LES DÉPUTÉS EN MISSION
Je n'avoîs pas douze ans ; mais, à Tépoque dont je parle, la forte éducation des événements venoit, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'émanciper Tenfance. Il n'y avoit point de spectateur froid dans ce grand drame, et les distractions qui suivoient nos études de collège étoient plus sérieuses et plus imposantes cpic les hautes leçons de IlniBloiie et de la poésie. La tragédie couroit les rues.
C'étoit h Besançon. Tout annonçoit à la société populaire une séance solennelle. La foule se pressoit depuis le matin à ses portes. Deux conventionnels dévoient^ dit-on^ y demander réciproquement leur téte, et, dans ce temps là, ces figures oratoires étoient autre chose que d'effrayantes hyperboles : le résultat ne tardoit pas à les vérifier. C'est cette séance que je veux raconter, non qu'elle se distingue par une grande importance historique de mille événe* ments dn même genre, mais parce quil me sera peut-être permis d'en tirer une induction qui est, je ne sais pourquoi, toute neuve, et que j'ai à peine indiquée jusqu'ici. On verra si elle sort évidemment des faits.
Robespierre le jeune fut envoyé en mission dans le département de la Haute-Saône au mois de mai trois mois à peu près avant le 9 thermidor. Je ne sais quel étoil l'objet particulier de son voyage, mais personne n a oublié i'inimense intensité de ce pouvoir proconsulaire. ïou-
* Ce morceau ouvre dans la Remu dê Patit, en tS39, premier Biiméro de ce recueil, la série des articles de Ch. Nodier sur la révolution fnn^aiee. Ui, Il est Intltnlé s De Robeipierrt U jeme el de (a ï«rr«tif.
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f 9S SOUTSmRS DK LA BÉYOUITIOTf*
tefois, il devoit le partager avec un de ses collègues. Celoin» se nommoit Bernard de Saintes.
Bernard étoit un homme de cinq pieds neuf pouces^ d'une cinquantaine d'années^ dont la taille étoit droite et très-nienue, le port roîde et assuré, la physionoujio d'une imperturbable austt i itt;, que n avoit jamais égayée un sourire. Ses yeux étoient ardents^ ses sourcils noii^s^ son teint bilieux et bronzé^ sa maigreur effrayante. Il avoit le parler bref et sévère, sans élégance et sans chaleur^ mais non pas Sciiis je ne sais quelle autorité menaçante qui résulfoit de tout renscnible de sa rei](iiit;il)l<" personne. Athée déclaré et irréconciliable ennemi de tout ce qui pouvoit rappeler un culte^ il s*étoit empressé d'échanger ses deux prénoms d'Adrien-Antoine contre les mots qui C(»icoaroient avec eux dans le ridicule calendrier du docteur Roi unie, et ceux-ci étoient Pioche et Fer. On n'auroit pas mieux rencontré pour caractériser le terrible Bernard. J 'ajouter^, afin de rendre tous mes souvenirs^ qu'il passoit pour avon des mœurs sobres et pures^ et que son républicanisme inflexible éternel étoit en lui une espèce de religion.
Robespierre arriva à Vesoul; mais il ne descendit point è l'hôtel qu'occiipoit son collègue. Il alla prendre son logement chez un procureur nommé Hunibert^ qui étoit connu par des principes fort opposés à la révolution, et dont le nom se trouvott même porté sur la liste des suspects, mais qui avoit eu l'eirange bonheur de faire ses premières études avec Robespierre Taîné. Cette particula^ rité imprima le mouvement le plus singulier à Topinion . Le soir, après avoir communiqué avec Bernard pendant plusieurs heures, Robespierre se rendit à la société populaire, la remercia de ses travaux, l'encouragea dans sou zèle, et, par une péripétie tout-à-fait inattendue, lui apprit qu'on s'étoit trompé, dans les départements, sur la juste et bonne direction du gouvernement révolutionnaire, qui n'avoit pour objet que le bien de tous, et qui ne devoit se faire connoitre que par des bienfaits. Il parla de conci-
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lîation^ d'indulgence, d'amnistie universelle, et descendit de la tribune au milieu d^une rumeur d'élonnement qui ne présentoit d'ailleurs rien d'hostile. Au lever du soleil, huit cents détenus d'opinion furent rendus à la liberté, en vertu d'un arrêté signé Robespierre et Bernard. L'aspect de la ville changea en un moment : elle offrit le tableau d^une fête. I.es cris de Vioe I^ahc^ pierre/ se firent entendre partout. Des jeunes ûlles eu robes blanches, des épouses consolées, des mères qui venoient de revoir leurs en* fants qu'elles croyoient. perdus à jamais, entourèrent la. modeste retraite du représentant, et la décorèrentde fleurs et de rubans. Le nom Bernard ne fut pas prononcé au milieu de ces hommages naïfs et indiscrets. U rentra à Besançon la rage et l'envie dans le cœur.
