‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 4 sur 66 · EULOGE SCHNEIDER · texte numérisé non relu

EULOGE SCHNEIDER

présenter chez le citoyen Schneider. Madame Teutch ïïi'avoH bien dit que c*etott comme cela quil falloit le

nommer; qu'il n'etoit plus abbé, mais ra|)portour de la commission révolutioniiaiitt extraordiiiairr (iu Iks-Hhin, et que^ tout enfant que je fusse, il étoit capable de me faire mourir si je ne le tutoyois pas. Je venois de me répéter cette leçon pendant une heure de prpmenade sur lé Breuîl^ regrettant^ à vrai dire^ de commencer ainsi mes nouvelles études, et do ne pouvoir arriver sans ce préambule à la première paiï»^ des Institutions de Cîénard.

Je montai trois degrés; je frappai à une petite porte étroite. Une servante vieille et fort rechignée vint me recevoir^ et m'introduisit en grommelant chez le citoyen Schneider, c'est-à-dire dans la salle à manger où je devais l'attendre. Cette pièce étoit fort propre, quoiqu'elle ne fût boisée que de planches à simples moulures^ sans couleur^ sans cire et sans vernis. Elle avoit pour tout ornement deux grands sabres en sautoir.

Le déjeuner étoit servi. C'étoit un plat d'huîtres, rm*a concha in terris^ un plat d'anchois, une jatte d'olives, et une cruche de bière. Le citoyen Schneider entra, plaça ses deux pistolets sur iii table, et s'assit après m'avoir assez brusquement salué.

Je m'approchai de lui, et je lui remis la lettre de mon père. Aux deux premières lignes, il me tendit la main, m'adressa je ne sais quelle phrase grecque à laquelle je répondis en disant que je n'avois pas encore le bonheur de savoir un mot de grec, puis m'invita à déjeuner, et sur mon refus, à dîner. Je n'avois aucun prétexte pour ne pas accepter. J'aurois cependant mieux aimé diner chez madame Teutch.

La vieille servante revint, et lui apporta des gazettes allemandes, une lampe, une boîte à tabac et une pipe, 11 alluma sa pipe, et remplit devant moi un verre de bière que je me crus obligé à vider. Pendant qu'il parcouroit

ses journaux^ je l'aurois peint, à je savois peindre«

tO SOUTENIBS DE LA BÉVOLOTIOlff.

Euloge Schneider n'avoii pas toujours porté ce prénom académique^ qui signifie beau parleur ou s<want spirituel* Les éradits le connoissent autrement. Il Tavolipris pour dissimuler les souvenirs de sa vie monacale^ et pour entrer dans le monde en laïque, sous le privilège d'une pseudonymio jjarlante qui ne inanquoit pas de prétention. C'étoitiin homme de trente-cinq ans, laid, gros, court et commun, aux membres ronds, aux épaules rondes, à la téle ronde. Ce qu'il y avoit de plus remarquable dans sa face oil>îculaire d'un gris livide^ frappée çà et là de quelques rougeurs^ et criblée de petite vérole, c'étoit le contraste de ses cheveux noirs coupés de très-près avec ses sourcils toutliis ("t bruns sous lesquels étinceloient deux yeux fauves ombrages do cils roux. Doué d'une immense aptitude à savoir, et d'un esprit tout en ironie que j'ai trouvé presque f onioursà côté de la cruauté, il n'avoit rien de ce qui touche^ de ce qui émeut, de ce qui lie le cœur, et je croîs que cette observation pourroit contenir la solution d'un grand problème. Les n^hants sont les hommes malheureusement organisés qui n'ont pas pu être aimés.

Toutes les fois que je me le rappelle comme je l'ai vu, imposant pour le petit nombre des savants qui pouvoient le juger, mais si peu sympathique de sentiment, si maladroit de faconde, et si repoussant d'extérieur pour tout le reste, je me demande avec étonnement de quelle autorité cet homme a balancé pendant six mois Tomnipotence iU' Saint-Just, opprimé une vaste et forte province, menacé la Convention et inquiété la République.

