B4 SOUVERIKS DE LA RÉVOLUTION
gnor ; et ce n'est pas sans raison que je compta cet événement parmi les plus heureux do ma vie^ puisque je lui dois un goût délicieux qui rembeiiit encore. Le ministre de Yindenheim étoit un colosse de six pieds^ taillé à proportion, et dont le nez^ inférieur en proéminence à celui du citoyen Tétrell, dont j'ai parlé plus haut, rachetoit bien ce léger désav; intact ' par l'ample étendue de sa base^ qui nipnaçoit de déborder df l'un et de l'autre côté le diamètre horizontal de sa figure rubiconde. Sous Tenveloppe assez grossière que je viens de décrire^ le ministre de Yindenheim étoit le meilleur des hommes^ o^cieux^ hospitalier, sincère avec politesse, bon vivant avec la retenue convenablr à son état, faisant parfaitement les honneurs d'un excellent vin du Khin, qu il se feliritoit d^avoir caché aux Allemands, parce qu'ils en boivent trop, et par-dessus tout cela, fort versé en différentes études, le ne saurois dire avec quelle j(rie je vis sa chambre décorée de beaux cadres de papillons que je ne me lassois pas de regarder, J'avois touionrs eu quoique penchant pour ce joli amusement; mais j ignorois que la science des hommes eût soumis les insectes eux-mêmes aux lois de notre police sociale, et que chaque espèce en eût reçu un nom distînctif • Dieu sait avec quelle vivacité je m'informai de ces curieuses merveilles. Il me semble que je vois encore d'ici ces magnifiques lyclmées qui renferment, sous une mante modeste et obscure, de riches draperies de pourpre, ces terribles sphynx-atropos dont le dos est empreint d'une téte de mort montée sur des os en sautoir et ces brillants petits argus, propres à TAlsace, dont les ailes sont glacées d^me couche de laque ou rele* vées d'une incrustation de lapis, solides et resplendissantes à la vue cuiiime le cristal. Loindem'ennuver àVindenheim. j'y aurois volontiers passé dix ans; mais, dix ans, c'est le temps que dura le siège de Troie^ et mon général étoit plus soudain dans èes entreprises que ne le fut Agamemnon*
J'avois d'ailleurs trouvé moyen d^utiliser mon temps, et d'en rendre 1 emploi agréable à Pichegru. Il faut dire qu'il
PICHEGRU
avoit, comme on lïi rapporté de tons les prranfls eapitciines, son livre de prédilection. CV»toient les Mn/io/rf s de Montécuculii, que la recommandation d'un suHrage si imposant pour moi ne m'a cependant jamate engagé à lire. U en portoit toujours un volume aveo loi ; et, depuis quelque temps^ il auroit bien voulu pouvoir en faire autant pour un auteur du même genre qui étuit parvenu à tenir une place au moins égale dans son estime. Il n'y avoit malheurensf»ment pas moyen. Le générai Custines^ préd6C(?sseur de Pichegru dans le commandement de l'armée du Rhin, et qui étoit, ainri que lui^ infatigable au travail^ paroissoit avoir employé tous les instants que lui laissott la guerre à la composition de rhistoire de ses campagnes, li n 'y avoit pas là un seul fait oublié, pas une opération qui ne fût expliquée dans les plus grands détails^ pas un résultat qui ne fût exactement pressenti; et sur lequel il ne revint avec &om à la marge^ pour se rendre compte des circonstances qui Tavoient plus ou moins modifié^ quand il mettoit par hasard en défaut, dans quelques partir u la ri les de peu de valeur, la précision presque iniaillible de ses calculs. Bien plus : on y voyoit jusqu'à ses fautes qu'il exposoit avec une sid>lime candeur^ et dont l'appréciation ne devoit pas être d^un foiUe enseignement pour quiconque seroit appelé à parcourir la même carrière. Mais cet admirable manuscrit avoit les défauts d'un ouvrage composé à la hâte, et que rilluslre écrivain ne s'étoit pas trouvé en mesure de rendre plus court. Il étoit minutieux, diffus, chargé de longues inutilités et de redites fatigantes^ surtout pour un lecteur dont toutes les minutes sont sans prix; et on en jugera mieux quand j'aurai ajouté qu'il remplissott trois volumes in- folio du furujat tirs atlas et des polvj^lottes. J'avois entendu souvent rejiretter à Pichegru que l'embarras des travaux courants du secrétariat ne lui permit pas d'appliquer une plume intelligente à cette transcription^ qui exigeoit au reste, selon lui, plus de tact et d'esprit d'analyse qu'iln'auroit osé en demander à de s&nples expéditionnaires*
Comme il ne souffroH pas qae je suivisse Tétat-major dans
les excursions périlleuses, je me trouvai heureux d'employer le vaste loisir de me9> joui nées à teutor qu( Irpies extraits que son travail î)réHminaiie m'avoit d'ailleurs rendus faciles; car il marquoit ordinairement d'une accolade au crayon les endroits les plus substantiels, et chaque passage impoiCantétoit rappelé au dehors par un signet ou un pavillon qui en rappeloit sommairement le sujet. Ce genre d'élaboration analytique m'étoit assez familit^r, parce que mon père en avoit fait le procédé le ]>lus essentiel de mes études scolaires, et il est probable que je n'y réussis pas trop mal; mais le difficile étoit de le faire vdoir aux yeux du seul juge dont le sufflrage pût y attacher quelque prix» Je m'avisai, au bout de huit jours, quand mes copies me parurent assez nettes et assez soignées, de' les insérer à leur place dans le uuiimseritdeM. de Custines, où elles dévoient nécessairement fixer tôt ou tard Tattention de Pichegru^ qui le feuilletoit tous les soirs. Dix fois, avec un grand battement de cœur, je le vis s'arrêter à la page mobile et la conférer avec Fautre^ mais il ne m'en parloit point. D sembla seulement prendre plus dlntérét à mon babillage, et s'informer plus particulièrement du juste point auquel-mon éducation éfoit parvenue. Un jour enfin, sous prétexte que tout le monde étoit absent ou occupé, il m'appela pour écrire sous sa dictée quelques lignes insignifiantes qu^ rapprochoit, derrière mon épaule, d'une des nombreuses pièces de comparaison que je lui fournissois depuis quelque temps. « C'est donc toi, me dit-il, qui analyses d'une manière si conforme à mes intentions les Mémoires de Custines ? Cela est au-dessus de ton âge, et ta situation doit s'en ressentir. Vois si ce frac te va bien, a Ce frac, jeté sur une chaise, étoit un joli habit bleu national, à collet et parements bleu de ciel, qui m'alloît comme un charme, car la mesure en avoit ëé prise sur le mien. Avec la petite toque rouge d'ordonnance des secrétaires d'état-major, que j'avois trouvée à c6té, il me
...... ^le
PICHEGRU
donnoit un relief qui faillit me faire pftmer de joie^ et je
ne sais si j'endosserois plus fièrement aujourd'hui l'habit même d'uil général, tout éclatant d'épaulottes, de décorations et de dorures. L impression des vanités de l'homme est tout à fait relative^ et les premières sont les plus sairissantes. SI j'ai abusé de l'occasion de me complaire au souvenir de celle-ci, c'est pent4tre parce qu'on ne m'a jamais trouvé bon depuis pour porter un nouveau vêtement ofticiel^ qui m aurnit lait aisémrnt oublier mon petit frac bleu ; c'est d'ailleurs à Pichegru que je dois cette unique distinction de ma vie* 11 faut rendre à César ce qui appartient à César !
Outre une grande table de travail sur laquelle reposoient à perpétuité les Mémoirls de Montécuculu et les Mémoires di: Custines, la chambre de Pichegru, à son quartier-général de Vindenheim, n'avoît pour tout ameublement qu'un fauteuil et trois matelas, sans draps et sans couverture. Ces trois matelas^ étendus immédiatetneai sur le plancher^ laissoient à peine entre eux une étroite allée aux promenades nocturnes du général. Le premier étoit le sien, mais il s'y couchoit rarement ; et c'étoit de préférence dans son fauteuil qu'il passoit chaque nuit cinq ou six quarts d'heure donnés en plusieurs fois au sommeil; le second étoit occupé par M. deReignac, secrétaire en chef de l'état-major^ et le troisième par moi. Noua dormions là beaucoup mieux qu'il ne m'est jamais arrivé de dormir depuis; et nous n'étions réveillés qu'à la dernière extrémité, lorsqu'il par\'enoît à Pichegru quelque affaire très-urp^ente à laquelle il ne pouvoit pas suffire tout seul. A quatre heures du matin il s'éveilloit brusquement ou quittoit la besogne^ se lavoit la tête, les mains et les pieds, dans un seau d'eau froide placé sous son bureau, fu« moit une pipe, et se rinçoitla bouche d'une goutte d'eaude-vie; après quoi il donnoit ses audiences jusqu'à sept heures. Nous le suivions alors à un déjeuner fort concis, et nos apprêts ne l'étoient pas moins * car, à l'exception
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de la toque et des bottes^ nous couchions tout habiUés, en
verlu d^ine ordonnance de Saint-Just qui en iinposoit 1 obligation à toute l année, sous ptine de mort, depuis la fâcheuse surprise de Bischweiller, si fatale au général Ëisenberg. A huit heures ou huit houres et demie^ tout le monde étoit à cheval. Un quart d'heure plus tardif le canon retentissoît partout. Un quart dlieure plus tard Tennemi étoit battu.
