‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 63 sur 66 · LES INSTITUTIONS RÉPUBLICAINES* 8S · texte numérisé non relu

LES INSTITUTIONS RÉPUBLICAINES* 8S

peuple qai n'étoit que trop moderne, et qui joif^noît à

rimpatience d'un autre état les vices iîi(:ural)lf's du sien; mais il transmettra sans doute à la dernière [)()st< rite un exemple mémorabie des aberrations absurdes de notre instruction collégiale.

Ce style est conséquemment vicieux m speeîe, parce qu'il manque de propriété dans son application aux idées vagues et diffuses d'une civilisation usée, et surtout dans son application aux formes d une langue compliquée, circonspecte, méticuleuse, que le défaut de la faculté trafic positive des langues anciennes a forcée de chercher le nombre, lliamionie, Télégance dans le développement prolixe et redondant de la phrase^ que la délicatesse d une sotte pudeur égare à tout moment dans le dédale des circonlocutions inutiles, et à laquelle Tembarrassante multiplicité des articles de la déclinaison et des pronoms veriiaux interdit essentiellement les beautés sévères du laconisme. Saint-Just s'est trompé sur sa parole comme il s'est trompé sur sa pensée. Il s'est transporté par Timagination dans une autre époque, ai il n'a pas été de son époque par Texpresslon» Tous ses excès comme législateur, tous ses défauts comme écrivain^ surgissent de cette double distraction qui a sa source dims Tirréflexion d'un jeune homme et dans la vanité d'un novateur. Un homme de génie peut beaucoup sur son siècle ; mais il y a une chose qu'il ne peut jamais, sous peine d'absurdité et de délire : c'est de se mettre à la place du temps* Or, ce n'est pas le génie qui fait les institutions^ oe n'est pas le génie qui fait le lan« gage : c'est le temps.

Ces idées n'ont pas besoin d'être étendues pour devenir claires, même en françois. Elles caractérisi^nt aussi nettement Saint-Just en quelques lignes que pourra le faire l'histoire elle-même. Ressuscitez de sa tombe^ je ne dis pas Rienzi, je ne dis pas même un Gracque; ce ne seroit pas encore cela; mais Agis ou Gléomène; et conduisez-le deprimsauU, comme dit Montaigne^ à la tribune

as.

f\(i la (^oiivontion Nationale, sans avoir pris la précaution de lui faire secouer la poussière de Lacédémone, et de lui montrer le genre humain^ vous aurez Saint-Just tout entier^ c'est-à-dire un enfant extraordinairement précoce qui ne sait ce quil dit : un grand homme en espérance^ qui n'a pas le sens commun. *

A part cette couihiiiaison, qui lui est propre, et qiii exigeoit d'ailleurs de grandes ressources de talent pour ne pas paroitre tout-à-fait barbare^ ie style de Saini-Just a des qualités fort remarquables* Dans sa concision alFectée, il est clair ; dans sa simplicité républicaine, it est énergique; denx genres de mérite auxquels se joignoît au plus haut degré le mérite de la nouveauté^ si peu de temps après h période largo^ membrue et pompeuse de Mirabeau^ et si près de la période élégante^ imagée^ pittoresque de Yerniaud, avec sa toilette historique et mythologique, ses artifices de barreau, ses effets de forum, et sa poésie rêveuse, toute nourrie d'émotions et de sentiments.

Quand la pensée force quelquefois Saint-Just à s'étendre^ comme un autre lit de Procuste^ il devient périodique aussi; mais alors même son langage prend un mouvement particulier. Il le coupe encore pardes incises innsitées qm ii'ontpasle mordant spirituel des petites phrases acérées de Montesquieu, mais qui en relèvent la profondeur par je ne sais quelle naïveté prosaïque, insociableavec les ornements du discours. Je n'ai pas eu ie temps de vérifier si certains de ces traits, jetés au hasard dans un manuscrit confus, et fjui n'auroient été destinés qu'à servir en citation, comme tant de lambeaux de Montaigne et de Charron, épars dans les Pensées de Pascal, ne se retrouvoient pas effectivement dans VÂsprit des lois. Slls n^y sont point, ils devroient y être.

Voilà ce que j Vois à dire de Saint-Just^ sous le rapport

du style.

Sous le rapport de la théorie, la question est plus gravp. Elle touche à des idées flagrantes, qu^uue opinion irréfic-

LES ITOTITimONS BÉPUBLICAIKB8. Stl

chîe sBuI^vo à tout iiioiiirnt depuis quolqurs mois, ot dont Teffervesceiice inquiète peut paroitre encore^ malgié Tinanité de Taliment qui la nourrit, menaçante pour Tordre public*

* Si les FrogmmiB d'inititutims de Safnt-Ju^t étoient de

nature à entretenir, en devenant plus vulgaires, cette vague impatieiicê d'un ordre de choses indéfini dont on n'a encore trouvé que le nom^ je n'aurois pas concouru à leur publication.

Mais il n'en est pas ainsi^ et c'est ce qall est facile de dtoontrer.

La JU/juhlique a été pour la génération dont je sors un mot talismanique d'une incroyable ptiissance, et d'autant plus puissant^ selon l'usage^ quli étoit plus iaintelligible^ car on n'a jamais ému les passions des peuples avec des principes lucides^ ingénument déduits de la nature des choses. Ce qm les excite^ ce qui les déchaîne, ce qui les fait déborder en tempêtes sur la face du monde, ce sont les énigmes et les mystères. Le dernier besoin du sage^ éprouvé par Tâge et par Texpérience, c'est la vérité; le besoin instinctif de l'homme en général^ c'est Tinconnu. Voilà pourquoi le nom d'un gouvernement qui peut être tout ce qu'on voudra, excepté ce qui est, entraîne violemment la multitude hors des voies d un bonheur sensible et facile, sur la trace de je ne sais quelle vaine espérance dont l'expectative la plus favorable ne pourroit se réaliser sansmiracle en moins de trois ou quatre siècles. Nous ne prenons plus la peine d'édifier des monuments pour la gé» nération prochaine, et nous nous croyons asses forts pour improviser des systèmes de société à notre usage. Une chose qui ne \ aut presque pas la peine d'être dite, c'est .que les formes du gouvernement ne sont rien, si elles ne sont Texpression d'une longue suite d'institutions, qui ont prb depuis longtemps racine dans le cœur du pajs; nous y procédons autrement; nous commençons par choisir le nom d'un gouvernement tel quel, dans la longue sériedes

S8J SOUVENUS DE LA RiVOLUTIOlf.

vicissitudes de lu pulif i(|ue; et puis nous faisons après des institutions qui s'y ajustent comme il plaît à la Providence; et nous agissons de la sorte^ parce que nous ne savons pas qu'on ne fait point dinstitutions^ car ce sont les institutions qui se foat elles-mêmes du sentiment de nos besoins etde lliabitude de nos mœurs^ parce que nous ne savons pas qu'on ne nomme point de i^ouvemement, car ce sont les gouvernements qui se nomment eux-mêmes, quand les institutions les ont produits d'une double force génmtive qui n'appartient qu'au temps et à la nécessité.

Grftce aux libertés progressives que la nation avoH acquises sous la dernière monarchie ; grâce à nos communications plus multipliées avec un peuple voisin, que d'heureuses circonstances de localité, et peut-être de caractère, ont fait notre prédécesseur à la conquête de laliberté; grâce à ce torrent de la révolution qui a roulé sur nos tétes> en quarante ans^ des siècles d'expérience^ la royauté conslitutionneDe peut se ftmder chez nous un Mme populaire, entouré, comme on l'a dit, de plus d'institutions républicaines qu'aucune république n'en eut jamais. Tout homme qui tentera de nouveaux essais sur la garantie des institutions avenir ne sera peut-être pas essentiellementmécbaDt, mais il sera essentiellement absurde et fou.

Je ne crois donc pas à la pos^illté d'une république en France, à moins qu'on ne fasse une table rase des populations et des villt s, mais je dois convenir quej'^ croyois quand j'étois en rhétorique.

