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de nos aTeux. Cette emphase de mauvais goût^ qui est la
seule acquisition réelle dont nous soyons redevables aux assemblées léîrisbtives et aux jacobinières de la République^ étoit proprement nationale quand elle passa des clubs et des conseils au théâtre^ et Dieu garde de mal les sévères censeurs qui admirent encore dans les orateurs de la Convention ce quils reprochent au mélodrame 1 Au reste, les auteurs dramatiques les plus populaires qui aient jamais existé ne se piquaient pas d'un purisiue si méticuleux dans leurs pièces populaires. On se tromperoit fort si on imaginoit que Plaute eût pris à tâche d'écrire comme Térence écrivit plus tard sous la dictée de Scipion ; Molière, comme Racine et Boileau ; Goldoni, comme Gclli et Firenzuola. Quand ils écrivoient pour le peuple, ils écrivoient comme parle le peuple, et c'étoit la seule manière de s'en taire entendre, il est vrai que le jargon oratoire de la révolution est cent fois plus sauvage que le patois des femmes de Pourceaugnac et des Carthaginois du Pœnulus; mais c'étoit un fait de langue avérée et la révolution n'est pus non plus un évéaeiuent ordinaire.
Quant aux indécentes et honteuses productions qui ont quelquefois pollué le théâtre sous le nom de mélodrame^ ce n'est certainement pas moi qui en prendrai la défense; mais le dégoût qu'elles minspirent et le blâme qu'elles
ont mérité ne ferment point mes yeux mi mérite des mélodranios bien faits, qui ont racheté l'opprobre de ces hideux caprices d'une imagination malade.
C'est, par exemple^ un talent injustement méconnu que celui de M« de Pixérécourt ^, dont l'ingénieuse abondance
* Nodier parait avoir eu pour M. de Pixérécourt une nfifection trèsvlve, et il a ùAi à diverses reprises l'éloge de son caractère et de son talent. Quand H. de Pixérécoarl, qui était un amateur de livres fort distingué et fort instruit, vendit ses livres, Nodier rendit compte du catalogue de sa bibliotliëque dans le Aiif /elin du BibliophiU, no IX. troisième série, octobre 1834. Ce fut pour Vaimable écrivain Toccaslon
KOUVJÎIIKrrr INTBLLRGTIIEt.
a doté la scène de tant d'ouvrages intéressants, remarquables par la clarté des expositions, par Thabileté de la conduite^ par l'entente merveilleuse dese£Fets^ par l'enchaînement si progressif et sî bien ménagé des événements, par la nouveauté si hardie et cepeudaiit si vrai^eniblable des moyens, par la projji iété même du style général que sa forme solennelle et apophthegmatique rend plus propre^ quand elle est nécessaire, à laisser de profondes traces dans Tesprit, mais qui offre partout ailleurs assez de correction, de naturel et de grâce, pour faire honneur à des drames d'un ordre plus relevé. Je lui sais moins de gré^ pourtant^ de ces brillantes qualités dramatiques dont les distributeurs en titre de gloire littéraire auroient dù lui tenir compte avant moi^ que du sentiment profond de bienveillance et de moralité qui se manifeste dans toutes ses compositions. C'est que je les ai vues, dans rabsence
d'une eharmante élégie bibliographique, dont on nous saura gré, nous le pensons, de reproduire ici quelques fragments :
c Quand Joseph Scaligera voulu exprimer les pins rudes tourments auxquels peut être condamné un homme de lettres, il a dit : Lexiiom eontextaL S*il avoit voulu donner une idée de ses plus violents chagrins, il auroit probablement dit : Bibliothecam vendai.»» La résolution d'un homme de lettres qui vend ses livres a toujours quelque chose d'infiniment triste, je ne dis pas pour le vulgaire qui se soude très-peu des livres et des gens de lettres, mais pour les âmes intelligenles et sensible?. Il ne fîuit pas calomnier son siècle. J'en connois encore trois ou quatre. Les livres sont autant d'amis, autrefois assidus au jour du hniilieur, et qu'il faut voir dispnr(»itre i\ relui de l'adversité. La philosophie nous apprend que cet u^age n'est pas nouveau, eti'ex« périence nous apprend qu'il n'est pas rare.
