‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 19 sur 66 · SOUVENIRS DIS LA BÉTOLUTIOU · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DIS LA BÉTOLUTIOU

liou : c'étoit un droit ! On exécutoit un assassinat comme un jugement^ et les gens qui passoient n'avoîent rien à dire. La théorie du meurtre étoit montée dans les hautes dasses; il y avoit dans les salons des secrets de mort qui épouvanteroient les bagnes. On faisoît Ckarlemagne à la bouillotte pour une partie d'externiiiiutiuu^ et on ne prenoît pas la p^Mno de parler bas, pour dire qu'on alloît iupv quelqu'un. Les femmes^ douces médiatrices de toutes les passions de Thomme^ avoient pris une part offensive dans ces horribles débats. Depuis que d'extoables mégères ne portoienf plus la guillotine en boucles d'oreilles^ à! adorables furies, comme auroit dit Corneille, portoient le poipiard en épingle, à Timitation des Catalanes, qui le glissent jusque dans leurs cheveux. Un beau jeune liomnie étendoitun doigtsangiant sur la bonbonnière d'une dame, etc'étoit (hùfrescù referens) la seule partie de sa main délicate qui eût été soigneusement soustraite à la pâte dV mande et au savon d'Angleterre. Si vous aviez le bonheup de vous sauver de la ôorme compagnie, vous ne traversiez pas le Rhône, sans entendre la ciiute dequt^lque Mathevon qui tomboit dans le ûeuve; et si Tinfortuné étoit assez adroit pour gagner la rive à la nage, et pour se réfugier dans un corps-de-garde, un long cri vous avertissoit bientôt qu'il venoit d'y mourir sous les baïonnettes. Quand vous opposiez quelques objections de sentiment à ces épouvantables excès, on vous nienoit aux Brotteaux, on vous faisoit marcher, malgré vous, sur cette terre élastique et rebondissante, et on vous disoit : C'est là que sont nos parents. Chose étrange 1 nous sommes mille fois plus loin de cette époque que du moyen ftge> car les chances du ^noyen ftge sont éternellement rédivives, et celles-ci ne se reproduiront peut-être jamais. Dans ces réiuiniseencos amassées sans ordre et traduites sans méthode, je ne nie suis certainement avisé d'aucun système de composition; mais quel tableau, grandDieu ! pour ces grandsécrivainsqui sont de grands peintres, un Waiter Scott, un Victor Hugo,

BiAGTION THCniIIDOIIIEKÏ^E

t\n Alfred (!(» Vigny, que celui de ces jours d'exception dont le caractère indéfinissable et sans nom ne peut s'ex- ' piitner que p«T les faits eux-mêmes, tant la parole est im« puissante pour rendre cette confusion inouïe des idées les plus antipathiques, cette alliance des formes les plus é!éij,iiiites et (les plus implacables fureurs, celte transaction ettréiiée des doctrines de Thumanité et des actes des anthropopliages ! Comment faire comprendre ce temps incompréhensible où les cachots ne protégeoient pas les prisonniers^ et où le bourreau^ qui venoit chercher sa victime, s'étonnoit d'avoir été devancé par Ti^ssassin ; ce long 2 septeiubi (' tous les jours renouvelé par d^adinirablcs jeunes gens qui sortoient d'un bal, et qui se faisoient attendre dans un boudoir ? Je no l'entreprendrai pas. Dans cette galerie, vide encore, il m'est tout au plus permis de laisser un croquis, et je me suis pris au premier souvenir qui m'est venu.

On ne peut pas se le dissimuler, jamais il ne s'est élevé • une horrible passion, devenue contagieuse, qu'elle n'ait suscité quelques supériorités effrayantes, sans doute, mais notables* crime aussi a des héros, et des héros dont le nom retentit longtemps dans la mémoire du peuple. On ne le croiroit pas au silence absolu des Biographies sur les Compnfpions deJé/iu. Dans foutes celles que j'ai consultées, on n en nonniie qu'un dont je n'aurois jamais rien dit, si ^on ne l'avoit pas nommé : car c'étoit incontestablement l'homme le plus nul et le plus obscur de son parti; mais on le nomme tout simplement, comme on auroit nommé Poulailler ou Cartouche, et sans rattacher son histoire à une époque ou à une série d'événements. Voici les premiers mots de cet article, sur lequel je brode, à mon ordinaire, un conamentaire plus étendu que le texte, mais qui n'est pas sans intérêt s'il contient quelques faits neufs ou quelques observations nouvelles.