Des fictions de cette république imaginaire, si j'avoiseu à choisir entre toutesces utopies d'enfants, sans en excepter les miennes, c'est celle de Saint4ust que j'aurois préférée ; et c'est précisément pour cela que la presse ne m'a point eflrayé, en la jetant pour la seconde fois sous lesrègards des homuies. Je ne connois rien, en effet, qui manifeste plus visiblement Timpossibilité d'une répubUque chez un vieux peuple, usé sous le poids d'une vieille civilisation, qui exploite péniblement depuis mille ans une

LES INSTITUTION BÉPCmLICAINES. SSt

terre vieille et immense, qui est pressé de toutes parts entre des peuples plus jeunes ou plus naïfs que lui, et qui traîne le poids de sa lourde caducité sous Tinfinence des riches et des avocats^ à travers des troupeaux de courtisans, de courtisanes et de baladins.

Ce seroit, ma toi, une belle république à offrir au temps actuel que celle qui auroit pour objet le travail; pour luxe, la pauvreté ; pour tutrice, une autorité qui se saisiroit des enfants mâles au sortir du berceau ; pour lien matrimoliial, Tamour et la fécondité; pour nœud social, l'amitié; pour suprêmes magistrats, les vieillards. Que deviendroit le cens? que deviendroit cette forte et agissante jeunesse, qui n'auroit pas même la parole dans les assemblées publiques? que deviendroient les poètes, restreints àFode et à Fépopée ? que deviendroient les orateurs, enfermés dans ce compas laconique dont la pointe presque pythagoricienne émonde du discours tout ce qui excède trois phrases, et de la phrase tout ce qui excède dix mots? que deviendroient la justice imberbe et le réquisitoire adolescent? que deviendroient Tindustrie, et le luxe, et les arts?... et, comme il faut arriver au dernier terme de cette effirayante progression, que deviendroit TOpéra?...

Qu'on s'imagine, après cela, si on le peut, et si elle pouvoît exister^ quel effet prbduiroit cette pastorale politique de trente millions de bergers de l'Âge d'or un peu dépaysés, circonscrite au nord par la civilisation mobile, active et productive de la Flandre et de la Hollande ; à l'est, par l'énergie native et robuste de la Suisse, et par la désinvolture spirituelle des Italiens, avec leurs frénésies de musique et de peinture ;.au midi, par ces mœurs vivaces des Espagnols, qui sont comme incarnées dans la population, avec leur inquisition et leurs combats de taureaux, leurs cloches et leurs mandolines, leurs cantatilles et leurs boléros?... — Mon Dieu ! que cela seroit beau, et que cela est bien entendu pour le bonheur du genre humain ! Et cependant^ je le déclare^ "cette république est la seule

SOinrENIRS MB VA RÉVOLimOII.

qui puisse éveiller les sympathies d'une ftme sensible et i d'un esprit poétique. Ce qu'il y a de déplorable pour qudr I qiips centaines d'enthousiastes qui voudioient y mouiir, I

c'est qu Vlle est impossible. 1 Il y a plus. C'est que je crois la génération actuelle moins \ digne qu'aucune autre^ sans exception^ de pratiquer les 1 institutions fantastiques de ce Lycurgue de Bléranconit, 1 qui échangea si mal à propos^ pour son bonheur, la dî- ( rection do la clian ue^ à laquelle pendait la croix de Saint- | . Louis de son père, contre le timon de l'État. Et en voici la raison :

Ce malheureux SaintJust, que les biogra{^es ont calomnié, parce qu'il n'y a rien à faire de mieux quand on parle d'un grand citoyen mort à vingtHdx ans sur l'écha-

taud; < l qu'il n'y aréellementqu'unfactieux incorrigible qui puisse mourir à vingt-six ans pour la liberté et pour Famitié; ce malheureux Saint-Just,dis-je,n V;toitpas un homme sans entrailles. Au fond de sa vie artificielle, il lui étoit , resté un cœur de jeune homme, des tendresses, et même des convictions devant lesquelles notre civilisation perfectionnée reculeroit de mépris. Il s'occupoit des enfants ; Il aimoit les femmes; il respectoit les cheveux blancs; il honoroit la piété; il croyoit, ce qui est bien plus fort , au respect des ancêtres et au culte dte sentiments* ie l'ai vu pleurer d'indignation et de rage, au milieu de la société I populaii'*' do Strasbourg, lui qui ne plcuruit pas souvent, et qui ne pleuroit jamais < ii vain, d'un outrage à la liberté de la foi et à la divinité du Saint-Sacrement. C étoit un philosophe extrêmement arriéxé au prixde notre siècle.

Si c^la ne vous rebute pas, Hsex-le, car vous êtes encore digne de le lire, et même de le plaindre. Donnez-lui, selon reflet qu'il produit sur vous, un sourire amer ou une larme ; et puis, cachez-le dans votre bibliothèque, fort audessous des rêveries du bon Platon, derrière le roman politique de Thomas Morus, et tout piès des Voyages it SinMad U marin»

DU MOUVEMENT INTELLECTUEL

ET tnrËRÂlRE

ÂYËRTISSËMËNT

Charles Nodier a [julilié dans la Bevm de Paris, dans le cours des années 1834-35^ une série d'articles qui ont été tort remarqués» et qui portent pour titre général» tantôt : Du Mou-' vement irUeUêciud H UtUraire sous le Directoire et lê Consultxt; tan lut ; Du .^fouvement intellectuel dans la littérature et dans les arts sous le Directoire et le Consulat, Au-dessous de ce titre générai» cliaque article» à son tour» porte un sou»-titre particulier dont Toici l'indication :

Premier article, ou Introduction. Rmm de Paria, nouvelle série. T. xi. Nov. 4834.

2*^ Deuxième article. Suite de l'Introduction : Littératuie républicaine. Ibid. T« xni. ianv. 1835*

3** Épopée. — Grainville. — Premier article* Ibid. T. ut. Fév. 183o.

4° Grainville et le Dernier Uonmie, ^ Dewueme et deraier article. Ibid. T. xv. Mars im.

3S0 jauUY£IIE|(T INTEIXEGTIËL.

S* Influence réciproque de la société sur le théâtre^ ci da

théâtre sur ia société. Ibid. T. xix. Juillet 1835.

Autant q[u'on en peut juger par la forme de ces divers travaux^ par les vues générales d'histoire littéraire, les nombreuses considérations sur Testliétique qui s'y trouvent répan-

pandues, et une note ([ui est au ba^ de la premièi e page du i troisième article, il semble que Nodier ait eu l'intention d'écrire un livre complet sur la littérature de la République et du Consulat^ et que les morceaux que nous venons d'indiqué ne soient que des chapitre» détachés de ce livre, qui étoit pour . ainsi dire tout lait dans son esprit. Les cousidératious ttiéurî- ' ques y tiennent une grande place. Ainsi, à propos du. théâtre, pendant la révolution, l'auteur remonte ju8({u'au théâtre de 1 diiliquité, et signale^ avec une rif^ueur d'érudiLion et d'analyse qui le place au premier rang des critiques, les profondes différences morales et sociales qui séparent l'art dramatique des anciens de l'art dramatique des modernes. Ainsi encore, à propos de la révolution de 81), il cherche quelles ont été le» origines directes de la révolution dramatique de 1828, et ces I origines, il les trouve en dehors du mouvemeat politique, et antérieurement à ce mouvement, par l'impulsion qu'ont don* née au dix-huitième siècle et au conmiencement du di v-iji uvièmc les traductem*s des écrivains anglais et allemands, et principalement les traducteurs de Shakespeare et de Goethe « Le véritable promoteur de la révohition littéraire, dit-Q à ce sujet, ce ne fut pas, comme on Ta prétendu, le révolutionnaiie puUlique, mais un pauvre traducteur, fort insoucieux de son in Auence, qui nous initiait fort innocemmentà de nouvelles combinaisons de l'art, et fondoit, sans le savov, récole qui Ta méconnu, le Robespierre heureusement iné> prochable de la République : c'est Letourneur. »

Le jDsmter Homm, de Grainville, fournit encore à Nodier lesi^etdes discussions les plus élevées sur l'épopée; et cependant, pai' un excès de modestie, qui n'eu priiuve i^uu

LITTÀaATURB AÉlkUBLICAiNE. SB?

niit'ux sa voiitable supériorité, il aimouçoit, au début de ses études sur le Mouvement intellectuel^ que sa laciie se bm noit « à mêler quelques pensées à quelques souvenirs dans une « macédoine anecdotique^ et à donner plus d'aperçus légers que de savantes conjectures, n

On le voit donc par ce que nous venons de dire, il y a, dans les études de Nodier sur le Mouvement intellectuel sous le Di" reetoire et le ConsuUU^ deux parties tout à fait distinctes : Tune qui se rapporte à l'histoire et à la théorie générales de la littérature, Tautre qui se rapporte particulièrement à rhistoire de la littérature pendant la révolution. C'est cette deinière que nous reproduisons ici.

