‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 21 sur 66 · COMPAGNIES DE JÉHU · texte numérisé non relu

COMPAGNIES DE JÉHU

quelque part. On imaginera sans peine TefTet qu'elle avoit dû fyroduire sur un cœur de femme, et il y avoit une

femme chez le {geôlier d'Yssengeaux ; étoit-elle sa fiile^ ou sa mbce on sa sœur? c'est ce que l'histoire ne nous dit pas; mais ce qu'elle nous dit se retrouve si fréquemment, de temps immémorial^ dans la tradition conteuse des veillées de village et dans les romances du peuple, que le récit ne mérite presque pas d'en être fait, et que j'en aurois ajusté un autre à mon chapitre, si j'aspirois à Thonneur difficile d être neuf^ au lieu J écrire scrupuleust'iucnt sous la dictée de mes souvenirs. A deux heures de la nuit, la lourde porte de Laurent s'ouvrit^ et il reçut la visite d'un ange sauveur, moins pur peut-être que celui qui s'introduisit pour le même dessein au milieu des gardes endormis d'un saint martyr, mais animé aussi de cet ( sprit de protection et do salut qn1ns[)ire Pamour, et qui procède du même Dieu. C'étoit une jeune et jolie fille, qu'il n'avoit jamais entrevue qu'à travers ses barreaux, mais sur laquelle il avoit agi, sans le savoir, de cette puissance de séduction qui lui étoit naturelle. £n pareille occasion, on ne discute guère sur les couvi riances d'un établissement. L'échange de deux bagues fit tous les. frais de rengagement nuptial, et Laurent se trouva libre, avec le regret de ne pouvoir sauver son compagnon d'infortune, qu'on avoit placé dans un cachot séparé à Tautre extrémité du bâtiment. Un cbeval rattendoit au village voisin^ où il alloit être, avant le jour, rejoint par sa liancée, dont quelques circonstances difiëroient le départ. Le jour parut. Elle tarda. L'impatience le gagnoit, elle s'augmentoit en raison des progrès que le soleil faisoit sur l'horizon, et une autre impatience agitoit la foule déjà rassemblée, parce que Fexécution devoit avoir lieu de bonne heure. 11 avoit poussé à plusieurs reprises sur Yssi^ngeaiix, et en s'en rapprochant toujours, des reconnoissances inutiles* Sa tôte s'exaUe de cette exaltation passionnée dont il ne savoit pas réprimer les élans; . il suppose que sa bienfaitrice a été surprise dans sa fuite.

lâc RouvKNms m la révolution.

et qu^elle le remplace dans sa prison. Il entre dans la villo^ traverse^ au bruit des voix qui te nomment, la place où

des exécuteurs impassibles essayoientFinstrumentdo son supplice pendant que les gendarmes allnieiit chercher les condamnés, reconnoît, parmi les groupi'S au milieu desquels elle essayoit de se frayer un passage^ la femme qui Ta délivrée^ s'ouvre un chemin vers elle^ s'en saisit^ la jette en croupe derrière lui comme un paladin de l'Arloste, et disparott au galop. Je vondrois bien savoir s'il y a beaucoup de laits où s'allie plus de générosité chevaleresque et d abnegiition de soi-même^ dans les fantaisies romantiques du moyen âge.

Après ce mépris si noble ou si brutal de ce que la plupart des honunes redoutent le plus, le prétendu malheur de cesser de vivrc^ on se tromperoit^ à la vérité^ si Ton attendoît beaucoup encore des amis de Laurent. Leurs qualiit s généreuses elles-mêmes étoient plutôt Teffet d'une organisation particulière que le résultat d'un principe, rinstinct forcené d'un aveugle courage que le développement d'une vertu de l'âme. Ils étoient parvenus à recevoir la mort sans s'émouvoir^ sans se soucier^ précisément comme ils la donnoient« et c'est tout.

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