Plus le dîner me faisoit peur, plus j'y tus ponctuel. Madame Teutch me Tavoit recommandé en m'embras* sant; et elle m'embrassoit volontiers, parce que j'avoîs l'air, disoit-elle, d'une petite fille déguisée. C'est le premier banquet de ma vie où il ne s'éleva pas au-dessus de la nappe, à l'exception de ma téte, une tèfp qui n'nit été coupée depuis. Dès lors, cela m'est arrive deux ou trois fois comme à tout le monde.

EDI06B SGHNSIDEft.

Les convives de Schneider se nonimoient Edelinan, Young et Monnet.

Ëdeinian prendroit de droit une place dans les biogra- . phies^ même quand la révolution auroit oublié de Tinscrire sur ses listes sanglantes. Mal organisé sous plus d'un rapportai avoît été bien organisé pour les arts. La génération actuelle a pu admirer encore au théâtre sa belle et poiiipeuse musique d'Ariane dans l'iie de Naxos, et je l'ai entendu vanter à Tégal de Gossec pour certains chants d^glise. C'étoit un petit honune d^me pliysionoraie grêle et triste. Son chapeau rond rabattu, ses lunettes inamovibles, son habit d'une propreté sevî re et simple, fermé de boutons de cuivre jusqu'au menton, son langage froide ment posé et flegmatiquement sentencieux, composoient un ensemble très-médiocrement aimable, mais qui n'avoit rien d'absolument repoussant. Uni à Diétrich par une longue intimité, fondée probablement sur leur commune passion pour la musique, il devint un de ses premiers et de ses plus acharnés accusateurs. Je me souvenois de lui avoir entendu dire, avec un calme affreux, dans sa déposition contre le fameux maire de Strasbourg, au tribunal criminel de Besançon : a Je te pleurerois parce que a tues mon ami; mais lu dois mourir, parce que tu es « un traître. »

Young étoit un pauvre cordonnier, mais il s'en falloit beaucoup que ce cordonnier fût un homme commun. La nature Tavoit fait poète ; et sa figure lourde, aux traits massifs et comme mal ébauchés, couronnée de cheveux durs et noirs que hérissolt en touffes divergentes une pommade grossière, s'animoit d'une inspiration toute particulière quand il débitoit ses odes et ses satires. Il ne composoit qu'en allemand, mais il savoit du latin et du grec; et lorsqu'une de ses pièces avoit présenté quelque allusion à un passage célèbre dans les classiques, il ne maiiquoit jatuais de le rapporter, en illustration, à la fin de sa lecture, il est presque iuutiie de dire que toutes ses

fOOVBmRS DE LA RÉVOLUTIOIC.

inspiratioas étoient prises dans les événements contemporains, et qu'il attroit peut-être été incapable d'en trouver ailleurs. Dans ces ftmes emportées^ violentes^ et cependant naïves, la liberté avoit absorbé toutes les autres pensées. Si la définition de la moiioiiianie, si oominode anjoiir- ' d'hui, avoit été inventée de ce temps-là, on auroit pu l'ap* pliquer aux révolutionnaires de bonne foi, aux hommes de conscience et de cœur qui s'étoient dévoués aveuglément à d'extravagantes et fatales théories, sans ambition et sans intérêt. Je ne parle pas des autres.

J'ai dit que le troisième s'appeloit Monnet. Celui-là m'étoit bien connu; et sa rencontre fut pour moi une sorte de bonheur, car j'ai vu peu d'hommes, dans mon enfance^» qui eussent plus de qualités propres à se faire aimer. Monnet avoit étégrenadier dans sa première jeunesse. A vingtcinq ans, il s'étoit fait prêtre et il étoît devenu préfet du colléfçe de Besançon peu de temps avant sa suppression.' La révolution, qui le surprit à vingt-huit ans, hii rendît sa liberté qu'il regrettoit probablement déjà d'avoir aliénée, et la révolution le trouva reconnoissant. Il étoit grand, beau, bien fait, quoiqué un peu voûté, plein d'aménité, de politesse, et de je ne sais quelle grâce triste qui attache. Sa physionomie mélancolique étoit comme empreinte, d'un pressentiment sinistre, il ne soiu'ioit pas sans amertume. Si cette vision du passé, plus vive, plus instante que le présent lui-même pour un homme qui ne vit plus que dans le passé, ne trompe pas ma mémoire, il y avoit dans son cœur quelque mystère douloureux, dans son regard quelques traits de défiance et d'effroi. Sa joie à me revoir me tourmentoit, comme si j'avois compris que c'étoit la dernière qu'il eût comprise. Je crois qu'il s etoit rendu suspect aux hommes exaltés de notre pays comniuii, par son généreux penchant vers toutes les idées de modération, «Bt^que c'étoit çe qui l'avoit décidé à venir chercher dans une ville où il seroit moins connu une nouvelle réputation politique, ou, si Ton veut, un abri contre le