Je ne suis entré dans ces détails qup parrp qu'ils sont nécessaires à Tintelligence d'une anecdote d assez peu d'importance en elle-même^ qui m'a cependant beaucoup donné à penser depuis Hionrible catastrophe d'un des hommes que j'ai le plus chéris sur la terre. Je portoîs ordinairement, comme Picheçrru, une cravate noire serrée au cou de très-près, par opposition aux nierveilieux de la ville qui avoient adopté à i'envi^ d'une manière toute courtisanesque^ la cravate volumineuse du proconsul ; et^ comme j'avois aussi un penchant naturel à la flatterie^ car j'ai toujours volontiers flatté ceux que j'aime^ je m'étois étudié à rattacher comme lui d'un seul nœud sur la droite : méthode peu coqut'tte à la venté, et que je conserve aujourd'hui, on peut m'en croire, sans la moin* dre prétention. Une nuit, comme je dormois péniblement^ et tourmenté sans doute par quelque fâcheux cauchemar, je sentis tout à coup une main se glisser dans ce nœud, en relâcher le lien, et relever ma tête, qui s'étoit appuyée sur le plancher dans 1 agitation de mon sommeil. J'étois éveillé. « C'est vous, général ! m'écriai-je, avez-vous besoin de moi? — Non, répondit-il ; c'est toi qui avois besoin de moi. Tu soufirois et tu te plaignois ; j e n'ai pas eu de peine h en connoîtrc le motif. Quand on porte comme nous une cravate serrée, il faut avoirsoin de lui donner du jeu .n aiit de s'endormir; et je t'expliquerai une autre fois comment l'oubli de cette précaution peut être suivi d'apoplexie et de mort subite. C'est un moyen de suicide, d Je pressai sa noble main sur mf s lèvres, et je me rendormis.
PIGHBGBU.
Je donne pour ce qu'elle vaut cette historiette avec (outes ses indiirtions, mais je crois qu <»n ne s'étonnera pas que je m'en sois souvenu une dizaine d'années après. Puisse-t-elle absoudre la mémoire de Napoléon du plus lâche et du plus odieux des assassinats !
Pichegru exerçant de droit la haute juridiction dans tous les lieux où il transportoitson quartier-général, nous étions exempts, dppuis Hœnheim, qui étuit t iun (it» compris dans les limites militaires de Strasbourg, de la cruelle obsession des bourreaux dontSchneider étoit toujours accompagné. Le propagandiste de la mort ne paroissoit point chez nous ; il nous suivoit à la trace^ comme je crois Favoir dit ailleurs, tout prêt à glaner les têtes que la guerre avoit épargnées, et semblable au vautour qui vient prendre possession d'un champ de bataille : ce qui embar* rassoit les progrès de notre armée d^une armée de fugitifs. Quant à Saint-Just^ qui ne se reposoit point, et qui ne cessoît d'aller stimuler sur le terrain le courage des combattants^ nous le vîmes passer souvent, et le jour, entre autres, de la glorieuse affaire des hauteurs cU^ Brumpt, qui préludoit de bien près à la reprise des deux rives de la Motter, et de la position importante d'Haguenau. C'est dans le courant de la nuit suivante que survint un événement qui mérite d'être recueilli par les biographes. Saint-Just avoit mis pied à terre à la comtiiandt i ir de Brumpt, et il est à remarquer que cette station se trouvoit rejetée, du premier rang qu'elle odcupoit la veille, à la dernière ligne de défense^ ce qui la mettoit tout à lait à l'abri d^un coup de main. Je ne sais quel funeste hasard lui apprit qu'un jeune officier de Noyon qui avoit été son compagnon d'études, et qu'il disoit aimer en frère, devoit se trouver à peu de distance, dans un des trous que les soldats s'étoient péniblement creusés en ouvrant, à la pointe du sabre et au tranchant de la hache, une terre pétrifiée par le iroid le plus âpre. Il s'y fait conduire, il arrive, il appelle son ami, qui s'empresse de se rendre aux
•0 SODYBHIM DB LA BiVOtUTIOlf.
accents de cette voix si connue, sans avoir pris le temps de s'envelopper du moindre vêtement. 11 étoit nu. Sainte Justle presse contre son cœur et s'écrie : a Le ciel soit loué doublement, puisque je t'ai revu, et que je puis don-
noYy dans un homme qui m est si cher, une leçon niéaiorable de discipline et un grand exemple de justice, en t'immolant au salut public ! » Puis, se tournant du côté des gens qui Tescortoient: a Faites votre devoir, » dit-il. A ces mots^ l'officier l'embrassa de nouveau^ proféra un dernier vœu pour la liberté^ donna le signal du feu^ et tomba mort.
Cet acte d'héroïsme îacédémonien (Dieu veuille épargner de telles vertus à nos descendants !) fut mis à Tordre du jour de Tarmée et diversement jugé; mais on ne peut dissimuler qu'il influa très-avantageusement sur le moral des troupes^ et le récit qui s'en répandit partout n'avoit probablement pas d'autre objet. On a pu lire une anecdote semblable dans la vie de Frédéric-le-Graiid, et j'aime à penser que Tune et l'autre ne sont que d'habiles mensonges.
Après avoir poussé si avant rhistoire de mes campagnes, j'aurai peut-être bien de la peine à me défendre d'y revenir ; car on sait qu^l n'y a peint de distraction plus
douce pour les veillées d'hiver d'un invalide entouré de Ses enfants. Je vous préviens et pendant, mes amis, et il n'en faut pas moins pour vous rassurer, que si la mort ne clôt pas mes yeux avant la fin de mesMÉHoniBS^ je tâche* rai de les réduire à des dimensions plus modestes que celles des Mâhoirbs db Costinbs et de MomÉcucfiiU.
J'ai promis de parler encore une fois de Pichegru. C'est
un devob que j'accomplis envers sa mémoi^e^ une des
oblîgatious les plus chères et les plus sacrées de mon cœur.
Malheureusement pour moi je n'ai pas les loisirs d'un lîvre^ et c'est un livre au moins qu'il faut à la mémoire
de Pichegru. D'autres le feront, mais je n'aurai rien épargné pour leur fournir quelques matériaux. Ce n'est ici ni un plaidoyer, ni une suasoire, ni une apologie, c'est un sommaire.
Commençons partracer rapidement la vie de Pichegru; eUe sera peut-être jugée tout à l'heure.
Pichegi'uest né en 4761 aux Planches^ ci non à Arbois, qui ne réclame plus cette çrloire. Laissons-la au motL stn village où il a conservé quelques vieux amis ; c'est dans leur cœur qu'il aimeroit à vîvre^ et non dans les menu* ments maladroits qui l'ont fait si cruellement mécon* noitre,
La famille de Pichegru étoit pau\Te, mais honorée ; rustique, mais libre. Elle ne cultivoit passes propres terres, parce que l'ambition des propriétés étoit chose inconnue dans tout homme qui a porté son nom* Le blason de ces nobles paysans, c'étoit honnêtement travailler, vivre de peu ; et depuis quatre cents ans on les apjjeloit Fiche» (jru parce qu'ils tiroient le gru ou la graine au bout du pic ou du hoyau. Cette noblesse en vaut une autre.
Pichegru vint au monde estimé dans les siens. C'étoit alors un héritage.
La propriété protégeoit naturellement l'enfant du pro* létaire, qu'elle redoute aujourd'hui.
(Charles Pichegru reçut une» éducation soignée chez les Minimes d'Arbois, qui dirigcoient le collège de cette ville.
Ces Minimes le devinèrent. Ils envoyèrent à leurs frais ' au collège de Brienne l'écolier qui prometKoit un grand homme, et il y fut, peu de temps après, le répétiteur de Napoléon.
Ce point de contact est le premier qui se soit établi entre les deux plus fameux capitaines d'un siècle qui ne l'a
cédé à aucun en illustration militaire : le dernier^ nous le verrons.
Napoléon sortit de Brienne comme lieutenant par un acte spontané âo An justice de Louis XVI ; P'chegi'u en sortit comme sergent au premier régiment d'ariiilerie, par le seul fait de son application et de son travail.
Il fit avec éclat la dernière guerre d'Amérique, et passa au grade d^adjudant.
n touchoit à vingtrliuit ans aux hcmneurs de Fépaulette, quand la révolution arriva.
Pichogru en avoit embrassé iom les principes généreux. Elle ouvroit une si belle voie aux grandes pensées ! elle déployoit devant elle tant d'espérances et d'avenir !