C'étoit à la séance de la veille quil avoit paru, et qu'il s'étoit accusé d'une lâche foiblesse, déterminée par les per* fides séductions de Robespierre. Il venoit de rendre à la liberté des aristocrates pour qui la v ie étoit déjà un bienfait du peuple, et qui n'auroient dû sortir des prisons que pour aller à i'échafaud. Rien ne pouvoit expier ce fatal abus de pouvoir que la mort de deux représentants traîtres à la patrie, et il supplioit la société populaire d'apostiller la dénonciation qu il adressoitau comité de salut public pour lui demander la téte de Kobespierre et de Bernard. La société populaire ajourna sa déhbération jusqu'au moment où elle auroit entendu Robespierre. Bernard se retira de la séance en disant quil n'y pouvoit reparoître que comme accusé. Je ne sais si je me trompe, mais ces folies, aujourd'hui incroyables, avoient au moins un grand caractère, et fnisoient vivre l'âme dans une haute région de passions et d'idées.
Après cette avant-scène indispensable^ nous allons ou-'
VI il les giillcs de la vieille église des Capucins, où siégeoil le club peu turbukait de la noble cité de Besançon, si connue par la douce gravité de ses mœurs. Il est vrai qu'elle n'avoit fait, en quelque sorte, que reprendre des ha*
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bitudes républicaines à peine ( ft'acées, et dont une partie s'étoit conservée dans la tradition. Peu engagée envers les Bourbons^ dont eUe étoit depuis cent ans la conquête^ elle se plîoit aisément à une nouvelle forme de police qui se lappî'oclioit un peu de s.i polit r ;m( i( une, et presque tout le monde y ser(flt arrivé sans brisement, si la révolution^ mieux faite^ n'étoitpas tombée dans d'indignesniains» comme elles tombenttoutes. Le jour dont je parle> un sentiment universel de fatigue et de douleur brisoit Pâme de tous ces pail lotes si longtemps entraînés des erreurs aux excès, et je les voyois se sen'er la main avec un sourire amer et un geste de pitié.
Le président de la société populaire étoit un de ces bommes élevés de caractère, élevés détalent^ inaccessibles à tout reproche, qu'on s'étonnoit quelquefois de voir mêlés au mouvement passionné de l'époque, mais doiit Timpénétrable secret ne doit pas être discuté. Son cuinie plein de fermeté et de douceur^ son éloquence pleine d'heureuses insinuations et de sages ménagements^ la noUe dignité de ses manières, Tavoient fait choisir pour dominer sur cette scènti inquiétante, et pour en changer habilement le cours, si elle devenoit trop grave. Bernard etoit assis iniinobile au bout d'une banquette, reconnoissable seulement aux rayons de feu qui sortoient de ses yeux enfoncés^ et qui loi donnoient quelque chose de la physionomie d'un oiseau de proie. Kntiii Robespierre entra.
Robespierre le jeune n*avoit qu une trentaine d'années, mais sa tournure fatiguée^ son regard obscurci par des lunettes de couleur^ son front peu garni de cheveux^ ses traits longs et prononcés^ son teint hftve lui donnoientKair beaucoup plus vieux. 11 avoit une redingote fauve, un grand pantalon blanc, un gilet fort ouvert qui laissoit voir de très-beau linge* Le col de sa chemise retomboit des deux côtés de sa cravate ; mais il y avoit dans sa négligence même du goût et de la propreté. Il monta à la tribune.