LITTÉRATURE RÉPUBLICAINË &

Si la révolution avoit eu sur le inouv^^ment des esprits l'ascendant qu'on lui attribue, jamais ce mouvement n'auroit été plus excentrique et plus désordonné que dans les jours excentriques et désordonnés de la démocratie» Ge^ pendant il n'en fut rien. Tontes les institutions avoient changé de forme, toutes les idées avoient changé de nom, tous les mots avoient changé de valeur. La littérature sfMile resta immobile comme un vaisseau bien fixé à ses ancres au milieu d'une tempête. WAlmanach des Muses en 1793 est le plus innocent de tous les Aimanachs des Mum passés et à venu*, et on ne peut pas dire davantage. Hettez-y

t Ce morceau a paru pour la première fois dans la Revue de Paris, nouvelle série, tome XHI, janvier 1835. Il est ici reproduit inti'gralement, moins les six premières lignes, consacrées, dans la lUvue de Parif, à rappeler un précédent article.

MOUVfihBirr mTELLECTtnSL»

un peu plus de talent qu'il n'y en avoit alors en circulation^ et je le tiendrai pour classique. Le vieux Parnasse des païens soutint dignement la Goifcurrence de la Montagne.

Ce II est pas toutefois que la littérature se fAt rangé» sous la bannière de la résistance. Ëiie n'avoit garde. 11 est probable que Voltaire auroit été aristocrate^ mais ses élèves ne le furent point. Ils arrivèrent les premiers sous les yeux du peuple libre, après les avocats et les médecins qui sont nécessairement les premiers partout. On étonneroit bien des lecteurs aujourd'hui, en avançant tjue la Convention nationale est de tous nos grands corps déli* bérants celui qui rassembloit le plus d^éléments philosophiques et littéraires^ et cela est pourtant vrai : il y avoit de quoi illustrer une nation dans cette Convention nationale qui la perdoit, et qui est devenue la terreui' de toutes les autres.

C^est même une chose curieuse à observer que^ dans ces rapides jours de Félection universelle^ le peuple ne

se soit avisé presque nulle part de s'y faire représenter par les siens. On n'y com|)toit que deux ouvriers : Armonviiie et Noê) Pointe. Uuant à ces artisans de la parole qui en font une utile marchandise, ils y étoient par centaines.

J'ai pensé qu'il seroit assez piquant d'observer mi moment cette station littéraire dans le désordre et dans le sang, avant de chercher et de suivre ailleurs les développements de l'action intellectuelle. Il faut pour cela demander à la Convention nationale ell&-méme la représentation de la France lettrée^ de la France de Voltaire et de VBn' cyclopkik , qui avuit si puissamment contribué à la révoliîtiou politique, et qui en recueilioil les premiers hommages et les premiers tributs. On éprouvera peut-être autant de surprise que j'en épiouvai, lorsque cette réflexion frappa mon esprit pour la première fois^ en y trouvant une académie fort complète^ qui auroit à peine

LITTÉBATURE BÉPUBLICAIMB.

prêté h Pépigramme dans les temps communs; tant il est

vrai que la culture des lettres adoucit toujours les mœurs, et que les nations atteindroir nt facilement au bonheur de l'âge d'or sous le régime exclusif des capacités I Apths cela^ si vous Tosez, fiez-vpus aux théories.

Je ne sais si vous tous souvenez de M. Laignelot^ Pauteurde la tragédie à*A^'$ et de la tragédie de Rienzi, qui en valent vraiment bien d'autres ; mais les lettres elassiquos D ouljlieront jamais le nom de Marie-Joseph Chénier, qui n'étoit connu alors que par la chute d'Azémire et le succès de Charles /X Près d'eux siégeoit Fabre d'Églantine, recommandé aux suffirages populaires par la meilleure comédie du temps, le PhUinte de Molière, qui seroit .aussi une des meilleures conK'dies de la langue, si le mérite du style y répondoit toujours au mérite incontestable de la composition. Après lui venoit CoUot-d'HeiiK>is^ son indigne èaaule en talent^ son maître et son vainqueur en logique révolutionnaire, dont les ouvrages détestables, mais quelquefois biuii accueillis, altestoient au moins la maussade fécondité. Vous accorderez une })lacn jikis distinguée dans vos souvenirs au bonhomme Louis-Sébastien Mercier^ qui a été moù ami, qui auroit pu être le vôtre ; que vous retrouverez d'ailleurs avec son originalité de convention, son amusant radotage, sa verve un peu grotesque, mais fertile, saisissante et passionnée, dans les rangs des publieistes et des philosophes, et qui, le premier, après Diderot, naturalisa en France^ par des fables simples et touchantes^ la muse équivoque du drame. Je ne vous parle pas de Ronsin, qui manqua de quelques suffrages les honneurs de la députation. Le sensible auteur de Louis XII et d'Arélophiie ne faisoit pas partie de la Convention nationale. U commandoit en chef l'armée révolutionnaire.

^ Je suis fâché que Fépopée héroïque n'ait pas été repré* «entée à la Convention par quelque Virgile républicain;

mais il étoit convenu depuis longtemps que les François

• I§ MOCVEMETCT mT£LLECTUEL.

n'avoient pas la tète épique^ et la Henriade de Voltaire avoit converti cette proposition en démonstration rigon-

reuso. Quant à l'épopée badine, dans le genre et non dans !e proùt de la Pucelle. elle avoit délégué au sénat le jeune Sainl-Just^ qui venoit de préluder, par le poème d Organt et quelques autres pauvretés lubriques, au sévère apostolat de la morale. La littérature fugitive de l'époque s'étoit, pour ainsi dire^ incamée dans Pons de Verdun, llnépuisable providence des almanachsde Daquin, homme habile à formuler une liistoriette obscène ou une mordante épigramme dans un huitain ou un dizain bien tourné. C'étoit certainement de tous nos législateurs celui qui rimoit le plus richement, et on ne peut lui contester sous ce rapport quelques avantages sur Robespierre, dont les madrigaux à la reine, tout parfumés d'ailleurs de Heurs mythologiques, laissent la victoire presque incertaine entre Fouquier-Tin ville et lui. H est fâcheux que ces deux aimables poètes, qui se seroient disputé, avec des droits presque égaux, le sceptre de la poésie gradeusé, aient poussé le raffinement de Félégance jusqu'au point où elle dégénère en mollesse et en fadeur, et je suis de ceux qui ne trouvent à louer dans leurs vers que Texquise pureté de 1 intention. Heureusement Robespierre se rele» voit par ses plaidoyers et ses discours académiques, où un style, excellent alors pour la province> f aisoit merveU* leusement valoir des principes fondés sur la plus saine philanthropie et la philosophie la plus douce.

Je ne sais pas ce qui seroit advenu de la tragédie de Salies, déjà célèbre dans les lectures particulières, mais dont le tranchant de la guillotine rendit le dénouement impossible, en Tarrétant au quatrième acte par une péripétie du genre brusque ; ni de ces jolis contes de Barba» roux, qu'il rimoit encore dans les champs de Bordeaux, un f|uart d'heure avant de se casser la tête d'un coup de pistolet ; mais le pot-pomi^i de Ducos fait regrettor que ce joyeux chansonnier soit mort, victime de sottes ali^trao*

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tions, quelques années trop tôt pour contribuer à la résur*

rection et à la gloire du vaudeville.

Plus heureux sous qnrlques rapports, Louvet de Couvray leur survécut, et nous avons vu ce voluptueux athlète de la liberté s'endormir doucement sur les myrtes et les lauriers de Fauàias, dans les bras d'une amante divorcée, i|u11 appeloit Lodotika. FauAla», vous savez ce que c'est, car nous avons tous lu Faublas, que pei^nne ne lit plus. C'étoit une admirable anticipation sur la philosc^phio de notre époque, un traité pratique et profond IV-mancipation de la femme, mis en action pour rinstruction des jeunes gens, avec une verve qui ne vaut pas celle de Pétrone, et un style qui est bien loin de valoir celui de Crébillon fils. Les couleurs en étoient cependant fort attrayantes, et je serois étonné que ce type n'eût pas fait oublier, chvz un peuple perfectionné, ie tendre La Trémouiiie et le chaste Bayard.