Il présidoit la société populaire de Besançon, au passage d'un bataillon des volontaires du Gard ; et iléchan* . gea sans peine sa sonnette contre une épée. Ce bataillon l^avoit choisi pour commandant.
Deux ans après Charles Pichegru étoit général en chef de l'armée du Rhin.
' Cette armée n'étoit plus qu'une cohue en déroute. Les Qgnes étoient prises, Strasbourg étoit menacé.
Avec ces troupes^ réduites à un petit nombre et vaincues d'avance par l'habitude des défaites, Pichegru parvient à semer la detîance parmi les coalises. Il invente et il organise une guerre d'escarmouches et de tirailleurs, la seule possible à ses armes, et il reprend nos frontières nar turelles. Il est proclamé le sauveur de la patrie, et chargé de la sauver encore une fois à l'armée du Nord.
Pichegru va rejoindre les débris de celle-ci à quaiaiiU^ lieues de Paris; il les rassemble^ les fortifie de sa pré- *^^ce et de la confiance attachée à ses exploits, les mène A'ainqueurs à Cassel^ à Gourtray, à Menin, à Rousselaêr^ à Hooglède; prend Bruges, Gand, Anvers, Bois-le-^Duc, Vanloo, Nimègue ; passe la Wahal sur la glace, entre dans Thielt, rompt les HoUandois^ force les Anglois à se rembarquer, s'eiiipuic d Amsterdam, et dix Jours aprèi^ de
PICHEGRU
ea
toutes les Provînces-Unîes. Ses ennemis avouent qu'il ne
s'ari't^ta qu a 1 endroit où il ne trouva plus d'armées à cuiiibattre.
Le sergent d'ariilicrie lut tout à coup investi alors dé la plus haute puissance militaire qu'une démocratie eût jamais mise à la merci d'une épée. Il joignit la direction des armées du Nord et de Sambre-et-Heuse' au commandement de l'armée de Rhin-et-Moselle. Jourdan et Moreau furent placés sous ses ordres^ et Moreau l'en a fait souvenir. Son système étoit de ne ])as etî'rayer l'Knropt3 des succès d'une propagande qui ne cherchoit qu à se ranimer, C'étott le temps de se reposer des conquêtes^ et de rassurer le monde sur les projets de la république. Il ne perdit pas une goutte de sang inutile^ pas un pouce du territoire, et on Taccusa de nonchalance. On alla plus loin peut-être. Le couperet qui a voit tué Luckner, Custines, Houchard, Beauharnais et Biron, s'étoit usé sur trop de têtes héroïques ; la calomnie venoit d'être inventée contre lesgloi* res importunes; on calomnia.
Dans cet intervalle^ Pichegru avoît refusé les présents . de la Hollande et les hautes récompenses de la France recnimoissante. Picliegm avoit besoin de si peu de c1ios(î ! Deux fois sauveur de son pays^ à l'est et au nord, et tenu pour tel par deux décrets, il sauve Paris, en passant^ des bandits de germinal ; il sauve la Convention, qu'il pouvoit renverser d'un souffle^ laisse rugir les furies de l'ingratitude, et se retire dans un pauvre village, où il pendrépée de Scipion à la chamie de Cincinnatus.
Ici commence son iniluence d'homme d'État. Le vœu (le [)lusir urs depai Lements le porte à la législature ; le vœu unanime des législateurs le porte à la présidence. Le voilà maître de la France encore une fois, par l'ascendant de sa popularité, comme il Tavoit été par celui de ses victoires. Que fait Pichegru î II hausse les épaules aux propositions des partis ; il sourit de pitié à leurs doléances. Il méprise le Directoire sans doute ; et qui ne le méprisoit point ? mais
SOCYENIRS DE LA RÊTOLCTIOR,
î! l'attaque tout au plus de quelques paroles dédaigneuses. Pichetrrii étoit trop grand pour se prendre à de tels ennemis. S'il avoit daigné se lever^ se montrer à hauteur d'homoie, le Directoire tomboit.
Fatigué^ comme la France^ de Tinstabilité d'un gouvernement sans force morale^ il a pu^ il a dû alors^ en loyal député, jeter les yeux sur iia autre ordre de choses. Ce (ju on ne pourroit lui reprocher, rien ne prouve cependant qu'il l'a fait.
I/histoire dira que Pichegru, insouciant par philosophie^ dédaigneux des hommes par expérience, n'avoit pas la force de résolution nécessaire pour user de sa haute po*
i-illon au jirofitd un peuple qui n'atten doit que son appel; et cepeiidaiU conspirer ainsi étoit un acte de vertu.
A le supposer aussi énergique dans les applications de sa pensée politique qu'il l'étoit peu réellement^ à lui accorder cette puissance de volonté que je lui refuse comme la nature^ il auroit conspiré de son droit de suprématie populaire^ comme Vergniaud contre la Montagne, counae Robespierre contre ce qu'il appeloit le parti di^s intrigants, comme la (Convention contre; Hobespierre, conune Napoléon conspira depuis contre la constitution de Tan lù, le Directoire et les conseils.
Ce qui est gloire en eux, suivant Popinion, n'auroit pas été trahison en Ficln ij,ru.
Il importoit donc peu à la pureté de sa réputation que cela fût vrai, et cela est faux.
Pichegru étoit avant tout un sage consommé, stoïcien dans ses mœurs, sceptique dans tout ce qui touchoità la question sociale, trop indifférent aux résultats pour ac^ cepter un rùle actif dans les causes. Il n'y a rien là qui se concilie avec le caractère d'un conspirateur.
Toutefois, si Picliegru n'étoit pas un moyen, Pichegru pottvoit être un prétexte. 11 y avoit en lui sinon un chef, du moins un drapeau; on mesura son ombre, et on eut peur.
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Quand les tyrans ont peur, ils font coups d'État, et
les coups (l'État ne prennent uu dépourvu que les liciniu-tes gens qui ne conspirent pas. Pichegru fut arrêté à son poste.
Le lendemain du 18 fructidor^ les coups de pied honteux ne manquèrent, pas au lion garrotté* 11 fut royaliste alors^ parce que c^étoit le reproche banal : royaliste comme PavoientétéTergniaud au 31 mai, Danton le ii germinal^ Robespierre le 9 thermidor ; couniic raiiroit été Napoléon le 18 brumaire^ si Napol«jon n^avoit pas réussi.
NVt-on pas dit^ n'a-t^on pas imprimé à Paris que Robespierre pensoit à épouser Madame de France, que le mamdouk Roustan étoit Louis XYII déguisé t
La vertu est plus difficile à détrôner que la gloire. On sentit qu'il falloit entasser^ accumuler les preuv e s; etquelles preuves ! On verra,, quand je les discuterai, sur quoi peuvent se fonder dans une république la dégradation morale et la proscription d'un grand homme.
Les complices de Pichegru dans cette prétendue conspiration en faveur des Bourbons, c'étoient Bourdon de rOise, qui avoit été régicide ; André Dûment, qui avoit été régicide ; Cochon, qui avoit été régicide ; Thibaudeau, qui avoit été régicide, et qui fut rayé par faveur ; Carnot, qui avoit été régicide^ et que la France nouvelle aime à dter comme son Caton^ comme son patriote sans tache.
Ces messieurs sont aujourd'hui de fort honnêtes gens^ et Pichegru est un conspirateur.
Pichegru avoit en etiét conspiré au conseil, précisément conune il avoit trahi Tarmée en battant Tennemi,
U fut traîné au Temple sur une charrette^ emporté en Amérique à fond de cale d'un vaisseau^ jeté dans un cabanon aux affreux déserts de Siimamary.
De là il parvint à s'évader avec quelques-uns do ses amis sur une frêle pirogue, et à gagner, au travers de mille périls^ les bords hospitaliers de Surinam*
Il se réfugia en Angleterre^ j'y consens ; il faut pourtant bien se réfugier quelque part. U y a vu les Bourbons^ cela
est vrai ; on voit ses compatriotes en pays d exil ; n'avoiUil • pas vu Billaud-Varennes à la Guyane, Billaud-Varennes, ce tigre des jacobins^ qui ne s'étoit apprivoisé aux idées humaines qae parmi les bétes sauvages ? Il avoit vu Billaud-Varennes, et il ne conspiroit pas le rétablissement de la terreur. Le général ou le maréchal Maison, je ne suis pas sûr des titres, a vu Tinfortuné duc de Reichstadt à Vienne, et il ne conspiroit pas le rétablissement de l'empire. Soipion a conversé avec Annibal^ et il ne lui a pas vendu Aome.
Mais Pichegru a-t-il du moins pris du service chez l'étranger, comme Thémistode ou Coriolan ? Non^ il a refusé partout.
Mais a-t-il jeté le poids de son nom sur un des plateaux de la balance politique ? A-t-ii tait lever le nôtre ? Non : il entra une fois par curiosité au parlement d^Angleterre ; le parlement se leva par respect^ Pichegru salua et sortît.
