SOUVENIRS DE LA BÉVOLUTION
ne parloîf pas^ ou, tout au plus, îl murmuroit à voix basse quelqucb mots confus : « Le voila donc dévoilé, Texécrable « capucin de Cologne ! » Et puis il mordoit ses poings, et irappoit à coup^ réitérés sur la barre de sou balcon. « Qu'aurois-tu fait^ dit-il enfin à la fiancée^ si tu ne m'avois pas trouvé disposé à te rendre justice ? — Je l'aurois tué ce soir au lit, répondit*elle en montrant un poignard qu'elle avoit caché sous son corset. Maintenant, je te demande sa izrAce. — Sa grâce 1 cria Saint-Just, dont ce mot réveilla la fureur ; la grâce du capucin de Cologne 1 A la guillotine! continua-4>il avec une explosion incroyable dans un caractère si méthodique et si mesuré. Qu'on le mène à la guillotine ! — Couperaî-je la tète ? répondit res^ pectueusement rhouiiiic inaigre de la petite voiture. — Je n'en ai pas le droit, dit Saint-Just en frémissant de dépit. Au supplice que le monstre a inventé i qu'on Rattache à la guillotine jusqu'à nouvel ordre. »
Et^ en effets Schneider avoit inventé cette exposition à l'instrument permanent de la mort pour les cas, peu nombreux, de la législîition révolutionnaire qui n'entrainoient pas nécossairr-ment la peine capitale. On se rappelle à Strasbourg un négociant qui y a passé seize heures.
Comme j'étois à un point trop éloigné du lieu de la scène pour en saisir tous les détails^ et que ces détails se traduisoient en allemand dans la conversation de la foule, je n'emportai aucune idée distincte de l'événement. J Pavois passé quelques minutes au Bn^uil, dont la tristesse, dans cette saison rigoureuse, convenoit déjà à mes rêveries d'enfant, et je me dirigeois vers l'hôtel de madame Tentch, quand, en débouchant du passage de la Pomme^ de-Pin, je me trouvai entraîné par une nouvelle cohue qui se grossit bientôt de toute la |)opulation de Strasbourg, et qui se déborda comme un torrent sur la place d'Armes en roulant vers Téchafaud. Un moment elle se resserra encore pour faire place à quelque chose de terrible : c'étoit Schneider saisi des deux côtés par ces deux valets de
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bouiTeau, en blouses noires, qui \u\ sorvoiont diioiduquos un moment auparavant, précédé par cet lioiiinie pâle que j'avois vu dans une petite calèche, et suivi de deux de se^ hussards de la mort qui le piquoientj en riant^ de la pointe de leurs sabres pour le faire avancer. Je frissonnai d'hor» reur et de pitié ; mais je ne pus pas môme me détourner pour éviter ce spectacle. H< uri ust^mcnt je pense qu il ne me vit pas. Ses \yeiits yeux paroissoient fondus dans leur orbite. Sa pâleur étoit affreuse; et cependant il essuyoil de la sueur sur son front. A mesure qu'il approchoit de la guillotine^ les acclamations, redoubloient de violence ou d'allégresse; car je les entendois sans les comprendre. Bientôt il sefitnn grand silence, et jecomprisqueSclineider liiuiitoit à l echataud; mais je ne savois pas si e'étmt {)Our mourir; et c'est ce qu'aucun de mes voisins ne pouvoit m'expliquer^ parce qull n'y en avoit pas un qui parlât françois. Après cela^ les acclamations se succédèrent et s'interrompirent avec des intermittences effrayantes. C*étoiont des cris menaçants, et puis une attente silencieuse, et puis des applaudissements éclatants, et à chaque fois je croyois que sa tête toniboit, et je m'élevois sur mes pieds pour chercher le sommet de l'appareil de mort et m'assurer que le couteau étoit encore suspendu, et je me trou* vois heureux de voir tout en haut ce fer sanglant dont Tasitrc t m avoit épouvanté la veille. Les elïorts que je faisois pour m^éloigner, et peut-être aussi le mouvement de cette masse ivre de fureur et de joie, me rapprochèrent d'un volontaire du Midi qui dépassoit cette multitude de foute la téte, et qui se croyoit obligé à communiquer au loin le programme de cette cruelle cérémonie. « On lui a « fait ôter sa cocarde î crioit-il. Respect aux couleurs naflttionales! On lui a enlevé son chapeau! respcet au « peuple ! On lui fait déposer maintenant son habit... : « mais pourquoi cela? C'est que c'est un habit militaire. « Et la pluie qui tombe si froide ! — C'est du givre. — Cela t le pénètre comme des aiguilles; aussi voyez comme il
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« grolotfp : on vérité^ co seroît lui rf^ndre ser\ ior* qno de îft a guillotiner tout de suite. » Ët il n'avoit pas âni qu'un cri universel s'éleva. — Qu'est-ce que cela veut dire? dis*je à un de mes nouveaux voisins. Gela veut dire : Sous le couteau, répondit-il. — Cette voix m'étoit connue ; jeregardai : c'étoit Monnet. — Ah ! monsieur Monnet, in'écriai-je ? — -
Tais-toi, reprit-il en posant son doigt sur ma bouche
— Le tuera-t-on ? — Non, dit iMonnet; voila des cavaliers qui s'approchent^ et le bourreau qui descend : c'est pour s une autre fois.
La foule s'étoit dissipée à la suite d'une chaise de poste que Saint-Justvenoit d'envoyer, et qui conduisoit Schneider à Paris sous bonne et sûre garde. Monnet me prit les mains, et me dit : « L illusion du pouvoir a rendu a Schneider furieux. C'est un monstre, mais on va tirer « de là des inductions funestes contre les vrais républi* « cains, Saint-Just a triomphé^ et la liberté est perdue au a bénéfice d'un tyran. Dis cela à ton père. » Il m'embrassa et me quitta.
La nuit suivante on arrêta les complices de Schneider, et ils furent traduits, comme Schneider, au tribunal révolutionnaire de Paris.
Euloge Schneider, de Yipefeld, fut décapité le iâ ger*. minai an U, i*' avril 1794, comme « convaincu d'avoir, « par des concussions et vexations immorales et cruelles, a par l'abus le plus révoltant et le plus sanguinaire du « nom et des pouvoirs d'une commission révolutionnaire, a opprimé, volé, assassiné, ravi l'honneur, la fortune et « la tranquillité à des familles paisibles. » Ce sont les termes du jugement.
Young^ Edolman et mon pauvre Monnet moururent sur le même échafaud les jours suivants.