SOUVENIRS DE LA BÊVOLDTION
tronvoient, par je ne sais quel fAcheux hasard, les pins
hétéroclites de la langue ; et comme elle étoit obligée de s'en servir pour rendre toutes les combinaisons de sa pensée, qui étoit extrêmement mobile, elle en varioit le sens et les acceptions d'une manière si bizarre que le cornmmitateur de Lycophron y auroit perdu son gree. Après avoir essayé inutilement des traductions sans nombre, je parvins enfin à m'aviser de la véritable, et à savoir assez nettement ce qu'elle étoit si pressée de m'apprendre. J'ai dit que les commissaires envoyés de mon dépailement à la défense de Charles Perrin n'avoient pas reçu sans irri* tàtion la nouvelle de son jugement. Leurs plaintes et leur colère, très-naturelles sans doute, mais qui ne pouvoient se manifester sans une extrême imprudence, n'avoient pas échappé lonp:-temps à la surv eillance de lynx des familiers de la Propagande, et on étoit venu pour les saisir dans cet hôtel qu'ils habitoient comme moi. Heureusement pour eux, un avis officieux qui leur étoit parvenu quelques heures auparavant les avoit décidés à se mettre en mesure de partir, et, leur compte régie, madame Teutch ignoroit complètement ce qu'ils étoient devenus. Ce qui aiUigeoit le plus cette digne femme, c^est que je pnroissoîs être l'objet des recherches, puisque les sbires révolutionnaires s'étoiçnt informés de moi et avoient fait main basse sur mes papiers, «r Je ne crains rien de mes papiers, lui dis-je en la rassurant, pourvu qu'on ne les perde pas ; car j'aurois bien de la peine à retrouver dans ma mémoire les quatre cents premiers vers de ma tragédie de Théramène, qui sera un fort bel ouvrage. Quant à la conjugaison du verbe tupto, si je ne la savois par cœur d'une manière imperturlrâble, je la rapprendrois dans mes nidiments. Ma personne ne court pas plus de danger. Le Codi' pénal est trt\s-précis, comme vous le savez, sur l'âge requis pour la guillotine. U est vrai que l'on coupe le cou à bien des gens qui sont, ainsi que moi, tieiU infantes devant Dieu, mais qui n'ont pas l'avantage d'en faire foi
SAIM-JUST EN MISSION. Sft
par leur extrait de baptême, et j ai quatre bonnes années de répit puiir prendre mes précautions. Au reste, le représentant Saint-Just^ indigné avec raison des attentats de la même nature qu'on exerce tous les jours à Tégard des voyageurs^ a défendu, par une résolution datée d'hier, et que j 'cii lue placardée sur toutes les murailles, qu'on mtt à Favenir aucun luandiit d 'arrêt à exécution, quel que fût le magistrat qui Pauroit décerné, avant qu'il eût pris communication des pièces et interrogé le prévenu. Ce sont ses propres paroles, et je ne connois personne à Strasbourg, pas même le citoyen Schneider, qui se croie la téte assez ferme sur les épaules pour oser enfreindre sa volonté. Vous pouvez donc dormir en paix, ajoutai-je en 1 embrassant, et je me propose d'en faire autant. »
Je me coucliai en effet fort tranquillt^ment ; je dormis de même jusqu'au matin, et je fus ai rêté à six heures*
Comme on vient de le voir, j'avois prévu fort vaguement ce qui m'arrivoit, mais de manière à ne pas m'en effrayer* C'étoit le pis-aller d'un erreur incroyable dont rien ne me faisoit redouter les conséquences, car j'étois bien sur que mon innocente vie d'écolier ne donnoit pas la moindre prise au sonpçon; et cependant je sentois mon calme s'altérer à chaque pas que je faisois au milieu d'une escorte d'ailleurs assez peu rassurante. J'allois voir Saint-Just, ce terrible Saint-Just dont le nomn'avoit jamais frappé mon oreille qu'entouré d'un cortège d'épithètes menaçantes. Mon cœur battoit violemment, et je sentois mes jambes près de défaillir, quand j'entrai dans son cabinet. ,1 Vssayai alors de maîtriser mon émotion, et je me retrouvai un peu de courage, ce courage factice et mal mesuré qu'on affecte à défaut d'un autre, et qui, pour les gens qui s'y connoissent, n'est en réalité que le fard de la penr« Saint-Just ne prit pas garde à moi.
