‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 2 sur 66 · L'Apocalypse du solitaire · texte numérisé non relu

L'Apocalypse du solitaire

t&. De la République.

Parmi les morceaux que nous venons d'énnmérer, les uns sont des Uvres complets, tels que les Rwherchei sur ri^ib^uatice réoohUian* naire et l'HùUnrê des Sociétés sseritesf les autres sont de grands articles de revues; d'autres enfin, mais en petit nombre, de simples fragments, jetés comme au basard dans des préfaces ou des feuille-^ tons, mais qui forment encore dans leur isolement un tout complet* Dans quelques-uns de ces morceaux, écrits souvent à de longs intervalles, l'auteur, qui s'étoit comme oublié, revient parfois sur les mêmes idées. Kous n'avons point hésité cependant à reproduire les

AVBItTfSSEMElIT.

passages, du reste Tort rares, qui présentent entre eux quelque similitude, d'abord parce qu'il nous a paru curieux de mettre rérrivaîn en liai alh»ie avec lui-même, ensuite parce que Nodier est du petit nombre de ces hommes privilégiés qui peuvent, san* se répéter, parler deux fois des mêmes choses. Certaines contradictions, certaines exagérations politiques ont aussi, nous l'avons dit plus haut, laissé leur empreinte sur ce livre. Nous lesavons reproduites dans leur sincérité, dans leur intégrité primitive, etnous devions le faire, parce que ces contradictions sont à la fols de la biographie et do l'histoire, parce qu'elles portent avec elles leur correctif, qu'elles Indiquent les variations de l'opinion publique, et que souvent elles marquait l'heure où la vérité se dégage même aux yeux prévenus, Vhenre solennelle où la postérité commence pour les vivants et pour les morts.

Complétés dans les détails et dans l'ensemble, les « Souvenirs, » tels que nous les publions ici, donnent plus que ne promet leur litre, et s'étendent même au-delà des dates assignées par l'auteur. Ils commencent à Strasbonr;,'. sons la terreur, au pied même de la guillotine ; ils finissent après juillet I8;îa, par une prophétie que. février 1848 a réalisée. On a de la sorte, sur les aspects les plus di\ rr^ d'une période de quarante années, sur les sujets les jilus variés, les impressions et les jugements d'un écrivain d'élite, qui sentoit si vivement et qui jugetjit avec tant de finesse. Les circonstances au milieu desquelles nous vivons donnent à cette œuvre un intérêt nouveau, mais nous n'Insisterons pas sur ce point, car le succès est acquis sans conteste, et lorsqu'un livre, pour les différentes parties qui le composent, a subi k diverses reprises et à vingt ans de distance l'épreuve de la réimpression, lorsque la main qui l'a écrit est glacée par la mort, l'arrêt du public, impartial comme la postérité, est plus sûr que tons les éloges. Les « Souvenirs » sont aujourd'hui jugés; l'avenir ne les oubliera pas, parce qu'on y trouve ce qui fixera toujours sur les œuvres de l'esprit l'attention des hommes, la cbaleub d'un coBur généreux et le cachet d'un grand artiste.

PRÉFACE

IDB LÀ TROISIÈME ÉBITI01|«

Pour*expliqufir le livre que voici^ il convient de dire d'abord qu'il A'offî« que les débris d'un livre. Ha première pensée avoit été d'écrire des JtfÀioif eir continus comme tout le monde^ et de. me faire modestement le béros d'une espèce d'odyssée à travers les Cbarybdes et les Scellas de la révolution. Dans une révolution, en ellel, le domaine des notions historiques appar- ' tient à tous comme tout. Chacun ayant pu prendre part aus événements selon ses facultés, chacun a le droit de raconter ce qu'il a fait;, selon son talent. Pour annoncer des Mémoires^sur rintérieur et les ressorts d'im i^^ouvernemcnt absolu, il faut, de toute nécessité, avoir été général, ministre, diplomate, cgurtisan, courtisane ou valet de chambre. Li révolution a mis en jeu plus d'intérêts, plu^de passions et plus d'acteurs. Âu fort d'une tempête qui^tralne le vaisseaude TËtat, l^si plus.grands prennent part à la manœuvre, les plus petits au conseil, et quand le bâtiment touche on s'en aperçoit au mpiQS aussi viti à fond de cale que dans la chambre du capitaine. Cette considération mettoit sans doute ma pudeur d'4crivain à l'abri; mais qu'auroii foit dfl^plus à vi^Qn rédt. l'individualité de lliistorîen? Il n'y^avoit rien d'assez spt^çial.dans l'emploi et les accidents de ma vi^ poui- justifia cette {brm^ spéciale. Au^ trement il n'est personne qui ne puisse ùàre aussi sa biographie, et la lancer hardiment dans les cabinets littéraires. Si volxe pui Uei a ùu^uaute aus^ et qu'il veuille bien avoir pour 1. I

