LA TERREUR EN ALSACK
Mon père^ passionné pour études classiques^ s'étoil promis de faire.de moi une espèce de savait. Ce n'est pas la seule de ses espérances que j'aie trompée. Il m'ayoit appris ce que je sais de latin par une méthode qui lui étoit
propre^ et dontles fruits m'ont échappé à mesure que j'ai vieilli. A dix ans, jeiisois plus couramment qu'aujourd'hui des auteurs assez difficiles. Enchanté de mes progrès^ sur lesquels s'aveugloit sa tendresse^ quoiqu'il fût plus qUQ personne à portée de les apprécier à leur juste valeur^ U ne pensa plusqu'è me faire commencer mes études greoques; mais les oc{-ii[);itioas multipliées que lui donnoirnt srs importantes foiiction» ne lui permettoientpas de nie diriger, Panui les honnnes qui correspondoient avee lui sui des questions de philologie et de littérature ancienne m trouvoit un certain |)uloge Schneider^ d'abord capucin à Cologne, puis grand-vicaire de l'évâque constitutionnel de Strasbourg, et très-savant éditeur d'un Anacrcon allemand. Mon père nie recommanda aux soins de M. Tabbé Schneider, qui les lui avoit oU'erts^ et j'allai à Stra^ourg apprendre du grec sous les auspices d'un grand-vicaire qui avoit traduit et cammenté Anacréon. L'eAroyable eé-
â SOUVENIRS DE LA REVOLUTION.
lébrité que Schneider a acquise depuis^ et la tragédie peu connue à laquelle aboutit la voie de sang qu'il s'est faite, m'ont paru propres à exciter qu( Iquo riiric)sité, et à racheter par un intérêt assez vif quelques pages d'euaui préliminaire,
M. Tabbé Schneider ne pouvoit pas me donner un logement chez lui; mais il m'avoit fait préparer une chambre
propre et commode, à Vhôtel de la Lanterne , chez une excellente madame Teutch, dont j'aime à me rappeler le nom et le souvenir. C'est la première femme qui m'ait fait concevoir le charme que l'expression d'une âme aimante et d'un bon cœur peut prêter à une jolie figure.
J'étois arrivé de nuit. La plus grande ville que je connusse alors étoit ma ville natale. Dès le point du jnur, tourmenté d'une impatience invineil)le, je parcourois it s rues solitaires, étonné de tout, admirant tout, et frappé surtout d^une sorte d'extase devant cette magniCkpiè cathé^ drale que le monde ancien auroit comptée parmi ses merveilles. Je n'avots rien vu de pareil en ma vie à ce chœur d'anges etde saints qui Tembrassoit de myriades de figures, et qui sembloit s'élever avec elle aux faîtes de la Jérusalem céleste, en perçant les riches broderies et les dentelles transparentes de sa miraculeuse architecture. Je fus tiré de ma méditation par le bruit d'un coup de marteau, et je vis rouler à mes pieds la tête d'un saint. Un autre coup retentit ; et, ce qui tomba, c'étoit le buste de la Vierge embrassant son fils. Je cherchai d'où venoit cela, et j'aperçus un homme juché au portail sur les épaules d'un apôtre colossal, et frappant à droite et à gauche ^vec des imprécations épouvantables sur ces représentations gothiques des élus du Seigneur. Le peuple s'étoit amassé peu à peu en groupes agités^ d'où partoient des rires éclatants, de sombres vociféraHons et de sourds murmures. Je fus longtemps à m'expiiquer cette frénésie, qui n'étoit pas encore parvenue au pied du mont Jura.
11 étoit neuf heures du matin quand je crus pouvoir me