Faubias ne fut au reste qu'un roman de boudoir, un peu suspect de fédéralisme. De Sade, le philosophe le plus radical que j'aie connu de ma vie, avoît pénétré dans la question jusqu au vif ; nuiis 1 auteur deJustijie ne fut pas appelé à la Convention nationale, parce qu'nne majorité patriote s'étoit obstinée à le trouver trop modéré, dans la section des Piques. Le pauvre de Sade n'avoit pas compté cette injustice parmi les malheurs de la vertu. Camille Des* moulins lui fut préféré, quoiqu'il ne pût faire valoir qu'un humble talent de traducteur à la suite, s'il est vrai que sa traduction de VAioisia ne fût en effet qu'une restauration, badigeonnée à la moderne, de la vieille traduction de Nicolas. Je n'ai jamais eu le courage des critiques déterminés qui n'ont pas reculé devant les dégoûts de cette épouvantable confrontation. M. Barbier et M. Pseaume ont, à la vérité, révoqué en doute ce qu'ils appeloient poliment îiia con iecture bibliographique ; mais j 'y persiste aujourd'hui de toute la puissancé d'une conviction ; et si je ne vais pas jusqu'aux preuves, c'est qu'il est difficile

MOUYEMENT INTSLLBGTUBU

dp prouver sans citer, et que ritrr est impossible. Je seroîs plus hardi, si ce n'étoit que du grec.

On voit que la prose romanesque ne peut pas être comptée sans quelque pudeur parmi les titres littéraires de la Convention nationale ; mais elle avoit de quoi se dédommager sur la prose sérieuse. Indépendamment de cette immense députation du parquet et du barreau, qui apportoit à la tribune le luxe oratoire de la grandVhaiiibre, les fleurs de rhétorique du stage et la modeste intrépidité du premier propos, elle étaloit sur ses banquettes échelonnées cinquante glofares philosophiques et scientifiques, dont les titres à la célébrité enconibroient cent magasins, et avoient ruiné cent libraires.

Là siéf^eoit Condorcet, mathématicien profond et logicien creux, qui a donné la mesure de sa philanthropie spéculative et parlière en condamnant Louis XVI aux galères perpétuelles. La métaphysique de ce girand et malheureux représentant des hautes sciences étoit alors le beau idéal du logogriphe double. On a beaucoup enchéri depuis sur cette époque du progrès.

Là, Jean-Pierre Brissot, publiciste à larges vues et à gros volumes, auquel Thumanité doit des regrets, parce qu'elle lui a inspiré ses premiers volumes et sés demien discours; Brissot, dont lesjaooUns ont fait un méchant homme, dont les Girondins ont fait un grand homme, et qui n'étûit, en dernière analyse, qu^un pauvre homme, bourré d'idées et de faits.

Là, Jean-Louis Carra, physicien hasardé, idéologlste opaque, politique sans doctrine et sans but, et qui s'étoit occupé sans succès de toutes les connoissanoes de Thorame, pour les obombrer des ténèbres impénétrables de sa parole ; écrivain polyglotte, en qui senibloit s'être persomiitiée une science définie par anticipation dans le Moyen de parvenir : Fart de dormir debout en toutes langues.

Là, ce fou solennel d'Anacharûs Qoots, orateur sans

LITTBBATURE BÉPUBUCAINB. t4S

diplôme (lu genre humain, dont il ne représentoit que les aberrations, niveleur à iOO,()00 livres d^^ rentes, aristocrate à Vàme sanS'Culotley comme il disoit lui-uième dans son patois cynique et pittoresque ; mais d'ailleurs^ il faut ravouer, homme d'esprit et de savoir, qui mourut sur réchafaud avec les autres^ dans le temps où Fon n'avoit pas encore réservé pour la politique imaginaire des loges à Charenton.

Là, le vieil Anglo-Américain Thomas Payne, révolutionnaire profès, fanatique naïf, monomane plein de candeur, qui étoit parvenu, dans ses exagérations théoriques, à faire de la liberté légale une institution contre nature,

et du déisme une impiété ; personnage honnête et simple au demeurant, qui déploya, dans le jour le plus néfaste de nos annales^ tout le courage de la vertu et dont Thiatoire, pour être juste envers sa mémoire, ne doit oublier que les écrits.

Là^ M. Fabhé Sieyès, qui vit probablement encore^ car les hommes prédestinés pour cette période d'exception, et qui ont vécu tant de siècles en peu d'années, étoient doués, comme les héros des temps fabuleux, d'une longévité séculaire; tant la mort s'étoit reposée avec confiance de ses soins accoutumés sur ^intervention des bourreaux 1 M. Sieyès, Machiavel habile de la Montagne, doctrinaire prévoyant de la liberté, qui savoit le mot de son énigme, et qui cherc lioif de loin dans ses rangs les qualités nécessaires pour laire un despote, en désespoir de tout autre moyen de salut ; physiologiste adroit du corps social, que je ne sais quelle ambition irréfléchie avoit porté à tout détndre, et que ne sais quel instinct portoità tout réparer.

Là, M. l'abbé Fauchet, évêque eonstitutiounel et littérateur du mouvement, qui avoit fait moins de lettres pastorales que de lettres amoureuses; orateur de gazettes, journaliste de tribune, qui participoit sans le savoir du sophiste et du chrétien, de Ténergumène et du poète.

MOUYEMBNT INTELLECTUEL

mais chez qui prévaloîent le poète et le chrétîm, et qui couronna par la mort d'un saint une vie longtemps indécise entre V Encyclopédie et l'Évangile : Faiichet, le Ftnelon de cette démocratie de fange et de sang^ où Féne- Ion n'ainroit peut-être pas été meilleur. Il parott seulement certain que Fénelon auroit écrit avec plus de délicatesse et de goût.

Là, Stanislas Fréron, fils d'un sage Aristarque de Voltaire, dont la critique pleine de savoir et de sens vient d'être hautement réhabilitée par le plus brillant de nos jeunes prosateurs; Stanislas Frércm, honoré d'on prénom royd sur les fonte baptismaux par le philo9ophe bienftn' sant, et qui consacra son cniTi^ic inquiète et souvent coupable à Caire oublier les titres de son bcrcpau ; journaliste véhément à l'esprit borné, tribun frénétique à la crtinuté irréfléchie, aventurier insensé de la littérature, de Tambition et de Famour, qui fut un moment fiancé à la sœur d'un futur empereur, et qui mourut dans un exil presque aussi rigoureux que celui d'Ovide, pour avoir été aimé, comme lui, dans la famille de César; c'est là un roman historique à faire sMl en fut jamais, et auquel manquera seulement un héros plus intéressant que le démolisseur de Marseille et le mitrailleur de Toulon.

Là, le vénérable Dussaulx, républicain d'un autre âge que le dix-huitième siècle, d 'un antre pays que la France, d'une autre espèce que l'homme ; érudit sans pédantisme, auquel l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avoit depuis longtemps ouvert ses portes ; moraliste grave et doux, auquel M. de Montyon auroit plus tard adjugé ses prix ; beau modèle d'une de ces organisations fortes et généreuses qui n'exclut^nt pas toujours les erreurs de l'esprit, qui sont peut-être même plus sujettes que les organisations communes aux erreurs de la bienveillance^ mais qui ne laissent jamais altérer leur précieuse pureté par de mauvaises passions ; le Nestor de cette Iliade révolutionnaire, qui ii'avoit pas encore son Achille.

LTTTillATimS RiPUBLfCAINE. ti%

JLA, siégeoit enfin Jean-Paul Marat^ qui en futielhersite^ mafs quMl n'est pas permis d'oublier parmi les savants et les gons de lettres de son époque, puisqu'il fut homme de lettres et savant. C'est un malhour, j'en conviens^ que d'inscrire un pareil nom dans Thistoire des imiseS;, et je re- «rette amèrement que ce malheur soit un devoir. Il ne faut cependant pas juger le Marat qui a écrit (plût à Dieu qu'ils fussent deux !) par cette brute ivre ou enragée, monstre équivoque, au masque de satyre, aux attitudes convulsives, aux interjections obscènr s, à l'iinprovisatioii confuse et sauvage^ où les hurlements d une hyène couvroient à peine les blasphèmes d'un damné; qui, dès la fin de 1793, avoit demandé deux cent soixante-dix mille tètes à ses amis de septembre^ et qui les reçut en bommage patriotique sur son autel du Pantbéon, quand la main de Charlotte Corday l'eut honoré d'un coup de poignard. Jean-Paul Marat éfoit d'ailleurs assez instruit pour appuyer d'arguments spécieux je ne sais quelles contre-vérités de physique ou de physiologie, et ce misérable n*é^ crivoit pas trop mal. Placé à quelques degrés plus bas dans Péchelle de l'instruction, il n'eut été qu'un médicastre de village, et n'auroit assassiné (jin^ ses malades.

