‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 61 sur 66 · SOCTENIBS DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

SOCTENIBS DE LA RÉVOLUTION

iustitutkHis de Lycurgue et aux tyrannicides des Pana« thénées ; on ne nous avoit jamais parlé que de cela. Les

plus ancipiis d'entro nous rapportoient, qu a la veille des nouveaux événeiucuts le prix de composition de rhétorique s'étoit débattu entre deux plaidoyers, à la manière de Sénèque Torateur^ en faveur de Brutus Tancien et de Brutus le jeune. Je ne sais qui Femporta^ aux yeux des ju^es, de celui qui avoit tué son père ou de celui qui avuit tué ses enfants ; mais le lauréat fut encouragé par llntendant^ félicité par le gouverneur, caressé par le pre* mier président^ et couronné par rarcbevèque. Le lendemain on parla d'une révolution, et on s'en étonna^ comme si on n'avoit pas du savoir qu'elle étoit faite dans l'éducatioa du peuple. Si la mode de ces suasoires pédantesques venoit à se renouveler, et qu il fût question de décider qui a le plus contribué de Voltaire ou de Rous* seau à Tanéantissement de nos vieilles doctrines monarchiques, j'avoue que je serois parfaitement embarrassé sur le choix, mais je ne dissimulerois pas que Tite-Li\ e et Tacite y ont une bonne part. C'est un témoignage que la philosophie du dix-huitième siècle ne peut s'empêcher de rendre aux jésuites^ à la Sorbonne et à TUniversité*

On ne voit maintenant les sociétés populaires de ce teni])s-là que sous deux points de vue, Tatroct^ et lo ridicule; et c'étoit, à la vérité, leur aspect le plus sensible ; mais on n'imagine pas tout ce qu'elles ont développé d'esprits subtils^ de facultés imposantes, et même de sentiments généreux. Je parlois tout à l'heure de ce ferblantier de Besançon, qui osa donner à Robespierre jeune, dans une séance mémorable, une si rude leçon d'égalité. Ce brave homme s'appeloit Chevalier, et je le nomme avec d'autant moins de scrupule que jamais son influence austère, mfûs généralement bienveillante, ne s'est trouvée compromise dans un acte violent. Je me rappelle une ^utre époque où il ne manifesta |)as avec moins de fierté quelque cho^ de ce patriotisme mllexibie qui aui'oit fait

Diyiiizeo by GoOgI(

ÉLOQUENCE fiÉYOLUTlONNAIRE. Si 7

honneur a un vieux Romain, et cette impression ne sera

peut-être pas sans intérêt pour mes lecteurs, car elle se rattache à un nom que les biographes ont oublié, comme tant d'autres, quoique le singulier personnage qui le portoit^ et dont la nature avoit fait le type achevé d'un dé* magogue, ne soit pas passé tout-à-fait inaperçu au milieu de nos orages révolutionnaires. Je parle de Charles Hesse.

Le gouvernement de notre division militaire étoit al«»rs coulié à ce prince étranger^ et ce n'est pas la moindre bizarrerie de ces jours bizarres. Celui-là pouvoit se flatter^ au reste^ et il n'y manquoit pas, d^avoir racheté ce qu'il appeloit la tache de son auguste naissance par une exagération de principes à laquelle Clootz on Cli: un nette auroieiit volontiers porté envie. Plus il étoit né haut et plus il sentoit de sang royal couler dans ses veines, plus il se croyoit obligé à pousser aux derniers excès le cynisme et la frénésie de Fopînion.

La nature l'avoit, au reste, admirablement préparé à jouer un pareil rôle avec succès. C'étoit un homme de trente à quarante ans, d'une taille fort élevée, fort mince, assez bien prise, mais dépourvue de dignité et de grâce. Sa face blême, couronnée de cheveux d'un blond ardent, n'avoit de remarquable que Ténorme saillie des apophyses. Ses yeux^ d'un bleu terne^ n'exprimoient ni noblesse ni finesse. 11 prononçoit le françois avec quelque facilité, mais de manière à faire comprendre qu'il n'auroit été ni éloquent, ni disert, ni spirituel en aucune langue. Son principal moyen oratoire consistoit dans une gesticulation anguleuse et saccadée, qui avoit quelque chose de convulsif, et qui annonçoit un état presque non Interrompu d'éréthisme musculaire. Les transitions de ses discours, et même ces courtes suspensions de débit qui ne servent qu'à reprendre haleine, étoient accompagnées chez lui d'un claquement de dents si sonore et si strident, qu'on Tauroit pris au premier abord pour un bruit de castagnettes ; et ce grincement sauvage, qui se faisoit en-