Tout le monde attendoit en silence, quand un épisode
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qui caractérise ce temps-l;i vint porter sur un autre point rattention de l'auditoire. 11 se trouvoit parmi les membres de la société un ferblantier à la taillecolossale, aux formes athlétiques^ à la voix de Stentor^ qui ne prenoit jamais la parole que pour des motions d'ordre assez remarquables par leur coneisiou énergique et par leur tour original. C 'étoit le pnj/san du Danube de l'assemblée. « Citoyens, dit-il^ les règlements de notre société interdisent l'entrée de son enceinte aux femmes; je suis mariéj je suis père^ et je n'y ai jamais amené ni ma fille ni ma femme. Robes* pierre, qui n^^st ni marié ni père, y a amené une femme. Je demande qu elle sorte, ou que le procès-verbal atteste au moins qu'un républicain a protesté aujourd'hui contre Faristocratie de Robespierre. » Il faut se rappeler ce que c'étoit alors que Robespierre; il faut savoir quelles étoient les suites f)r(\sq[ie inévitables de ces polémiques de club, pour a|t[)r('ri- r cette anecdote. Robespierre parut étonné, maisil tit un signe, et la femme qui Tavoit accompagné sortit deTenceinte; au même instant tous les regards se fixèrent sur elle. Je ne la trouvai ni belle ni jolie^ et cependant son aspect me fit une profonde impression. Il y avoit quelque chose de pénétrant, de caustique, et presque d'infernal dans son regard et dans son sourire^ On supposoit à peine qu'elle fût la maîtresse de Robespierre^ dont l'àpreté cénobitique et la physionomie pâle et macérée sembloient exclure Hdée de ramour. Chose étrange ! dans ce tem[)s où l'idée de Dieu passoit pour un préjugé, le bruit se répandit que la compagne de Robespierre etoit une créature d'une organisation supérieure, qui avoit le privilège de lire dans les âmes» et qu'il la conduisoit avec lui pour le seconder dans un mystère de rédemption, où elle étoit chargée de la séparation des boîis et des mauvais. J atteste ce fait pour Tavoir entendu répéter cent fois. Pauvre peuple î
Le tumulte s'apaisa. La voix de Robespierre se fit en-* tendre. Le timbre en étoit assez monotone, glapissant
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dans les tons hauts, qu il allectoit volontiers pour varier son débit, sans nombre, sans vibration, toiit-à-fait incapable de se prêter aux inflexions de la grâce ou à l^onctioa du sentiment; mais éminemment propre, selon moi^ aux figures dironie et de dérision. J'ai souvent entendu dire depuis que Robespierre le jeune étoît un homme nul. Je ne le crois pas. J elois certainement fort pou on état de le juger alors comme orateur ; mais aujourd hui mcnie, que je crois l'entendre encore, je me rappelle à merveille la distribution de son discours, évidemment improvisé^ et j'y trouve de Tesprlt et du talent. H commença par rappeler les laits de son passage à Vosoul, et par expliquer la conduite qu'il y avoittenue.il entra franchement dans le fond de la question, en déclarant, comme il i'avoit fait^ qu'à Texception de quelques grandes communes, il n'y avoit point de fédéralistes dans les départements. Il ajouta que le nombre des suspects avoit été multiplié par une extension cruelle des lois, et porté boancoup au-delà do son expression raisoimable. Il insinua adroitement que c etoit une manœuvre de Taristorratie, cachée sous le masque d'une fausse ferveur patriotique, et qui ctaerchoit à prouver à l'Europe (jue oe n'étoit pasPimmense majorité delaFrance, la France presque unanime^ qui vouloit la révolution. II termina cette déduction adroite de principes en déclarant que le devoir des patriotes étoit de faire adorer la Montagne, et non de la faire craindre. Il n'évita pas de laisser écliapper le nom de la terreur, terme alors sacramentel, et de lui rendre des actions de grâces^ mais en ajoutant, ce sont ses termes, que ce système étoit sauveur et non conservateur, et qu'utile au triomphe de la liberté, il ne pouvoit que nuire à son affermissement. C'étoient là les généralités de la question*
Il passa ensuite à ce qui lui étoit particulier, c'est-à-dire à ses rapports avec Bernard de Saintes, et à la dénonciation que celui-ci avoit portée contre lui. Cette partie de la discussion^ très-longue et très^peu variée dans la forroe^
Diyiiizeo by OoOgi
ÉLOQUENCE RËYOLUTlONNAiaE.
est ce qui m'a laissé le sentiment le plus positif de la direction essentielle do son esprit. Ce fut une interminable ironie sur la nullité morale et politique de Bernard de Saintes^ toute nourrie d'allusions à Texiguité de son corps, « n CToyoit que quelqu'un de ce nom s'étoit glissé dans la Convention nationale par le trou de la serrure. S'il s'étoit trouvé auprès de Bernard, c'étoit sans Tapercevoir. Il se souvenoit à peine de l'avoir vu s'effacer quelquefois entre deux membres de la Montagne ; il ne Tavoit reconnu à Vesoul que parce qu'il étoit sûr de n'avoir jamais rien rencontré de plus mince. » Les éclats de rire des tribunes couvTOÎent tons ces quolibets, débités avec un calme effrayant, i'allois dire cruel, tant ils revéloientdehaineetde froide vene^canc'edans un hommo qui tenoit une si grande part de Fomuipotence révolutionnaire.