« Ce seroit peu, cependant, que de perdre sa bibliothèque, si l'on avoit la consolaLjDU de la faire passer tout enticre sous la uarUe attentive d'un propriétaire éclairé et soii;neux, qui sauroit en jouir, et qui prendroit plaisir à en faire jouir les autres Cette conviction auroit quelque chose du sentiment triste et doux à la fois d'un père de famille, qui est privé pour toujours des embrassements de son enfant chéri, mais qui le sait placé en bonne maison, ttalheurousement, il n'en est pas ainsi. Ces trésors frères et presque jumeaux, qui sepiétûîcnt un mutuel éclat par l'harmonie de leur ensemble, vont sr dis* pener, comme les restes proscrits d'une race illustre, aux ishanceshon-
LE THÉATBB. SeS
du culte, suppléer aux instructions de la chaire muette, et porter, sous une tonne attrayante qui ne inanquoit jamais son effets des leçons graves et profitables dans i'àme des spectateurs; c'est que la représentation de ces ouvrages vraiment eiasBiques, dans Facception élémentaire du mot, dans celle qui se rapporte aux influences morales do Tart, n'inspiroitque des idées de justice et d'humanité, ne iaisoit naître que des émulations vertueuses, n'éveilloit que de tendres et généreuses sympathies, et qu^on en sortoit rarement sans se trouver meilleur ; c'est qu'à cette époque difficile où le peuple ne pouvoit recommencer son éducation religieuse et sociale qu'au théâtre, il y avoit dans rapplication du inélodrame au développement de principes fondamentaux de toute civilisation une espèce de vue providentielle. Cette puissante action de la comédie populaire^ qui étoit sans exemple depuis les anciens^
teoses de l'encan : Disjectœ membra Bibliothecœ. Le goût en empot' terri quelques-uns, Tostentation bien davantage, et l'i-inorance aura le reste. Nous ne «onmits plus au temps où les hommes opulents s'honornionl d'avoir une bibliotht'([Me' élevante, et choUie. La bibliothèque, d un riche du dix-neuvième sicile se compose du Journal delà Bourse et de VAlmanach du Cummeru^ économiquement paréâ cl'uu cartonnage de dix sous, que je ne leur accorderois pas. »
« Autrefois, l'opulence acquise par une InJustrie honnête, mais plus ou moins mécanique, aimoit à relever son origine par l'appui qu'elle prètoit am lettres et aux arts... L'argent servolt à embellir la vie et à rhonorer par un noble naage. « Noos aTons assez d*ar- « gentt disoit Goytier, Tavare médecin de Loufs XI ; Il nous faul à « présent de l'honneur. » Maintenant on n'a Jamais assez d'argent ; et ce qu'il faut aux gens qui ont beaucoup d'àrg^nt» c'est de l'argent. 11 s'ensuit de là qu'il ne r esteroit pas, dans vingt ans» une bonne bibliothèque d'amateur en France, si quelques hommes zélés et opiniâtres ne s'obstinoient à en composer une aux dépens de leur bienêtre quotidien, jusqu'à l'avènement du jour fatal qui la fera passer aux mains du commissaire-priseur pour la soustraire k celles de l'huissier. »
Nou^ njonli I ous, pour compléter Tindicalion des rapports littéraires de Nodier et de Pixéréi ourt, queKodii i est l'auteur de l'introduction placée en i<ùi% é\x Théâtre choisi du reiebre dramaturge, publié à Maacy, en I8il et années suiv., 4 vol. in-8«.
MOUVEMENT INTELLECTUEL
avoit con^iiioncé à se révéler sous le consulat. Elle se prolongea peiKiaiit toute la durée de l'empire, et en aucun temps la classe qui la subissoit iinniédiatement n'sL été plus régulière dans ses mœurs^ jamais les crimes n'ont été plus rares. Les méchants n'auroient osé se présenter dans un lieu de divertissement où tout les entretenoit de remords déchirants et de châtiments inévitables. Un trouble invincible les auroit trahis. Je ne sais quel rang la postérité réserve à M. de Pixérécourt parmi les écrivains de son siècle ; mais il y a bien des années cpie l'Académie françoise lui doit le prix Montyon* Je n'ai point d^>bjection eu litre les gros livres de statistique chi /fresque, d'aïabiti(;use métaphysique et de philanthropie fastueuse, dont r^pparitioa cuucourut avec celle du mélodrame naissant; je crois même sincèrement aux immenses avantages que le genre humain a retirés de leur lectur^^ quand il les a lus^ soit pour son amélioration matérielle^ soit .pour son bonheur; mais il est une créance dont j'auroîs bien plus de peine à me départir : cVst que si une mission morale a été donnée de nos jours à un homme de lettres^ c'est H« de Pixérécourt qui Tavoit reçue.