S18 SODVENIKS DE LA RÈVOLUTIOM*

tr ndrf à \mv îîrande distance, se piolongeoit et se moduloit horribieinent. selon qu'il croyoit avoir besoin de donner du relief à sa pensée et de l'autorité à sa parole. Pour concevoir une idée assez juste de cet artifiœ d'éloquence et de diction^ il suffit de prêter, par rîmapnation, l'organisme de la voix humaine à la pantlfèiv ou au loup-cm îer, et si Charles Hesse avoit été au bai i>i utalemeut inliumain dans ses actions que dans ses paroles^ ce que je n'ai aucune raison de croire^ je doute qu1l y eût eu beaucoup à changer au moral de Forateur pour rendre la ressemblance complète.

Dans ce tem|)s-là le parti de la révolution s'étoit divisé en deux partis très-prononcés, bien plus animés l'un contre l'autre que chacun des deux ne i'étoit contrerancien régime : les Montagnards^ qui vouloient porter le principe révolutionnaire à sa dernière expression ; et les Girondins, que des inclinât ions plus duiH t s,des études plus cultivées, une connoissance plus apprutoiidie de Thistoire des peuples et des conditions essentielles de la civilisation^ quelque ambition aussi peut-être, avoient ramenés aux idées de justice et aux théories légales sur lesquelles il faut bien que la société s'appuie, quand elle veut s'appuyer sur quelque chose. Comme ces deux opinions étoient en présence^ et que la guerre civile auroit été inévitable, si les énergies avoientété égales comme les armes, la Montagne, qui préparoit ses coups d'État, sentit la nécessité de désarmer le parti opposé pour le vaincre sans péril. Les généraux, que la faction dominante avoit presque tous choisis, se chargèrent de cettr' opération dans les départements, et elle n'étoit pas difficile à colorer aux yeux d'une multitude que les mesures couvertes du prétexte de la liberté trouvoient tou jours docile aux attentats les plus effrénés du despotisme. L'audace des contre-révolutionnaires ne s'accroissoit-elle pas h vue d'œil ? Lès machinations des royalistes ne mcnaçoient-elles pas Toeuvre naissante de la régënétatibii universelle ? £t ^Uë dirai*jè de t^itt et dé Co-

ÊLOOmmCE BéVOLUTIOimAIIIE. BiO

bourgs ces deux formidables mannequins de la teneur^ avec lesquek on réduisoit si commodément la France à la plus lâche servitude par la crainte de l'étranger ? Quel

patriote pouvoit hésiter à se dessaisir un moment de son fusil et de ses munitions, quand le salut de la patrie dépendoit de ce sacrifice ? Quel républicain ne concourroit pas avec joie par un acte de soumission indispensable au désarmement des aristocrates? On se doute bien que ces paroles étoient portées par Charles Hesse. qui n'épargna rien pour les faire valoir, ni de sa pantomime épileptiqiie, ni du broitMiient éclatant de ses dents de fer. Le retentissement en duroit encore^ quand on vit Chevalier s^appuyer sur la tribune^ avec sa màle et superbe figure^ dont un regard doux et un peu moqueur tempéroit seul la sévérité déjà sénile, passer ses doigts robustes dans ses cheveux grisunnants, et se retourner du cAté du général, avec cette autorité du bon sens^ de la bonne foi et de la vertu, qui commandoit toujours le silence. Je sais bien que, dans ce moment, je fus frappé d'une idée que je communiquai sur-le-champ à mes camarades de collège, spectateurs non moins attentifs que moi de cesdramt ^ populaires qui se renouveloient tous les jours : le ferblantier avoit au moins l'air d'un prince, et le prince avoit tout au plus l'air d'un ferblantier. Quant à sa petite allocution, je ne puis Pavoir oubliée ; je la répétai le soir à mon père, et je l'écrivis le même jour.