H me tournoit le dos, et se miroit dans la glace de sa cheminée en ajustant avec un soin précieux, entre deux girandoles chargées de bougies, les plis de cette haute ot
se §0CV£KIB8 DB LA BtVOlCTlOlf.
large cravata» dans laquelle sa tête iinniobile étoît exhaussée comme un ostensoir, suivant IVx pression cynique de Camille Desmoulins, et que rinstinctdimitation des étranges petits^maltres du temps commencoit à mettre à la mode. Je profitai du temps que cela dura^ et qui parothoit bien long si je le mesurois à mon impatience et à mon inquiétude, pour étudier dans le retlet du miroir la physionomie du juge suprême qui alioit décider de mon sort ; je me livrai à cet examen sans craindre que mes regards fussent rencontrés par les siens, car j^étois dans Fombre et il ne regardoit que lui. La figure de Saint-f ust étoit bien loin d'offrir cette gracieuse combinaison de traits mi^n^ards dont nous l'avons vue dotée par le crayon euplM niique d'un litliographe. Il étoit bien cependant, quoique son menton ample et assez disproportionné eût quelque obligation à Tétofle complaisante qui Tenveloppoit à demi de ses détours multipliés. L'arc de ses sourcils, au lieu de s'arrondir en demi-cercles unis et réguliers, se rapprochoit plutôt de la li-no droite, et ses angles intérieurs, qui étoient ton fVu s et sévères, seconfondoient Tun avec l'autre à la moindre pensée sérieuse qu'on voyoit passer sur son front ^ son œil étoit large et habituellement pensif, et son teint pâle et grisâtre, comme celui de la plupart des faom« mes actifs de la révolution, ce qui étoit probablement en eux TefTet des veilles laborieuses et des rigoureuses contentions d'esprit. Seulement, et je ne me suis rappelé cette observation de détail qu'en feuilletant depuis les systèmes des physionomistes, ses lèvres molles et charnues indiquoient un penchant presque invincible à la paresse et à la volupté. S'il l'avoit éprouvé, ainsi que nous donne lieu de le croire tout ce que nous savons de sa première jeunesse et tout ce qui nous reste de ses premiers écrits, il en avoit triornplié avec une rare puissance, du moment où sa vie étoit devenue un rôle ; et rien n'exjilique mieux, peut-être, Tincohérence de ses théories philanthropiques et de ses ifrénésies révolutionnaires. L'homme qui so croit
8AINT-IUST EN lOBSIOlf
obligé de se créer un caractère nouveau pour des circon* stances antipathiques à sa nature, ne peut pas éviter de tomber dans le faux; et le faux est le principe générateur
de tous les crimes, comme do toutes les erreurs.
