‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 20 sur 66 · IIVENIBS DB LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

IIVENIBS DB LA RÉVOLUTION

iières. On les envoyoit à vingt, à trente lieues de leurs femmes et de leurs enfants, parmi des populations dont elles n'étoient connues ni par leurs noms, ni par leurs actes, et la caravane fatale ne faisoit que changer de

sépulture. Les Jékuistes se livroiont leur proie par échange d'un département à l'autre^ avec la régularité du coninierce. Jamais la conscience des attaires ne fut portée aussi loin que dans cette horrible comptabilité. Jamais une de ces traites barbares qui se payoient en tètes d'hommes ne fut protestée à l'échéance. Aussitôt que la lettre de voiture était arrivée, on balançoit froidement Vnmïr et le devoir, on portoit les créances en avance, et le mandat de sang étoit soldé à vue.

C'étoit un spectacle dont la seule idée révolte Tâme, et qui se renouveloit souvent. Qu'on se représente une de ces longues charrettes à ridelles sur lesquelles on entasse les veaux pour la boucherie, et là, pressés confusément^ les pieds et les mains fortement noués de cordes, la tête pendante et battue par les cahots, la poitrine haletante de fatigue, de désespoir et de terreur, des hommes dont le plus grand crime étoit presque toujours une folle exaltation dissipée en paroles menaçantes. Oh ! ne pensez pas qu'on leur eût ménagé à leur entrée ni le repas libre des martyrs, ni les honneurs expiatoires du sacrifice, ni même la vaine consolation d'opposer un moment une résistance impossible à une attaque sans péril, comme aux arènes de Constanceet de Galère ! le massacre les surprenoit inunobiles; onleségorgeoit dansleursliens, etFassommohrrouge de sangretentissoit encore longtemps sur des corps qui ne sontoient plus. Pendant ce temps-là, des femmes regardoient, paisibles, leurs enfants dans leurs bras, et les enfants battoient des mains. J'ai vu un vieillard septuagé* naire, connu par la douceur de ses habitudes et par cette politesse maniérée qui passe avant toutes les antres qualités dans les salons de province, un de ces hommes de bon ton dont l'espèce comiuence à se perdre, et qui

COMPAGNIES P£ JÉnU.

^toîent allés une fois à Paris pour faire leur cour au mi*

nîstre^ et pour assister à la chasse ou au jeu du roi^ mais (]ui dévoient à ce souvenii' privilégié l'avantage de diiit r cie temps en temps chez l'intendant, et de donner leur avis dans les cérémonies importantes sur une difficulté d'étiquette ; je l'ai vu^ dis-je^ fatiguer ses bras débiles à frapper d'un petit jonc à pomme d'or un cadavre où les assassins avoient oublié d'éteindre le dernier souffle de la vîe^ et qui venoit de trahir son agonie tardive par une dernière convulsion !

Tout cela ressembloit étrangement aux exécutions des cannibales^ et^ comme chez eux, l'aâreux sacrifice se passoit au bruit des chants. Dans la bouche des tueurs, c'étoit le Réveil du Peuple qui alloit toujours augmentant d'éclat et de sauvapje expression à niObure que les f luiices du sang leur montoient au cerveau ; c'étoit le refrain de la Marseilloise, qui expiroît de mort en mort dans la bouche des mourants. Seulement on ne les mangeoit pas. Chez les peuples civilisés^ qui ont perfectionné par-dessus tout • l'art des jouissances, on a compris autrement les voluptés des festins. Voila iouUi la dilTérence.

L'aspect de ces tragédies devoit être plus sinistre encore dans les cachots, où, à l'exception du geôlier consterné qui ouvroit la porte, l'action se passoit tout entière entre Marins et le Cîmbre. L'assassin s'arrètoit quelque temps sur le seuil pour exercer son regard à l'obscurité du souterrain; il le promenoit ensuite avec une cruelle avidité dans tous ses recoins. Jusqu'à ce qu'il eût à demi discerné sur unp poignée de paille quelque chose de vivant qui palpitoit d'épouvante. Alors le tigre bondissoit en poussant son cri de mort, et on n'entendoit plus qu'un gémis^ Si liient. Quels adversaires, grand Dieu! (iuel combat! quel champ de bataille 1 quelle histoire !

Souvent les victimes déployoient dans ces terribles angoisses un courage digne d'une autre destinée. Un auber« giste de Saint-Amour, nommé Tabé, gisoit malade sur u9

SOUVEMaS D£ LA aÉVOLUIiOM.

mauvais pliant dans un des angles les plus retirés de la prison. Protégé par son état de souffrance et par les témV bres où on Vawoit caché, il avoit vu dix fois les égorgeurs passer près de lui en allant au carnage ; il les avoit vus dix fois revenir sanglants. La troupe s'éloignoit. Tout à coup la rumeur reflue vers sonlit^ car ils avoient oublié quelque chose. « Tabé ! Tabé ! crient des voix furieuses. — Le voici, répond-il en se soulevant péniblement sur ses genoux, c'est moi qui m'appelle Tabé. » Une balle part et lui fracasse le bras; Tassassin inexpérimenté n'avoit pas pris le temps d'ajuster sa victime. Tabé se relève en s'appuyant de Tautre bras, a Ce n'est pas là, dit-il, c'est là qu'il faut frapper... » et il découvre sa poitrine. Cette fois, on eut l'humanité de le tuer à bout portant.

