‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 11 sur 66 · SOUVENIRS DE LA HÉYOLUTION · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE LA HÉYOLUTION

touchent de si près. Le général Eîsenberg étoît, comme son nom 1 iiulique, un soudard allemand de Técole du vieux Luckner. On disoit qu'il avoit fait la guerre de parti avec un certain succès^ auquel sa mauvaise fortune ne voulut pas que les opérations de son corps d'armée répondissent une seule fois. Le dernier des revers qu^il eût essuyés étoit attribué communément à une imprévoyance impardonnable qui passa pour trahison . Toutes ses troiq^ps avancées turent surprises dans leurs quartiers pendant quil reposoit paisiblement dans le sien^ et ce n'est pas sans peine qu'il parvint à se soustraire lui-même^ avec un gros d'officiers supérieurs, à la poursuite de l'ennemi ; mais mieux auroit valu pour ce pauvre homme tomber à la merci des Autrichiens que dans le.?, serres implacables i de la Képubiique. Saint-Just indigné Tavoit envoyé devant ce conseil de guerre expéditif qu'on appeloit la commission militaire extraordinaire ; et la commission militaire extraordinaire l'avoit envoyé à la redoute dHœnheiro^ où sejouoit habituellement,, comme je l'ai dit^ la dernière scène de ces sanglantes trajiéd les. Quatorze accusés^ dont se composoit la cavalcade fugitive, marchoient le lendemain^ au point du jour^ vers la redoute fatale. Le verdict du tribunal n'avoit pas même épai^é deux palefreniers, gens rarement solidaires, et qui ne devroient jamais l'être, en bonne logique, des bévues de la sti'atégie. C'étoit une rude jurisprudence î

La disposition d^s lieux nous avoit épaigné jusqu'alors la vue de cet abominable appareil ; mais il s'agissoit de frapper ce jour-là un coup mémorable qui retentit jusqu'au cœur de l'armée. Les patients, Ués deux à deux^ dévoient être promenés devant tout ce que nous avions d« soldats autour de notre station; et le massacre juridique d'un état-major étoit de si bon exemple pour un état-major, qu'on avoit jugé à propos de faire au nôtre les premiers honneurs de ce spectade instructif. Picbegru déjeunoit debout et à la hftte, suivant son usage, au milieu de

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ses aides-de-camp^ pendant qu'on achevoit d'enharnacher les chfvaux, et que la plupart piatioient déjà d'impatience en attendant leur maître. Tout à coup une bruyante r-iimeur s'éleva jusqu'à nous, et je ne fus pas des derniers à courir pour en reconnottre la cause. Il ne me fut pas difficile de la deviner à Taspect du cortège meurtrier qui se dépjoyoit hur l;i place, (luoiqu'il surpassât de beaucoup en nombre, en tenue et en solennité^, celui qui avoit tué deux jours auparavant le malheureux émigré franc-comtois. Mon premier mouvement étoit de fuir, quand je me sentis retenu tout à coup, par une curiosité invincible, en entendant des éclats de rire étourdissants qui rouloient sur la foule, et qui doniinoient le cliquetis des armes et le bourdonnement confus de la populace. Ce n'étoit cependant pas rivresse insultante d'une joie sauvage digne de ces cannibales qui dansent autour du bûcher de leurs ennemis, et qu'on ne voyoit que trop souvent éclater aux gémonies révolutionnaires : c'étoit 1 elau d une gaieté naturelle.

Parmi les condamnés obscurs qui accompagnoient leur général au supplice, il y avoit un jeune chirurgien-major gascon dont l'intarissable enjouement n'auroit pas été en reste ée saillies bouffonnes avec les tnrlupinsles plus accrédités ; vrai loustic de régiment, qui trouvoit à rire partout, qui rioit de tout, et qui venoit de découvrir, à sa grande satisfaction, le côté risible de la mort. Jamais il n'avoit été si fécond dans ses quolibets, plus grotesque daus ses lazzis, et il étoit impossible de ne pas se laisser entraîner à cette expansion qui n'avoit rien de forcé, rien d apprêté, rien de factice, qui ne manifestoit qu'une organisation inaccessible à la crainte et iiist iisible à la douleur.

Picbegru s étoit avancé machinalement vers la fenêtre comme les autres. Quand il s'aperçut qu'il s'agissoit d'une exécution, il fit deux ou trois pas en arrière ; mais le gé* néral Eîsenberg l'appela d'une voix forte, et il resta pour l'écouter.