Mais a4 il essayé de se faire de la popularité dans la nation, et de rappui auprès des grands? Non : il s'est livré à son penchant naturel pour ia solitude ; il s'est retiré au village.
Mais a-t*il reçu de TAngleterre une pension et des secours t Hélas 1 oui; et il faut convenir que tous ceux
de nos généraux de ce temps-là qui ont pris part aux affaires s'étoient mis depuis longtemps à l'abri d^me [>areiile humiliation. Ils avoient sur les banquf^s de l'Europe assez de fonds en plein rapport pour se passer de la compassion des peuples. Pichegru^ arrivé en Angleteire avec 400 francs d'emprunt^ a obtenu^ sans le demander^ ce tribut d'une respectueuse piété que les nations civilisées paient au malheur d'un illustre ennemi dont la fortune a trahi le courage, l'aumône de Tadmiration à la gloire, Fobole du soldat à Bélisaire. Pichegru n'avoit pas été mis par sa proscription au ban de Thumanité.
Enfin il est revenu à Paris^ et cette fois il y avoit conspiration, n sermt difficile de nier celle-là : les neuf dixiè-
PIGHEGRU.
mes do la Franco (m ôtoient. Mais n^sf-il pas surprenant qu'après trente ans écoulés cette entreprise fatale n'ait jamais été rédnîte à sa véritable expression î Sa véritable expression^ la voici :
L'ambition de Napoléon marchoit à découvert depuis l acté extra-constitutionnel qui lui conféroit le consulat à vie. C'étoit mieux que César^ pour qui cette dignité n V ^ voit été prorogée qu'à dix ans. On savoit à n'en pas douter que la monarchie des Gaules lui étoit décernée d'avance dans son Capitole^ et quil ne restoit pas un Brutus pour reiiipêcher de ceindre trois mois après le bandeau impérial. Le peuple effrontément trompé cherchoit un vengeur à ses droits usurpés par la fraude^ et ne le trouvoit pas.
Horean représentoit^ à la vérité^ les idées les plus populaires et les plus énergiques, et je suis convaincu que la multitude n'auroit pas hésité à suivre son cheval dans les rues de Paris, si Moretiu, qui étoit sur son cheval un fort grand homme de gucire, n'avoit pas été à côté de son cheval quelque chose de moins qu'un homme, une bonne femme étourdie et hâbleuse. U n'osa pas le monter.
Il seroit trop rigoureux pourtant de dire qu'il n'eût pas quelques prétextes, dans l'occasion dont il s'agit, pour s'en tenir à cette alternative de velléités et de réticences qui formoitson caractère politique.
La France étoit alors divisée, autour du nouveau trône et de ses appuis, en deux camps parfaitement distincts qui demandoient chacun un symbole. Un engouement justifié par sa belle vie militaire avoit fait de Moreau le symbole de la république ; les friwtidoriens s'étoient chargés, à leurs risques et périls, de taire de Pichegru le symbole de la monarchie ; et tout en le défendant d'une collusion dont sa sincérité le rendoit incapable, je crois que c'étoit là son penchant ; car il étoit impossible de prévoir dans aucune autre combinaison sociale le retour de i uidi'e et de ia liberté.
Horeau^ qui ne voyoit probablement dans une concession apparente qu'un moyen de t( iri] loriser^ et qui^ conuiie "Fabius dont nous lui avions domié le noin^ aimoit à temporiser^ parce que les formes dilatoires de la prudence étoîent agréables à sa paresse^ réclama le concours de Pichegra,
Avoît"îl pensé qu'il ne falloît rien moins que deux grands hommes et la patrie pour prévaloir contre le grand hoiame et sa lorluiie? C'étoit peu.
Lajolais fut chargé de la périlleuse mission qui devoit les rapprocher^ et mille àruits en courent à sa hmte* On a supposé, fort gratuitement à mon avis^ que cet officier entretenoit à part lui d'autres connivences avec la police, et mon cœur a toujours répugné à ces accusations^ qu'il faut rappeler seulement pour les eflTacer de Thistoire. Quoi qu'il en soit, Pichegru triompha de son antipaUiie contre Moreau, et se rendit à son appel.
De quoi s'agissoit-il? de montrer aux François deux grands capitaines qui avoient été leurs idoles, de rendre la liberté au pays, et de le convoquer, suivant les formes populaires de l'époque» à se choisir enfin un gouver* nement.
C'étoit une conspiration, sans doute, et ce n'est pas celle-là dont j'ai contesté l'existence, là conspiration de
Pélopidas contre Léontidès, de Thrasybule contre Critias. Je crois aujourd'hui que son succès auroit été une calamité, car la mission de Napoléon est devenue pour moi évidemment providentielle; mais cette entreprise n'en étoit pas moins faite pour le peuple, et fondée sur la vertu.
Pichegru rentra en France avec des royalistes et des Vendéens? Qu'auroit-on dit, s'il y étoit rentré avec des Anglois ?
Pour être royaliste, on n'a pas perdu peut-être le titre de François ! La Vendée est en France encore, quoiqu'on puisse en douter aux lois exceptionnelles qui la régissent.
PICHB6AU. C9
Jamais le crayon iiisokut d'un cosiiiographe éhonté n'a osé la retran€her de la carte de nos provinces.
Le proscrit de fractidor ramenoit sur la terre com^ mune des proscrits de toutes les époques, des députes,
des soklats, des ouvriers, des paysans I Rassun / von ^ 1 ils n'étoient qiw soixante; et ces soixante honuiies, faut-il dire que ce n'étoit pas une armée î C'étoit un corfcge pour le triômphe^ ou des compagnons pour Téchafaud.
Qu^auroit pu ramener Pichepjru d'ailleurs, si ce n'étoîl ces lion jii les, qui avoient droit à coopérer pour leur part à la réhabilitation du pacte universel? Le parti de Moreau étoit autour de Moreau, et s'y tenoit suspendu sur Tabîme creusé par ses irrésolutions homicides ; les républicains énergiques étoient à Sainte-Pélagie, à la Force, à Bicètre; on les entassoit aux îles de Rhéet d'Oléron ; ils achevoient de mourir à Cayenne et à Mahé.
Pichegru a péremptoirement répondu pour moi aux inductions qu'on pourroit tirer de ce rapprochement fortuit^ par une phrase que Tinstruction a. naïvement conservée^ parce qu'elle ne s'est pas avisée de tout, a Je suis ici avec vous, dit-il au brave Gadoudal, mais je n'y suis pas pour vous. »
Il ne falloit pas livrer ce mot immortel aux presses impériales^ car toutes les prétendues trahisons de Pichegru y s<mt jugées*
Je laisse de côté ici l'imputation de brigandage et de tentatives d'assassinat, si loyalement proclamée par la police dans ses incroyables placards. Elle prouve seulement que le roi de Boutan n'avolt pas épuisé les fécondes ressources de l'art de se jouer du peuple. Pichegru et Horeau bbigands^ c'étoit une impertinence assez plaisante. Moreau convoquant Pichegru à Paris pour voir assassiner Napoléon des mains d'unlioiniiK» de peine, c'est la l^alourdise la plus grossière qu'on ait jamais jetée à la canaille*
70 SOUVEMUS i>E LA RÉVOLUTION.
Pîchegni étoit intervenu dans la conjuration de Moreau, sans autre vue que celle du bien public^ et il ne pouvoit
pas en avoir d'autres ; il vit Téternel cunctateury et il le retroiivït plongé dans ses incertitudes ordinaires. Le sens exquis et profond qui distinguoit ce héros (c'est de Pichegru que je parle maintenant) pénétra facilement un mystère que H oreau méoonnoissoit peut-être lui-môme ! Celui-ci vouloi t le poilvoir^ et attendoit qu'on le lui apportât tout fait, parce qu'il ne savoît ni le créer, ni le prendre.
« Cethooime aussi est amljitifux ! » dit Pichegru avec dédain en rentrant dans son asile, et U s'enveloppa dès ce moment de son manteau de mort.
Cette autre parole, qui exclut dans Pichegru jusqu'à ridéed'une ambition personnelle, n'est pas plus apocryphe que la première. C'est encore l'instruction qui me la donne.
Pichegru, tout entier à sa confiance dans l'homme qui Tavoit mandé, tout résolu aux plans de Moreau, et la modestie n'est jamais allée plus loin, ne s'étoit pas même ménagé un refuge sous le toit de quelque ami de coeur ou d'opinion. Si Pichegni avoit conspiré avéc un parti, si Pichegru avoit laissé, le 18 fructidor, des afûdés ou des complices, il auroit trouvé une porte où frapper à Paris. Ceci a toute l'évidence de la chose démontrée.
Que fait Pichegru? que fait le chef de cette conspiration monarchique prête pour une victoire ? Il se rapi>eUe l'adresse d'un avocat franc-comtois, fort étranger aux mouvements de la pditique, et tout au plus épicurien, s'il étoit quelque chose, qui le cache chez une fille entretenue. Le dernier asile d'Alcibiade ne convenoit pas à l'austérité de ses mœurs ; il y reste à peine quelques heures. Pendant ce temps-là le nom de son ancien valet de chambre est revenu à sa mémoire. Cet homme doit demeurer rue Chabannais, et Pichegru le trouve sans difficulté, car il n'y a rien de plus facile à trouver qu'un traître qui nous cherche déjà.