«Amîet, voleur de diligences, s'est fait, à force d'au- « ûm et de brigandage$, um odieuse célébrité, Il uvoit

SODVENIRS DE LA BÉVOLUTION.

« organisé une troupe qui ravagea longtemps le départece ment de TAin^ mais dont une partie tomba enfin entre « les mains de la justice avec son chef, etc., etc., etc. » Amîet seroit bien surpris^ s'il pouvoit lire cette notice ;

mais il le seroit moins que ses juges. Le hasçird m'avoit jeté dans la prison d'Aniiet et de ses complices, à un âge où l'idée du crime est plus repoussante que dans tout lo. reste de la vie, à l'âge où Ton conçoit à peine les passions. J'ai vécu avec ces gens-là, j'ai couché sur leur paille, j'ai rompu leur pain, et j'en ai conservé ime idée toute dîtférente.

Aniiet n'étoit pas le chef de la bande de voleurs dont il est question dans les Biographies. J'ai dit que c'étoit le moindre des condamnés. Au reste, cette dénomination même de voleurs de diligences a besoin d'être expliquée. Je ne m'adresse à aucun souvenir de parti, car je suis placé dans la position la plus avantageuse de toutes pour écrire qu(^lque chose qui ressemble à de Thistoire. Il y a du bon et du mauvais^ il y a du beau et du hideux dans toutes les opinions. Il n'est point de pouvoir qu on ne puisse accuser. U n'est point de révolte qu'on ne puisse défendre. Tant que ces questions ont été pour moi une ail'aire de vie ou de mort, j'ai pu les juger assez mal. Je les vois aujourd'hui d'une manière plus impassible que la postérité ellemême, car elle les verra nécessairement à travers quelques préventions dominantes, et toutes les impressions (|ue l'histoire contemporaine m'a laissées se sont converties en indifférence et en dédain.

On sait qu'à l'époque culminante de la réaction thermidorienne, les espérances de l'opinion voyaliste s'étoient vivement réveillées. Il n etoit question que d'une restauration prochaîne de la maison de Bourbon, qui ne devoit pas se faire attendre plus de six mois. Lyon étoit, comme je l'ai dit, le quartier général de cette conspiration^ assez ouverte pour mériter un autre nom. C'étoît un véritable gouvernement provisoire avec son comité royal, sonad-

RÉACTION THERUIDORIENNB^ il9

niînistration royrde, son état-major royal^ et presque ses ariiiet's royales. Une de ces armées s'organisoit dans los moQtagaes d'Auvergne, sous les ordres de M. de Chardon ; une antre dans les montagnes du Jura^ sons les ordres de M. de Teyssonnet. n est même vrai de dire qae nionneur périlleux des épaulettes étoît fort recherché^ mais les soldats manquoient. Il n'y a rien de plus difficile que d'organiser nne armée sans argent, et le budget de la (■on1i ( -révolution n'étoit pas riche. H arrivoit bien de Tétranger quelques grosses sommes chez les caissiers patentés de la bonne cause, mais elles n'en sortoient guère. Ces prodigalités extra-nationales nous ont du moins fait quelques éligîbles.

Dans cet embarras, on comprit qu'il n'y avoit que la République qui pût solder ses ennemis. Or, il n'étoit pas probable qu'elle s'y décideroit de gré à gré, et, sans essayer cette négociation scabreuse, on jugea qu'il valoit mieux lui prendre de l'argent que de lui en demander. On organisa donc des bandes ou des compagnies chargées de Tenlèvement des recettes et de l'attaque des transports de fonds publics. Je suis obligé de déclarer que cette mesure étant la seule qu'il i ùt possible de pratiquer, je la trouve très>naturelle. Dans un état de guerre civile, la spoliation de la diligence du trésor n'est pas un crime caractérisé par les lois ordinaires. Cest une op^ation, et, suivant les cas, un fait d'armes. Au reste, on n'a plus d'idée de l'influence que de pareils événements pouvoient exercer sur la manière d'apprécier les choses. Tel homme, dont la légèreté avec laquelle je parle de ces monstrueuses aberrations révolte l'esprit et le cœur, les auroit comprises comme moi, s'il avoit vécu de mon temps.