4« SOUTXNIES DS LA lUfcVOtUTIOTf.

« Adieu^ Picbegru^ dit Eisenberg avec une énergie dont son accent tudesque n'affoiblissoit pasTexpression. Je vais à'ia mort et je te laisse avec plaisir au faite des honneurs^ où ton courage t'a porté ; je sais que ton cœur rend justice à ma loyauté trahie par le sort de la guerre^ et quil a se* crètement pitié de mon malheur. Je voudroîs pouvoir te prédire^, en te quittant, une fin meilleure que la mienne ; mais gai'de-toi de cette espérance* Le peuple auquel tu as dévoué ton bras n'est pas avare du sang de ses défenseurs ; et si le fer de Tébanger t'épargne^ tu pourrais bien ne pas échapper à celui des bourreaux. Le ciel veuille te préserver, ami^ de la jalousie des tyrans, de la calomnie dos pervers et de la fausse justice des assassins l Adieu^ Pichegru l — Marchez, vous autres ! »

Pichegru le salua de la main, ferma la croisée, rentra dans la chambre, et y fit deux tours sans adresser la pa** rôle à personne. '

(( Je donnerois ma plus belle pipe d'écume de mer, ditil entin, pour me rappeler le nom de l'auteur grec qui a parlé des prophéties des moiu'ants.

^ C'est Aristophane, général, répondis-je aussitôt : ào geron sibyllia, dans un passage que ma vieOle grammaire traduit ainsi :

Les moribonds ehenas ont Tespiit de ftU>ylle.

— Très bien, reprit Pichegi u en me touchant la joue d'un petit geste caressant, tu n'as que fahre d'une pipe, mais je te donnerai autre chose, et dans deux ans une

épée. — Allons, enfants, en se retournant du côté de ses officiers, nous avons du chemin à i'aire aujourd^ui, car je compte bien poser mes avant-postes à Drusenheim. Les tueries de Strasbourg m'ennuient, et je suis pressé de changer de quartier. Quant à la mort, c'est peu de chose partout ; c'est plaisir au champ de bataille* » Que n'ai-je pu percer la muraille qui nous séparoil

dans sa dernière prison, et recevoir la confidence de sa dernière pensée ! On m'ôteroit difficilement de l'esprit que le souvenir du général Ëisenberg lui fût revenu dans ce moment-là, comme resprit familier de Brutus dans sa tente des champs de Philippes^ pour lui remettre en mémoire que son heure étoit sonnée et qu'il falloit partir.

Je reviens à mon arrivée à Hœnheîm. L'état-niajor s'étoit mis en route de bonne heure. Le canon grondoit sur toute la ligne, et s'éloignoift en grondant. G'éitoit le jour de la mémorable affaire de la Yantzenau qui acheva de déblayer toute la droite de Tarmée, et qui fut le prélude heureux de la reprise des positions iiiiportantes de notre territoire envahi. Le quartier-général n'étoit cependant pas tout à fait désert. J'y rencontrai ces commissaires francs-comtois qu'on cherchoit inutilement à Strasbourg, et qui s'étoient assurés d'un anie inviolable aous la protection du drapeau. Que de tètes proscrites se sont paisiblement endormies à son onibro dans ces jours de calamité ! Je ne doutai pas que Charlos Perrin lui-même ne s'y fut dérobé au sort qui le menaçoit^ et j'eus bientôt lieu d'édaircir cette conjectine sans la laisser échapper. Tout le monde concevoit alors, sans autre enseignement que celui des circonstances, la nécessité du mystère, et cette éducation du Diallieur étoit pour notre génération un bienfait particulier de la Providence. Il y avoit si pou d'hommes, parmi ceux qui faisoient alors l'apprentissage de la vie, qui ne dussent pas être obligés tour à tour à s'armer des mêmes précautions contre la fureur des partis t

Pîchegru, à son retour, m'accueillit comme un fils.

« Je te ferai voir, me dît-îl en m'embrassant tendrement, comment nous traitons nos ennemis, d La bienveillance de cette récL'ption tiospilaliLTe mit ma timidité ombrageuse tout à fait à Taise. Je crus avoir retrouvé ma famille.