On peut imaginer que le malheureux général y fut
PICHEGRU
accueilli avec empressement ; il avoit été vendu la veille iOO^OOO francs, et il fut livré le lendemain.
Pichegrii n'étoit pas aussi facile à saisir qu'à surprendre. Il avoit ouvert la porte lui-même, et il étoit en chemise. Accablé par le nombre, le vainqueur de TEurope tomba sur dix hommes qui étoient tombés. On se contenta de lui tailler les jambes à coups de sabre^ pour se ménager l'honneur de remporter vivant. Un gendarme lui ayant imposé le pu d sur la tête, le pied d'un gendarme sur la tête de Pichegru ! Pichegru lui enleva d'un coup de dents le talon de sa botte et une partie du calcaneum avec. Pendant ce temps-là on remmailiottoit dans de fortes cordes^ serrées avec un tourniquet^ que le conmiissaire de police eut l'humanité de faire relâcher un peu au corps-de-garde de la barrière des Sergents, pour laisser respirer le prisonnier ; il alloit mourir.
C'est ainsi que Pichegru fut emporté dans le cabinet de son premier interrogateur, qui ne lui demanda d'autre garantie contre lui-même que sa parole, et qui ne le laissa manquer d'aucun soin. CSes égards, dont la sensibilité fait un devoir à quiconque est doué d'une âme, et , que Tesprit conseilleroit tout seul, n'étoimeront personne de la part de M. Réal, dont les admirables plaidoyei^ annoncent tant d'âme et tant d'esprit.
n parolt, à rinterrogatoire imprimé, que les réponses de Pichegru furent âpres et presque brutales. Il refusa de dire son nom paternel ; il refusa d'avouer d'auti i s rapports avec Moreau que ceux dont l'Europr' {'Uni inlormée; il refusa de signer. Je parle d'après la procédure publique^ . ainsi que parle le vulgaire.
Je sais d'autres détails* On n'avoit saisi aucun papier mystérieux dans la chemise de Pichegru; mab les agents de police faisoient quelque fond sur un volume perfidement imprimé en chiffres inconnus, qui s'étoit trouvé sous son oreiller, et qui devoit receler des mystères bien in** connus; c'étoit un Thucydide grec*
7t SOUVENIRS 1MB LA BiVOiUTlON. >
M. Réal sourit, et demanda au prisonnier s'il lui seroil agréable de se munir au Temple de quelques autres conspirateurs de la môme espèce. Pichegru, adouci par des procédés si délicats, et dont nul homme n'étoit pins digne d'apprécier toute la valeur, téiiiuii^na l'envie de relire Sénèque.
« Sénèque ! vous n'y pensez pas, lui dit le ministre^ a adjoint ; le /oueur de Regnaid ne s^avisa de cette lec- « ture qu'après avoir perdu sa dernière partie !••. »
Elle n'étoit donc pas perdue aux yeux de Napoléon et de ses amis^ la dernière partie de Pichegi u !
Et si Pichegru n'avoit été qu'un misérable traître, capable de vendre à 1 étrariii^er la terre et le sang du pays, valoit-il qu'on s'occupât de lui donner uiie chance et un bénéfice dans le jeu de Napoléon ?
Cependant, peu de temps après on lui offroit le gonv( niement de cette Guyane françoise, où il avoit été déporté.
Pichegru promit sa réponse pour le lendemain, et le lendemain on le trouva mort.
Avant d'arriver à l'énigme de ce dernier événement, qui restera une énigme, et ce n'est pas ma faute, il fau*
droit peut-être expliquer comment j ai pénétré dans les mystères de celle-ci.
Ce que je viens de rapporter, en effet, n'a jamais été écrit, et il y avoit cependant deux excellentes raisons pour donner à cette anecdote la plus grande publicité possible : c'est qu'elle avoit pour conséquence nécessaire la réhabilitation des deux grands pei sonnages de larévolution,de Pichegru comme traître, et de Napoléon coniiue assassin. ,
Non, sans doute l* Napoléon n'a oixionné ni permis l'assassinat de Pichegru, puisqu'il n'attendoit que sa réponse pour lui conférer une partie de la puissance souveraine sur un autre point de la terre. Il sentoit seulement que Tancien monde étoit trop étroit poui' les contenir à lu lois tous deux*
PIGHEQRU.
Non, sans doute ! Pichegru n'avoit pas trahi le pays. ^
puisque ic plus sévère et le plus parlial de ses juges lui déléguoit spoiUaiiément l'honneur de représenter la France dans des contrées où elle ne peut être représentée que par un pouvoir sans limites^ et d^y régner en son nom avoc des.millions et des soldats.
Mais pour faire sortir ce fait du rang des fictions histo-» riques auxquelles on m^accuse de me complaire, le bon sens du public exigeroit autre chose que le témoignage d'un honiine qu'on n'a jamais soupçonné^ grâce au ciel, d'avoir eu part^ sous aucun régime, aux confidences de la police. On exigeroit peut-être de moi^ comme des anciens chrétiens, celui de David et de & sibylle^.
Ou bien on feroit mieux : on sWormerôit de la vérité de ces dernières circonstances auprès de M. le comte Réal, dont la vieillesse virile a conservé toute la verdeur des souvenirs de la jeunesse; de M. Réal, seul intermédiaire et par conséquent seul garant digne de.foi de cette négociation. La seirie dénégation de M. Réal détruiroit toute la crédibilité de mon récit* Je me soumets volontiers à cette épreuve.
Nous partirons donc de cette hypothèse, que je tiens pour admise, dans l'examen des pensées qui durent occuper Pichegru jusqu'à sa dernière résolution.
Pichegru étoit coupable de fait envers le gouvernement consulaire^ comme VetA été Thrasybule tombé à la discrétion des trente tyrans, comme Tétoit Pélopidas^ si un mou* chard théhain ravoitlivréà l'oligarchie.
Il n 'y avoit pas un juge à Paris qui ne pût le condamner en conscience, d'après le texte de la loi. Il n'y avoit qu'un homme à Paris qui pût lui faire grâce : et cet homme étoit Napoléon*
' Ces détails m'avoient été raconté par H. Réal devant plusteurs témoin^ an nombre desquels se trouvolt H. David, notre câèbre statuaire ; et c'est ce qut explic^ue cette allosion. Le diapitre entier a été ioipilmddu vivant de M. ftéal et de s^n aveu.
74 60UV£NI&S DB LA RÉVOLUXIOM*
Napoléon étoit disposé à lui faire grâce ; il le sa\ ûi« Napoléon vouloit le traiter plus larc^onioTit, et il le savoit aussi. Pichegru n^étoit pas seulement meuacé de vivre; il étoit menacé d'une faveur du gouvemementy d'une vice-royauté ; à lui, captif promis au bourreau^ on lui promettoit une portion de l'autorité impériale.
Si Pichegru avoit été le traître qui vendit indignement son épée pour donner son nom à un \ illage, il n'auroit pas balancé à sauver sa tête quand on lui jetoit presque un monde*
Mais.pouraa grande âme une flétrissure honorifique n'en éUnt pas moins une flétrissure. Il*ne trancha pas le nœud gordien comme Alexandre ; il le serra, le ne sais
aucune autre manière d'expliquer son suicide.
Quant à l'assassinat^ il seroit heurmsomont plus difficile encore à expliquer. L'intérêt du crime n'y est pas^ et les crimes de notre dvilisation ne vont plus sans intérêt. Laissons sur Bonaparte^ et j'y consens à regret^ le sang innocent du duc d'Enghien, tant que Wiistoire ne Vea aura pas lavé. Connivence ou toi blesse, déférence ou cruauté, c'en est déjà trop pour sa mémoire. Ce sang criera plus haut que celui de Clitus et de Callisthène.
Un très-petit nombre de ces attentats sont l'ouvrage ce l'homme qui en recueille le profit — et la honte 1 mais les meurtriers officieux foisonnent partout où il y a des tyrans.
Avant d\'irriver à une controverse bien moins embarrassante qu'on ne croit et qui n'occupera que la moindre partie de ce discoius^ quoiqu'elle on soit le principal objets je dois donner quelque idée do Pichegru, sous le rapport physique et moral. Je ne comprends pas la biographie sans portrait.