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danger de son innocence. Cette Vlémarche Pavoît perdu.

Il ne s'ëtoit pas jeté à Strasbourg dans le parti extrême dont il avoit nécessairement les excès en horreur : il y éloit tombé; et voilà ce que je sentis, sans le concevoir distinctement. 11 faut avoir plus de onze ans poiu* deviner comment la foiblesse peut contracter une solidarité involontaire avec la fureur ; comment^la timidité peut devenir auxiliaire de la démence ou complice du crime. Cela m'a rappelé depuis ces saints de pierre de la cathédrale mutilés par la populace, et qui lui fournissoient de nouvelles armes pour lapider ses victimes. Quelques saints de chair sont devenus aussi des instruments de mort dans la main terrible de la révolution. Je me rendois un compte vague de ces idées, pendant que la conversation me révélo it peu à peu les passions effrayantes de cette îîénération de malheur. J jn vérité, j'ai compris (loî)iiis que les événements sont bien plus forts que les caractères, et que si certains hommes ont brisé les peuples dans leur passage^ c'est quils ont été poussés par une puissance non moins irrésistible que celle qui déchire les volcans et qui précipite les cataractes.' Chez une nation qui a usé le frtnn de ses lois accoutumées, ou qui la ronipu, il en est de chaque individu en particulier comme de la nation tout entière : il va, il va, il ne sait pas où il va.

Je prenois bien peu de part à ce formidable échange de pensées de mort où tout le monde entroit pour son intérêt personnel, et qui étotent alors de droit défensif ; mais cela montoit mes idées, coinme auroit dit Edelman, à un diapason exti aordinaire. Cette alternative de mourir ou de faire mourir, cette question d'assassinat réciproque^ de<venue un dilemme pressant dont la solution pouvoit avoir lieu le lendemain, cette horrible loterie de têtes dont on bahnçqit firoidement les chances douteuses, et où chacun des interlocuteurs avoit un enjeu encore voyant , parlant et rempli de vie, cela est exécrable à penser 1 Le diner fut extrêmement gai«

SOVVBmRS DE LA HÂVOLUTION.

Ce que jo pus saisir dans un f iitiviicn s? extraordinaire pour moi, c'est que les révolutionnaires de Sti'asbourg s'étoient partagés sous deux drapeaux. L'unétoit celui des naummx hommes d'État représentés dans la Convention nationale par Robespierre, et dans le département du Bas- Rhin par Saint-Just. Qui ne frémiroit de penser aujourdTiii! que Robespierre et Saint-Just étoient modérés aux yeux de quelques hommes élevés dans ces belles et nobles études qu'on a si justement appelées humaines, et qui améliorent le cœur en éclairant Tesprit

L'autre étoît porté par Schneider, qu'une logique d'ex-* termination, qui passoit de bien loin les doctrines aveugles et stupides de Marat^ avoit poussé aux dernières conséquriicps (le ce fanatisme anti-social. Cependant le modéré (je dois repéter que c'étoit Saint-Just) affectoit au moins une grande ai^térité de mœurs ; et le capucin de Cologne étoit Tami de la joie et de la volupté. Le premier jouoit au stoïcien, le second à l'épicurien ou au cynique. C'est sous ces deux puissances^ eilïayées l'une de l'autre, que palpitoit l'Alsace, effrayée de toutes deux.

