‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 59 sur 66 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

DE A0BESP1£RRB LE JEUNE A SON FRÊRV.

Commune afTraachie, 3 veutÔM an ii dt la République*

« J'apprends que Bernard m'a dénoncé. Cet être petit ^ « et immoral ne peut m'atteindre ; je ne répondrai à sa « stupide dénonciation, qui est nn crime envers lui-même^

a que par le ruppui t de mes opérations. Je ne puis com-

i Petit est évidemment pris au sens figuré. On voit que, par un tour d'e^[M it assez naturel, surtout dans un homme qui ne se distin« guuit [Vd» du tout par l'aliundance des idées, Robespierre jeune revient sur l'ironie dont j'ai parlé, et qui a servi de texte à ses interminables dérisions. J'ai déjà dit que Bernard de Saintes étoit trte-grand.

ÉLOQUENCE RÉVOLmiONi^AiRE. * Bil

prendre comment un repi*sèniaiit du peuple ose 8*ao-

: cuser d'avoir eu la condescendance de s'être laissé circonvenir, séduire iiièine pariin do ses collègues. « Il a eu la sottise atroce de me traiter de rontre-révo- Itêiionnaire; il m'a supposé Tintention d'obtenir du co- X mhé de salut public un décretquiopprimât les patriotes; :< il a débité à la société populaire de Besançon des horc< reurs multipliées sur mon caractère, ma conduite, etc. « Le frère d'Hmnbert * est perdu dans l'opinion ])ul)lique a à Besancon; il s'est servi de ce moyen pour prévenir tous a les esprits contre moi, contre ce que j'avois fait. Il a peint " « la commune de Vesoul en contre-réwlutim, sous ma a présidence, etc. J'ai faciU inent répondu à toutes ces ca- <c lomnies ; je n'ai trouvé d'adversaire à Besançon qu'un « frère de Vaublanc ^ et un rédacteur corrouipu d'un jour- « nal qui se fabrique dans le département du Doubs ^.

* Humbert ëtoit un vieux procureur de Besançon, dont Taristorratie uothique étoit ridiculo aux yeux m< mi s des aristocrates, et qui ('toil tout natiirellf-mcnt porte sur la liste des suspects. Sentant qu'il ne pouvoit se mettre a l'abri des persécutions qu'en se dépaysant, il se réfugia à Vesoul, chef-lieu d'un département voisin. Son frère (et non lui-même, comme je l'ai dit par erreur) avoit été le compagnon de basoche de Robespierre l'aîné, dont il paroissoit avoir embrassé les sentiments. C'est ci qui fait concevoir comment Robespierre jeune, qui refusoit partout d'être logé et entretenu aux dépens des villes où i'appeloit sa mission, s'étoit avisé d'éUre domicile ches un contre-révolutionnaire profès, dont l'existence, au milieu des frénésfes de ce temps, étolt une espèce de phénomène. On }uge bien que Bernard avoit tiré parti de cette circonstance dans sa dénonciation Iffutale contre Robespierre*

t L'adjndant^général Viennot, qui présidoit la société» hoomied'àme et de mœurs antiques, et dont j'ai parlé sans le nommer.

' Ce journal s'appeloit lo Yeiettê} le rédacteur étoit Pierre- Joseph Rrlot, depuis lionorablement connu dans nos assemblées législatives, et un des premiers députés qui (ùrent frappés par la proscription de brumaire. C'étolt un homme sensible, spirituel, souvent éloquent, dont les qualités naturelles avoienl été servies d'ailleurs par d'excellentes études, et dont la moindre recommandation est d'avoir fl^ni p avec quelque velléité d'énergie, ic ta brumaire, dans cette Journée

811 SOtVENiaS DE LA RÉVOLITIOIV.

« Sien n'eH plus faciU que de eonservtr une réputation ré- « voluiiùnnaire aux dépens de IHnnoeenee* Les hommes