9 PRÉFACE

TOUS la eomplaisanee des Galenders bdf gnes^ il toas récitera fiicilement des aventures dans lesquelles 11 a figuré cumme

acteur ou comme témoin, et qrui feront pâlir celles de Cléveland i t de \ Infortuné NapoUtain. Les anciens disoient très-l)icii qu'il ne faut pas se pkiindre de ses malheurs à Hécube.

Ce qui reste de Yéritable:.:ent individuel à l'homme (]ui écrit sur ces matières, c'est la sensation. Il n'y a rien de plus vulgaire que les faits, et rien sur quoi on s'accorde moins. pHrlez à trois personnes d'un drame nouveau : la prenne ro n'y a \ii que l'exposition, la seconde que la péripétie, la troisième que le dénouement, et vous n'avez peut-être remarqué aucune des choses qu'elles y remarquent, si votre voisin étoit importun, ou si votre voisine étoit jolie. Quand ces impressions qui nous ont fuis ont quelque attrait de sentiment ou d'i* magination> quand elles nous sont présentées dans un moment plus fiavorable avec candeur ou avec enlliousiasme, nous y prenons presque autant de plaisir que si elles se réveillaient de notre propre mémoire, et qu^eUes se produisissent naturèOement en nous-mêmes. Ce nest pas Tobjet qui est changé, c'est l'aspect : ce n'est pas la forme, c'est la couleur. J'ai entendu dire souvent qu'il étoit trop tôt pour écrire ' l'histoire. Cela est généralement vrai quant aux lecteurs ; mais la masse des lectem*s est un corps instxintané, mobile, qui se renouvelle sans cesse et, à mesure (ju'U renouvelle, il devient plus accessible à la vérité, parce qu'il échappe de plus en plus à l'action des intérêts. Quant à l'historien, je crois qu'il ne sauroit être trop près des faits ({u'il raconte, des personnages qu'il met en action, poui* en saisir la véritable physio-> nomie. 11 est vrai qu'il est alors placé sous Tinfluence immédiate des opini<nis de parti ; et s'Û n'a pas Tindépendance de position et la conscience de caractère qui recommandent le témoignage de l'homme de bien, il faut laisser là son livre. Toutefois^ l'écrivain qui lui succédera au bout d'un siècle» 8era4-il mieux afirancbi de ces préventions, s'il s'en rapporte» comme il sera obligé de le faire, aux plaidoyers passionnés des factions; s'il consulte, comme il n'y manquera pas, les traditions encore vivantes des vainqueurs et des vaincus?... Sera-t-il plus exempt de se tromper sur le passé (jue sur le présent, une tbib (|u'ilb'i aeia tr; .;>p()rlé de t<<ulC5 les [orcc&de son âme/ qu U ui aura Cait le centre de î>a vie intellectuelle, a

m LA TROisrim ÉDirioii.

qu'il sa sera a scorie, sans le savoir, par toutes les sympathies de son organisation, à toutes les émotions de son drame et de «es héros t Un écriyaia qui saisit partout la yérité avec une grande puissance, et qui Ténonce presque toujours avec des formes vives^ lucides et impérissables conune elle^ n'a-t-il pas dit un jour: u Les royalistes d'aujoard'hui auroient été des ligueurs ! 9 Gela est exacte dans l'acception qu'il donnolt à Fopinion selon sa pensée Intime, et fl ne faut pas chercher ailleurs la cause des dissensions qui nous travaiUent encoro. Les premières révolutions de la monarchie ont été racontées par deux hommes qu'on seroit porté à croire fort étrangers d'afTections et de principes à des événements si complètement finis. Cependant lisez Mézeray, vous rccounoiUez le lioudeui^ ; lisez Daniel, vous reconiii»îtrcz le jésuite.