Comme la révolution avoit deux grands-prêtres à Strasbourg^ elle y avoit . deux temples consacrés à ses redoutables mystères, la société populaire^ épurée par Saint- Just, et la Propagande de Schneider. On n'a pas connu cette nuance à Paris même. On a vu les Cordelters dispu* ter le pouvoir aux Feuillants, et les Jacobins ti iomplier des Feuillants et des Cordeliers ; mais personne ne s'avisa d'y enchérir sur les Jacobins. Le ressort de la Propagande se brisa trop tôt pour cela.

La première leçon que je reçus de mon professeur de grec fut la défense de visiter cette société populaire, infectée des mauvais principes du inodéi^antisme comenûoïX' nel. Young insista sur la nécessité de me nourrir des précieux enseignements de la J^rvpagande ; et il appuya ceUr opinion de quatre vers d'une de ses odes, que Schneider s'empressa de traduire à mon usage et qui se sont cou*

EDL06E SCHNISIDEII.

serves sans altération dans ma mémoire. On les comprendra aisément :

€ Il faat que renfiint lui-même quitte le sein pusilUmlme de et

mère,

m Qu'il s pbnttp çur le cercueil d'un iyrm avec pins de Joie que

dans son berceau, « Qu'il agite pour hochets des ossements et des sceptres rompus, « « Kt qu'il suce le lait héroïque, le lait sanglant de la li^^erté. »

Ces recommandations étoient d'autant plus pressantes que le citoyen Schneider alloit me laisser longtemps abandoimé à moi-môme et aux soins de madame Teutch. Les triomphes de Pichegru^ qui reconquéroit nos frontières en courant^ et qui débarrassoit le pays de ses ennemis exté» rieurs dans le temps physique dont ils avoient besoin pour fuir ou pour mourir^ le laissoîent malheureusement ouvert à d'autres ennemis plus dangereux jjour la liberté que tous les rois de la coalition. Schneider pai toit le jour suiv ant^ accompagné de ses hussards de la mort, et alloit promener de village en village un échafaud nomade^ pour exercer^ sur les infortunés qui s'étoient laissé piller par les Autrichiens, la vengeance nationale. Ce voyage pouvoit être long, car le nombre des proscrits étoit à la discrétion du juge.

Je restai seul. Le lendemain, à dix heures du matin un peu passées^ je traversois la place d'Armes; il y avoit au bout de cette longue place, du côté de la Maison-Aouge^un échafaudage d'une forme singulière dont je compris rapi* dément l'usage ; on venoit de décapiter une pauvre femme de quatre-vingts ans, qui étoit convaincue, par son propre aveu, d'avoir donné du pain à un Autiicliien affamé; l'exécuteur relevoit le couteau sanglant dont la permanence menaçante n'auroit été concédée alors pour aucun des autres privilèges de la liberté. Le tambour roula et je m'enfnyois, quand je vis venir la Propagande : je la suivis machinalement*

C'étoit une chose étrange que la Propagande. Composée des énergies les plus adultes et les jplus vivaces du temps^

elle avoit conservé des mœurs de la jeunesse un peu de grâce et d clégance. Qiif'lfl^i^s-uns de ses membres se distinguoient môine par un costume presque recherché. Ils portoient une veste courte, mais très-propre, qu'entouroit une ceintare tricolore étoffée^ nîunie d'excellentes armes^ et à laquelle étoit suspendu un large couteau de chasse. Le bonnet rouj^e, ombrageant à la phrygienne un front couronné de Ixaux cheveux bouclés qui descendoient de part et d'autre sur les épaules, ne manquoit pas d'agrément ; leur col nu, leurs grands pistolets aux pommeaux brillants^ leurs brodequins de cuir écru^ l'ensemble entier de leur physionomie pleine d^un calme qui^ dans ces jours décisifs, pouvoit passer pour du courage; les chances de mort qui les suivoient de si près, et que j'avois apprises la veille : il n'en falloit pas tant pour exciter quelque curiosité sympathique dans un cœur d'enfant.