« Citoyen général, » dit-il, d'un ton de basse-contre fort grave, mais bien accentué, en s'adressant à Charles Hesse, qui tenoit encore la barre des gradins opposés, « tout ce « que j'ai compris à ta harangue, c'est qu'il y a chez nous a des émissaires de Pitt et de Gobourg, et que tu te profil poses de les désarun r. Le peuple que voici, tu peux « m'en croire, ne connoit ni Pitt ni Cobourg, et n'a rien a il démêler avec eux. Ce Qu'Usait positivement, c'est que « tu es étranger, b'est que tu es prlhcé, et. Ique si Pitt et i Cobbm g dvoient ici un émissairè, be serbli toi i ^

B»0 SOUVENIRS DE LA RÉVOLDTIOll.

Au même instant le général s'élança, et lia ses bras à

la tribune^ comme sll avoit voulu la renverser.

a Attends, attends, » reprit Chevalier, en l'arrêtant sur e dernier degré avec une main torte comme un giap^iia de charpentier, a je n'ai pas tout dit, et tu répondras si tu « peux. Nous avons bien le droit de nous déûer de toi, cr puisque tu te défies de nous. Ne serois-tu pas Pitt ou « Cc) bourg lui-même par hasard? et ne fusses-tu qii'uu « pauvre petit prince, il faut que tu aies hienmal gouverné « tes sujets, et que tu t'en sois bien fait haïr pour être « obligé de venir prendre une patente de jacobin à Paris ! « Elles y sont à bon compte, puisquV>n en donne aux prînc( ces, avec le généralat par-dessus le marché ! Nous soin- « mes plus difficiles, nous autres. Tu n'auras pas nos a sil$,et tu pourras dire à tes compatriotes, s'ils t'écoutent « avant de te pendre, que tu n^as pas trouvé un seul < Franc^Comtois qui rendit*son arme à un Allemand. »

Là-dessus, Chevalier reprit froidement son grand chapeau à trois cornes qu'il avoit posé à ses pieds, le î)rossa de 1 avant-bras et du coude, le replaça très-horizontalement sur sa téte vénérable, et descendit de la tribune au bruit des acclamations.

La tranquillité du pays, la sécurité des honnêtes gens, tenoient à cette livraison désarmes. Elles ne lurent pas livrées, au moins ce jour-là, et le citoyen Charles Hesse, fort désappointé, se retira du club en grinçant des dents.

le ne laisserai pas passer cette occasion d'ébaucher les traits d'un autre personnage dont la sanglante célébrité a laissé plus de traces dans la mémoirr des hommes.

J'ai déjà dit qui' le pt)u\ oir se debattoit alors entre deux partis, dont l'un qui l emportoit certainement par le nombre et par l'habileté, dont l'autre qui avoit tout cequll faut pour triompher dans les mauvais temps, l'audace et la violence. Lesopwiîonsde la Gironde avoient prévalu à Lonsle-Saulnier, et celles de la Montagne à Besançon, où les passions énergiques étoient plus inégalement distribuées

ÉLOomncs ntvoLirnoiifiAmB. su

entre les deux factions. La petite capitale du Jura oifroit à cette époque un spectacle qui n^est pas indigne des re* gards de l'histoire. Une ville composée de sept à huit mille

habitants, défendue, pour toute forterosse et pour toute muraille, par le courage et le patriotisme ih' ses citoyens, sans poiotd'appui sur les départements environnants, pres^ que sans contact avec eux^ se leva seule, et de son propre mouvement, contre la terreur. Une légion spontanée de jeunes et hardis soldats, qu'on appeloit les plumets rouges, à cause (le la couleur de leurs panaches, la couvrit de son drapeau, et cette enceinte, qui paroissoit ouverte aux plus foibles efforts^ ne fut, pendant plusieurs mois, violée par personne. Je me rappelle que dans nos impressions de l'enfance, nous ne placions, en idée, le plumet rouge d'un fédéraliste du Jura qu'au front de quelque géant formidable, à la uianicre de Polyphème et de Goliath, et c'étoiten effet une forte et imposante génération d'hommes. On croiroit qu'elle avoit été produite à dessein pour des circonstances fortes et imposantes comme elle, et qu'il étoit de sa destinée de passer en m^me temps. Ce qu1l y a de très-remarquable, c'est que 1 administration se montra digne du peuple. L'enthousiasme d'une généreuse résistance fut aussi exalté sous l'écharpe que sous le baudrier, quoiqu'il y courût encore plus de périls, et que la couronne infaillible de ce courage civil dont les exemples sont si rares fut attac Ik r- ter de la guillofiue. Les décrets rendus par la Convention depuis le 31 mai, furent brûlés en place publique, et deux de ses commissaires, Bassal et Garnier de l'Aube, conduits sous bonne et sûre garde aux frontières du département, avec défense d'y rentrer. Ils rapportèrent que leur escorte ne les avoit pas défendus sans peine contre Texaspération des citoyens.