Je n'aurois pas suivi si loin cette question, si je ne m'étois abandonné à ma plume :

Cet accessoire est grand, mon sujet est petit.

n y auroit trop d'orgueil ou do dislraction à placer une théorie sérieuse de la vraisemblance historique à la tête d'un recueil de causeries sans conséquence, dont le seul mérite^ si elles peuvent en avoir un, seroit d'être recueillies sous l'impression d'un souvenir naïf, avec une impartialité d'autant plus facile qu'elle tient beaucoup de Tinsouciance. Gomme un Uvro, sous quelque point de vue qu'on l'envisage, est un ouvrage de vanité, et qu'il faut bien passer condamnation sur ce point, je n'ai pas balancé à iàiro ici les honneurs de la mienne. Ma va« nité, puisqu'il faut le dire, ne consiste pas à me croire la moin* dre des qualités littéraires de l'historien , mais à m'arroger avec confiance la promicrc de ses qualités morales. S'il n'y avoit pas trop d'orgueil à employer les paroles de Montaigne, je dirois volontiers : Ceci, lecteur, est un livre de bonne foi ; et si cet orgueil n'alloit pas jusfiu'à une sorte de profanation, j'aurois pris pour épigraphe celle de saint Paul aux Hébreux : Je suis persuadé d'avoir une bonne conscience. Mais j'ai prudemment réservé ces protestations pour ma préface, où je puis du moins en racheter la suffisance trop superbe par quelque réticence modeste. Cette réticence, la voici : c'est que mon impartialité sans efibrt est tout bonnement le résultat de Texpé»

PRÉFACE

rionro, et que je suis nécessaireiaeut impailial, pavce que j'ai vu^ parco que j'ai senti, parce que j'ai vécu, pune vjuc j'ai trmiv(^ de tous les côtés, à travers une foule de préventions, de préjugés, d*extrava^';mres, d'excès et même de fureurs, de bonnes intentions, des talents supérieurs, des vertus sublimes; parce que l'habitude et Tobligation de conniparer m'ont convaincu que la société ne gagne presque rien à rien ; parce que l'éclectisme duphiiosophe^ scepticisme accommodantqiii choisit dans tout pour conserver le droit de tout contester^ est^ suivant moi^ la seule raison de l'histoire.

JeunBj j'ai été sans doute un homme de parti, et j'ai servi la cause à hupicUe je m'étois lié dans l'abandon inexpérimenté de mes prenners sentiments, sinon avec l'éclat qui s'attache aux foits mémorables, au moins avec la ferveur d'une organi* sation énergique ; mais je suis assez heureux pour avoir unprimé dès l'enfance une invariable professioik de foi à tous ceux de mes actes et de mes écrits dont quelques personnes peuvent ccmserver la mémoire.

Ami constant et passionné de la liberté, dans la véritable acception de ce mot si mal compris, je n'ai jamais nourri dans mon cœur qu'une pensée, et suivant l'aspect divers des diflérentes époques, je Tai rattachée avec ardeur à tous les systèmes qui pouvoient lui prêter un appui ; mais la vie est trop courte, et chez nous qui avons tant vu elle est trop désabusée, pour qu'il nous soit pos&ible de recommencer si tard, dans le chemni que nous y faisons, beaucoup d'amitiés polit Kjucs. ÎIoureusement, la direction où j'étois ne m'a pas fait pt kIi lî de vue les hommes honnêtes et sincères qui ne m'y M( compagnoieut point, e\ qui se trompoient, si je ne metroinpois, ou si I on ne se tronipoit des deux parts, ce qui a dû arriver souvent. Il n'est peut-être pas donné à notre nature de voir juste dans des questions qui ont des milliers d'aspects, mais on a quelque droit de se croire l'autorité de la bonne foi quand on n'a jamais transigé sur les opinions fondamentales, quand on n'a jamais aliéné un sentiment, et quand on peut tendre une main amie aux honnêtes gens de tous les partis sans craindre qu'elle soit repoussée.

Au ns8te,le livre que voici, et e'est oser beaucoup que de l'appeler un Kvre, a subi par hasard l'épreuve la plus extiaoi^ dinaire k laquello vm composition^ écrite «oos riospiration de

DE LA TROISliHB ÂMTION. I

lavéï itc, ait été soumise depuis qu'on écrit l'histoire. Quelques fragments d'essai en sont livrés depuis sept ans au public^ le reste en étoit connu par des lectures familières; et entre ces publications^ ces lectures^ et l'impression de l'ouvrage, une ré* volntion a passé» sans (pie j'éprot|vasse le besoin d'y changer one ligne. 11 y a cent ans du 20 au 30 juillet 1830. Il n v a pas, dans ce que j'ai imprimé et dans ce que j'imprime, la plus petite tectlon de temps que puisse marquer une montre de Graham. Je jure sur l'honneur qu'on n'y découvrira pas plus d'une douzaine de mots sacrifiés aux convenances des jourà actuels, et les bienséances de la presse libre sont au droit de penser et d'écrire ce qu'est la pudeur à rimiocence, la modestie au talent, la modération à la vertu.