Us arrivèrent au pied de cet horrible échafaud^ à travers la foule qui s'éloignoit^ de crainte de se compromettre. L'orateur s'agenouilla^ se releva^ et puis^ retourné vers nous, il remercia, il panégyiHsa\H guillotine, au nom de la liberté, avec un choix d'expressions si gracieusement effrayantes, avec un anacreonltsuit si désespérant, que je sentis une sueur froide ruisseler sur mon front et baigner mes paupières. Je voudrois oublier tout ce qu'il y a de triste dans mes souvenirs ; mais j'écris mei souvenirs; et je n'ai pu l'oublier encore, cette procession fanatique de In Propagande qui avoit le bourreau pour pontife, et la guillotine pour reposoir !

Ceci se passoit en frimaire, du deux au cinq ou six dé- * cenére, et je ne devois revoir Schneider qu une fois. Je ne m'informai pas de ses voyages^ dont les biographies rapportent d'horribles circonstances^ qu'onrelègueroit volontiers à l'histoire des vampires et des goules, mais que Saiat-ilust recueillgit de toutes les bouches, et qu'il uvuit

EULUGL SCHNEIDER. l Y

quelque intérêt à ne pas atténuer. Bien décidé à n'écrire que ce que j'ai vu, je ne leur emprunte un fait qu'autant

qu'il peut se rattaehor à mes impressions, et qu'il m'explique ou me dévt luppe des idées uial arrêtées <iaus ma mémoire. Il paroît que cette tuneste excursion acheva de briser sou intelligence^ et qu'il devint fou liu*ieux de Tivresse du pouvoir absolu^ comme Masaniei. Je ne sais pas ce qu'il y a de mi dans ces impôts levés en têtes humaines dont on prétend qu'il a frappé quelques villages^ et qui motivèrent sa conclujunation devant le tribunal de Fouquier. Ce qui paruît certain, c'est l'événement qui causa sa perte, et que je raconterai avec plus de brièveté que cette longue exposition ne le promettoit, parce que je le raoonte sur le témoignage presque unanime des ouf-dire, mais seulement sur leur témoignage^ c'est-à-dire sur des perceptions qui ne sont pas les miennes, et que je ne sais pas décrire. Je ne devois rentrer comme spectateur dans ce draine atireux qu'à sa fuîripe^tie.

Une chose qui paroitra difliciie à concevoir, c'est que , la formidable logiijue de Schneider, tout en atteignant aux demièies conséquences de sa doctrine, n'avoit pu satisfaire à toutes les exigences de quelques esprits rebelles à la conviction, et qui comptoient pour rien toutes les garanties, chez un houiuic auquf l il en manquoit une. L'uniforme presque militaire du commissaire-rapporteur n'avoit fait oublier encore ni le froc du capucin^ ni la soutane du chanoine, et le moine de Cologne nuisoit sou* vent à la popularité du terribla dictateur de Strasbourg. Une voix élevée du milieu de la société populaire de Brunipt, dans le cours d'une des exclusions tragiques dont j'ai parlé, ne craignit pas de rappeler à Schneider cette tache infamante du sacerdoce qui le rendoit irrémissiblement suspect aux amis de la liberté, et de lui conseiller, pour tout moyen de transaction avec les principes, un acte qui coosacrAt, du moins solennellement, son apostasie. Schneld^ n'étoit pas marié; son goût effréné pour les

SOUVENIRS m LA BÊVOLOTIOH.

femmes se concilioit même assez mal avec les obligations d^un engagement chaste et l^itime^ et il ne falloît rien moins pour le décider à s^y soumettre que l'intérêt de cette

popularité de cynisme et de sang à laquelle il avoit déjà fait tant de sacrifices. Dans cette dernière ocx^asion, il ne vit aucun autre moyen de se soustraire au terrible argument qu'on lui opposoit ; et Tamour des richesses put contribuer, d'ailleurs, k vaincre Finstinct d'indépendance st de débauchei qui Tavoit dominé jusque-là. Ses regards tombèrent sur une jeune personne de Bruuipt, qui juij^noit une immense fortune à toutes les perfections du corps et de Tesprit. C'étoit la fille d'un aristocrate en jugement^, et Schneider l'avoit remarquée dans la foule des suppliantes qui, tous les jours, inondoient le prétoire. Le lendemaÎD, la mise en libérté de Taccusé fut signée ; et, par une apostille singulière dans un pareil acte, le proconsul Tavertit qu'il se proposoit de lui demander à dîner le même jour.

