‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 13 sur 66 · CHARLOTTE CORDAY · texte numérisé non relu

CHARLOTTE CORDAY

Je n'ai Jamais vu Charlotte Corday^ je ne sais d'elle que ce qu'en rapporte Thistoire ; et ce qu'en rapporte l'histoire, tout le moinlp le sait comme moi. Sa belle et pure vie de jeune liilc^ eeha{)p(» aux conibinaisons du roman. Son dévouement héroïque et passionné ne se rattache à aucune des combinaisons de la politique* £lle apparoft seule, absolument seule, au milieu des faits de son temps, et li y passe qu'un jour pour tuer et pour mourir. Cela est bientôt dit, et il n y a pas deux manières de le dire. Tout le luxe de Téloquence et de la poésie, dont j'ai d'ailleurs d'excellentes raisons pour ne pas faire grand étalage, ne préteroit que de maussades ornements à cette phrase simple mais complète des biographies.

« Marie-Anne-Charîotte Corday d'Armans, âgée de «vingt-quatre ans et qiu iqucs mois, née de parents noa bles à Saint-Saturnin près deSéez, enNormaiidie^ assasasina Marat dans son bain d'un coup de couteau^

f Charlotte Corday a paru pour la première fois dans la Brvue de Parii, octobre 1833, tome XLV. — La table de ce recaeil porte pour itidlcation : Charlotte (k>rdiiy. — Mœufs firan^lses. — Souvenirs de la révoluUon.

CHARLOTTE CORDAT.

cf ]o 1 4 juillet 1793. Elle se laissa ensuite arrêter sans s*é- « mouvoir, répondit à ses juges sans se défendre, entence dit son arrêt avec le calme qui ne Tavoit pas abandon- « née un moment, et marcha le 17 à Téchafaud, belle, a tranquille et presque riante, comme les jeunes filles de « son âge vont au bal. Quand ie bourreau eut abattu sa c( tête, il la ramassa dans le panier, la montra toute san- « glante au peuple, et lui donna un soulUet. »

L'histoire n'ajoutera rien à cela, et ce quellmagination auToit rétrange audace d'y ajouter seroit certainement de trop.

Ce que j'y ajoutorai, rnoî, ce sera un lambeau de mes souvenirs, passablomont insignifiant pour tout le monde, si ce n'est pour moi, et que je n'aurois jamais eu la pré- ^ tention de recoudre à rien, si je ne trouvois à tirer de ses replis quelques inductions morales dont l'application peut redevenir utile dans des circonstances plus ou moins pro* chaînes.

Quand Paris eut fait ses prpmiores révolutions, on ne savoit pas trop bien dans les provinces éloignées ni pourquoi ni comment on faisoit les révolutions. Ce n'est plus maintenant un mystère pour personne. Ceite place est â moi; ces honneurs me sont dus, ces palais nf appartiennent, Enfants^ retirez-vous de mon soleil, comme dit Pascal. Laissez-moi passer, ou je vous tue / Voilà l't^xpressîon tout entière de ces grands mouvements des peuples qui leur coûtent si cher, qui leur rapportent si peu; et c'est pourquoi la partie saine des peuples ne s'en mêle plus. Il n'en étoit pas de même alors. La frénésie étoit presque partout, mais la mauvaise foi n'étoit presque nulle part. On alloit, on alloit, et on alloit ordinairement tro]) loin, parctî que, suivant la judicieuse expression de Robespierre, on ne va jamais plus loin que lorsqu'on ne sait pas où l'on va. La division hostile des partis devint bientôt la manifestation très- explicite du secret des gens capables qui se dîsputoient le pouvoir. Elle ne fut pour les bonnes gens qu'une

énigme sans mot dont la solution indéfinie restoU ftns|^n-

duc (Jaiib l avenir ; et s'ils s'obstinèmit à la clit rclier quelquefois encore, ce ne fut niallKnu'eusement pas dans l^histoire, où iis l'auroient trouvée à chaque page. Brutus Favoit proférée assez hautement pour Tinstruction de tous les siècles^ en livrant sa poitrine au poignard amical . de Straton.