Je ne dis pas. Dieu m'en garde I que les Compagnies qui furent chargées de ces horribles opérations se composèrent de l'élite du parti. Personne ne mu cruiroiL; c ôtoient, en général, des jeunes gens perdus de dettes, de débauchus, de crimes, qui se réfugioient au hasai'd sous

120 SOUVENIRS D£ LA HÉVOLUXiOr^.

le premier étendard venu^ où ils pouvoient trouver quelque garantie d'impunité^ ou quelque solidarité de dévouement et de sang. Tout le monde ne sait pas au juste ce que le sentiment de Thonneur peut produire de grand dans le cœur d'un brigand désespéré^ qui croit s'ennoblir en s'associant à une noble cause* Près de ces misérables^ on comptoit quelques-uns de ces esprits exaltés^ si communs alors, que l'entraînement d'une opinion décidoit moins que l'appât d^un danger aventureux. Quelques-uns, comme Ilyvert, dont je parlerai tout à Theure^ faisoient ce métier en amateurs, et pour jouer leurs tètes dans des exploits de bandits qui ne leur paroissoient pas condamnables aux yeux de la morale. J'ai vu beaucoup de ces malheureux, j'ai vu surtout ceux dont il est question ici, et je les vois encore, téméraires, exaltés jusqu'au délire, passionnés jusqu'à la fureur, mais incapables de faire tort d'un denier au trésor d'un riche, et prêts à racheter de leur sang les larmes d'un enfant; semblables enfin à ces compagnons de Charles Moor ou de Jiobert chef de bri* gondsy qu'ont illustrés la tragédie et le mélodrame. Au reste, il est à remarquer qu'ils n'ont jamais été accusés en justice d'un vol exercé sur les particuliers. Quoique les voleurs de profession n'eussent pas manqué de s'étayer sur cette anomalie si nouvelle dans l'ordre social, de voler de vive force au nom du roi, la distinction des uns et des autres s'est toujours manifestée d'une manière si claire, qu'on ne peut la nier sans mentir à ta conscience d'une génération. Je me souviens qu'un honnête vieillard s'étant plaint dans une table d'hôte de Lyon d'avoir été volé ce jour-là d'un groupe de cent louis qui s'étoit trouvé joint par hasard au groupe de l'État, cette somme lui fut rapportée le soir même, et qu'il manifesta le lendemain, sans le faire partager, un étonnement plein de naïveté et de joie. De ses cinquante auditeurs, il n'y en avoit pas un qui ne comprît très-bien cela.

Les voleurs de diligences dont il est question dans i'ar*

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RKACIiON TII£aMlDOIklEKNB« iSl

tîcle AwiKT, que j'ai cité tout h Theure, s'appeloient Leprêtre, Hyvprt^ (iuyon et Amiet. Leprêlre avoit quarantehuit ans; c'étoit un ancien capitaine de dragons^ chevalier de Saint-Louis^ doué d'une physionomie nohie^ d'une tournure avantageuse et d'une grande élégance de manières. Guyon et Amiet n'ont jamais été connus sous leur véritable nom. Ils dévoient ceux-là à Tobligeance si commune des marchands de passe-ports. Qu'on se figure deux étourdis d'entre vingt et trente ans^ liés par quelque responsabitité commune qui étoit peut-être celle d'une mmvaise action^ ou par un intérêt plus délicat et plus générem, la crainte de compromettre leur nom de famille^ on connaîtra de Guyon et d'Amiet tout ce que je m'en rappelle. Ce dernier avoit la figure sinistre^ et c'est peut-être à sa mauvaise apparence qu'il doit la mauvaise réputation dont les biographes l'ont doté. Hyvert étoit le fils d'un riche négociant de Lyon^ qui avoit offert au eous-officier de gendarmerie chargé de son transfèrement soixante mille francs pour le laisser évader. C^étoit à la fois l'Achille et le Pâris de la bande. Sa taille étoit moyenne, mais hien prise ; sa tournure gracieuse, vive et svelte. On n'avoit jamais vu son œil sans un regard animé, ni sa bouche sans un sounre. Il avoit une de ces physionomies qu'on ne peut pas oublier^ et qui se composent d'un mélange inexprimable de douceur et de force, de tendresse et d'énergie. Quand il se livroit à l'éloquente pétulance de ses inspirations, il s'élevoit jusqu'à l'enthousiasme. Sa conversation annonçoit un commencement d'mstritction bien faite et beaucoup d'esprit naturel. Ce qu'il y avoit d'effrayant en lui, c'étoit l'expression étourdissante de sa gaieté, qui coiitrastoit d'une manière horrible avec sa position. D'ailleurs, on s'accordoit à le trouver bon^ généreux^ humain, facile à manier pour les foibles, car il aimoit à faire parade, contre les autres, d'une vigueur réellement dthlétique^ que ses traits un peu efféminés étoient loin d'indiquer. 11 se flattoit de n'avoir 1* Il

i%i SOUVENIRS DE lA EÉVOLUTION.