La jeune fille ne se trouvoit pas au banquet. G'étoit Tusage alors de la {dupart des communes rurales de l'Alsace et des provinces voisines que les femmes n'y parus- « sent point, et son père n"a\ uit pas ju^(' à propos de l'enfreindre ce joiu-ia. Schneider réclama sa présence, et on obéit. Il se piqua d'abord d'esprit, de grâce, de politesse, et toutes ces qualités ne lui manquoient point. Puis il arriva, sans beaucoup de détours, à l'objet de sa visite. Sa dialectique connue le dispensoit suffisamment d'une recherche laborieuse de précautions oratoires. L'homme qui lenoit le glaive suspendu sur un peuple et sur iin*^ armée u'avoit pas besoin de s'envelopper des misérables circonlocutions des rhéteurs, il demanda la main de sa jolie hôtesse comme ail avoit pu y prétendre du droit de l'amour, et sans blesser aucuneconvenance ; puis, sans attendre de réponse, il s'approcliii tic la croisée, f ouvrit, et jeta un re^wd satisfait sur la placi», à la vue des apprêts qu'il avoit ordonnés. Après avoir arboré de quartier en quartier ses deux poteaux ombragés de panaches tricolo«

ECtOGB SCHNEIDER. i$

tes, et décorés de nœuds de rubans^ on venoit, pour la première fois, d^y dresser la gaîUotioe ^« Cet aspect porta une horrible lumière dans le cœur de Fobjet infortuné des préférences de Schneider. Elle tmnba aux pieds de son

père en le suppliant de lui accorder pour époux Thomme bienfaisant auquel il devoit la vie, et en attestant le ciel qu'elle ne serelèveroit qu'après avoir obtenu cette faveur. Puis^ se tournant vers Schneider : « Mais^ dit-elle^ j'exige « de ta tendresse une de ces grftces qu^onne refuse pasà «r sa fiancée. Il se mêle un peu d'orgueil à mon bonheur. « Co n'est {las à Brumpt que le premier de nos citoyens « doit accorder son nom à une femme ; je veux que le a peuple me reconnoisse pour Tépouse de Schneider, et « ne me prenne pas pour sa concubine. 11 n'est pas de ville^ «( ajouta-t-elle en souriant^ où tu n'aies été suivi d'une « maîtresse : on pourroit aisément s'y tromper. Il n'y a « que trois lieues d'ici à Strasbourg : j'ai des mesures à « prendre pour ma toilette de noces, car je veux qu'elle a soit digne de toi; demain^ à telle heure que tu voudras^ « nous partons seuls ou accompagnés^ à ton gré, et je « vais te donner la main devant les citoyens, les généraux « et les représentants. » Ces paroles que refidoient cent fois plus séduis<intes Télocution coquette et la piquante physionomie d'une Alsacienne^ ces paroles accompagnées, dit-on^, de quelques caresses, ne laissèrent pas à Schneider la possibilité d'une objection. Cependant la maison fut surveillée toute la nuit; mais personne n'avoit pensé à s'en éloigner ; et quand il arriva le matin, il la trouva pavoise du haut en bus, et présentant tout l'aspect d'une ieli^. La

^ Dss ftiits analogues ont élé mit en Angletem wr le compte de lelferys ; en France, «àr celui de Joseph Lebon ; Prudhomme impute 1(2 même crime à G....*.. 11 est à souhaiter pour l'honneur de l'espèce humaine que tout cela eolt faut. Je n'atteste sur l'histoire de Sclineider à Brumpt que la rumeur publique. Je n'étois pas à Brumpt ; mais j*étoi8 à Stiai^bourg le 21 décembra 1183» et U n'y avott p«fe dem vtsrsioiis BUT l'événement.