« luédiocres trouvent dans ce moyen le voile qui couvr»^ I (( toutes leurs noirceurs ; mais l'homme probe sauve rinm a cence aux dépens de sa réputalian, Je n'ai amassé de re- , a putation que pour faire le bien^ je veux la dépenser en « défendant l'innoeenee* Ne crains point que je me laisse « aflfoiblir par des considérations particulières, ni par des cr sentiments étran^rers au bien public. Le salut do mon a pays^ voila mon ^uide ; la morale publique^ voilà mon a moyen. C'est cette morale que j'ai nourrie^ échaufféeet « fait naître dans toutes les âmes. On crie sincèrement «r vive la Montaqnelàms les pays que j'ai parcourus. Sois ce sûr que j ai lait adorer la Montagne, et qull est des cod- «trées qui ne font encore que la craindre^ qui ne la cod- « noissent pas^ et auxquelles il ne manque qu'un repré- « sentant digne de sa mission^ qui élève le peuple au limi « de le démoraliser. // existe un système d'amener le peu- « pie à niveler tout; si on n'y prend garde, tout se désorga» anisera^.

tt K0B£SPiËRK£yeiili^. D

P. 5. «t Je vais envoyer mon rapport au comité de salut (( public. Je crois que la Conventim ne souffrira pas que

J'entre en lutte avec Bernard. »

Ce n'est donc plus moi qui parle cette fois ; c'est Robespierre^ le temble Robespierre jeune, l'expression jumelle d^une âme de tigre; c'est lui qui^ au juste miliea de cette sanglante époque de la terreur qui sépare

des Dupes de la révolution, où il auroit été beau de mourir. A ce prix, il auroit peut-être un buste à côté de la statue de Cassius. — Dans la séance dont Robespierre jeune parle avec tant d'amertume, Viennot et Briol ne firent entendre que le langage d'une médiation modérée; mais la modération étoit une insulte pour de telles passions.

* Ce passasp, dont les con^pt]U('nce.> naturelles sont si conloroieà à mou ii>pollièàei est, ainsi que ies autresi souligné dans le texte.

ÉLOQUëNGB BÈYOJLUTIONNAUIE* lit

le 31 mai du 9 thermidor, et dans une comnumication dont la nature et la forme annoncent tout l'abandon qui lésulte d'une parfaite simultanéité de sentiments; c'est lui qui^ dans cette intimité confidentielle du frère avec le frère^ dont ses assassins dévoient seuls violer un joui le secret, reconnoît franchement qu'on Ta traité de contre^ révolutionnaire y qu'on la accusé de mettre les villes en contre-révolution f et de inéditer des moyens d'oppression contre les patriotes, c'est-à-dire contre les agents de l'épouvantable système qui désoloit alors le pays; c'est lui qui repousse avec horreur une popularité acquise (xux dépens de Vinnoeence, qui manifeste lintention trop tardive et trop impuissante de la défendre ; c'est lui qui se flatte d'avoir fait adorer la Montaigne ; la Montagne ! et cela étoit vrail car la reconnoissance la plus vive que puisse éprouver le cœur de l'homme, il la ressent pour un pouvoir cruel qui se désarme, qui se dépouille, en faveur du malheur, de Finstinct et du besoin de faire le mal; c'est lui qui s'ap(^rçoit enfin qn'il existe mi système d* amener le peuple a tout niveler, dont une désorganisation complète sera la suite, et qui épanche cette découverte, à laquelle l'époque où elle est faite donne le caractère le plus bizarre de naïveté, dans le sein du seul homme dont la main soit assez forte encore pour tout réparer et pour tout sauver; et, remarquez-le bien, c'est à dater de ce moment, de cette lettre peut-être, que Rolx spierre l'aîné disparoîttout à coup des comités de la Convention, et cherche à étendre au dehors l'influence qu'il avoit perdue dans renceinte de son pandémonium, en brisant violemment son pacte avec le crime 1 Et c'est trois mois api'ès, que cet homme, qu'on charge aujourd'hui de toutes les iniquités, comme la victime piaculaire des anciens, ose proférer le nom de Dieu, et rappeler à l'âme son immortalité parmi les saturnales sauvages d'une société ivre et délirante, qui a érigé l'athéisme en culte; et c'est deux mois plus t^Nl qu'il monte à Téchafaud, comptable, sans le savoir, de t. il

SOOVBMRS DE LA nÉVOLUTlOR

tous les attentats d'une génération de cannibales î Que

m'importe^ après cela, qu'on vienne infirmer encore que

h 9 tliermidor ait été l'ait, comme je Tai sincèrement écrit,dans l'intérêt de la terreur ! L'histoire a dit le contraire^ sans doute, et je sais bien qu'elle le dira* Pauvre autorité que l'histoire 1

Page 1