jamais manqué d'argent et de n'avoir jamais eu ennemis. Ce fut sa seule réponse à Timputatiou de vol et d'assassinat. Il avoit vingt-deux ans.

Cos quatre hommes avoient été chargés de l'attaque i'nne diligence qui portoit quarante mille fîrancs pour le compte du gouvernement. Cette opération s'exécutoit en plein jour^ presque à l'amiable, et les voyageurs, désintéressés dans raU aii e, s'en souc i oient fort peu. Ce jour-là un enfant de dix ans, bravement extravagant, s'élança sur le pistolet du conducteur^ et tira au milieu des assaillants* Comme Parme pacifique n'étoit chargée qu'à poudre^ suivant Pusage, personne ne fut blessé, mais il y eut dans la voiture une grande et juste appréhension de représailles. La mère du polit garçon fut saisie d'une crise de nerfs si affreuse, que cette nouvelle inquiétude fit diversion à toutes les autres, et qu'elle occupa tout particulièrement Tattention des brigands. L^un d'eux, s'élança près d'elle en la rassurant de la manière la plus aSSeetueose^ en la félicitant sur le courage prématuré de son fils, en lui prodiguant les sels et les parfums dont ces messieurs étoient ordinairement munis pour leur propre usage. Elle revint à elie^ et ses compagnons de voyage remarquèrent que^ dans ce moment d'émotion^ le masque du voleur étoît tombé, maïs ils ne le virent point.

La police de ce temps-là, retranchée sur une observation im {laissante, ne pouvoit s'opposer aux opérations des bandits, mais elle ne manquoit pas de moyens pour se mettre sur leur trace. Le mot d'ordre se donnoit au café^ et on se rendoit compte d'un fait qui emportoit la peine de mort d'un bout du billard à l'autre. Telle étoit l'importance qu'y attachoiont les coupables et qu'y attaclioit l'opiiiion. Ces houuues de terreur et de sang se retrouvoiept le soir dans le monde^ et parloient de leurs expéditions nocturnes comme d'une veillée de plaisir. Leprétre^ Hyvert^ Guyon et Amiet furent traduits devant le tribunal d'un département voisin. Personne n'avoit

Oigitized b|y G(

BÂACTION THERMIDORIENNE.

souffert de îewp attentat que le trésor, qui nlntéressoît

qui que ce fût, car ou ne savoit plus à qui il apparteuoit. Personne n en pouvoit reconnaître un, si ce n'est la belle dame, qui n'eut garde de le faire, ils furent acquittés à runanimité.

Cependant la conviction de Topinion étoit si manifeste et si prononcée que le ministère public fut obligé d'en

appeler. Le jup^ement fut cassé ; niais telle étoît alors rincer hUultï du pouvoir, qu'il redoutoit presque de punir des excès qui pouvoient le lendemain êtrè cités comme des titres. Les accusés furent renvoyés devant le tribunal de l'Ain^ dans cette ville de Bourg, où étoient une partie de leurs amis, de leurs parents, de leurs fauteurs, de leurs complices. On croyoit avoir satisfait aux réclamations d'un parti en lui rîU7ipnant ses victimes. On croyoit être assuré de ne pas déplaire à l'autre en les plaçant sous des garanties presque infaillibles. Leur entrée dans les prisons fut en effet une espèce de triomphe.