La société po|)iilaiie de ma ville natale voulut cependant savoir à quoi .s < n tenir sur 1* s ( In^fs apparents de la Montagne et de la (iironde avant de s engager sous la bannière de Tune ou de l'autre. A défaut d'idées positives et qui se représentassent •d'elles-mêmes^ comme cela arrive quand les idées sont quelque chose et quil y a une vérité au tond, elle s inforoia des hommes et réserva son adhésion pour les plus di^iu L'émissaire chargé de cette exploration naïve étoit un jeune lionime de vingt-deux anS; du plus heiu^ux naturel^ plein de bonne instruction^ de patriotisme éclairé^ dliuroanité^ d'enthousiasme^ et qu'un rare talent pour la parole avoit rendu populaire dans ces jours d'apparente création où la parole étoit réel e venue souveraine connue aux premiers jours du monde. A onze ans je Tavois pour professeur et presque pour ami; et je chéris encore sa mémoire^ quoique j'aie la funeste obligation de mon goût stérile pour les lettres à ses aveugles encouragements. Briot vint à Paris, y passa quelques semaines^ et se crut en état de rendre bon compte de sa mission. « Roland et ses amis, dit-il, sont «c des républicains sincères, incorruptibles^ pénétrés du « plus pur amour de la liberté; ils peuvent se tromper, « mais ils ne peuvent pas vouloir vous tromper. Je ne sais « oii est la raison, mais c'est de ce côté qu'est la vertu, a Quant à Marat, c'est un monstre qui n'a rien de coin- « mun avec la nature humaine, et j'en rends grâces au a ciel^ car il iaudroit rougir d'être homme^ si Marat étoit « un homme. »

Cette pensée s'enracina profondément dans mon esprit*

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EllQ y produisit un germe fécond qui se développa, qui * grandit^ qui étouffa peu à peu tout le reste des fblles

semences que mon éducation politique d'écolier y avoit ]♦ téos depuis un an. Marat est la seule créature qui m^ait fait co 11 i prendre la haine.

Quelques mois après^ la Montagne étoit triomphante et régnoit sur la France de par la populace de Paris* Ëlle Isuiça ses fougueux proconsuls dans tous les départements. Celui qui nous échut s^appeioit Jean Bassal, de Seine-et- Oise. C'étoit un ancien curé de Saint-Louis de Versailles, doué d'une physionomie assez distinguée, d'une grande tacilité d'éiocution et d'une certaine élégance de manières. Ce curé venoit de se marier avec une noble chanoinesse^ pour la dérober peut-être à la proscription. Je ne Tai jamais entendu dire, mais f ai eu quelques raisons de le croire. Madame Bcisscil étoit belle, plus que belle, accomplie dans toutes les grâces qui relèvent la beauté, dans toutes les perfections du cœur qui la divinisent; et pour surcroit de mérite elle avoit Tinexplicable courage d'être aristocrate et de s'en faire gloire. Arrachée par la nécessité sans doute à la société élevée dont elle auroit fait l'orneiueut, on n'inia^Mnera pas qu'elle ait pensé un instant à s*en composer une autre parnû l'orageuse et grossière clientèle des députés jacobins. Elle vivoit retirée dans son appartement^ et ne passoit quelquefois dans ceux du curé tribun que pour y soUidter quelques adoucissements aux malheurs des pauvres proscrits. La justice exige qu'on avoue qu'ils lui étoient souvent accordés ; et plus d'une famille alors miraculeusement soulagée dans ses afflictions par le succès de ses démarches ferventes et assidues la reeonnottroit encore sous le nom de Notre-Dame de tniséri* corde, qu'elle avmt reçu du bon peuple. Heureusement il y en a deux.