C'étoient là, tant bonnes que mauvaises, les principales sommités littéraires de la Convention nationale; mais il y florissoit, il s'y formdt d'autres talents, ravis trop tôt à leur destinée, on que de respectueuses convenances ne me permettroient de caractériser, ni avec mes préventions d'ami, ni avec mes antipathies d'opinion^ ni avec mes scrupules de critique. Daunou, Grégoire, Lakanal, Villar, Courtois, Laloi, Viennet, Saurine, Vandelaincourt, Jean de Bry, Vemier, Lanjuinaîs et cinquante autres que j'ou* blie ou que je veux oublier, étoient des hommes de savoir, d'es|)i'it ou de goût^ :ui\(|urls on auroit pu s'en rapporter hardiment sur l'interprétation d'un texte ancien OU le mérite d'un livre nouveau. J'aurois peut-être ajouté k cette liste le nom du brillant avocat général Hérault de Sé-

MOUVEMENT IKTËLLEGTITEL.

chelles, créature favorite de ta cour, qui s'essayoît cîam Férolo acadeiuique, et qui a raconté en style manière, mais lleuri, une de ses visites à BulTon, si je n'avois sous les yeux la lettre à jamais mémorable où il demande en communication au conservateur de la Bibliothèque natio* nale le Recueil des Lois de Minus, pour servir à la rédaction du contrat social de il93. Il a seulement néglipré de s'expliquer sur Tédition, ce qui donne lieu de penser qu'il avoit en vue le manuscrit autographe. L*auteur d'une {Mk reille bévue n'est pas digne d'être compté parmi les littérateurs du dernier ordre. Auprès de lui, les Hascarilles sont des aigles.

J'aurois plus d'égards, au besoin, pour cet amateur obscur, qui se charge de communiquer à la cabale du parterre rélan de son admiration rarement gratuite^ et dont le ministère, longtemps occulte, remonte peut-être aussi haut que celui des siffleurs de VAspar. Nous apprenons d'une curieuse lettre de Naudet contre Talma, qui est devenue aujourd'hui excessivement rare ^t qui probablement n'existeroitplus, si Naudet avoit pu en atteindre le dernier exemplaire, que le fougueux Danton avoit débuté, à ses risques et périb, dans cette profession diancense. Lesromains, aux larges battoirs et aux habits ciasseux, qui composent la clientèle à bon marché de nos ti îompiiateurs de théâtre, seroient fort étonnés de lire, s'ils savoient lire, quils descendent en droite ligne du Marins des jacobins.

Je ne vois pas dans tout cela, je Tavouerai, la moindre apparence de mouvement intellectuel, pas un de ces écrivains qui n'eût été sans la révolution ce (ju il a été avec elle, et qui n eût été davantage. 11 n'est que trop tacile, au contraire, de distinguer dans cette énumération ceux qui ont perdu, à la brutale invasion des idées politiques, leur avenir et leurrenommée. Il me semble donc qu'on ne peut tenir compte à la République que de deux genres nouveaux, immédiatement produits par des circonstances nouvelles, et qui ont exactement suivi leurs périodes de nais-

J.Û by Googl

LITTBRATUBE RÉPCBUGAINE.

sance, de décroissement et de mort : Thymne républicain, <|ui lie fut pas sans poésie^, et le discours républicain, qui ne fut pas sans éloquence. Je parlerai de cette poésie avec une étendue peut-être disproportionnée à son importance^ dans mes chapitres suivants; et j'ai déjà consacré à cette éloquence transitoire, mi-partie de traditions classiques et de témérités barbares, hop de chapitres qu'on n'a pas lus. Je les résumerai ici dans une formule siinple et claire : tout y est extraordinaire dans le fond du sujet et dans la position de Torateur; tout y est connu et quelquefois commun dans la forme.— Yergniaud lui-même n'est qu'un admirable rhéteur, qui discute, la lyre à la main et la mythologie aidant, de hautes questions de droit liiiblic, avec plus d'élégance encore que Gerbier et plus de goût encore que Patru. Je ne lui dois pas davantage. Guadet et Gensoimé sont des avocats spirituels^ qui plaiden^pour la destinée des peuples avec un éclat que ne préteroit pas à leurs discours la cause du Lad emphytéotique ou du mur mitoyen, et je n'en suis nullement surpris. Legendre est un boucher démagogue, avantageusement organisé, qui a transporté un beau matin au forum la rude logique des abattoirs et la verve de Tétai. Il faudroit, pour s'en éton« ner, avoir douté jamais qu'un boucher pût être éloquent, et c'est un genre de mérite que les Athéniens, du temps de Cléon, n'ont pas même contesté aux corroyeurs. Mais qu'est-ce que cela prouve ? Un mouvement extraordinaire dans les idées pratiques, une vive excitation dans les hommes qui s'en occupent, j'en conviendrai volontiei*s; un mouvement de pro^rression dans i'iiilr ilîgence, je le nie absolument. A un nouvoau drame de nouvelles décorations, il n'y a rien de plus naturel; une nouvelle langue^ point : . la langue des maîtres^ si elle est exacte^ élégante^' majestueuse; la langue des méchants écrivains^ si elle est incorrecte et barbare : voilà tout. La révolution a pu nuire à l'art de la parole par la diffusion du mauvais langage, tiie m lui a pas fait taire un pas.

lit HOUVEUENT INTELLICTOEL*

Quant à ces effusions soudaines, à ces brusques et mor- ' dantes saillies de rimpiovisation, qu'on est convenu d'admirer comme le' beau idéal de Féloquence dans une discussion animéo, j en ai lu, j'en ai entendu plusieurs^ j'en ai tioiivt» de beiifs et de saisissantps comme ce cri de la [>assion qu'une contrariété oilénsaate lait éclater cent fois par jour, au coin des rues, dans la colère du charbonnier et du porteur d'eau* Cette phraséologie banale a son mérite et son caractère; maïs ce n'éfoit pas la peine de faire une révolution pour Texhausser de la borne à la tribunr. et je ne dis ponit que les révolutions sont faites pour cela, car je sais trop bien qu'elles sont faites pour autre chose. Plaise à Dieu que les nations l'apprennent comme moi !

Au reste^ les phrases révolutionnaires que nos Plutar* ques ramassent ii'étoient pas toujours également heureuses à l'analyse; elles n'offrent guère que des ampoules vides qu un sot pathos a gonflées, la sottise eiirontée qui sort d'une grande bouche populaire sous la lormc d'un adage et avec l'autorité d'une loi, des mots, des sons, et ! puis rien. Je n'en citerai que deux exemples^ parce quils sumI ( lassiques dans la littérature parlementaire de la République, et qu'ils donnent la mesure des autres.

a Allez dire à votre maître^ s'écrie Mirabeau^ que nous a sommes ici par la volonté du peuple, et que nous « n'en sortirons que par la force des baïonnettes I o Cette apostrophe^ a la manière latine, peut avoir quelque chose d'entraînant dans son énergie brutale. Volf^e mnilve est une expression éloquente, presque digne de Corneille, parce qu'elle caractérise avec une précision vigoureuse la double mission du mandataire du peuple et de l'envojfé de la cour. Ce n'est certainement pas cela qu'on y admire dans les collèges; ce n'est pas cela qu'on a voulu iinniortaliser sur le bronze et sur le marbre, et le reste n 'est qu'un non-sens ridicule. Où est le dévouement d'un corps politique asses lâche pour placer lui-même YuUimatum de ses résistances au point où commence à s'exercer la force