Pichegru est trop connu pour qu'il me soit permis de h 6

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le peindre^ et cependant il n'est pas assez connu pour pouvoir se passer du zèle d'un défenseur. Lr destinée que lui avoît prédite Ëisenberg s'est cruellement réalisée. D'infâmes calomnies^ fondées sur de j[)rétendues pièces secrètes dont tout le inonde connott les fabricateuis^ se sont attft* chées à la mémoire de cehéros^ sur lequel aucun -parti n'a une opinion juste^ qui a été outragé et méconnu dans ses intentions par ses enthousiastes comme par ses détracteurs^ et qui n'a pas laissé derrière lui une voix fidèle et courageuse pour venger sa gloire^ parce qu'il a vécu trop pauvre^ hélas! trop indépendant et trop fier pour se faire des créatures. Si le temps qui m'échappe^ si la fortune qui m'enchaîne à des travaux sans éclat et sans fruit, accordent un jour assez de loisirs à ma vieillesse pour mener à fin une œuvre sincère depuis vingt ans commencée^ j'érigerai peutêtre à rÉpaminondas de mes nobles montagnes un monument agreste et grossier, mais simple, imposant et durable comme elles. Je prouverai aux royalistes qu'ils se trompent en tenant compte à Picbegru de je ne sais quels services qu'il n'a jamais songé à leur rendre ; aux révolutionnaires, qu'ils se trompent ou qu'ils mentent efirontément, en connoissance de cause^ quand ils loi imputent des trahisons dont sa grande âme n^étoit pas capable. Entre Pichegnt et la pensée d'une trahison, il y avoit toute la distance qui sépareroit les deux pôles de Tiiilini, si on puuvoitla mesurer ; trahison difficile à définir au reste que celle d'un général qui a délivré son pays de la présence de «l'étranger^ qui a porté chez l'étranger la terreur de ses armes^ et qui n'a jamais paru dans une bataille où l'honneur de la République ait été compromis ! Ce n'étoit guère la peine de conspirer ! J'appuierai cette dénionstiaLion de notions si claires qu'il ne restera pas un prétexte au soupçon, pas un faux-fuyant à la jinfidie, pas une excuse à la frénésie imbécile de cette lie des populaces qui distri'bue, au gré de ses chefs, l'ostracisme et la mort I Je le ferais je le jure l et la postérité^ ju^e calme et impartial

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du présent, rétablira sur une base immortelle la statue profanée du plus pur et du plus véritablement grand de

nos capitaines.

Ce travail est trop vaste pour êtm ébauché dans quoiques feuilles fugitives ; il est trop solennel pour être associé au sort équivoque d^un fragment de mes mémoires, et de quels mémoires ! les réminiscences d'un écolier. J'attendrai donc une autre occasion de peindre Pichegm tel que je Tai vu dans mon enfance, avant d^étre initié, pour mon malheur, aux funrstes secrets dont la rancuiin anière des républicains fait ses crimes par une imputation toute gratuite* ie le montrerai là fier et doux, imposant et simple, juste et indulgent, babUe et loyal, le plus brave des soldats et le plus modeste des citoyens, bienveillant, bumain, généreux pour tous, sévère pour lui-même, et réunissant en lui la probité d'Aristide, le désintéressement de Fabricius, la modération de Scipion, le stoïcisme inflexible de Caton d'Utique, à une époque oil la France presque entière se seroit trouvée trop beureuse de se jeter dans les bras protecteurs d'un Martus ou d'un Octave* — Ici, je n'ai tout nu })lus quo le temjis de ie nommer.

Le repas du soir nous rassembla fort tard autour d'une taUe tré^médiocrement servie, et il en fut ainsi de tous les joufs suivants. On y comptoit plusieurs généraux plus ou moins renommés alors : Liéber, Boursier, Micbaud, Hermann, le bon et savant Hermann, qui mourut peu de temps après, et un nombre beaucoup plus considérable dWticiers d'état-major et d'aides-de-camp. Pichegru en avoit quatre, et deux, dans ce nombre, qui m'étoient déjà bien connus : Fun, M. Gaume^ qui étoit de Besançon, et que le fléau d'Asie a récemment enlevé à sa famille et à ses amis ; Tautre, qui s'étoit fait remarquer par beaucoup d esprit et d'excellentes manières dans la garnison de la même ville, M. Chaumette, capitaine de dragons, retiré, je crois, du service après la campagne de Hollande, et depuis maire d'Issoire, où il jouit encore, à un âge peu avancé^

8t SOUVENIEZ m LA BÉTOLDTION.

