SOUVBMBS DE LA RÉVOLUTION
C'est la voix d'un iiiv^v fidt îe dp Milton, égaré parmi les démons, et dont la harpe redonne jin miliou des Iiurlemenis du pandœmonium. C'est TAbbadonna de Klopstock quand ii eut pénétré avec horreur les mystères de Satac.
Après cela^ le caractère connu de Vergniaud^ et jusqu'à sa fidélité trop scrupuleuse à ces études poétiques des collèges qui ont encore aujourd'hui quelque giâce, mais qui déjà n'étoient plus françoises, font assez deviner qu'il m fut jamais ce qu'il pouvoit être. La muse de la tribune révolutionnaire^ c'étoit la véhémence^ c'étoit la fureur; et Vergnîaud, incapable d'arriver à la fureur, n'a presque jamais été véhément. On trouve une sorte d'abattement jusque dans son enthousiasme. Si la nature lui avoit donne la fougue de Mirabeau^ ii auroit dompté aisément la Mon- ^3gne; mais^ pour en revenir à ses figures favorites, auxquelles une nouvelle lecture m'a accoutumé, il n'àvoit pas la foudre de Jupiter, et il coiubattoitles Titans. C'étoit bien plus d'ailleurs qu'Ossa sur Péîionx'étoit Vésuve sur Etna ; et on ne ferme pas les volcans en y jetant desûeurs. Son génie avoit trop de culture pour un peuple qui venoit de se faire agreste et sauvage, trop d'éclat pour des jours d'orage et de ténèbres. Vergniaud manque d'ailleurs des passions du temps, et pour être d'un temps^ pour exprimer une époque aux yeux de la postérité^ il faut avoir ses passions et même ses excès. 11 met la main sur un crime pour le réprimer; il ne le saisit pas, et Use laisse prendre. C'est une créature de volupté, de dédain et d'oubli, qui a rinslinct du courage, et qui n'en a pas réhui. Mettez à eoté de sa nonchalante langueur quelque généreuse frénésie, et la Montagne tombe ; malheureusement ou peut dire de lui ce que Saint-Just disoit de Danton : Verqniawi doTtnoitm
Si j'ai compris le talent de Vergniaud qui est admirable, mais qui nVsf pas assez eoniplt'?tejuent celui qu'il falloit, il âvoit quelque chose de systématique et d'arrangé qui convient merveilleusement aux débats monotones du
ÉLOQUENCE HiVOLDTIONNAIRE.
l>nrreau, ou aux élucubrations méthodiques des sociétés littéraires, mais qui rencontre peu d'accord et de sympathie dans les tumultueuses et discordantes logomachies des partis. 11 faudioît arriver là avec une âme jeune^ sincère^ effervescente et vigoureuse. Vergniaud n'avoit que trentequatre ans, c'est tout au plus Fâge de la force ; mais il avoit reçu une éducation sévèrement classique^ et il étoit avocat.
D'après ce que j'ai . dit de ce moule oratoire dans lequel tous les discours de Vergniaud sont jetés, sans en excepter ses improvisations, on comprendra aisément que, de tous les orateurs de la révolution, il n'y en a poirit duiit le pastiche soit plus facile, bien qu il ii y en ait })tmt-étre point de plus parfait. C'est qu'il lui manque simplement d'être tout^-fait lui; c'est qu'il lui manque, comme on dit aujourd'hui, cette individualité qui fait valoir toutes les autres qualités de l'orateur et de l'écrivain. C'est Virgile gémissant au tombeau de Marcellus; c'est Rousseau absorbé dans les rêveries du promeneur solitaire; c'est Bernardin sous les bambous des Pamplemousses. Ce n'est pas ce Vergniaud intime et personnel que l'on voudroit trouver, l^omme après le grand homme. Je sais au moins que Ducos et Boyer étoient frères d'alliance; que le dernier étoit riche et bienfaisant; que Brissot étoit pauvre, et qu'à travers tant de chances de séduction et tant d'occasions de rapines, il avoit conservé ses mains pures de la flétrissure la plus honteuse qu'une révolution puisse im* primer sur des mains généreuses, celle de For. La vie des grands hommes est dans leur parole, et la parole de Vergniaud n'est qu'une mélopée sonore et merveillt use, dont on éprouve l enchantement, sans se rendre compte du mystère qui le produit. On jugera de la vérité de cette impression à la lecture de la plupart de ses discours K
* Ici étoit placé, première ("dition des Souvenirs dp la Révolution, uncUgcour» pai$iche que j'ai reporté à sa véritable place danâ le der-
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CoUc* dcputalion de la Gironde^ qui a donné son nom à un parti et presque à une France^ appuyoit Vergniaud de talents énergiques et brillants dont Tensemble ne se reproduira jamais. Cétoit Guadet^ avec son scepticisme
(rondeur et ses altercations grondeuses ; c'étoit Gensonné, avec, sa (liscussion insidieuse et son ricanement sournuis. Mais la révolution n'avoit que quatre ans^ et. ces grands orateurs^ qui y étoient arrivés hommes faits^ appréck>ient mal leur position. Quand Louvetrenouvelle, dans son admirable accusation contre Robespierre le Quousquè tandem de Cicéron, je tressaille d'enthousiasme. Quand je me rappelle qu'il prononce tout cela devant Tarmurier Noël Pointe etdevant le tisserand Armonville^ qui vont détruire^ d'une imprécation obscène ou d'une apo^brophe brutale, l'effet de son discours et de son dévouement^ je frémb d't!^onnement et de douleur. Une laut comparer h aucune éloquence l'éloquence révolutionnaire. C'est un langage de contagion dont la rhétorique n'a pas le secret.