Picheprru n'avoit que trente-deux ans quand il fut élevé au coniinaiîdt^ment en chef de l'armée du Khin ; mais, comme dans tous les hommes qui deviennent des types, l'expression de sa physionomie avoit devancé la mpXu«*
PICHEGRU
TÎté de râ|pe. Ainsi que le jeune Caton, dont la vie et la
mort ressemblent à la sienne, jeune encore, il inipusoit déjà le respect. Deux ans auparavant, M. de Narbonne, alors ministre de la guerre, avoit dit de lui ce mot spirituel, qui équivaut à un signalement : a Qu'est dcmc devenu « ce jeune sous-officier devant lequel les colonels étoient « tentés de parler cbapeaubas? 9
Pîchegru me paroissoît vieux et sa conformation prôtoit à cette erreur cominune aux enfants. Sa taille, audessus de la moyenne, étoit plutôt bien plantée que bien prise; elle n'avoit d*élégance que ce qui sied à la force. Quoique peu charnu, il étoit large; son buste ouvert, son dos un peu voûté, ses vastes épaules qui soutenoient un «ou ample, court et nerveux, lui donnoient quelque chose d'un athlète comme Milon, ou d'un gladiateur comme Spaitarns. Son visage particîpoit de cette forme quadrangulaire qui est assez propre aux Francs-Comtois de bonne race. Ses os mandibulaires étoient énormes, son front immense et très-épanoui vers ses tempes dégarnies de cheveux, son nez bien proportionné, coupé de la base à rextrémité par un plan uni qui formoit une large arête. Rien n'épraloît la doncour de son regard quand il n'avoit point de raison pour le rendre iuiixîrieux ou redoutable. Si un grand artiste vouloit exprimer sur une face humaine limpassibilité d'un demi-dieu, il faudroit qu'il mventftt la téte de Pichegru.
Son mépris profond pour les hommes et pour les événenientS;, sur lesquels il n'exprimoit jamais son opinion qu'avec une ironie didaii^^nense, ajoutoit encore à ce caractère. Pîchegru servoit loyalement Tordre social qu'il avoit trouvé, parce quec'étoit sa mission; mais il ne Tes* timoitpas, etUnepouvoitTestimer. Son cœur ne s'^ouvoit qu'au souvenir d'un village où il espéroit passer sa vieillesse. « Rempl'r sa tâche et se reposer, disoit-il sou- % vent, c'est toute la destinée de l'homme. »
i'our lui supposer d'autre ambition que celle qui a^
SOUVENIRS DE LA BÉVOLOTtOK.
pîro à roisivelé rêveuse , à la nonchalaiu e nimpt'o du sage, il faut n'avoir jamais approché de Pichegru, Je m'en rapporte à ceux qui Tout connue sans excepter ses ennemis.
Qu'on fasse un vîco, je m'y soumets, de sa vertu dominante, mais qu'on ne la défigure pas. Un empire auroit été trop pr^tit pour son génie ; ime métairie auroit été trop grande pour son indolence.
Son voyage même à Paris^ sans éclaircissements, sans conseils, sans promesse écrite, à la merci d'un rival dont il avoit éprouvé la foiblesse et la mobilité, n'est que Tacte d'un paresseux plein d'âme et de dévouement, qui change laborieusement de place au soleil pour être encore une fois utile.
Qu'auroit-il fait d'un 4résor t il n'avoit jamais pu apprendre à compter l'argent. Ce grand mathématicien de l'école de Brienne étoit incapable de régler en monnoie courante le compte d'une blanchisseuse. Quand on lui apportoit^ au quartier-général, ses appointements du mois (c'étoient alors des assignats en feuilles), il en coupoit au jour le jour ce qui lui étoit nécessaire pour payer la dépense en nombre rond. Le surplus fratnoit sur son matelas, sur sa table, sur sa chaise, ou à côté.
Pichegru n'a jamais été marié, quoiqu'on l'ait fait maladroitement stipuler, dans le fameux marché des fourgons de Klinglin, pour des enfants qu'il n'avoit pas ; la restauration s'est cependant hâtée de pensionner une petite aventurière qui se dônnoit pour sa fille. L'étourderie bienveillante de la récompense étoit la conséquence nécessaire d'une étourderie malvt illante dans l'accusation. Au fond de Tune et de Tautre, il n'y avoit heureusement qu'un mensonge.
Pichegru , sous-officier, s'étoit fait ce que les sous-officiers appellent une bonne amie; et celle-ci, pour un homme tel que lui, ne pouvoit être qu'une amie décente, sérieuse ^ et respectable. Cette pauvre fille, que je vois d'ici et qui
PICHE6RU. *7T
s'appeloit Rose, étoit à peu près de l^âge de Pîchegru ; elle étoît fort médiocrement jolie et boitoit. Son état d'ouvrière en robes^ dans lequel elle excelloit^ lui permettoit de vi*
vre honnêtement sans recourir à personne. J'ai ouvert dix lettres d'elle, sur l'autorisation que m'avoit donnée le général d'ouvrir tontes celles qui ne provenoi(^nt jias du gouvernement^ et je n'ai jamais vu de lettres plus nobles, plus raisonnables et plus touchantes. £Ue ne le tutoyoit point; elle Tengageoit^ avec une confiance fondée sur son ' caractère^ à ne pas se laisser éblouir par les prestiges de la fortune, à rester le bon Charles qui s'étoit fait aimer dans une condition obscure, et à faire, quand il le pourroit, quelques économies pour ses parents pauvres. Pour elle, ce n'étoient que peintures exagérées de son bien-être et de ses succès. ËUe avoit fait six robes pour la femme du représentant^ elle en coupoit six autres pour la femme du général; elle avott même de Por, ce qui étoît fort rare dans ce temps-là. Digne et liunnête créature!... Pichegru relisoit ces lettres avec une émofion si douce, et il disoit âi Hèrement en les serrant dans son portefeuille : a C'est a pourtant moi qui lui ai appris l'orthographe 1 »
On sait que Pichegru n'avoit jamais d'argent en réserve. J'ai dit comment il payoit : comment il donnoit, on le devine. Quand je le quittai à Wissembourg, les feuilles d'assignats étoient de fortune arrivées la veille, et les ciseaux y avoient déjà fait un large travail. « Il faut cependant, me dit-il^ que j'envoie une petite marque de souvenir à Rose. » Cette marque de souvenir du premier homme de la république, pour une tailleuse qui étoit sa meilleure amie, c'est moi qui la portai : un parapluie, un beau parapluie vrainient, qui avoit coûté 38 francs en assignats au pair !
Je sais que tout cela est bien puéril ; mais quoi ! je ne Pécris cependant pas sans attendrissement : j'aime à trouver de semblables détails dansPlutarque, et Pichegru étoit un homme de Plutarque, ou il n'y en eut jamais.
Des détails, en voici encore : trois ans après, j'étois encore un enfant, mais un enfant de cette époque, nourri d'4tndes fortes et de sentiments exaltés, capable de se jMSsionner pour tout, et surtout pour les causes périlleuses, ambitieux de dévouement et de dangers. Pichegni^ rendu à Tétai de citoyen, mais dictateur universel de Toptnion, traversoit alors en triomphateur ces villes dé Franche-Gonité où une populace imbécile devoit un jour traîner ses statues dans la boue. Une de ses premières pensées fut de m'appeler. Je l'accompagnai à Axbois. J'ai fait seul avec lui dans sa voiture cette partie de son voyage. De Besançon, il y a onze lieues de poste.
Je venois d'embrasser avec toute la ferveur d'un néophyte le parti tout aussi absurde, mais non pins absurde qu'un autre, auquel on ose prétendre que Pichegru à étoit vendu plus d'une année auparavant, comme si Pichegru avoit pu se vendre ! J'exerçois sur la classe jeune un cer> tûn ascendant d'expansion et, si Ton veut, de turbulence, l'espère au moins qu'on ne me contestera pas celui-là, même dans mon pays. J etois un séide tout fait, et j'en Valois bien un autre. Si Pichegru avoit conspiré, ilTauroit pris. Mais Pichegru ne conspiroit pas.
n m'aimoit cependant, et je ne lui ménageois pas les aveux. Eh bien !... ses conseils sont devenus la règle de ma raison quand j'ai été affî»anebi de toutes les erreurs dont il iii'avoit détourné. La politique de Pichegru, c'étoit Tordre, le devoir, la morale, la politique des gens de bien aujourd'hui, au désespoir près.