Loin de moi l'idée d'intéresser personne en faveur des misérables qui souillèrent l'est et le midi de la France de tant d'excès d'anthropophages; mais qu'on ne me refuse pas le triste bonheur d'insister sur la pensée consolanto pour l'espèce humaine qu'il y avoit dans ces aberrations plus de frénésie que de crime, plus de tétanos moral, si l'on peut s'exprimer ainsi, qiie de scélératesse combinée. Notre savant ami le docteur Marc nous dira sans doute un jour que les anciens, qui savoient tout ce que nous savons, ont probablement voulu figurer cet or^asiiie désordonné de l'âme dans les fables d'Hercule infanticide et d'Orestc li\Té aux Furies. Ce qu'il y a de certain^ c'est que tous les Jéhuistes que j'td vus de près, et qui n'ont pas payé en nature au bourreau le sang qu'ils avoient versé^ ont fini par le marasme ou par le suicide comme les monomanes ordinaires. Quand ces gens-là ne savoient plus qui tuer, ils se tuoient.

A les prendre hors de leurs accès (et je n'écris pas cela sans défiance du jugement qu'on en portera^ quoique je sois accoutumé à écrire librement tout ce que je pense fermement), c'étoient quelquefois des hommes doux, indulgents, sensibles, qui trouvoient de la pitié et des larmes

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COMPAGNi£S OB JÊUU.

pour les veuves et les orphelins qu'ils avoient faits. Il y a cinquante exemples pour un d'un jacobin ou d'un Matliet;o«qui a passé avec sécurité les jours de proscription chez un compagnon de JéhUy dont le poignard ne l'auroit pas épargné en prison ou sur la place publique. On en citoit qui avoient cachée nourri^ protégé le spoliateur de leur for* . tune ou le dénonciateur de leur père, parce qu'il étoit venu placer chez eux son malheur sous la sauvegarde de l'hospitalité. C'étoit le cas de dire comme Réal, dans sa belle défense du comité révolutionnaire de unies : Jures, iont'Ce là des hommes de sang?

J'ai nommé ailleurs quelques-uns des JéhuUies les plus formidables de l^st. On comprendra aisément pourquoi je ne désigne que par son prénom celui dont il me reste à parler ici. La nature avoit couible Laurent d'un luxe éblouissant de faveurs comme pour en faire la plus étrange de SCS antithèses. Sa mâle beauté n'excluoit pas une charmante expression de bienveillance et d'aménité qui appeloit la conâance. Élevé sans beaucoup de soin et livré de * bonne heure aux écarts d'une dissipation orageuse, il n 'avoit ni une grande force dans l'esprit, ni une solide insirnrtion acquise, mais de l'aisance, de la facilité^ une grâce particulière d'elocution qui donnoit du prix à ses moindres paroles^ et cet attrait insinuant et doux de l'homme aimable qu'on éfmuve sans l'expliquer. Poussé par son organisation nerveuse, et^ selon un bruit généralement répandu, par les suites d'un accident très-grave de sa jeunesse, à de fréquents accès d'ex|)aii^i()n Uirbulente, la vue d'une seule pc^rsonne que son irritation ponvoit blesser sufhsoit pour le contenir. Un bataillon d'ennemis déployé devant lui l'auroit fait bouillonner d'indignation et de rage. Un enfant l'auroit désarmé. Si on lui avoit attribué alors, dans un des.cercles où il étoit le plus intimement connu, quelque action violente, il ne se seroit élevé qu'une voix contre la calouiiiie, et cependant la calonmie elle-même u'auroit pu exagérer. Laurent iuiieux ne ret^ i. is

Digitizod by Cvjv.' v-c

SOUVBmS m la RiVOLUTION.

seinbloit plus h l'homme des soirées paisibles, des spectacles et des promenades. Il n'appartenoit plus à l'espèce humaine. Le peuple disoit dans les rues : a Laurent est en a colère^ Laurent est malade^ Laurent a mis ses habits de

« carnage ; il y aura des morts ! »

Ces horribles cruautés eurent un terme. La justice tenta enlin de reprendre ses droits et de frapper à leur tour ces usurpateurs des vengeances publiques qui s^étoient mis si audacieusementà sa place; mais elle ne montra long-temps qu'un vain simulacre de vigueur^ toujours prêt à s'évanouir devant des passions plus puissantes que les luis. Soixante-douze compag/wïis de Jé/iu des départements de TEst furent envoyés en jugement à Yssengeaux, dans la Haute-Loire^ en présence d'un tribunal extraordinairement convoqué pour eux. Dans ce moment où le pouvoir mobile et mal assuré passoit de main en main^ comme au hasard^ pendant le court intervalle qui séparoil 1 arrivée de deux courriers ou le glas de deux tue&ins, (?t où les partis fatigués^ mais non pas anéantis^ mesuroient encore d^un œil menaçant leurs forces à peu près égales^ un pareil nombre diioromes déterminés^ plutôt casemés que captifs dans les prisons d'une petite ville, auroient aisément décidé du sort d'une province; aussi les di bats de la procédure présentèrent un de ces tableaux bizarres qui caractérisent les tempsd'anxiété publique: Taccusation futtimide^ le témoignage inquiet et presque suppliant^ la défense insouciante ou téméraire* Tous les pi^venus furent absous, deux seuls exceptés, sur lesquels les charges s'étoient accumulées d'une manière si grave qu'ils n'essayèrent pas même de se soustraire à l'évidence accablante des faits. On reconduisit Laurent et un de ses camarades au cachot^ pour y attendre la mort jusqu'au lendemain.

Il faut avoir vu Laurent pour se faire une idée de Vem^ pire que pouvoit exercer l'héroïque et douce beauté de ses traits sur la multitude la moins sensible à l'ascendant de cette recimmandçUion corporelle dont Aiontaiguc pai'lc

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