La nature avoit refusé ce secret d'une époque d'exception à Vergniaud et à la plupart de ses amis : Fonfrède, lui seul;, a développé quelques inspirations pleines de fougue et d'impétuosité dans les séances qui précédèrent le 31 mai. Je suis convaincu qu'il y avoit en lui les éléments d'un grand talent; mats la mort lui apporta la palme da martyre avant qu'il eitt achevé de conquérir la couronne de l orateur. On a écrit depuis, dans les biographies, qu'il avoit été destiné, jeune, à la carrière des missions, la seule qui laissât quelque place, avant la révolution aux mouvements de l'éloquence passionnée. Si ce fait est yrm, il fournit un argument de plus à la théorie intaillible des influences de l'éducation.
On ne sauioit se dispenser de parler ici de Brissot, bien
nier Banquet dei Girondini, Le double emploi dont je m'excmolt n'existe donc, que ralativement à cette première édition et à ses cmtreCsçons*
ËLOQUENGB RÉVOLUTIONNAmB. S77
qu'il n'ait pas laissé un nom émineni comme orateur. C'étoit un homme probe^ instruit, disert et plein de bonne foi dans ses convictions, dont une organisation débile et souffrante^ et une profonde mélancolie^ avoient empreint
le langage d'une onclioii assez touchante, mais qui manquoit de cette puissance énergi(]ue de l'âme qui va graver en traits de feu ses impressions dans Tâme des autres. L'honmie du même parti qui possédoit au plus haut degré le don de ces inspirations véhémentes qui éclatent comme la foudre en explosions soudaines et terribles^ c*étoit Isnard^ génie violent, orageux, incompressible, qu'ex al toient des passions fortes, et un esprit de religiosité qu on croitoh presque incompatible avec elles. Maximin Isnard, parfumeur à Draguignan, où je crois qn'i\ existe encore, avoit reçu une éducation conforme à cette organisation extraordinaire. Sa mémoire, riche et ornée, foumîssoit abondamment aux élans de sa brusque improvisation. Ce n'étoit cependant pas un de ces discoureurs dont la parole infatigable s'étale avec complaisance dans les colonnes d'un journal. Son éloquence ne procédoit guère qiie par phrases, ou pour mieux dire, qtie par exclamations; mais ce €i*i formidable ne manquoit jamais son effet, et il portoit dans l'assemblée, subitement émue, l'admiration ou la terreur. Quand Narbonne prête serment, connue ministre de la guerre, devant la seconde législature, Isnard se lève de sa place, et lui crie :
« Monsieur, la responsabilité, c'est la mort 1 ^ Qu'étes- « vous? dit-il à la Convention nationale en lui montrant a la Montagne, le jouet d'un enfant féroce, une machine « à décrets dans les mains du bourreau ! »
Isnard présidoit cette assemblée, quand une foule ivre de rage vient demander quelques têtes pour Téchafaud :
«. Si la modestie n'étoit pas aussi une vertu républi- « caine, répond-il, je m'affligerois de n*étre pas compris a dans cette liste glorieuse; la Convention nationale vous « accorde les honneurs de la séance. »
S7S fiOCYENlES I)£ LA RÉVOtUTlON.