Cependant les deux opinions étoient encore librement représentées à Lons-le-Saulnier par les tribuns du pays, et le hasard faisoit que ces deux chefs étoient frères, comme cela s'étoit vu autrefois à Thèbes et à Corinthe j

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mais la nature n'avoit jamais marqué deux frères èt

sceaux plus difieronts^ en caractère et en physionomie. Jean-François Dumas, lo Vergniauii du Jura, pouvoiJ passer pour beau, même dans une famille qui se distinguoit par la beauté corporelle^ et dans un département oo la laideur est presque une exception. René*François Dumas, plus connu do ses compatriotes sous le nom de l'abbé Dumas, et qui suivoit avec une cruelle naï\ été d'organisation les errements de Marat, avoit daas tous ses traits quelque chose de la repoussante expression de son prototype; il n'étoit cependant ni vieux^ ni difforme^ ni cynique dans son langage et dans ses manières. Il n'étoil que hideux.

Les jacobins de Lons-le-Saulnier avoient, en graud<^ partie, suivi le sort des conventionnels. Ils s'exiloient . d^une cité en contre-révolution, c'est-à-dire, dans leur acception convenue de ce mot, fidèle aux principes de Vùidre, de la modération et de lîi justice, pour aller goûter dans une atmosphère plus orapieuse les douceurs de la liberté, de la fraternité et de la mort. C'est ainsi que René-François Dumas se présenta un jour à la barre de la société populaire de Besançon, où ses principes serabloient lui assurer un vif accueil de sympathie. Le nom du chef éloquent qui venoit de soutenir une poignée de citoyens résolus contre le système eUrayant du gouvernement, qu'on appeloit alors si improprement laRépublique, y étoit seul parvenu; la méprise étoit inévitable, quoique grossière. La rumeur qu'elle excita fut longue et menaçante, et peu s'en fallut que Timoléon ne payât pour Timophanes. Enfin l'erreur s'éclaircit, et Kené-François Dumas gagna la tribune avec l^anxiété hargneuse d'une béte sauvage qui a essuyé une première décharge sans être blessée, et qui rompt les rangs des chasseurs en rugissant. J etois là, et je ne sais quelle prévision inexplicable me toiçuit à détailler tout Tensemble de cette étran^'e figure qui n'avoit encore rien d'historique^ mais on m'é*

ilOaUEKGB RÉVOLUTIONNAIRE. $13

tonneroît beaucoup au joiirrriiui^ sien me démontroit que

je me suis troiii[)é do la plus légère circonstance dans

l'image vivante que ma mémoire en a conservée^ depuis

ses souliers de cabron fauve jusqu'à son chapeau de feutre gris.

n avoit un pantalon de bazin blanc^ un gilet de la

même étoffe, qui étoit alors à la mode^, et une cravate également blanche, nouée en cordon aux bouts flottants, qui soutenoit à peine le collet blanc de sa chemise. Tout cet ajustement étoit d'une propreté recherchée^ délicate^ minutieuse, qui distinguoit, en général, les jacobins de haut étage, et qui, parmi riix, comme ce iasto et cette profusion d'ornements qu étalo le chef d'une tribu d'anthropophages, établissoit encore une sorte d'aristocratie. Son frac long, flottant^ d'une étoffe de drap fine et légère^ étoit d'une couleur de sang dont la vivacité blessoit Tœil; et ce n'est pas ici une combinaison d'écrivain, préparée yoiu' l'effet : j 'en atteste cent témoins vivants qui n'ont pas oublié que cet habit de sang étoit son habit de gala. Quelque chose de plus blanc que le linge coquet de Dumas, e'étoit sa tête allongée, osseuse, empremte, comme celle d'un anachorète, de la pâleur des macérations et des veilles, et dont les saillies fortement prononcées siipi)ortoient je ne sais quelles chairs livides qui lui donnoient l'aspect d'une goule affamée. Sa bouche étoit large, ses yeux petits et enfoncés, mais perçants et peut-être noirs; ses cils, ses sourcils, ses cheveux rouges. Il n'y avoit rien en lui qui révélât positivement l'houune que la société a formé ; mais il n'y avoit rien en lui d ordinaire, et c'est peut-être ce qui fixa ma curiosité sur cette créature d'exceptloD, dont les nomenclatures des naturalistes qui occu'* poient exclusivement mes premières études ne m'avoient jamais présenté l'analogue inconnu. Tout à coup ses lè- VTPs ]»incées se désunirent connue par reff(^t du ressort musculaire qui contracte quelqueiois la bouche écuraante du boa} et^ d'un ton éclatant^ mais aigre et métallique^ il