C'est dans ce moment que le président crut devoir faire intervenir son autorité conciliatrice. Il interrompit Robespierre^ et conjura sa colère au nom des intérêts de la liberté, dont les défenseurs ne se divisoient pas sans danger pour elle; au nom de l'harmonie des citoyens^, qui étoit troublée par ces débats ; au nom de sa propre gloire et de l'illustration d'une famille appelée â de si hautes destinées. Cette phrase^ échappée à une mauvaise habitude de cour ou k un faux calcul de convenances, suggéra à Robespierre jeune un mouvement remarquable. Il me parut éloquent, et c'est une raison pour que je ne cherche pas à rendre ses paroles. Il s'éleva contre cette illustrcftion et ces destinées promises à une famille. Il s'indigna contre le penchant de certains hommes à rétablir dans Topinion les privilèges qu'on venoit d'arracher à la noblesse; il indiqua cette tendance comme un des [)lus grands obstacles qu'on pût opposer h, la liberté. Il ajouta que si son frère avuit rendu (|uelques services à la cause de la patrie^ son frère en avoit reçu le prix dans la confiance et l'amour du |)euple, et qu'il n'avoit^ lui, rien à réclamer, c Ces acceptions de noms^ continua-t-il| sont une des ca-
t0 4 SOUVENIRS DE LA RÉVOLUTION.
« lamités de Tancien régime ! Nous en sommes henrense- « ment délivrés, et to présides cette société^ toi qui es
« d'une famille cF aristocrates et qui es le frère iVun tiala tre !..... Si le nom de mon frère me donuoit ici iiii pri- « vilége, le nom du tien t'env erroit à la mort. » — Puis, i retournant à sa tournure favorite, et s'adressant au ferblantier : «r Rassure^toi, brave républicain : ce n'est pas aux « « Robespierre que Taristocratie des noms comnnencera, « et si étroite et si légère que soit la tête de Bernard^ la « mienne ne pèsera pas plus que la sienne dans la balance c de la justice. » Il descendit de la tribune au milieu de nouveaux éclats de rire et de nouvelles acclamations^ traversa Fenceinte^ rejoignit sa compagne^ et se rendit à sa chaise de poste. La cour de raul)riî(e étoit pleine de femmes qui Tattendoient avec impatit nce pour lui présenter les réclamations des détenus. 11 n'avoit qu'un mot à dire pour éteindre toutes ces espérances qui se manifestoient par mille démonstrations de tendresse^ car il étoit^ dans ce temps-là^ faciled'être aimé. Les pouvoirs de sa mission avoient cessé aux bornes du département. Il ne pouvoit plus rien pour personne; mais il promit à la foule^si émue par son refus^ qu'il porteroit sa plainte à la Convention, quil dévoileroit devant elle les injustes et borribles rigueurs des proconsuls^ et finit par cette phrase que je n'ai pas pu oublier : « Je reviendrai ici avec le rameau d'or, ou je mourrai pour vous ; car je vais défendre a la fois ma téte et celle de vos parents. » La voiture partit, suivie de cris de douleur. Toute la famille des proscrits pleuroit^ et, chose qu'on auroît peine à croire si onne le savoit pas de toute la certitude du souvenir, elle pleuroit Robespierre î
Sa prédiction alternative se réalisa. Trois mois après, arriva le 9 thermidor : Robespierre le jeune n'étoît pas accusé* Il s'écria qu'il vouloit partager le supplice de son frère, puisqu'il avoit été complice de ses vertus. Dansée temps-là on faisoit beaucoup de phrases à etiet; mais les
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phrases à effet ne sont pas ridicules quand l'homme qui
, les prononce a un pied sur le seuil do la tribune^ et l'autre sur le premier degré de Téchafaud. Maintenant, cela fait pitié. On avoua que le dévouement de Robespierre jeune respiroit quelque chose de Tantiquité. Prisonnier à la commune, quand il vit son frère mutilé par un gendarme, et agonisant sur une table, il s'élança des hautes croisées sur les baïonnettes de la troupe qui entouroit l'Hôtel de ville, et s'y roula comme Kégulus. 11 ne vécut que ce qu'il falloit de temps pour mourir sous la main du bourreau; et cette mort a sans doute expié ce que tout le monde re* proche à sa vie. Il faut convenir que cela n'est pas mal.