Une voix menaçante s'élève au milieu de ce peuple soudoyé. Isnard reprend avec une l'enut té impassible :
a Dites à vos commettants que le jour où Paris atten- « tera à la liberté de la Convention nationale précédera a d'un jour celui où le voyageur chercbera sur quelle rive c de la Seine cette ville a existé, d
Envuyi' i'u niissiou à Marseille après le 9 thermidor, il est entouré de la jeunesse tragique des compagnies de Jéhu^ qui se plaint de n'avoir point d'armes pour frapper les terroristes :
« Eh bien ! s'écrie-t-il^ si vous manquez d'armes^ dé- « terrez les os de vos parents qu'ils ont assassinés ! »
Le plus iou^ de ses discours est son accusation contre Fréron; c est là qu'il déploie avec une incroyable ostentation de richesses toute la magnificence des plus belles iot^ mes oratoves, mais particulièrement Fénumération, Ta* postrophe et la prosopopée. Cette figure d'énameration doiuine la composition tout entière^ et il y enchaîne une de ces répétitions énergiques qui retentissent profondément dans Tàme des auditeurs. Sa proscription terminée, il raconte qu'il est venu dans le pays natal rafraîchir sa vie à la source des plus tendres sentiments, et reconnoître ces délicieuses campagnes de la Provence, peuplées des heureuses émotions de son enfance; il les rappelle^ il les décrit complaisamment, telles qu'il les avoit vues autrefois^ et puis tout à coup la scène change; il n^aperçoit qu'un théfttre sanglant chargé de ruines encore fumantes, et il demande avec effroi quel fléau a porté ses humbles ravages dans la terre favorite de la nature :
a Ces tours superbes qui frappoient d'admiration les « voyageurs ravis, est-ce la foudre qui les .a renver* a sées?.... »
Et une voix d une monotonu^ solennelle, et terrible comme un écho anticipé de rhisloire, lui répond : C'est Fréron. Et avec cette question qui se renouvelle à chaque pas^ avec cette solution toujours attendue^ et de plus en
.Uiyiû/eu by Googi
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plus effrayante, il poursuit jusqu u son t<^rni(^ cclto Verrine accablante^ à laquelle Fréron eut le courage de survivre par une grâce d'état toute spéciale.
Ce <Uscours extraordinaire n^est cependant pas bon^ dans Tacception exacte du forme. Il est gâté par une autre ligure dont Isnard faibuil 1 abus le plus fatigant, et qui étoit, à vrai dire^ le moule naturel des conceptions de cet esprit exalté, sans direction positive, sans principes fixes en aucune matière, sans goût, sans règles et sans mesure, auquel il faut reconnoitre les brillantes saillies du génie, mais qu'on ne proposera jamais pour modèle. Cette figure, c'est l'hyperbole, et non Thyberpole à la manière de Balzac et même du père Lemoine, mais plus digne quelquefois de la Calprenède et de Cyrano. Vous l'entendrez crier à Frérrni que si Téchafaud qui lui est destiné pouvoit s'élever sur une base composée des innomln ables cadavres de ses victimes, il seroit vu de la France entière. Legendre avoit dit quelque temps auparavant, en parlant des massacres de Nantes ;
« Les navigateurs s'affranchissent maintenant du bap- « tême du tropique, pour ne pas se baigner dans le sang « de leurs parents. » Oncroiroit que Corneille avoit prévu ces exagérations quand il peignoit dans Pompée,
Des montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes»
Que la nature force à se venger eux-mêmes.
Et dunt les troncs pourris exhalent dans les veots
De quoi faire la guerre au reste des vivants.
^ n ne faut toutefois pas juger ees images hors de nature, sans se rappeler que tous les objets de comparaison qui pouvoient fixer la pensée se ressentoient alors de cette
allure désordonnée de Timagination et de la parole. L'imprécation se faisoit géante pour prendre les proportiuiis du crime qu'elle accusoit. L'hyperbole de Corneille est outrée, parce que les spectateurs de sa tragédie ne sont pas assez vivement émus d^un souvenir récent de la Phar-
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iale, pour se représenter, au neuvième vers de la première scène, les eftroyables résultats des guerres civiles ; mais Tauditoire dlsnaid et de Legendre a vu des cadavres accumulés et des rivières sanglantes^ et leur hyperbole
n'est \Aiis qu'un Utbh au.