Il ne seroit plus possible maintenant de rendre au théâtre cet empire salutaire, et j'en laisserai chercher la raison à ceux qui ne se contentent pas de la voir éclater avec toute la lucidité de Texpérience et de l'histoire, dans la fatalité irrésistible qui pousse tour à tour les nations trop civilisées vers leur dissolution et leur ruine. On n'ira plus demander au poète dramatique des leçons qui n'exciteroient désormais que la dérision et le dé^^uùt, mais des émotions irritantes^ capables de distraire Tûme a force de la bouleverser^ et qui animent du moins son vide et son néant de quelques préoccupations infernales. C'est même peu si le crime se contente dintéresseretde plaire; Il faudra qu'il divertisse, et que la muse burlesque, habillée de haillons sanglants, se joue avec l'assassin des convulsions de la victime. On trouvera le coté plaisant du
LE THÈATBE. 869
meurtre^ de Tempoisonnement^ de l'incendie^ et le môme hldeuxj qui a déjà rêvé tout cela dans sa perversité prématurée^ viendra nourrir des exemples de la scène son
émulation féroce.
No dites pas que ce soit là l'effrayant cauchemar d'une imagination mélancolique^ habituée à peupler Tavenir des fantômes que sa misanthropie a créés. Ce tableau n'est déjà plus celui de Favenir^ c'est celui du présent. C'est Panalyse de la dernière pièce nouvelle, c'est le compterendu de la représentation qu'on a donnée hier ou de la représentation qu'on donnera ce soir.
Et puis, seroit-il vrai^ grand Dieu ! que la littérature fût, oonune on l'a dit, l'expression de la société? Oui, messieurs, n'en doutez pas; La littérature est Pesspression de ia société.
Écrivez donc, si vous l'osez^ dans vos journaux, dans vos livres, et au front de vos monuments, ces fjrands mots de Progrès et de Perfectibilité dont une cabale hypocrite amuse en persiflant l'agonie des vieilles nations. Mais ne les écrivez point, par grftce, à la porte des théft* très du peuple* L'imposture seroit grossière, ou lironie de mauvais ton.
l'interromps ici lo cou» de ces considérations théoriques dont la finrme de?lendroit un peu fasUdieuse dans une publication successive, pour donner dès aujourd'hui au lecteur un échantillon des noUons plus poslUves de eriUque et de biographie qui s'y rattaeheroioit par la suite» si je pouvois concevoir l'espérance d'achever encore un livre. Mais quel homme est sûr d'achever Tœuvre qu'il a commencée?
{KoU dê Vauteur),
a $6 * VOUVSIIENT INTELLECTUEL.
EPOPEE — GKAINVILLE »
L^épopée est-elle possible dans Tétat de notre société\ Voilà la question.
On Fa résolue depuis longtemps par une subtilité ou par un non-sens qui a l'air d'un axiome :
Les François n'ont pas la tête épique.
Il falioitdire : Les civilisations avancées n'ont plus d'éléments épiques, et de toutes les civilisations possibles^ notre civilisation françoise est celle qui en a le moins. C'est cela qui est la vérité.
Le grand ressort de l'épopée^ c'est le merveilleux^ et il n'y a point de merveilleux sans croyance*
Toute civilisation tend incessamment à se matérialiser^ à mesure qu'elle avance dans ce qu'elle appelle ses perfectionnements. Du moment où elle abdicjue 1 inspiration morale qui a détenuine son agrandissement pour descendre à l'instinct animal du bien-être et des jouissances viagères^ elle a cessé d'être épique.