Cette déclaration de principes n est pas inutile, si je suis parvenu à exécuter mes légères esquisses comme je les ai conçues, c'est-à-dire de manière à laisser si peu de place et de jeu à mes opinions intimes, toutes les fois qu'elles ne sont pas nécessairement en action, qu'il soit impossible ou au moins ti'èsdifûcile au lecteur de les reconnaître et de les nommer. Ce seroit là, peut-être, la véritable pierre de touche de l'histoire; et si je n'en appelle ici Tapplication que sur des historiettes sans conséquence et peut-être sans intérêt, c'est que tout me révèle que je n'ai par devers moi ni le talent ni le temps nécessaires pour entreprendre un travail plus étendu, plus compacte et plus sérieux. Je crois pouvoir souhaiter, sans outrecuidance, ma liberté d'âme et d'esprit à ceux qui l'accompliront désormais ; et j'estime qu'il ne manqueroit guère à quiconque y réuniroit par liasard la plume de Chateaubriand on celle de Baiianche, que le premier et le plus essentiel des luaLciiaux d'une longue entreprise : quelques années de vie.

Après m'étre si magniiiquement él()i,ié,il me reste à me défendre contre un reproche que ne m'ont épargné ni amis ni ennemis, ou plutôt il me reste à le subir très-humblement, car je ne sais pas en vérité ce que j'y opposerois. Des critiques, dont je reconnois volontiers l'autorité en ces questions, ont blâmé dans mes petites narrations une sorte de vernis romanesque assez malséant, suivant eux, à la gravité des sujets. On a dit qu'elles seressentoient d'une manière un peu exagérée de considérer les événements et les hommes, qui est propre à mon caractère ; et on a spécialisé cette accusation dans des

6 PRÉFACE m LA TROISIÈME ÉDITION.

termes dont je ne serai pns ]o dernier à reconnaître la spirituelle jnstesse, en me condaiimant à n'exploiter que la littérature nerveuse et l'histoire fantastique. J'y consens de tout mon cœur, et, je le répète^ je n'essayerai certainement pas de prouver que des perceptions à demi effacées par le temps ont obtenu, en passant de ma tête et de mon cœur sur le papier auquel je les confie, cette précision absolue des yéntés mathématiques qui se fait désirer tous les jours dans des matières plus essentielles et plus positives. Ce que j'atteste, c'est qu'elles sont miennes, qu'elles me sont arrivées ainsi, oomme mes organes les ont prises. Aucun homme n'est comptable de ses sentiments qu'en raison des facultés qui lui ont &é données pour sentir. Tôt capita^ tôt sensus, le suis garant des faits et non maître des impression s. Que. j'aie vu autrement q\i'un autre^ que d'autres encore aient vu autrement que lui et moi, il n'en résulte pas que, ni moi ni les autres, nous ayons dit ce qui n'étoit pas, mais seulement que chacun de nous a drt'ce qu'il a vu comme il Ta vu. Je n'ai pas le regard aussi proiond qu'un aigle, je no l'ai pas aussi obtus (p une chauve-souris, et c'est dans le môme rayon du soleil que plongent le regard de l'aigle, celui de la chauve-souris, et le mien. Je me suis trompé souvent sur mes sensations, je pourrois me tromper encore ; l'essentiel est que je ne trompe personne de parti délibéré, et il n'y a rien de plus loin de ma pensée* Est-on bien sûr d'ailleurs que tous les portraits historiques, dont les an* ciens et les modernes nous ont transmis le type aujourd'hui consacré, offrent cette exactitude de ressemblance que l'on demande aux nôtres? L'amour n'a-t-il point embelli de femmes? L'enthousiasme n'a-t-îl point grandi de héros? Je ne sais, mais si c'est à cette puissance négative d'un cœur impassible que se mesure Tiropartialité de l'histoire, il ne faut s'en rapporter à moi qu'avec beaucoup de réserve; et, pour me juger en deux mots, j'incline mèiiie à croire que lorsqu'il ne restera rien dans mes écrits de l'enthousiaste et de l'amant, il u y restera pas grand'chose.

Il étoit sans doute inutile de iriunir de tant de précautions oratoires et grammaticale > un minccî volume qui passera sans être aperçu. In tenui labor. J'ai cédé, presque sans le savoir, à l'habitude de mes confrères les auteurs. Babelais diroit : ifotière de préface.

EULOGË SCHNEIDER

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