La nouvelle du 9 thermidor, parvenue dans les départennents de TEst, développa un vague sentiment d'inquiétude parmi les républicains exaltés, qui ne comprenoient pas le secret de cet événement, et qui craignoient de voir tomber le grand œuvre de la révolution avec la renommée prestigieuse de son héros; car derrière cette réputation d'ineorrn{)tible vertu qu'un fanatisme incroyable lui a voit faite, il ne restoit pas un seul élément de popularité uni« verselle, un nom auquel les doctrines flottantes de l'époque pussent se rattacher. Hais ce fut bien autre chose dans les rangs opposés. Hélas ! se disoit-on à mi-voix, qu^allons-nous devenir ? Nos malheurs ne sont pas flnis, puisqu'il nous reste encore des amis et des parents, et que MM. Robespierre sont morts! Et cette crainte n'étoit pas sans motif, car le parti de Robespierre venoit d'être immolé par le parti de la terreur.
Ce que je dis là est si I jizarre, si abrupt, si inopiné, que tout mon scepticisme politique ne sauroit me dispenser d'une espèce de profession de foi. Ce n'est pas moi, grâce au ciel, qui viendrai déterrer les linceuls couverts de boue et de sang de ces tribuns frénétiques de la Montagne, pour les ériger en drapeau à la tête d'un parti. Il n'y en a pas un qui puisse exciter une noble sympathie; et c'est tout au plus si quelque attrai^ioa involrâtaire me décide*
as.
roit aujottidliui eotre la larve hideuse de Harat et le spectre gigantesque de Danton. Celui-ci domine de beaucoup, à
mes yeux, les deux Robespierre, hommes essentiellement sees^ faux, froids, despotiques et sans pitié. Mais ce que je viens de raconter dénonce un rôle convenu ; et c^est ici que la trame de Thistôire manque^ et qu'il faut la re« nouer.
Robespierre Taîné, on n'en doute pas^ étoit Texpression personnifiée de la Convention; il le savoit aussi, et il avoit dit admirablement : « Ou ne va jamais plus loin que quand on ne sait pas où Ton va. » Mais quiconque a dit cela sait précisément où il doit aller; et comme il est impossible de savoir où Von doit aller sans avoir des idées d'ordre^ c'est à Fordre qu'alloit liol)espierre, soit instinctivenient^ soit par combinaison. Il ea avoit senti le besoin. 11 avoit par conséquent senti la nécessité du pouvoir; car il n'y a point d'ordre sans pouvoir.
En regardant autour de lui, Robespierre dut s'apercevoir qu'il étoit le seul dans toute la Fi ance, ainsi qu'on nous l avoit faite, qui pùt s'investir d'une confiance populaire assez vaste pour rétablir l'ordre; il désiroit donc le pouvoir^ et c'étoit alors le mériter. J'ai besoin de répéter que je suis loin de plaider pour Robespierre, et que je cherche Tintelligence des faits. Jetez cent assassins ensemble sur une terre déserte^, avee (]uelques moyens d'existence: au bout de dix ans ils auront un chef, des institutions et des mœurs; c'est ainsi que finissent toutes les grandes aberrations sociales. C'est ainsi que Robespierre avoit entrepris ce qu'a exécuté Napoléon. Sa fête de l*Étre- Suprt^me est Tébauche d'un concordat : ses pages, plus belles (ju'on ne le dit communément, sur les vertus républicaines; cette vaste et confuse improvisation du 8 thermiddi*, où il accuse les excès et les faréiirs passées, rap- {ibllenilInierpeliattUii de Bdtiâfiârté aiix infracteurs de la constitution ; sbii tecours duO thefriiidor a la partie calme et saine de rassemblée, c'eàilë bride Bonaparte qui atteste
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ÉLOQUBNCB RÉTOLUTIONNAIHB. 907
fes acclaïaalioiis d'amour et de reeonnoissance qui Tont accueilli aux Anciens. Voilà la marche éternelle des socié* tés : Œdipe qui règne après avoir vaincu le sphinx, Alexandre qui tranche le nœud gordien, le héros après le bophisto, et Le sabre apr^s la [khoIo. Il ne s'agit pas ici de comparaison de facultés, quoique je ne m'abuse point sur ces grandeurs contemporaines qu'on bâtit à grands coups de plume pour la postérité^ et qu'elle adoptera niaisement^ comme nous en avons adopté tant d'autres. Je ne vois dans Robespierre qu'un honinie iiiédiocre porté par des événements, et il y a dans Najioléon un homme pour lequel rimagination conçoit à peine la possibilité d'une vie vulgaire. Cette comparaison ne repose que sur un fait qui leur est commun : leur nom exprime, à deux époques très-^rapprochées, le potwoir absolu.