ét4 SOtlVimi&S LA RÉVOLUTION.

s'exprima ainsi (je réponds encore de Texactitude tla texte, comme si je Tavois sténographié) :

a Républicains^ Taccueil que vous m'avez fait m*a proafondément touché; Tindignation qui a parcouru vos «c rangs patriotiques au nom de Dumas est un hommage (f à la patrie. Si le saniï cfi^m'est commun avec ce traître « pou voit oxpier ses attentats, j'onvrirois à Pinstant mes a veines devant vous. La proscription dont je suis frappé «t dans le Jura Ta sauvé de mon poignard; mais je vais le « livrer à la justice nationale, et le plus beau jour de ma «r vie sera celui où je vous apporterai la tête de mon « frère!... »

En prononçant ces exécrables paroles, il étendit audessus de la tribune son bras rouge et sa main blanche, de manière à figurer à la pensée, dans une éternité de souvenirs, lldéal même du bourreau, le m'aperçus quil avoit des manchettes.

Quelque temps après, Roné-Francois Dumas étoit président du tribunal révolutionnaire. La scène qui s'étoit passée à Besançon se renouvela en sens opposé à Lons-le- Saulnier. La fortune révolutionnaire du jacobin avoît nui àlinfluénce du patriote. Une rumeur inaccoutumée accueillit Dumas Taîné dans le club insurgent des fédéralistes. — « Que me reproche-t-on? s'écria-l-il. — Rit lu a répliqua un des membres de l'assemblée; mais nous ne « pouvons nous empêcher de voir en toi le frère de ton « frère. — Mon frère, grand Dieu ! reprit Dumas; de quel « frère me parlez-vous?» Et, se précipitant sur le sein d'Ébrard, qui portoit avec lui le poids de cette administration héroïque, etqui jouissoit dans le Jura de la plus glorieuse popularité que puisse ambitionner un citoyen, celle de la vertu : — « Mon frère, dites-vous ? mon frère, le voilà ! » Ce mot apaisa tous les soupçons, et l'élan de ces deux hommes de bien qui s'embrassoient entraîna la multitude. Je puis me tromper, mais ce tableau n'a rien à envier, selon moi, à la grandeur des temps antiques.

tLOQUEKCB niVOLUTiOKNAinB.

Puisque j'ai parlé du président dn tribunal révoliitio naire^ je me crois oliligé à compléter son portrait^ autant que me le permettent les renseignements que j'ai pu recueillir de la bouche de ses compatriotes et de ses contem* porains; je ne dirai point de ses amis, on ne lui en a point connu. C'étoit un homme actif, studieux, sobre jusqu'à l'austérité, régulier dans ses mœurs, exact dans ses engagements. Pendant que la guillotine battoit monnoie sur la place de la Révolution, suivant Tépouvantable expression de Forateur le plus fleuri de la Montagne, le terrible fournisseur du tiésor de la république vivoit pauvrement dans un c^aletas de l'hôtel de La Hoeliefoueauld, . à la manière de ces âpres républicains de la vieille Rome, dont il attestoit si souvent les exemples, lise trouvoit alors parmi les énergiques enfants du Jura un médecin nommé Baron, fait pour aimer la vérité et capable de la dire au péril de sa vie. Un jour que le hasard Ta voit conduit dans la tanière de Duiuas, à la suite d une des séances les plus tragiques du tribunal : a Vos jugements m font horreur, « lui dit-il, et tes jurés sont des monstres. Comment ose» a t-on disposer de la vie de tant d'accusés après quelques «minutes d'instruction? — Cela est extraordinaire en a eiïel, » répondit Dumas en tournant sur lui un regard assuré, « mais les révolutionnaires ont un sens que n'ont a pas les autres hommes, et qui ne les trompe jamais, n Hélas ! oui, les nialheureux avaient un sens que n'ont pas les autres hommes! Pinstinct du tigre qui s'est abreuvé une fois de sanii' humain, et dont la soif inextinguible ne peut yim s'etaucher que dans ddi^ tonnes de sang.

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