Ârbois ne raccueiiiit pas comme un de ses enfants, mais comme le roi de ces jours de nécessité. Rien n'étoit plus fait pour lui déplaire que ce pompeux cérémonial sous lequel se déguisoiciit gauchement les secrètes vues des partis. Il savoit trop que tout cela ne s'adressoit pas à lui ; il avoit résolu d'y couper court une fois. Après ces manife»»^ tations générales de reeonnaissance et d'afiection qui ne coùtoient rien à une Ame si naturelle et si tendre, après ces
PIGHBGRU.
effusions d'un abandon plus intime que sollicitoîent d'anciens souvenirs : « Mon cher compatriote^ dit-il au présia dent de la députation qui étoit venue le recevoir^ je n'ai «c qu'un très-petitnombred'heuresàpasser dans monpays a natale et je les dois presque toutes à mes parents des vil- « lages voisins. Si Tamitié qui m'unît à vous m'entratnoit « à négliger nies devoirs de famille, vous m'en bigorneriez et le premier, et vous auriez raison. Vous venez cependant a me proposer un dîner et un bai. Quoique j 'aie perdu de- « puis longtemps Thabitude de ces plaisirs^ j'y participe* « rois volontiers. Je serois heureux de vider en si bonne « compagnie quelques verres de notre excellent vin mous- « seux, et de voir danser les jeunes fdles d'Arbois, qui a doivent être bien jolies, si elles ressemblent à leurs mèor res : mais un soldat n'a que sa parole, et je vous jure « sur l'honneur que je suis retenu. J'ai promis il y a long- « temps à Barbier le vigneron de faire avec lui mon prea mier repas quand je reviendrois au pays ; et, en con- « science, d'ici au coucber du soleil, je n'en peux pas « faire deux. »
Il étoit trois heures 'après midi. L'émotion fut grande, n n'étoit plus question que de trouver ce vigneron si dédaigné la veille, qui avoit eu l'honneur d'être l'ami du général. C'était un pauvre diable qui possédoit un petit coin de vigne pour fouie l'ortune, et qui arrosoit annuellement de son produit une mauvaise croûte de pain noir. Les enfants l'appeloient Barbier le Désespéré^ à cause d'un' certain abandon mélancolique et farouche qui se remarquoit dans sa singulière personne^ et ce nom lui est probablement resté, s'il vit encore.
En attendant, on escortoit processlonnellement le général. Au bout d une promenade qu'on appelle je crois, la Foule, il s'arrêta un moment devant le vieux tiÛeul où fut pendu le capitaine Claude Mprel^ dit le Prince, par les ordres de Biron. « Conserves bien cet arbre4à t dit^il avec « toiotioni.. Ce brave homme a joui d'un bonheur qui
« est l'objet de tous mes désirs ! U est mort pour la « patrie !... »
On étuit parvenu à trouver le Désespéré dms sa vigne, et on lui avoit porté, chapeau bas, l'invitation respectueuse des autorités de la ville. U s'étoit rendu au banquet sans autre cérémonie, et après avoir déposé dans un coin ses outib et sa hotte, il s'éUrit jeté en {deurant de joie dans les bras de Pichegru.
— et C'est donc toi, Chariot, mon pauvre Chariot ! o s'écrioit Barbier le Désespéré,
— a C'est donc toi, mon cher camarade ! b lui répoudoit Pichegru en pleurant aussi.
Je puis me tromper sur un homme que j'admire pardessus tous les hommes qu'on admire, mais jamais la simplicité, la naïveté des mœurs, ne lu'a paru toucher de plus près an sul ilime.
Pichegru ût asseoir le Désespéré à côté de lui, ne parla en particulier qu'à lui, et ne le quitta pas jusqu'à son départ. S'il y avoit là des émissaires de Pitt et Gobourg, ils en furent pour leurs frais.
Voilà le traître qui conspiroit pour l'aristocratie, pour le pouvoir absolu !...
Ët s'il avoit conspiré pour lui-même, s'il avoit daigne leurrer le peuple d'une fausse espérance, s'il avoit trahi la liberté en la proclamant, sll s'étoit laissé infliger le pou* voir impérial en feignant de le repousser, ceux qui le calomnioicnt alors, le front aujourd'hui baissé dans la poussière, adoreroicnt son eifigie au soniiuet d une colonne !
Mais cette conspiration pour les Bourbons, où en sont les preuves ? Je n'en oublierai.pas une*
^t-ce dans les papiers si adroitement, si heureusement saisis le lendemain du 18 fructidor dans les fourgons de Klinglin, de d'Antraijîues, drs iiUrigauts de Bareuth ? car on n'a jamais vu tant de fourgons égarés. « Il eût été facile de les examiner légdement, dit Thabile auteur de l'ar^^ tide PiCBEGRU dâhs la Biographie des contemporains, qui
PICUEGRU. il
est une des pi('»res les plus solides de l'accusation ; mais il est tant de parvenus à Tautorité^ ajoute-t-il, qui aiment mieux proscrire ! »
Ces papiers n'ont donc pas été examinés légalement ; ils n'ont jamais été vos en nature ; on n'a fait dans leur publication ni la part du vil espion qui invente de faux rapports pour fournir aux besoins de sa méprisable vie, ni la part du sycophante qui suppose ou qui falsifie des documents pour justifier ses gros salaires diplomatiques ou pour les faire augmenter^ ni la part du lâche, quel qu'il solt^ qui s'empresse d^aggraver de son témoignage honteux une dénonciation capitale, pour rempécher de s'étendre jusqu'à lui !...
Et quand des papiers saisis dans des fourgons ou ailleurs ont-ils manqué à la proscription d'un grand homme ? SI Bonaparte avoit échoué à SaintrCloud, le Directoire n'avoit-il pas en main son premier traité secret avec le duc d'York, son second traité secret avec le roi de Prusse par rinterniédiaire de Sieyes ? N'étoit-ce pas pour eux que le 18 brumaire avoit été entrepris? J'en peux parler savamment de ces traités-là; je les ai vu faire.
On sait aujourd'hui^ à n'en pas douter, comment Bo* napaite s'entendoit avec le duc d'York et le roi de Prusse.
Et puis j'admets qu'il y ait des pièces authentiques dans ce fatras d'infamies, et je n'y suis certainement pas obligé ; j'admets que de misérables ardélions de la police royale se soient f aits forts de quelques beaux noms pour se recommander à leurs maîtres^ et que leurs maîtres aient été assez dupes pour les écouter ; j'admets jusqu'à l'authenticité de ce projet de marché, où Pichegni célibataire se fait ridiculement octroyer des avantages actuels pour des enfants qui n'existt nt pas; qu'est-ce que cela prouve, sinon que les courtiers de conspirations sont bien insolents^ et que ceux qui les payent sont bien crédules ? 11 n'y a pas de jour ob des escroqueries toutes semblables^ en petit^ n'égayent l'auditoire de la police correctionnelle,
89 SOUVENIRS DE hK BÉTOLUTION.
Vf iit-on savoir ce qu'on pensoit lui-même le corps législatif de fructidor? Barras, Thibaudeaii, Cambacérès et vingt autres étoieut compromis dans ces correspondances» ni plus ni moins que Pichegm: on passa à Toidre du jour à runanimité, apbés le iS froctidob !
Ce n'est donc pas cela qui peut fonder la proscription morale de Pichegru. Voyons le reste.
Est-ce par hasard la lettre tardive de Morpan , cette dénonciation après coup qui révéloit au Directoire une ancienne conversation confidentielle entre lui^ Moreau^ général en chef» et Pichegru^ alors déporté^ alors garrotté dindîgnes liens dans une charrette grillée ? Gela ne s^oit pas beau; mais qu'en résulteroit-il en dernière analyse ? Deux choses : que Pichegru croyoît a Moreau, et que, parmi les éventualités de la France révolutionnaire, il avoit le bon sens de compter sur la monarchie. La belle merveille! ce secret que Pichegru auroit soufOé à Toreille de Moreau^ c'étoit le secret de la comédie^ la dernière pensée de tout le monde. Pour que Pichegru n'en paMât pas à Moreau, il auroit fallu qu'il prît Moreau pour un mouchard» pour Thomme de la lettre au Directoire.
Respect cependant» je le veux bien» à la cendre de Moreau» de Horeau lui-même ! qui est mort au nûlieu des Russes^ dans des circonstances bien plus défavorables à sa mémoire qu'aucune de celles dont on charge la mémoire de Pichegru, et qui, selon toute apparence, est cependant mort innocent de trahison. Je ne suis pas suspect quand je défends celui-là !
Mus cette lettre de Moreau» il Pa déniée sans intérêt à le faire, quand il avoit intérêt peut-être à l'avouer ; et c'est l'acte le plus viril de sa vie morale et politique. Elle est donc comme non avenue dans la question.
Allons toujours aux preuves de la conspiration de Pichegru. J'ai promis de ne pas les éviter.
Est-ce le fait singulier sur lequel s'appuie l'article de la Biographie des contemporains, qui n'est certainement pas
à récuser pour les ennemis dePichegi^u? Les expressions du n ilacteiir, hoiimie decœur^ d'cs|)rit et de mesure, qui \utiv visiblement malgré lui contre son intime conviction, sout trop précieuses pour que je ne prenne pas plaisir à les copier. Elles m^éviteront presque la peine derép(»idre*
a Un émigré^ diMl^ transfuge du parti royaliste^ livra « le premier, à ce qu'on assure, aux directeurs les secrets a du prince de Condé et de Pichegru, secrets auxquels il a avoit ete initié, et obtint, pour prix de sa délation, des a récompenses pécuniaires et des missions d'observateur à «( rétranger. »
Quand transfuge, délation, réeompenm pécuniaires et missions d'observateur à l'étranger seront de la langue de l'honneur et de l'histoire, je dirai ce que vaut ce témoin ; et je le dirois dès aujourd'hui s il n'étoit mort.