future en descendit dans ses plus beaux atours» et vint lui présenter !a main sur le seuil de cette salle basse où

ron prend ordinairement le thé ou le café. Un déjeuner spîendide y étoit servi. Bien qif étourdi de bonheur et d'orgueil, Scliaeider ne pensoit qu'à Tabréger. Les portes de Strasbourg se fermoient alors à trois beures» et le temps pressoit. 11 devoit d'abord le mettre à profit pour répondre, par de grandes marques d'éclat et de puissance, aux profusions dr sa nouvelle famille et aux prétentions de sa fiancée. Un courrier fut dépéché à Strasbonrir pour intimer la défense de leruier les portes avant quatre heures. Il est vrai que l'ennemi se retiroit alors, et que Strasbourg n'étoit plus menacé ; mais les arrêtés de Saint-Just, qui avoienteu force de loi pendant llnvasion austro-prussienne^ n'étoient point révoqués, et il en étoit un qui portoit peine de mort poîir délai de clôture. Schneider luimême Tavoit fait exécuter.

11 étoit au plus trois heures et demie le SI décembre^ quand un cortège bruyant se répandit dans la plus vaste rue de Strasbourg, et vint s'arrêter au-dessous du balcon de Saint- Just. Il y eut alors deux spectacles qui pouvoient partager à titres egnux l'attention de l'observateur, ce théâtre où se dénouoit le drame de Brumpt, et cette tribune où il alloit se juger.

Schneider s'étoit fait précéder dé quatre coureurs revêtusdes couleurs nationales. Sa voiture, découverte quoique le temps fut douteux, étoit traînée par six beaux chevaux, lii'occupoit seul avec sa fiancée éblouissante de parure^ et assurée de regard et de maintien. Autour de lui caraco* loient fièrement et le sabre nu les cavaliers d'élite de son escorte portant la téte de mort sur leur baudrier^ sur leur sabretache et sur leur schako, et plus hideux encore que de coutume d'une gaieté qui ne leur étoit |)as familière. Derrière tout cela retentissoit lourdement sur le pavé un char à quatre larges roues^ bas, étroit, peint de rouge, traîné par deux chevaux chamarrés et enrubanés, et sur

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ti

lequel ha tt oient de longs ais rouges avec leur travei*se vouge* Cet appareil étoit accompagné de deux hommes à cheval^ en blouse» noires, dont le bonnet rouge étoit orné d'une large cocarde ; il étoit suivi d'une petite carriole

dans laquelle étoit assis un lioinnie pâle, maigre et sérieux, que chfTchoient tous les regards. Cen'étoit cependant pas Schneider. '

Une légère rumeur, qui ne tarda pas à s'étendre au loin^ annonça que Saint-Just alloit parottre au balcon. Il y avoit dans sa démarche une sorte de brusquerie solennelle : il ne cberchoît pas l'accueil du peuple ; il le réprimoit, au contraire, d'un preste sec et absolu. Ses cheveux épais et poudrés à nt^ige sur ses sourcils noirs et barrés, sa tête yiçvpendiculaire sur sa haute et ample cravate, la dignité de cette taille petite, rélégance de cette mise simple, ne manquoient cependant jamais leur effet sur la multitude* Il fit signe qu'on s'arrêtât, et on s'àrréta.

Le représi iitant du peuple vonoit d'apprendre la violation de ses cjrdres, et tel étoit probablement le; motif de la colère qui aninioit son regard luisant et profond; mais ce sentiaient, tout indomptable qu'il étoit dans son cœur, fit un moment place à la surprise, quand Saint-Just aperçut près de Schneider une jeune fille en habits de fiancée» Celle-ci , profitant du moment où elle excitoît son attention, s'elauça hors de hi voiture, et se jetant à genoux sur les pavés : « Justice, s ecria-t-elle, justice, citoyen ! J'en a appelle à Saint-Just et à la Convention ! » Puis elle raconta en peu de roots, mais avec l'expression la plus éloquente, l'horrible abus de pouvoir du tyran de l'Alsace. — Est-il vrai ! dit Saint-Just en appuyant sa main sur son front. Cela peut-il être vrai î — Tout le monde fut d'accord sur les faits, sans en excepter rhouuue diî la^petite voiture que son intimité cordiaU^ avec Schneider rendoit un témoin imposant, et qui déclara qu'il avoit reçu Tordre de se tenir prêt pour l'exécution du père de la Vounfj frau, 5ll avolt refusé son consentement au mariage. Saint-Just

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