Linstruction recommença. Elle produisit d'abord les mêmes résultats que la précérlente. Les quatre accusés étoient placés sous la faveur d'un alibi très-faux, niais revêtu de cent signatures, et pour lequel on en auroit trouvé dix mille. Toutes les convictions morales dévoient tomber en présence d'une pareille autorité* L'absolution paroissoit infûllible, quand une question du président, peut-être involontairement insidieuse, changea Taspect du procès. « Mailame, » dit-il à celle qui avoitétési aimablement assistée par un des voleurs, « quel est celui des accusés qui vous a accordé tant de soins ? »

Cette forme inattendue d'interrogation intervertit Tordre de ses idées. Il est probable que sa pensée admit le fait comme reconnu, et qu'elle ne vit plus dans la manière de Tenvisager qu'un moyen de iik ulilier le sort de l'honniie qui l'intéressoit. « C'est monsieur, » dit-elle en montrant Leprôtre. Les quatre accusés, compris dans un alibi indivisible^ tomboient^ de ce seul fait^ sous le fer dn

Ifl fiOUVEKIBS DE LA BÉVOMTn?!.

bourreau. Ils levèrent, et la saluèrent en souriant, a Pardieii, dit Uyvert, en retombant sur sa banqacttG cr avec de grands éclats de rire, voilà^ capitaine^ qui « vous apprendra à être galant. » J*ai entendu dire que, peu de temps après, cette malheureuse dame étoit morto de chagrin.

11 y eut le pourvoi accoutumé ; mais cette fois il donnoit peu d'espérances* Le parti de la révolution, que Napoléon alloit écraser un mots plus tard, avoit repris Tas- ^ndant. Celui de la contre-révolution s*étoit compromis par des excès odieux. On vouloit des exemples, et on s'étoit arrangé pour cela, connne un le pratique ordinairement dans les temps diiiiciles, car il en est des gouvernements comme des hommes : les plus foibles sont les plus cruels* Les compagnies de Jéhu n'avoient d'ailleurs plus d'existence compacte. Les héros de ces bandes farou* ches, Debeauce, Hastier, Bary, Le Coq, Dabii, DelbuuU)e, Stoki nlVld, étoient tombés sur réchafaud ou à cùté. Il n'y avoit plus de ressources pour les condamnés dans le courage entreprenant de ces fous fatigués, qui n'étoient pas môme capables dès lors de défendre leur propre vie, et qui se Tôtoient froidement, comme Piard, à la fin d'un joyeux repas, pour en épargner la peine à la justice ou à la vengeance. Nos brigands dévoient mourir.

Leur pourvoi fut rejeté; mais Tautorité judiciaire n'en fut pas prévenue la première. Trois coups de fusil tirés sous les murailles du cachot avertirent les condamnés. Le commissaire du directoire exécutif qui exerçoit le ministère public près des tribunaux, épouvanté par ce symptôme de connivence, requit une partie de la force armée dont mon oncle étoit alors le chef. A six heures du matin, soixante cavaliers étoient rangés devant la grille du préau.

Quoique les guichetiers eussent pris toutes les précautions possibles pour pénétrer dans le cachot de ces (iiuitre malUeureu^; U$ avpient l^is^ la veille si étroiteiueiU

REACTION TIIERMlDORIEiVNE.

f^arrottés et chargés de fors si lourds, ils ne purent pas Irur opposer une longue résistance. Les prisonniers étoient libres et armés jusqu'aux dents. Ils sortirent sans difficultéj après avoir enfermé leurs gardiens sous les gonds et sous les verroos; et^ munis de toutes les clefs^ ils tra* versèrent aussi aisément Tespace qui les séparoit du préau. Lein» aspect dut être terrible pour la populace, qui les^ *ilteadoit devant les grilles. Pour conserver toute la lii)erté de leurs mouvements, pour affecter peut être une sécurité plus menaçante encore que la renommée de force et d'in- Irépiditéquî s'attachoità leur nom^ peut-être même pour dissimuler Fépanchement du sang, qui se manifeste si vite sous une toile blanche, et qui trahit les derniers efforts d'un homme blessé à mort, ils avoient le buste nu. Leurs bretelles croisées sur la poitrine, leurs larges ceintures rouges hérissées d'armes, leur cri d'attaqu(? et de rage, tout cela devoit avoir quelque chose de fantastique. Arrivés au préau, ils virent la gendarmerie 'déployée, immobile, impossible à rompre et à traverser. Ils s'arrêtèrent un moment, et parurent conférer entre eux. Leprôtre, qui étoit, comme je Pai dit, leur aîné et leur chef, salua de la main le piquet, en disant avec cette noble grâce qu lui étoit particulière : a Très*bien, messieurs de la gendarmerie ! j» Ensuite il passa devant ses camarades, en leur adressant un vif et dernier adieu, et se brûla la cervelle. Guyon, Amiet et Hyvert se miront en état de défense, le canon de leurs doubles pistolets tourné sur la force armée, lis ne tirèrent point, niais elle regarda celle démonstration comme une hostilité déclai*ée : elle tira. . Guyon tomba roide mort sur le corps de Leprétre, qui n'avoit pas bougé. Amiet eu la cuisse cassée près de l'aine. La Biographie des contemporains dit qu'il fut exécuté. J'ai entendu raconter bien des fois quil avoit rendu ^je dernier soupir au pied de Téchafaud. Hyvert restoit seul : sa contenance assurée, son œil terrible, ses pistolets agités par deux mains vives et exercées qui promenoient