Les personnes qui doutent de la direction rétrograde de Robespierre font valoir son alliance avec les jacobiiis et la commune, beaucoup plus extrêmes, à la vérité, que la Convention elle-même. C'est un fait qui ne peut pas se contester; mais Robespierre savott que les puissances po* litiques du temps étoient dans la Convention et dans le comité de salut public : il lui falloit un levier pour ébranler ce monde révolutionnaire, et il ne pouvoit le prendre qu'où il Ta pris. Le lendemain d'un triomphe, le [)lus obscur des amis de Robespierre auroit fermé les Jacobins avec la même facilité que Legendre, et en auroit mis coinine lui leselet's dans sa poche. Les jaeobins et la eoinnnme étoient, à la vérité, une arme terrible, mais une arme insaisissable, qui n'avoit de valeur que dans la main qui l'avoit forgée. Elle dépendoit tellement de Robespierre, qu'à l'instant où Robespierre tomba, elle resta immobile à c6té de lui, semblable à ce vieux glaive qui est couché à Cantorbéry sur le marbre mortuaire du Prince Noir : bn n'en a plus parlé depuis.
L'appel tardif de Robeâpier^è à la [iàrtie mbdérée de l'AsseinMéè, atlx teHXlre» }tm, edhiibe il dit^ lie t»hKluiàît
pas Teffet qui! attendoit^ sans doute^ de ce mouvement
oratoire étrange et inattendu. Les homêtes gens, dans Tacception reçue de ce mot, ont plus de prudence que de courage^ et ils se trouvent quelquefois tle l'esprit à force de pradence et d'égoîsme. Ceux-ci se taisoient avec quelque raison entre ces deux fractions de la Montagne dont le déchirement n'annonçoit que des catastrophes assez favorables aux survivants ; ils étoient là comme ce jésuite des Missions, menacé par un tigre et par un crocodile, et qui leur échappe à la faveur de leurs cruelles antipatiiies; le tigre estmort^ le crocodile estrepu^ le jésuite s^en va; quelquefois même il emporte la peau du tigre^ et s'en fait une bonne fourrure.
Je le crois, dans toute la sincérité de mon cœur ; les Robespierre avoient été, de leur mauvaise nature, les premiers instruments de la terreur ; mais, doués d'un esprit d'observation et de finesse qui s'explique par leurs études^ par leurs mœurs, par leur physionomie, ils avoient prévu à la longue la solution nécessaire des choses, et ils avoient eu l'envie assez naturelle de s'en emparer, parce qu'ils étoieîît, romirié je l'ai dit, les seuls représentants de lu popularité révolutionnaire. Leurs adversaires déjouèrent cette manœuvre, à laquelle se rattachent essentiellement le voyage de Robespierre le jeune, la désertion de Robespierre Tatné du comité de salut public, et sa théocratie sacrilège, et la philanthropie tardive de ses discours patelins. Le parti de Robespierre périt sous Taction de la terreur, représentée par quelques membres du comité de salut public ; et cependant la terreur ne triompha point, parce qu'elle avoit mal calculé. Dans tous les États possibles, depuis le despotisme le plus absolu, où cela ne fait pas de doute, jusqu à la démocratie la plus diffuse, Popinion, c'est un homme ; et quand cet homme n 'est pas là, tout n'est rien ; et quand cet homme n'est plus là, tout s'en va. Barrère, disert et poli, monta inutilement à la tribuncj yeuve de Robespierre qui n'étoit guère ni Vm
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nî l'autre. La pierre de la voûte étoit tombée; Tare de Nemrod étoit rompu, et la terreur se trouva toute surprise d'avoir enianté la coutie-révolutioa.