A rinstant mômo dont je parle, Saint-Just étoit nécessairement préoccupé de tout autre ciiose que de sa cravate. Un jeune homme qui étoit assis près de lui, à une table éclairée de deux flambeaux, suffisoit à peine à suivre sa dictée rapide et presque brutde, où toutes les idées se mouloient d'un jet. Une autre phrase étoit déjà tombée à son oreille avant qu'une autre feuille se fût placée sous sa main; et cela se répéta plus de vingt fois pendant que j'attendois^ chacune de ces phrases laconiques, où Ton auroit cherché inutilement un membre de période ou un signe de ponctuation^ demandant une feuille particulière. Ces feuilles passoient ensuite par douzaines dans le cabinet du traducteur allemand, qui en fmissoit aussi expéditivement^ s'U est possible^ et alloient se distribuer en deux colonnes sous une presse infatigable qui li\ roit ses produits tout humides aux afficheurs. Ce que Saint-Just improvisoit ainsi^ en entrelaçant artistement les nœuds du madras aux bouts flottants, c'etoit des lois irrévocables ou des jugements sans appel ; car telle étoit la véritable valeur des arrêtés d un représentant du peuple en mission dans une ville assiégée : souveram temporaire^ mais absolu^ qui promenoit son glaive sur les populations^ comme le faucheur sur l'herbe mftre^ et qui ne devoit compte du sang de personne à personne qu'à Dieu, qu.uid il croyoit à une religion, et qu'à lui-même, quand il avoitime conscience. Je suis loin de contester Timportance des services que put rendre alors la rigide sévérité de Saint-Just à des provinces envahies et à des armées en déroute; mais rien ne m'a jamais paru plus afireux que la concision insultante de ces proscriptions d une ligne, qui fra[iiii)i('nt quelquefois d'un seul coup une classe entière de citovcns, soudaines, inattendues et mortelles conune la balie du pistolet dans la U 4
soi}V£NiBs d£ là révolution*
nîaln de l'assassin : je crois les entendre encore retentir dans le parhn- bref, sonore et vibrant de ce. beau jeune homme que la nature avoit formé pour goûter l'aiaour et la poésie; je ne me rappelle pas^ sans tressaillir^ la redondance assidue de ce mot crael^ la mort^ qui les aiv moit toutes à la fin comme le dard du scorpion^ et qui produisoit sur moi Teifet de quelque horrible bout-rimé dont la désinence monotone et révoltante auroit été imposées par le bourreau.
Saint-Just étoit cependant venu à bout de sa toilette et de sa boucherie» Il se retourna de mon côté d'une seule pièce, réchafaudage inflexible sur lequel reposoit sa tête ne lui permettant aucun mouvement oblique. Il s'infoiiiia du motif de mon arrestation, que je ne connoissois pns plus que lui, puis de mou nom, de mon pays> de mon âge. A ma dernière réponse^ il s'élança brusquement vers moi^ me saisit par le bras^ et m'entraîna près deslumières, à la place où il étoit un moment aupai^avant. «r Cela est vrai, dit-il, onze ou douze ans au plus. 11 a l'air d'une petite fille. Tes parents sont-ils émigrés ? — Non^ citoyen, répondis-je; ils s'en gardent bien. Mon père préside un tribunal, et mon oncle commande un bataillon. » Virritation de SaintJust se manifef^oit par des progrès visibles, mais jesavois déjà que les résultats ne m'en seroient pas défavorables. Mon mandat d'arrêt ne contenoit rien qui me fût particulier. Motivé par l'explosion indiscrète des sentiments d'indignation que mes compatriotes avoient exprimés en apprenant la condamnation de Charles Pernn, il n'atteignçit en moi qu'un écolier franc-comtois logécomme eux à Vhôtel de ta Lanterne, et qui les connoissoit peu, ou qui ne les connoissoit point. Je les avois à peine vus, et, quoique sincèrement complice du crime de leurs regrets^ je n'avois pas eu occasion de faire étalage de ma secrète pensée. Je la dévorois amèrement, au lieu de Texhaler avec ces dignes citoyens en expansions inutiles. Destiné que j'étois dès lors pai' quelque bienveillauœ de Cdiacièie à
SAINT-inST BN MISSION.
sympathiser toute ma vie avec les causes perdues, j^^voîs senti bouillonner dans mon cœur tout ce qu^il falloit do douleur et de colère pour me raidie digne de mourir avec Charles Perrin; mais mon cœur^ témoin muet de ces mouvements^ en connoissoit seul le mystère. Je me rassurai tout à fait.
