois hâte qu^il finit, a £h bien t lui dis*je avec viva* cîté> renfermez au plus profond de votre cœur toutes les circonstances de ce récit, dont vous ne prévoyez pas les tenibh^s conséquences, parce que votre absence vous a fait perdre de vue les choses qui se passent chez nous. Si le citoyen Bruat, que vous voyez là-bas^ en avoit surpris un seul motj votre indiscrétion vous mèneroit loin !...

— Vous croyez, mon ami t répondit l'émigré en souriant encore ; pas plus loin^ je vous jure, que je ne me propose d'aller !...

— Est-il possible ! m'écriai-je. Où allez-vous donc?...

— Mourir à la redoute d'Uœnheinii dit-il; et^ si je ne me trompe^ la voilà I »

En prononçant ces paroles^ il avoit rejeté par un mouvement subit les deux pans de son manteau derrière ses épaules. Je vis qu'il avoit les bras liés.

L'escorte poursuivit sa marche, mais je ne la suivis pas. J'étois resté à ma place pétrifié d'étonnementet de terreur.

Quelques moments après je sortis de ma stupeur^ une explosion m'avoit averti qu'il étoit mort«

Des exécutions pareilles avoient lieu tous les jours à une portée de pistolet du quartier-général. Je fus presque témoin, le surlendemain, de celle du général Eisenberg et de son état-major, et je suis forcé d'anticiper un peu sur Tordre des temps pour ne pas séparer des sujets qui se

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