LIXTÉRATURB BËPUAUCAIME. 849

des baïonnettes, au retentissement des fusils qui se choquent, à l'apparition d'une arme chargée, à la sommation d'im capitaine ? Allez le demander^ dirais-j(^ à mon tour, à JA. de Mirabeau, allez vous en informer et l'apprendre des yieux patriciens de Rome envahie par les Gaulois, qui attendirent doucement la mort sur leiirs chaises dlvotre, on du vieux consul Cicéron, qui livid 6a ^oige en souriant aux sicaires des triumvirs ! — Et ma phrase, je le déclare sans orgueil, est mille fois plus éloquente que la sienne, parce qu'elle jaillit d'un sentiment généreux et d'une haute vérité morale. Je vous conseille modestement de la graver au pied de ma statue, quand vous jugerez à propos d'élever des monuments au sens coumuin.

a II est des intérêts universels, dit Mercier, avec les- « quels un peuple en révolution est obligé de transiger. « — Les François ne transigent qu'avec la mort ! » répond Bazire. Et voilà une platitude oratoire qui retentit comme un coup de foudre dans les rau^^s des tricoteuses^ arbitres suprêmes alors de nos gloires tribunitiennes. J^ti vu le pauvre Mercier encore sillonné des éclats de ce tonnerre. Il ne s'en releva jamais. Que faudroit-il penser cependant d'un peuple qui transige avec la mort quand il s'agit de sa liberté? Quel héroïsme ose-t-on admirer dans cette iiitàiue capitulation de la^ peur? Bazire monta toutefois à 1 echafaud de Danton, rayonnant encore de l'auréole qu'avoit attachée à son front ce qu'on appeloit Tidiculement le mot du siècie. Étrange siècle 1 étrange mot!

On m'objectera peut-êtn^ que toute la littérature de l'époque n etuii pas dans la Convention nationali , et que le mouvement intellectuel, qui n'y avoit fait aucun progrès, se développoitsans doute ailleurs. Hélas ! il n'en est rien : la littérature extérieure n'étoit qu'une simple annexe de la littérature conventionnelle, et subissoit les mêmes lois. A peine quelques génies^ qui s'étoient sagement tenus à IV Lri de l'induence politiquCj poursuivoicut oI):>curément

S5d llOUV£lf£ET INTSLLEGTUBL.

des travaux inspirés par leurs premières études, snns déroger à la règle et à l'exemple des classiques. André Chénier lui-même, plus poète, à la vérité, que tous ses i devanciers du dix-huitième siècle mis ensemble, n'étoit pas^ quoi qu^oo en dise, le poète d'un ftge de renouvellement : il composoit, suivant sa propre expression, d'admira])Ies l'ers antiques, où Tatticisme grec se fond avec la mollesse latine; et, saut quelques ïambes pleins de verve arrachés à son âme indignée par des crimes encore inouis, il ne les composoit pas but des mjets nouveaux, car il n'y a rien de pins vieux en poésie que les emportements passionnés de Sapho et les indiscrétions voluptueuses de Properee ou de TibuUe. Ce qu'il y a de nouveau dans André Chàaier, ce n'est pas Tart : c'est l'artiste. Il ne doit rien de son talent à la révolution : elle ne lui a donné que la mort.

Qu'on passe en revue tous les poèmes, toute la prose

de ce temps-là, et qu'on me montre ensuite avec sincérité ce qui révèle dans l'écrivain révolutionnaire l'inspi ration d'une muse inconnue des anciens,'et sortie^ jeune et puissante, du berceau de la République, je ne refuserai pas de le reconnoitre. Seroît*ce, par hasard, des vers tels que ceux-ci^ dont un douloureux respect me défend de nommer i auteur :

Le fer, il lioit le sang; le sang nourrit la rage, £t la rage donne la mort.

Je conviens que ce sont là des expressions d\m genre très-nouveau ; mais l'exéerable frénésie qui les a dictées n'est malheureusement pas nouvelle. 11 y a bien des siècles que les bourreaux feroient des vers dans ce goût, si les bourreaux avoient le temps de faire des vers chez les peuples civilisés.

Et non-seul( nient cette année climatéiique de la démocratie ne produisit rien de grand en littérature, mais

UnteATOIl RirUBLIGAIllE. 8Bi

eWe înt, dans Texpression des faits sensibles^ dans ce qu'on appeileroit aujourd^ui le langage d'aetualité, infiniment au-dessous des passions et des événements. La postérité n'aura pas à ronsidérer dans toute la durée des temps une époque plus gigantesque ; la critique n'aura pas à sourire sur une crise de Tintelligence humaine, où elle se soit montrée plus inculte et plus mesquine* Les fragments de lliistoûre de cette République^ ceux qu'elle livroit chaque soir, en laiiibeaux sales et sanglants, au jeu infatigable de la presse, auroient suffi pour déshonorer l'échoppe d'un écrivain des charniers. Lisez Prudhomme, lisez La Yicomterie, lisez Villatte^ lisez Camille Desmoulins qui avoit cependant beaucoup d^esprit, lisez le Moniteur surtout^ et voua concevrez la risibleidée d'une épopée de Titans récitée par <îes Myriiiidons^ du patois qui fait pitié sur des crimes qui font horreur.

Mais comment la prose se seroit-eiie élevée jusqu'à la hideuse grandeur de son sujets quand la poésie se râpetissoit à dessein^ pour ne pas excéder la portée de Tintelligence commune ? Chose merveilleuse ! la versification s'étoit airioilie en raison inverse de l'âpreté des circonstances; les Bernis et les Dorât étoient devenus trop poètes pour la littérature efféminée qui cousoit des rimes galantes aux chroniques de septembre. G*étoit encore Babet la bouquetière, la muse coquette des bosquets de Lucienne et de Trianon, qui répandoit à pleines mains les fleurs de sa corbeille sur les traces du sang ; les mystères de Teutatès se célébroient sous la rose comme ceux de l'amour^ mais ce n^étoit plus qu^une rose sans couleur et des fleurs sans parfum^ également indignes des boudoirs et des gémonies* H nous reste de ces malheureux jours un dithyrambe sur la mort de Marat, qui auroit \m inspirer du moins quelques chants tragiques à la verve d'un cannibale^ et rappeler^ au défaut de tout autre sentiment^ la joie féroce des anthropophages dans les banquets de la mort; mais la poésie des sauvages de la civilisation ne

irOUTBlRRT IMTBILBGTIIKL*

vaut pas celle des sauvages de la nature« L'Apothéose de Mnrat est line des plus insipides fadeurs qui ai^nt traîné dans les recueils et dans les almanachs depuis la Métctmorphme des yeux de Philis en astres.

Le madrigal hii-iiiême, le madrigal aux pompons gracieux et aux mouches mutines, comme il brilloit jeune encore dans le livre de Montreuil et dans 1 impromptu de Saint-Aulaire^ n'étoit pas passé de mode à Tépoque mémorable où Robespierre le dédaigna pour le discours^ et Fonquier-Tinvîlle pour le réquisitoire. C^étoit cependant une glande épreuve, et on auroit pu le croire détrôné, quand il apparat tout à coup, plus suave et plus mignard que jamais, dans des stances où le molle rivâUse heureusement avec le facetum, et gue l'on croiroit classiques^ si le culte de la divinité qu'elles caressent avoit été oomwsté sur le Parnasse de Catulle. Je dirai le premier vers :

Salui, sainte Guiilotinette...

et je me dispenserai de copier le reste qui est digne du oonunencement. L'auteur, trop honnête homme pour faire du mal, et trop timide pour en empêcher, n'étoit pas d'aû-

leurs un de ces néologues hardis qui remuent puissamment la langue d'une nation. Je garantis qu'il ne se seroit point permis ce joli diminutif marotique, s'il n'y avoit été forcé par le besoin d'assortir son style à Texquise délicatesse du sujet.

Je sens, trop tard peut-être, la nécessité de me résumer sur le produit net du mouvement littéraire, dans 1 intervalle indéfinissable qui sépare la monarchie du Directoire.