£si-ce le radotage de Fauche-Borel^ devenu par je ne sais quel hasard chroniqueur authentique de la restaura* tion t Ceci mérite un peu plus de développements. Nous entrons sur un autre terrain .
Fauche-Borel étoit une espèce de bonhomme, sincèrement attaché aux Bourbons, vulgaire et naïf de nature, actif et remuant d'instinct, serviable par sentiment comme un bonSuisse, plus serviable encore quand il y avoit quelque chose à gagner à rétre^ comme le Suisse du proverbe ; un prêteur obligeant qui avoit trop de débiteurs àCoblentz pour ne pas retrouver quelques protecteurs à la cour ; un messager ofticieux dont les trais de poste se payoient en compliments ; un intrépide entremetteur dont les dangers se reconnoissoient en promesses. L'appétit vient en mangeant, et l'esprit en intriguant. 11 s'avisa un jour de se dédommager des pertes du courtage dans les gros salaires de la diplomatie, et ses prétentions furent bien accueillies, car les diplomates du roi légitime n'étoient pas forts. Dès ce moment il sillonna TEurope de ses roues dans toutes les directions, conmie le Bawer de Potemkin, colportant de viUc en villcj de camp ^n camp^et de palais en palais^
84 SOUVENiaS DB LA EÊVOLUTION.
(les lettres de créance î^i ilionnéessur satin, signées Louis, cl plus bàsd'Avfwni/ ; puis, rendant en échange et contre l de bons mandats toutes les billevesées qui lui passoicnt par la téte. Ce n'étoit pas que le pau\Te Fauche n'eût eu des entrevues solennelles ; il seroit allé proposer au cardinal Maury de décoiffer le chapeau rouge, et à Napoléon couronné d^accepter Tépée de connétable, car il agissoit en conscience; mais le résultat de ces négociations s'arraûgeoient si étrangement dans son esprit que les refus les plus déclarés s'y tournoient en promesses^ et il ne rentroit jamais auprès de son prince nomade que les mains chargées de Us qui distilloient une myrrhe royale, comme ceux du Cnntiquedes Cantiques, 11 ne faut pas croire pour cela j que Fauche fût un menteur systématique. Il croyoit pro- i Ibndément tout ce qu'il s'étoit raconté àlui-même, et je ne l'ai jamais vu varier dans le thème grossier de ces happelouides qu'on a fait semblant de prendre pour argent comptant de Mittau à Varsovie^ de Varsovie àHartwell^ et de Hartwell aux TuilfTies.
Fauche m'a souvent^ en effet, débité toutes ces sornettes avec l'aplomb d 'un théologien qui prêche le dogme ; je les ai gravement écoutées^ en me contentant d^opposer quelque doute à des iaits matériellement faux dont Timpossibilité tomboit sous le sens de tout le monde, pour me procurer le plaisir de les entendre répéter dans les mêmes termes, ni plus nî moins; car j'ai déjà dit que Fauche étoit invariable dans ses formules. A la seconde ou troisième affirmation» je tombois d'accord aveclui^ sauf, à rire, et je n'en étois pas plus convaincu. Nos contestations ne pouvoient aller fort loin, parce que Fauche, devenu vieux et infinne, avoit été d'ailleurs dans sa cause un agent utile et un fidMe serviteur ; qu'il avoit beaucoup souffert dans sa personne et dans celle des siens, et que, pour dernier résultat, la restauration l'avoit lai^ pauvre comme i les pierres sur lesquelles il a fini par se briser le crâne à
défaut de quelques misérables billets de 1,000 francs dout
PiCUEG&U
on faisott litière à de méchants paperassiers. Je l'ai connu,
je Tai plaint- je n'accuse pas sa pauvre cendre oubliée, abandonnée; mais je déclare sur Phonncur, ot h la face de tout ce qu'il y a de gens sensés dans le parti qu'il a servi, que nous n^avons jamais cru un mot de ce quil disoit.
Je me rappelle ici une anecdote remarquable. -Fauche conservoit une foi si aveugle à cette grande conspiration monarchique dont son génie, à lui, Fauche, avoit été la cheville ouvrière, que siia toute-puissance et la toute-bonté de Dieu lui permettent de retrouver un jour Piciicgru au paradis des sages, il lui en touchera certainement quelques mots. Ne se souvint-il pas après la restauration d'y avoir impliqué Cambacérès et Barras ? Fauche victorieux se crut obligé d'aller visiter ses innocents complices, dont la position paroissoit moins favorable, et rien n'est plus propre h confirmer ce que l'on savoit déjà de la bienveillance de son caractère. Cambacérès le ûi mettre à la porte; Barras, qui étoit la fleur des hommes polis, l'invita à dîner. Il y avoit là vingt hommes aujourd'hui vivants, dont quelques-uns jouent un certain rôle dans les affaires, et qui * rient encore de Fopinifttreté de Fauche à soutenir devant Barras que Barras avoit conspiré pour les Bourbons, et du dépit nerveux et convulsif de Barras, qui ne pou voit opposer que des cris et des serments à son corrupteur impassible. Cela devoit être bouffon.
U est imbable que le dtner chez Barras finit comme la visite à Cambacérès avoit commencé ; mais Fauche ne se déconcertoit pas pour si peu. Huit jours après, tout entier à son idée fixe, il vous auroit dit fièrement qu'il venoitde visiter Cambacérès ou de dîner chez Barras, ses ancjens collaborateurs au graud œuvre de la restauration si heureusement accompli.
Telle est cependant Vmiùrité historique sur laquelle sont fondés tant de mensonges historiques, ou prétendus tels, que je viens le premier convaincre d'impertinence et d'efhuuterie : con'espoudances vraies, correspondances sup- I. •
SOWINiBS m LA BÉVOLOTION.
posées^ marchés verbaux^ marchés écrits, , trahisons gratuites ou payées, le secret des fourgons, la révélation de HontgaiUarr]^ le sot article de Beaulieu dans la Biographie universelle, Tarticle cent fois plus décent de la Biographie des contemporains, où Ton n*a copié Beaulieu qu^en rougissant ; aveux implicites de la restanratiou qui n'étoit pas fâchée de compter un illustre martyr de plus, honneur tardii, ovations posthumes, et monuments mal entendus ! Il n'y a derrière tout cela que la grosse figure du malheureux Fauche se portant garant de la honte de Pîchegru devant les Bourbons, devant le pays et devant la postérité.
Fauche n'avoit vu Pichegru que deux fois avant la proscription de fructidor, dont les suites conduisirent Pichegi'u à Londres, et Fauche en est convenu avec moi. La seconde fois, Pichegru reconduisit Fauche jusqu'au bas de rescalier, et se retournant du côté de son aide-de-camp : « Lorsque monsieur reviendra, dit-il, vous me rendrez le service de le faire fu&iller. » Puis donnant le bras à Gaumo pour remonter : « Ilnefaudroit pas le fnsîlîf r, cuntinua-t-il en riant, mais j'espère qu'il n'y reviendi'a plus. »
La restauration s'ahandonnoit, selon son usi^e, à Timpulsion donnée. La commission du monument de Piehe^ gru, dont j'ai fait parâe, et dont les intentions étoient admirables, obéissoit machinalement à la même impression. — Mais, au nom de Dieu, disois-je à Delarue, vous savez qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela ! — Pas un mot ! me répondit Delarue ; mais Pichegru est mort royaliste* — Je le crois 1
— Royaliste, soit, mais non traître 1 Mon mûiistère à la oommis^on finissoit là, comme il finit ici.
Èt cette longue apologie, en effet, je ne Tai pas écrite pour les républicains. Pichegru étoit trop pur pour prêter son appui aux républiques de nos jours de corruption !
Je ne Tai pas écrite pour les légitimistes. Pichegru, légitimiste de cœur et de raison comme tous les honnêtes gens de son temps, n'auroit jamais en^a^é secrètement sa
tV ^LLSIIL 1>E CLAUDK MORÏL. §7
loyale épée à une cause qui n'avoit pas reçu son serment public.
Je ne Tai pasécrite pour les enfants de Piehegru ; il n^en a point laissé.
Je ne l'ai pas écrite pour ses parents. Ses parents sont à leurs vig^nes, et iif se doutent guère que la vertu de Chariot Piehegru ait pu être soupçonnée.
Je ne l'ai pas écrite pour sa noble et inoffensible mémoire ; elle se passera bien de moi.
Je ne Fai pas écrite pour rhistoiie. Qu'est-ce que c'est
que l'histoire?
Je Tai écrite pour la vérité.
S'il reste des successeurs et des avocats à Fauche^ à Beaulieu, àHontgaillard^ au Directoire ; — s'ils parviennent à me prouver que je me trompe^ — ah 1 je n'aurai pas la force de jeter ma boule noire dans Tume de l'opinion ! Je ne condamnerai pas Piehegru, le plus infortuné des hoiuiues^ comme il en est le- plus ^rand ! Mais je n'en parlerai plus. £n attendant^ je les en detîe 1