80UVEKIIIS DE LA RÊVOLUTIOII.

la mort sur touslc^ sppcfatoiirs, je no sais qui'Ue admiration peut-être qui s'attache au désespoir d'un beau jeune homme aux cheveux flottants^ connu pour n'avoir jamais versé le sang, et auquel la justice demande une expiation de sang^ l'aspect de ces trois cadavres sur lesquels il bondissait comme un loup excédé par des chasseurs^ Telfroyablo nouveauté de ce spectacle snsporidirf ut un moment la fureur de la troupe. Il s'en aperçut et transigea : « Mescr sieurs» dit-il» à la mort ! j'y vais ! J'y vais de tout mon «t cœur ! mais que personne ne m'approche» ou celui qui a m'approche, je lehrûie, si ce n'est monsieur, continua*^ c( t-il en montrant le bourreau. Cela, c'est une affaire que a nous avons ensemble, et qui ne demande de part et a d'autre que des procédés. »

La concession étoit facile» car il n'y avoit là personne qui ne souffrit de la durée de cette horrible tragédie» et qui ne fût pressé de la voir finir. Quand il vit que cette concession étoit faite, il prit un de ses pistolets aux dents, tira de sa ceinture un poi<:^nard, et se le plongea dans la poitrine jusqu'au manche, il resta debout et en parut étonné. On voulut se précipiter sur lui : « Tout beau f messieurs» cria-t-il en dirigeant de nouveau sur les hommes qui se disposoient à l'envelopper les pistolets dont il s'étoit ressaisi pendant que le sang jaillissoit à grands flots de la blessure où le poignard étoit resté, a VOUS savez nos conventions : je mourrai seul ou nous « mourrons trois ; marchons. » On le laissa marcher. Il alla droit à la guillotine» en tournant le couteau dans son sein, a II faut, ma foi, dît-il, que j'aie l'ftme chevillée dans « le ventre ! je ne peux pas mourir. Tâchez de vous tirer « de là. » Il adressoit ceci aux exécuteurs.

Un instant après, sa téte tomba. Soit par hasard, soit par quelque phénomène particulier de vitalité» elle bondit» elle roula hors de tout Tappareil du supplice, et on vousdiroit encore à Bourg que la tête d'Hyvert a parlé.

Digitizu

Yi

COMPAGNIES DE JÉIIU

^organisation des Compagnies de Jéhu fut en général trop spontanée pour qu'on puisse Tédaircir par des docn* ments. bien positifs ; mais comme il n'y a pas un épisode

de la révolution sur lequel les auteurs de rébus gestis in nostro tempoi^e se soient moins exercés, et qui ait laissé moins de traces dans les monuments écrits de cette époque, ainsi que je lo disois tout à Theure, je rattacherai encore à ce sujet quelques souvenirs qu'il réveille dans ma pensée^ et qui, à défaut d'une page curieuse pour la galerie de l'histoire, peuvent fournir, si je ne me trompe, quelques sc^nes au drame ou an roman. On sait que j'ai plutôt en vue cet objet-là que tout autre, et que c'est même le seul but littéraire qui me soit permis. Cependant^ les impressions de la première jeunesse ont je ne sais quoi de si vif et de si pénétrant, elles se colorent de tant d'autres prestiges aux yeux de l'imagination, elles reprennent, dans le mystère de cette palingénésie de l'âme qui nous fait revivre nos fortes années, tant de séductions invincibles, qu'il ne seroit pas étonnant que je me trompasse souvent sur l'importance des faits qui m'émeuvent encore le plus* Aussi ne me hasarderai-je pas à garantir leur in* térèt, je ne garantis que leur authenticitéé