Pour le peuple dont la civilisation républicaine commençoit sous des auspices si favorables^ ce fut ia C€t* magnole ;

Pour cette classe très-perfectionnée de la société qui

avoit pris Tinîtiative du progiès, ce :>ont les lomaiis du marquis de Sade*

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m T0tATBI«

LE THÉÂTRE t

Le drame des modernes n'a jamais été oamposé en vue

de réducatfon et de la moralité du peuple ; le système de nos représentations théâtrales ne Tauroit pas permis. Des salles étroites et fermées, où Ton ne pénètre qu'à force d'argent^ et qui ne peuvent admettre dans leur enceinte incommode et malsaine qu'une fraction extrêmement foible de la population intelligente, seroienttrop mal appropriées à ce louable pvojot, si la prévoyance de nos polices dédaicrni uses s etoi' î)ar hasard occupée du peuple. On peut être sùr qu'elle n'en a rien fait, ou si elle a été forcée d'y penser quelquefois, par la nécessité de Tétourdir sur sa misère dans des jours de gala loyak, c'est avec un tel défaut de discernement, quil auroit mieux valu cent fois le laisser plongé dans Toubli héréditaire auquel notre civilisation Ta dévolu. On croiroit volontiers que Tadministration a pris à tàche^ une fois pour toutes^ de composer les représentations gratuitesoù elle convoque la multitude à une certaine époque de l'année^ de manière à exalter ses passions, à fausser son jugement et à corrompre son goût. Il est vrai qu'en cherchant bien dans notre théâtre on ne trouveroit guère moyen de les composer autrement ; car il n'est ni national, ni instructif^ ni motdi, ni religieux^ ni rien de ce qu'il étoit chezjes anciens. ^

i Ce morceau a été publié pour la première fols dans la Ém» ' dê Paru, nottveUe série, tome XIU, juillet 1836. Dans ce recueil, H porle en sous-titre : Influencé réciftrogm de la toeUté mr le théâtre et du ihééire enr la eoeiété, Noas ne donnons point les premières pa« ges, qui ont trait au théâtre des anciens, et sont tout à fait étrangères . ^ an snjet de ee volume.

8S( ÎIOUVEIIBRT IHTEUBCTOKL.

C est pour nous un jeu frivole, qnand il n'est pas pernicieux : c'étoit pour eux une institution.

Ot, ce loisir dispendieux des classes élevées ne descendoit pas au-dessous des classes intermédiaires ; ce qui restoit à la dernière de toutes, c'étoient les farces ignobles du boulevani, les parades licencieuses de la ibire et les exécutions sanglantes de la justice. Son grand acteur comique, c'étoitAngoulevent^ BruscamlHlle^Tabarin, Guiliot Gorju^ le singe de Nicolet ; son tragique^ le bourreau. Avec de tels éléments d'éducation dramatique^ on feroft d'une nation formée pour les douces mœuis de 1 âge d'or une populace de cannibales.

Il résulta de cet état de choses ce qui devoit en résulter nécessairement^ c'est^-dire une révolution (et il n'est pas inutile de dire^ en passant^ que si je regarde toute révolution comme fatale, je ne méconnois ni ne répudie pourtant les acquisitions immenses et infaillibles dont ces grandes catastrophes sociales enrichissent par anticipation le genre humain, en le précipitant vers ÎV venir)* Cette révolution prit naissance à l'endroit où les germes en avoient été jetés, dans les rangs supérieurs et dans les raii^s moyens de la hiérarchie politique; et quand les hommes qui Tavoient conçue n'eurent plus besoin que d'un peuple pour la faire, ils le trouvèrent où il étoit, devant les tréteaux des baladins et les échaf auds de la Grève*

La révolution n'a pas exercé plus d'influence au théâtre qu'ailleurs sur le mouvement intellectuel, à moins qu'on ne veuille lui tenir compte, comme d'un progrès, de cette influence délétère qu'elle a exercée partout sur le langage et sur les mœurs. Sans la révolution, comme avec eile, Ducis auroit soutenu, dans des imitations timides» mais heureuses et assez bonnes, du reste, pour un public qui ne voyoit en Shakespeare qu'un barbare, sa réputation de poète sensible et d'écrivain élégant ; Cliénier se seroit relevé plus d'une fois de l'échec mérité à'Azémire; M. Lemercier auroit produit des tragédies pleines de talent» parmi

LB THÉATBE. t6S

lesquelles il y a un chof-d œuvre digne de l'antiquité; Aruault eût ïmV Afarim, Sans la révolution, comme avec elle^ M. Duvai auroit enrichi la scène de comédies parfaitement conçues^ habilement nouées et naturellement écri* tes; Picard Fauroit éga\ t < par des tableaux de mœurs brillants de verve et frappants de vérité; Andrieux, distrait par la politique, (jui 1< préoccupa sans le rorroiiipre, auroit ajouté des scènt s multipliées au succès des Étourdis; M. Koger compteroit ï Avocat au nombre de ses titres, et il en compteroit davantage. Le mouvement révolutionnaire a si peu dévdoppé le mouvement inteDeeloel au théâtre, qu'on peut assurer, au contraire, sans craindre de se troiiiper, qu'il nWiste pas une époque dans l'histoire de Tart dramatique où il soit resté plus inertement stationnaire, plus éloigné de Tesprit de licence et d'innovation, plus fidèle aux. règles et à l'exemple des clas« siques. Pour y trouver quelque empreinte des idées du temps, il faut exhumer du juste oifbli qui les dévore des turpitudes qui soulèvent le cœur. Picard Ini-mème, dont le tact est presque toujours si judicieux, faillit t^xpier d 'une partie de sa gloire les sacrifices trop fréquents qu'il a faits, malgrélui, à lafràaiésieoommune. Ses pièces républiccdnes ont été repoussée^ par le goût, bien plus que par Topinion, du recueil des^ ouvrages, et il n'en est certainement pas une dont on puisse aujourd'hui soutenir la lecture.

Ainsi le théâtre intlua spnsiblement sur la révolution, qui n'influa pas sur lui. Deux ouvrages dramatiques, en particufier, eurent l'honneur de cette formidable initîatîve.

Le premier, c'est Figaro.

Dans cette conception capricieuse, inégale, irrégulîère, m:ii> immense d'intention et de portée, où se dévoilent toutes les ressources d'un esprit aussi ingénieux que pervers, la grande crise morale de notre civilisation est prise sur le fait avec une incomparable puissance; et il faut convenir que si jamais la comédie n'avoit eu à peindre des tableaux anâsi repoussants, elle n'avoit jamais em-

tS9 MOUVBIIBIIT HITBUilGTIIBL*

ployé à lesrrîHhe des coulnn^ plus vraies ci plus énergiques. La corruption des grands, fardée de son hypocrite éléfiiance ; la ruse et Tintrigiie, venues dans les petits an secours de la foiblesse, pour relâcher et dissoudre peu à

peu le nœud social; le mépris de tontes les convenances^

poussé jusfjirVni mépris de toutes les institutions; le pouvoir avili, iion-seuleiiiont dans la fiction des rangs^ mais dans tout ce qui le manifeste aux yeux des liornmes, dans

la dérision, comme un marché sans valeur; radnltère étudié complaisamment, embelli, presq\ie honoré; l^innocence et la pudeur souillées dans le cœur nirine des enfants^ rien ne manque à ce cours insigne de dépravation, rien absolument^ si ce n'est une leçon morale. Ce fut la révolution qui la donna ; mais le jour où l'on représentoH Figaro pour la première fois^ la révolution étoit faite. '

L'autre, c'est Robert, chef de brigands, ci on ne sauroit trop remarquer que ce double type d'astuce et de férocité, Figaro et Robert, est devenu l'exacte expression des deux classes de personnages qui, suivant Texpression d'un grand orateur r^olutionnaire^ se disputoient quelques années après les lambeaux de la monarchie. Jusqu'au jour où vint rempire imposer son joug de fer ayx factions, et relever l'édifice ruineux de la civilisation sur des bases solides en apparence, la scène orageuse de la poUtique est occupée tour à tour par Robert ou par Figaro, le peuple est soumis alternativement par la force brutale du bandit ou par les insidieuses déceptions de l'intrigant. On a dit qu'on feroit l'histoire d iiTK autre époque avec des chansons; celle des huit dernières années du dernier siècle est tout entière dans cette faice et ce mélodrame ; il seroit superflu de la chercher ailleurs; c'est' la diiogte de la République, et les curieux peuvent se tenir pour avertis qu'ils en verront autant à la seconde représentation.