de restiiiie et de l'affection générales. Il m'a certaioement oublié, et il faut convenir qu'il en a eu le temps; mais les marques particulières de bonté que ces messieurs m'ont données ne sortiront jamais de ma m^oire. Le nom des

deux uiitr(*s sera ])lus ramilier tiux lecteurs accoutumés de nos biographies inodf rnes. 11 suffit d'indiquer, pour le rappeler au souvenir de tous les François^ le capitaine d'artillerie Abatuccî, général Tannée suivante^ et tué en 4796, à la défense d'Huningue, où la reconnoissance nationale lui a élevé un tombeau par les soins de Horeau. Il étoit Gorse^ et, à ce que j'ai entendu dire depuis, de la tainille de Napoléon. Le boulet qui le frappa lui a peut-être ravi une couronne. C'étoit un beau jeune homme de vingt-trois ans^ * grand, svelte, adroit, vigoureux, d'une intrépidité à toute épreuve. Ses traits, dessinés avec toute la régularité du galbe grec, avoient quelque chose de numismatique, et cette impression li etoit pas démentie par son teint couleur de bronze. Cette apparence de dignité extérieure n'intluoit pas sensiblement sur son caractère, qui se distinguoit par une gaieté ingénue, expansive et presque enfantine, mais de peu de verve et d'éclat. Ces derniers avantages étoient réunis au plus haut degré dans son camarade H. Doumerc, capitaine de cavalerie, de Tâge d'Abatucci et encore plus joli garçon qui rasseiubloit d'ailleurs toutes les qualités dont peut se composer le parfait idéal d'un briliaut officier. Son œil noir, que surmontoit un sourcil large, mobile et plein d'expression, rouloit tout le feu du courage et annonçoit dès lors un des héros qui dévoient décider le succès de la bataille d'Austerlitz. II étinceloit aussi des rayons pénétrants de la saillie, et l'accent assez prononcé du jeune Doumerc prêtoit un charme infini aux élans de sa vivacité méridionale. Le lieutenant-général Doumerc doit vivre au* jourd'bui dans la retraite du sage, où il s'est confiné après vin^^inq ans de combats et de gloire ; et je crois pouvoir supposer, sans lui faire tort, qu'il est un peu changé, car il y a, je pense, à quelques semaines près, quarante ans

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4ue je ne Fai tu. II m'est aussi présent que si je l'avois m, que si je Tavois entendu hier.

On romprend, d'après le caractère des convives de Pichrgru, que sa table < toit nécessairement fort gaie; joie étrange et cependant bien complète et bien franche que celle de ces compagnons de nobles dangers^ qui venoient d^échapper à la mort pour s'y exposer de nouveau le lendemain, le n'ai pas vu de semaine où une place ne restât vacante au banquet. Le générai la rnarquoit, en passant, d'un froncement de sourcil^ etfaisoit disparoître le couvert d'un geste dont les ^ens de service avoient rintelligence ; et puis Ton s'asseyoit, on rioit^ on parloit de belles armes, de beaux chevaux^ de femmes et de plaisirs : on ne phtlosophoit point. Pichegru prenoit fort peu de part à la conversation etnerioit presque jamais, sinon de ce sourire de l'âme qui quittoit rarement ses lèvres et qui encourage la gaieté. Tant que son front ne s'étoit pas assombri, la folie alloit son train, et je n'imagine pas qu'elle ait jamais été nulle part plusaniméie, plus pétulante^ plus bouffonne^ sans cesser un moment d'être de bon goût. On a souvent cité le dernier fesdn des Lacédémoniens avant la journée des Thennopyles. Il n 'y a pas un ofticier Irançois qui ne se soit trouvé à une pareille fête entre deux champs de bataille, et il est bon de remarquer, pour l'exactitude de cette ' comparaison, que les lignes étroitement circonscrites de Farmée qui couvioit alors les mivailles de Strasbourg étotent les Thermopyles de la France.

J'ai déjà fait pressentir que nous avions peu de temps à passer à llœnheim. En moins de huit jours, la droite de l'armée étoit totalement ch-gagée; et réfat-niajor se portoit vers le centre, au quartier-général de Vindenheim^ ou Fîndanheim^ ou autrement (faites grâce à mon orthographe). La plus grande partie s'établit dans un vieux château de Wurmser^ tout mutilé par la mitraille. Le général Pichegru prit logement chez le ministre du village, avec ses aidesde-camp et ses bureaux. J'eus le bonheur de l'y accompa-

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