Jamais fenuTie, autant que je me la rappelle aujourd'hui, car je ne possédois pas dans ce temps-là l'instinct qui révèle ces mystères, n'avoit été mieux organisée pour aimer

lOOVEKUa Ot LA lAvoumoH.

et pour faire le bonheur de ce qu'elle aimoit. C'étoit sans doute ce vide d'une âme tendre et exaltée qui la piéoc* cupoit dans la solitude où je la surprenois tous les jours^

les yeux rouges de larmes qu'elle s'effbrçoit de me cacher sous un sourin^ : et quand le besoin d'aimer ne trouve pas à s'exercer sur ses sympathies naturelles, il faut bien qu'il cherche où se prendre. Jeserois fort en peine d'expliquer d'une autre manière sa bienveillance pleine d'effusion pour un enfant que des circonstances inutiles à raconter avoient offert à ses regards ; enfant sombre, irritable, chagrin, tourmenté de je ne sais quel vague avenir d'amour et de poésie, comme s'il avoit prévu que ces belles illusions trahiroient toutes ses espérances^ et qu'il vîeilliroit^ l'infortuné^ à les poursuivre sans les saisir^ puis à les regretter toujours. Elle Faimoit autrement peut-être, mais aussi purement qu'une mère, et il y avoit des moments de méditation inquiète où ce sentiment sans nom ne me suftisoit plus. Je devinois sans le comprendre que ce n'étoit pas ainsi qu'il auroit été parfaitement doux d'être aimé d'elle^ et cette anticipation insensée sur les passions d'un autre âge m'attiroittrop souvent les lourdes railleries de quelques démagogues facétieux pour que je pusse me tromper sur ce qu'elle avoit de ridicule ; mais elle me valoit le privilège d'accompagner ma bonne amie partout • et je m'aecontumois à jouir de mon bonheur sans prendre souci du bonheur qui me manquoit.

Un jour nous venions de visiter un des paysages riants et pittoresques de nos belles contrées dans une modeste ' voiture de ioua^^e dont les représentants se servoient pour leurs excursions. J'occupois le fond avec madame Bassal, et le mouvement monotone de la voiture lentement balancée par les inégalités d'une route scabreuse m'avoit plongé dans un assoupissement qui n'étoit cependant pas ass( / profond pour me priver tout à fait de la faculté de penser, et que je goûtois avec délices parce qu'il me permettoit de reposer ma téte sur la blanche épaule de

CBAtLOTTI COroAT.

Jalie^ de manière à entendre palpiter son sein et à respirer son haleine. Le devant étoit partagé par Bassal et Championnet^ alors colonel d^un bataiUon de volontaires de la

Drùine, et qui devoit quelques années après arborer le drapeau tricolore au faîte du Capitole. Celui-ci étoit un patriote éclairé et sensible^ dont Tesprit délicat et ûa, Vkoke affectueuse et les mœurs chevaleresques ne pourvoient sympathiser avec les fureurs de Tépoque* Cette disposition^ qu'il étoit toujours pr^è manifester avec une énergique franchise, soulevuit ( haque jour entre Bassal et lui (les discussions ora(:^onses dans lesquelles le député f aisoit preuve de plus d'art que de bonne foi^ car il inclinoit lui-même intérieurement aux idées de modération et «le tolérance qu'il feignoit de combattre^ pour se réserver le pouvoir de les appliquer sans danger, en les déguisant sous l'apparence d'untî fausse exagération dissipée en vaines paroles. Cependant il estimoit trop sincèrement Championnet pour craindre de s'en laisser pénétrer; et Il mettoit ordinairement fin à leurs disputes par un serrement de main ou un sourire qui trahissoit son approbation secrète. J'avois remarqué cela en dix occasions' différentes. Au moment dont je parlois, le nom de Marat tomba au milieu de la conversation^ et produisit sur moi l'eltet qu'il produisoit toujours. Je me réveillai en sursaut et avec un mouvement d'horreur, le nom de Marat à la bouche.

— Marat est un monstre^ dit froidement Julie^ qui ne s'étoit pas mêlée jusque-là de cet entretien.

— Et le ciel en soit loué î ajoutai-je en renonant sou exciaination à la phrase classique de mon jeune protésaeur; car il faudrait rougir d'être homme, si Marat étoit un homme.