Le théftfre fut peu fréquenté pendant le paroxysme de 1793 et des deux années qui le suivirent. JLa tragédie

LB Tfl&ATaB.

ctoîtdans la rue, bien plus échevelée, bien plus pathétique, bien plus saignant^' que derrière la rampe des quia* quets. Ou n'avoit pas besoin d'échanger un assignat contre une carte pour aller contempler dans de froides imitations les malheurs des grands de la terre, quand ils étoient égorgés gratis et par centaines au iiiilieii des places publiques. Le trihnno.l redoutable de M. Lamartellière étoit un pauvre tribunal auprès de celui dont on exécutoit les arrêts en face du Pont-Tournant ou à la barrière du Trône ; auprès de cet autre tribunal d'assassins amateurs qiûles exécutoient de leurs propres mains sur le préau des cachots^ et qui se délassoient des fatigues du massacre en mangeant de la chair humaine et en buvant du sang humain. Quant au plaisir de siffler de méchants acteurs etd'en applaudir de plushabiles^on s'en dédommageoit avec usure en applaudissant les meurtriers et en siffant les martyrs. Cela étoit plus neuf.

Il arriva un moment où ces divertissements quotidiens d'une nation éminemment éclairée eurent leur terme, où la guillotine fit relâche comme une actrice indisposée, où le gouvernement de la terreur tomba comme une pièce usée dont personnene veut plus^ et qui a besoin de dormir longtemps dans les cartons avant d'être reprise; mais la nécessité des sprc fades émouvants et des émotions violentes se faisoit sentir encore. Un gouvernement plus probe et plus intelligent que le Directoire auroit compris la possibilité de rendre cet instinct profitable à l'édu« cation populaire, en secondant la tendance morale des esprits vers les idées de justice et d'humanité si long-temps mises en oubli, par une organisation bien entendue des théâtres du troisième ordre, seuls accessibles à la multitude. U ne pouvoit en étré question ni au Grand-Opéra, m à rOpéra-Ck)mique, ni aux François, établissements inamovibles de leur nature, où l'on fera perpétuellement ce que Ton a toujours fait, parce qu'on ne s'y demandera jamais si le spectacle |)eut avulip 4 autie objet que de rem-

8Sf

MOUVESIENT INTELLECTUEL,

plir les heures des oisifs et que de faire briller la parure des coquettes. Rien n'y fut changé que Taudîtoire des loges qui sortoit de prison, et qui avoit laissé ses habits de deuil à rhôtel pour venir se divertir à la comédie. Quant à la 8cène> c'étoient toujours les lamentables rois des bicoques du Péloponèse, les sémillants marquis de POEil-deiJauf^ et ce fripon de Lafleur, comparses éternels du drame chiShitjue, un tant soit peu dépaysés dans uiie ;îociété mutilée et sans forme, où il n'y avoit plus de \a\ets et plus de maîtres, plus de marquis et plus de rois. C'étoit toujours Biaise ou Colin, chargé de fleurs artificielles chamarré de rubans, qui soupiroit mollement les ariettes doucereuses de Dalayrac et les couplets sucrés de Diimoustier^ sous ces voûtes si récemment frappées dimprecations et de chants de mort. Partout ailleurs ce contraste sacrilège auroit effrayé la pensée et brisé le cœur. A Paris, il ne fit pas même réfléchir ; cen'étoit qu'un trait de caractère.

Mais, je le répète, le théâtre du peuple n'étoit pas là ; il étoit au boulevard ; il avoit repris ses droits à mesure que la politique perdoitses émotions; il étoit redevenu un besoin plus impérieux que jamais pour cette cohue de souverains détrônés, réveillés des vaines illusions et las des fureurs inutiles, mais que les agitations d'une démocratie turbulente avoîent exercés pendant trois ans à des idées graves et tragiques. Le théâtre qu'il falloit au peuple devoit être grave et tragique aus^, condescendre à ses goûts belliqueux quil prenoit pour de lliéroismé, s'ac* coutumer à la phraséologie de ses tribuns qu'il prenoit pour de réloquence, et fournir des aliments ménagés avec prudence à ractivité de ses synipatliii's. 11 y avoit ci^rtainemeut moyen, niême en se prêtant sans réserve aux concessions nécessaires, de faire servir les jeux scéniques à la réhabilitation morale des classes inférieures, et de les ramener peu à peu à subir patiemment la rigoureuse destinée que notre mauvaise civilisation leur impose, en attendant quq les sages leur en aient préparé une autre.

U THÉÀTBIS.

OU qu^elle soit sortie toute faite des trésors de la Providence^ car aucun peuple ne peut se faire sa destinée luimême. J'ai déjà dit que le Directoire n'y songea pas. Il étoit alors trop occupé à réaliser le produit net de la spoliation de cinq cent mille fortunes et de là proscription do cent mille têtes; il prenoit possession d'hoirie et régloit son inventaire.

Ce que le Directoire ne s'étoit pas avisé d'essayer, le hasard, ou peut-être l'heureux instinctd'un auteur inventif, en vint à bout. Jusque-là informe, abortif et monstrueux, le mélodrame se développa, ou plutôt il prit naissance; le mélodrame, orageux comme une émeute, mystérieux comme une conspiration, bruyant et meurtrier comme une bataille; le mélodrame, tour à tour imposant et trivial, sentencieux et naïf, solennel et bouffon, étourdissant de terreur, d'extravagance et de gaieté ; le mélodrame, avec son cortège obligé de crimes et de vertus, de tyrans et d opprimés, de traîtres et de niais, avec ses tours, ses cavernes et ses cachots, ses bals rustiques et ses têtes pastorales, avec ses chalumeaux et ses poignards, ses fleurs et ses poisons, ses illuminations et ses incendies; le mélodrame, où les danses précèdent les combats, qu'elles remplaceront encore, où les joies oublieuses et insouciantes sont toujours près de se clianger en douleurs, où le plaisir s'épanouit dans rinii»révoyance du malheur qui va le troubler, où Theure de la sécurité appelle et précipite celle de la mort; le mélodrame, il faut le dire, tableau véritable du monde que la société nous a fait, et véritable drame* du peuple.

*c ne suis pas bien sûr de l'aveu des hauts et puissants critiques sous les yeux desquels ces pages pourront tomber, ou plutôt j'ai tant de raisons d'en douter, que cette considération suf iiroit pour arrêter incontinent ma plume, si leur aveuii'étoit par hasard de toutes les choses possibles celle dont je me soucie le moins; mais j'aime mieux payer un tribut légitime à ia vérité, que de me concilit;i,

MOiiVfiMEKT IKTEJLLECTUfiL.

par de lâches romplaisances pour nos routines dramatiques, dos suft'raiios inte^^'i5se^ durit je n'ai d'ailleurs que faire. Je crois donc fermement, conlme je l'ai dit^ et je ne saurois tpop le redire^ qu'un mélodrame sagement conçu^ qui, au but géniéral des compositions tragiques, celui d^exciter la crainte et la pitié, joignoit avec succès celui d'éclairer la raison, de montrer le crime dans ses laideui*s, et de fairo aimer la vertu^ étoit la soûle tragédie populaire qui convint à notre époque. J'ajoute avec conviction qu'après renseignement religieux il n'y en a point qui ait rendu des services plus éminents à la morale publique^ et qui soit plus capable de lui en rendre encore.

Le nu;iudr«mic n'a cependant jamais ete mis à sa {)lace; il y a trois raisons principales pour cela : la première, c'est que la plupart des gens de lettres qui flagornent si bassement le peuple méprisent profondément le peuple, et qu'un genre de spectacle fait pour lui, comme ils devroient Télie tous, répugne à leur coquetterie poétique et humilie leur vanité; la seconde, c'est qu'il est jiist^e de convenir que ce genre a été souvent faussé par des écrivains sans talent, et, ce qui est plus déplorable encore, par des écrivains sans principes; la troisième, c'est que le style n'en est pas toujours conforme aux lois du bon langage^ et qu'il manque surtout de ce naturel qui fait le plus grand charme du dialogue. J'ai déjà répondu incidemment à cett(» objection, qui, en dernière analyse, no prouveroit rien contre le genre. Quand on parle à la multitude, il faut, sous peine de n'en être pas compris, lui parler la langue qu'elle comprend, tout en la préparant progressivement à l'intelligence et à l'usage d'une langue meilleure. La démocratie avoit jeté dans la circulation, du liant de ses cent mille tribunes, cette innomln abie quantité de phrases toutes faites qui sont devenues, pour le vulgaire, des modèles d'atticisrae, et que l'habitude d'entendre etd^ répéter a inculquées plus imperturbablement dans sa mémoire que ne le furent jamais les proverbes

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