Entre la Plaine que je viens de (initter et la formidable Montagne de la Convention, Unstinct du bien^ l'expérience des maux^ le besoin du repos qui est naturel aux ftmes droites et pures, quelque méticulosité peut-^tre de mœurs et de caractère, avoient réuni un tiers parti dénué de toute puissance pour bien faire, de toute influence pour empêcher de faire le mal^ et qui assistoit aux fêtes sanguinaires delà terreur, indigné et muet^ comme Caton aux fêtes impudentes de Flore* C^est là qu'on trouveroit avec ceux dont j'ai parlé, ou qui me restent à nommer, les hoiiuiies les plus instruits et les plus spirituels de cettp assemblée mémorable. (Cependant leurs noms se reproduiront rarement dans une galerie oratoire de la Convention nationale. Us y apparoissent tout au plus^ comnie Lanjuinais, Boissy d'Anglas etVemier^ aux jours de danger et d'émotion publique. A part quelques nuances qu'indique l'histoire, et qui n'appartiennent pas à la critique littéraire^ on peut rapporter à cette catégorie les Dulaure, les Daunou, les de Bry, les Chénier, les Grégoire, les Villars, les Pons de Verdun, les Viennet, les Wandelaincourt. Plusieurs d'entre eux, et Jean de Bry surtout, dont lesprit harmonieusement vaste embrasse une multitude d'idées et de coriiioissances qu'il sait rendre et communiquer avec une élégance facile et ferme, paroissoient appelés aux succès de la tribune. Ils les ont presque évi* tés, et lescirconstances étoient si fortes, le fait dominoit de si haut la puissance de la raison appuyée de tous les prestiges du langa£?e qu'on oseroit à peine dire que leur silence ait été une calamité nationale. 11 faut remonter aux extrêmes de l'assemblée, pour y rencontrer ces grandes physionomies tribunitiennes, phénomènes des jours de
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malheur, qu'on admire comme les météores, et qui ne laissent derrière elles, coiniat; Irs njétt ores, que des désastres irréparables et des souvenirs de mort.
Il faut avouer que les puissances populaires de la Montagne^ qui repiésentoient beaucoup plus exactement les passions de la majorité (et c'est pour cela qu'elles étoient populaires), étoient par conséquent le signe et hi valeur exacte de notre démocratie françoise, Torgane d'une nation qui n'est plus contenue par un pouvoir, et qui n'en veut point reconnottre. Ce qui m'étonne^ c'est que ces idées n'aient pas été appréciées alors^ et qu'un principe accablant comine celui de la souveraineté du peuple n'ait pas désarmé une opposition coni{)()sée d'hommes qui Tavoient proclamé les premiers. G etoit uur i!)conséqiience grossière que de se révolter contre ces voionlés tumultueuses, qui n'étoient, en dernière analyse, que l'expression de l'onmipotence des peuples, une fois qu'on l'avoit insti* tuée ; et la Gironde étoit véritablement contre*révolutionnaire, suivant les termes de sa jyiopre logique. C'est ce défaut de position qui l'a pe^du<^ Il suffit de se transporter dans un ordre de conséquences déduites des systèmes du temps, pour concevoir que la tribune devoit se taire devant les tribunes, les tribunes devant la commune, et la commune devant toute agrégation d'hommes qui s'appeloit le peuple. On avoit transporté l'aristocratie dans les ^ masses, où elle est effrayante, au lieu de la concentrer, comme dans les monarchies, sur des familles d'élection, où elle n'est que ridicule. C'étoit une combinaison sauvage et monstrueuse; mais elle étoit, et l'homme qui lutte contre une démocratie établie avec la participation de sa volonté doit demander Téchafaud comme Kersaint et Manuel, mais il ne lui est pas permis de discuter. Les Montagnards sont de cruels logiciens, mais les Girondins sont des sophistes. Ët c'étoit la Montagne qui occupoit l'avant-garde de cette plèbe séditionnaire, toujours prête à la gagner de vitesse, et qu'elle ne laissoit en arrière qu'à
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t8i SOUVENIftS DE LA RÉVOLUTION.
force d'exctîs. C'étoit de cette tourbe effrénée qu'elle avoit reçu toutes ses conditions d'existence, et on s'^étonrv^ qu'elle ait été violente et furieuse ! Qu'auroit-on voulu qu'elle fût? C'est un état de force majeure.
En un mot^ ces Girondins, qui ont trouvé tant de sympathies dans le parti modérédelarévolution, étoientd^exoellents orateurs, mais qui rajjpeloient mieux in Portique que le Forum, et dont la turbulence démocratique n'avoit jamais besoin d'être tempérée par les cadences liarmonieuses du fiûteur de Gracchus. A c6té d^eux ou aadessous se trouvoient encore d'habiles pratidens du laiH gage, qui auroient été, dans un ordre de choses naturel, l'honneur de la triî une ; mais la pensée du temps n'appartenoit ni aux uns ni aux autres. Elle étoit placée dans unerégionoù l'onnepénétroit pas sans une sorte de délire, dans un monde qui ne sera Jamais social, mais qui étoit le monde que la révolution avott fait, et ce monde étoit par malheui ausbi réel et aussi mdispensabie qu ua autre.