Uigiiizeo by LiOOgle

128 SOUVEMRS DK LA RÉVOLUTION.

Je me suis plus d'uno fois demandé quel étoit le nœiul intime, quel étoit le pùie sympathique des jéhuistes. Ce n'étoit pas la religion du pays, puisque la moitié de œux que j'ai connus étoient libertins et athées. Ce n'étoit pas Tamour de la dynastie déchue ; il n'y avoit pas un homme sur cent parmi eux qui en eût approché ou qui en attendît quelque chose. Ce n'étoit pas la vengeance. Les jeunes hommes de cette monstrueuse association qui, appartonoient aux familles des proscripteurs étoient plus nombreux de beaucoup que ceuxqui appartenoientauxfamilles des proscrits. Ce n'étoit pas la cupidité ; sortis pour la plupart de la classe aisée, et moins jaloux d'agrandir leur fortune par de mesquines spoliations de diligences et de recettes, que de Tépuiser dans des prodigalités extravagantes, ils jouoient des quadruples qu'ils aimoient à perdre contre des sous qu'ils ne ramassoient pas. Leurs vols lomboient dans des coffires d'où ils alloient engraisser quelques misérables aventuriers, dé( orés de leur chef du titre decomnii^saires du roi, et ils n'en recueilloient, quant à eux, que 1 iiilamie et Téchataud. Ce n'étoieat pas, sinon par exception, des antipathies de maison ou des haines personnelles. On tuoit^ sans doute^ un ennemi^ un rival, un créancier, quand Toccasion s'en présentoit ; on tuoit, à tout moment, un étranger, un inconnu, un voisin, un camarade d écolt , im ami d'enfance ; on Tembrassoit quelquefois auparavant.

Ce que c'étoit, il faut le dire ! c'étoit une monomanie endémique^ un besoin 4e furt et d'égorgement éelos sous les ailes des harpies révolutionnaires, un appétit de larcin aiguisé par les confiscations, une soif de sang enfïamniée par la vue du sanp:. C'étoif la frénésie d'une génération nourrie ('ommn Achille de la moelle des bêtes féroces, et qui n'avoit plus de types et d'idéalités devant elle que les Ar/^arcrf* de Schiller et les francs-juges du moyeu âge. C'étoit l'âpre et irrésistible nécessité de recommencer la société par le crime, cumiiie elle avuit fini. C'étoit ce

COMPAGNIES DE JÉHTI.

qn'rnvoio toujours dans des temps marqués Tcsprit des coniponsations éternelles, les Titans après le chaos. Python après le déluge^ ime nuée de vautours affamés apr^s le carnage, cet infaillible talion de fléaux inexplicables qui acquitte la mort par la mort, qui demande le cadavre pour le cadavre, qui se paie avec usure, et que TÉcriture ellemême a compté parmi les trésors de la Providence.

La composition inopinée des Compnrjvies de Jêhu offroit bien un peu de ce mélange inévitable d'états, de conditions et de personnes qu'on remarque dans tous les partis, dans toutes les bandes qui se ruent au travers d'une société en désordre ; maïs 11 y en avoit moins qui! n'en fut jamais ailleurs. La partie des classes inférieures qui y picnoit part ne manquoit pns de ce vernis de manières que donnent les vices dispendieux : populace aristocrate qui couroit de débauches en débauches et d'excès en excès après Taristocratie de noms et de fortunes, comme pour prouver qu'il n'y a rien de plus facile à outre-passer que le mauvais exemple. Le reste couvroit sous des formes plus élégantes une dépravation plus odieuse, puisqu'elle avoit eu à briser le frein des bienséances et de l'éducation. On n'avoit jamais vu tant d'assassins en bas de soie ; et Ton se tromperoit fort, si l'on s'imaginoît que le luxe des mœurs fût là en raison opposée de la férocité du caractère. La rage n'avoit pas moins d'accès impitoyables dans l'homme du monde que dans l'homme du peuple, et on n'auroit pas trouvé la mort moins cruelle en ratiinonients sous le poignard du petit-uiaitre que sous le couteau du boucher.

La classe proscrite s'étoit d'abord jetée avec empressement dans les prisons pour y chercher un asile. Quand cette triste sauvegarde de l'infortune eut été violée, comme

tout ce qu'il y avoit de sacré chez les hommes, comme les temples et les tombeaux, l'administration essaya dn pourvoir à la sfireté des victimes on les dépaysant, pour les

soustraire au pioins à l'action des vengeances pariicu*

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