Bassal fironça sur moi son sourcil épais et noir en me lançant un regard sévère ; rt se retournant gaiement du côté de Chiini[)ioiiiiet : — 8avt z-vous, lui dit-il, mon cher camarade» que le langage de madame et celui de son patiio ne seroient pas entendus impunément par mon pacifique

SOUVENUS DB LA BlVOLimOlf

et indulgent collègue Pioche-fer Bernard de Xaintes^ et qoll pourroitun jour nous en coûter la téteà tous quatre^ si rien de oed transpiroitt Marat^ pomsmvit-il^ n'est pas même un monstre. Il n'y a pas assez d'étoffe dans ce misérable pour faire \\n fie ces scélérats éminents qui prennent place dans l'histuiiv. C est quelque chose an-dessous, uu maniaque ivre, une brute enragée^ un reptile épilepti* que. Tout le monde à la €k>nvention en porte le même ju* gement. Mais c'est sons ce point de vue môme qu'il nous est essentiel comme intermédiaire entre nous et ce rebut crapuleux des nations corrompues^, cette hideuse et cruelle populace dont il est IVxpression et le type incarné. Par lui nous la tenons tout entière dans notre main, et nous en épouvantons le reste de la France^ rienquVn le menaçant de déchaîner notre harpie, comme si nous lui présentions la tète de Méduse. J'aurois voulu me servir d'une comparaison moins noble et moins poétique dans un sujet si bas; mais en >érité je n'ai pas pu la trouver. Ce seroit faire à Marat !)eaucoup trop d'honneur encore que de le comparer h ce qu'il y a de plus vil et de plus exécrable au monde.

Là-dessus il cessa de parler, et nous restâmes tous livrés à nos réflexions. Les miennes, je m'en souviens, furent plus solides et plus sérieuses quil ne sembloit convenir à mon extrême jeunesse. Ma pensée entrevoyoit un monde nouveau ; je venois de recevoir ma pr(;mière leçon de politi([iie.

A notre arrivée au palais où la ville avoitiogé les députés en mission, nous trouvâmes un concours immense de citoyens consternés dont quelques-uns pleuroient de rage et rugissotentde vengeance, et nous ne fûmes pas longtemps à nous (Expliquer cet incident. Un courrier extraordinaire \enoit d appui ti r en tout^^ hâte la nouvelle de la mort de Bïarat assassiné par Charlotte Corday. Bassal parut plus sensible que personne à ce tragique événement ; il tomba sur son fauteuil en cachant ses yeux de sesmains, et quand il les découvrit tous les assistants purent croire qu'il versoit ' des larmes véritablesj car il s'en fallut peu que je ite m'y

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trompasse moi-même. — 0 mon vertueux ami, s'écria-t-il^

qu"ai-je fait pour te survivre ! Pourquoi mon cœur ne s'estîl pas trouvé entre le tien et le fer pan it ich^ qui t'a frappé? Mes jours sont inutiles à ce peuple auquel tu portois un amour si vigilant^ et dont tu étois la lumière vivante ! 0 mon ami; ô mon frère^ ô sage et divin Marat^ que ne suisje mort à ta' place t Et en achevant ces paroles il laissa retomber sa tête sur le dossier^ comme si le sentiment l'abaadonnoit. La foule respectueuse^ touchée de son désespoir patriotique, ne songea plus qu^à s'écouler ensiience^ pour ne pas importuner une si profonde douleur.

Quand elle fut éloignée, Bassal, qui la suivoît turtîvement de l'œil, se leva, ferma les deux battants de la porte, et, les mains dans les poches de son pantalon, arpenta le parquet en siftlant.

— Adieu le puissant talisman de la Montagne, dit Champîonnet d'un ton ricaneur qui lui étoit particulier. Lavoilù désarmée des serpents qui nous f aisoient peur. £Ue a perdu sa Gorgone.

— Elle n'a rien perdu, enfant que vous êtes, répondit Bassal ; le Saint-Fargeau étoit u^e jusqu'à la corde. Momie pour momie, il nous falloit un martyr, et la charogne de Marat fera des miracles.

Après quoi il se jeta de nouveau sur son fauteuil dans un accès de fou rire, en fredonnant à demi-^voix, pour n'être pas entendu du dehors :

Elle a tant mangé de monde La bête du Gévaudan, etc.

Madame Bassal n'avoit pris aucune part apparente k cette

scène età ce colloque. Elle appuya sa main sur mon épaule, et se dirigea vers sa ehamhre, ou je 1 accompasmai comme à l'ordinaire. A l'instant où nous allions y entrer : — Madame, cria Bassal d'un ton à demi solennel et à demi gogue^ nard^ je vous prie de clore à tout prix les lèvres de votre

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