«Un mandat d'arrêt contre un enfant ! s'écria Saînt-Just en froissant violemment le papier; un mandat d'arrêt parce qu'il est Franc-Comtois^ et que le hasard le fait loger dans une auberge où la Propagande a signalé quelques voyageurs suspects ! Et c^est ainsi que les miséa^ables se flattent défaire adorer la Montagne ! Oh ! je ferai bien* tut justice de ces attentats, qui mettent tous les jours en péril nos ])]ns précieuses libertés! Une justice exemplaire et terrible 1 lis osent me menacer quand je ne leur donne pas du sang ! Eh bien ! la Propagande aura du sang ; je lui en promets 1 je la baignerai dans le sang des nouveaux tyrans qu^elle déchaîne sur la patrie! »
Dans ce moment d'exaltation dont mon mandat d'arrêt n'étoit que l 'occasion éloignée, mais où se révéloit malgré lui une animadversion profonde et cruelle contre les factieux, Saint-Just, ému au plus haut degré, n'avoit cependant presque rien perdu de son impassibilité extérieure. Sa main s'étoit crispée sur un chiffon insensible^ mais sa ûgure étoit calme. Ce que je viens d^écrire en frémissant^ il le disoit iroidemeat, comme s'il avoit dicté encore. Chose étrange ! une soif inaltérable de justice, un amour irrésistible de Thumanité, dominoient de temps en temps cette Ame farouche^ d'où tout sentiment de justice et d'humanité n'éioit pas sorti* Comnie les autres^ hélas I il savoit tuer sans pitié; maîs^ en tuant^ Tinfortuné se faisoit sans doute illusion: il croyoit être humain et juste. Le pouvoir est si malheureux, toutes ses fautes sont des crimes î
(( Va-t'en^ » euulinuu Saint-Just en m'adressant la parole d^un ton qu'il cherchoit à adoucir. Je ne demandois pas mieux!
4t SOUVmiIRS DE LA IliVOLUnON.
« Que fais-tii à Strasbourg? reprit-il en iik- rappelant de la porte dont j 'hésitai un moment à traachir le seuil à la course. — J'étudie^ citoyen. J'y suis venu, il y a quelques mois, dansTintention d'apprendre le grec.
— Le grec ! Il auroit été plus naturel^ ce me semble, d'y venir apprendre ralleiuand. Et ù quoi bon le grec, puisque les Lacédeiuoiiiens n'ont pas écrit ? Mais quel est donc le savant qui se mêle à Strasbourg de donner des leçons de grec t
^Euloge Schneider, citoyen, l'éléganttraductdurd'Anacréon^un des premiers hellénistes de rAUemagne.
— Le capucin de Cologne ! s'écria Saint-Just. Eulogc Schneider anacréontique ! Va, va, continua-t-il avec un sourire d'ironie et d'amertume, va apprendre le grec d'Ëuloge Schneider. Si je croyois que tu dusses en ap« prendre autre chose, je te ferois étouffer ! o
Je sortis^ muni île mes papiers qui lu'avoient été rendus au secrétariat. J'y retrouvai tout: les sages leçons do mon père, que je m'étois engagé à relire tous les jours, la note de mes effets, le petit carnet de mes dépenses, les quatre cents vers die ma tragédie de Théramène et le verbe iupto. Comme je les compulsois précipitamment, une lettre tomba . Elle n'avoit pas été ouverte, et son enveloppe, qui j)ortoit le nom du pfénéral Picbegru, me rappela qu'elle devoit contenir des recommandations de ma famille pour iecasoù mesétndesseroienttraverséesparquel* que circonstance inattendue. Je regardai cette rencontre fortuite comme un avertissement de la Providence. Mon interrogatoire dans le cabinet de Saint-iust^ ou ma conversation avec lui, comme on voudra l'appeler, m'avoit donné à réfléchir. J'en tremblois encore de tous mes membres, quand madame Teutch vint me rejoindre dans ma chambre, aussi émue que moi ; car elfe n'imagmoit pas qu'on pût échapper si vite et si heureusement à un pareil danger, si ce n'étoit peut-être pour y tomber sans ressource une seconde fois. Je compris ses alarmes, que