Donnez-moi de la foi, des préjugés, des superstitions, du fanatisme; donnez-moi de l'idéal, donnez-moi du mensonge, et on \ ( )us duimera peut-être une épopée, a* vous en voulez à ctî prix. ,
Autrement, battez-vous les flancs pour m'attendrir sur des arbres sensibles qui versent des pleurs et du sang quand on mutile leurs rameaux ; faites retentir à mon oreille le cri de Vénus blessée dans le désordre d'une bataille, e£b'ayez-moi, si vous en êtes capable, des siieues
1 Les deux morceaux que nous publions ici ont paru dans la Rticmi d« Paris, nouvelle série, tomeà XIV et XY.
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ÉPOPÉE. — GRAINVIIXE. $«7
au chant mélodieux^ qui attirent les hommes pour les dévorer^ ou du spectre géant qui glane un homme par vaisseau. Nous savons à merveille^ vous qui me racontez
ces fictions, et moi qui prends la peine de les écouter, quand je les écoute^ qu'elles sont fau.^ses de toute fausseté devant la nature et la raison. Vos sirènes sont des phoques^ et votre fantôme un rocher.
Si nous n'étions pas si savants^ nous serions poètes encore; mais on ne peut pas tout réunir. Vous avez la CIVILISATION, VOUS autres^ et la civilisation perfectionnée ! Il faut bien s'en contenter. Homère étoit un barbare.
L^épopée, pour un homme qui examine et qui disserte, qui cherche la raison des choses et qui sait quelquefois la trouver, c'est le catéchisme pour un athée. Savez-vous qu'une épopée, c'est presque une religion?
La position de Milton avoit d'immenses avantages sur la nôtre; mais elle ne devoit plus se renouveler dans tout l'avenir des sociétés humaines. Sa révolution, à lui, étoit une révolution quasi-religieuse ; les démons qu'il pcignoit, il les avoit vus, et le Pandémonium de l'enfer, il avoit contribué à le bâtir. Il avoit été l'ami de Satan.
La seule machine qu'il pai ût possible de faire mouvoir encore dans notre épopée sans mystère, c'étoit cette métamorphose amplifiée jusqu'à l'ennui, jusqu'au dégoût, qu'on appelle l'Allégorie, la personnification convenue d'une idée abstraite qui tient la place d'un Dieu, tant que l'impatience du lecteur lui permet de tolérer cet intolérable artifice d'une inui filiation épuisée et d'une froide icoiiologie. C'est à ce moyen que recoururent Boileau, dans ringénieux pastiche qui est intitulé le Lutrin, et Voltaire, dans la gazette élégante qui est intitulée la Benriade, Ces deux tentatives elles-mêmes prouvoient essentiellement à ceux qui auroient pu en douter, que l'épopée étoit finie. 11 iuUuii, pour la renouveler, qu'un homme se rencontrât qui se lût fait une poésie, une mythulugie, un monde à lui ; qui eût inventé ou deviné d autres temps, d'autres
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lieux, d'autre» intérêts, une autre natorej une autre Hs-
foire, et qui portât dans sa pensée une seconde création, J aussi vraie, aussi senMl'le que la première. 11 falloit, poiff , ainsi dire, que cet homme se fût approprié un autre Parnasse, m autre Olympe, un autre univers.
Cet homme, qui n'apparott pas deux fois dans une société d'hommes unis par la même religion et par la même langue, il s est reneontré un joiu\, a l'heure où tout alloit finir dans les langues et dans les religions, ii a passt^ inconnu de presque tous, dédaigné du petit nombre de ceux auxquels sa parole étoit parvenue; il a passé sans laisser de traces, ou à peine recommandé à la. mémoire ingrate des siècles par quelques pages éloquentes que je viens rappeler timidement dans quelques pages inutiles. Voilà le destin de Tépopée chez les modernes.
Et le génie dont je parle avoit nom Jean-Baptiste-François-Xavier de Grainville. Pourriez-vous me dire si on lui a érigé un monument quelque partt a seulement pris i place dans quelque modeste musée provincial 1 si ses traits ont été conservés comme les vôtres (qui que vous soyez), et peut-être comme les miens, par 1 i( onoj^aphe obséquieux des célébrités contemporaines ? Hélas i non* Vous ignoriez quil eût existé, et la postérité Tignorera probablement comme vous. Cet esprit incomparable est arrivé trop tard. Ce pauvre grand homme a subi la destinée commune à tons les grands hommes qui ne sont pas de leur temps. Il n'a produit qu'une épopée.
Grainville naquit le 3 avril 1 746, dans une cité jeune encore, mais qui a été plus d'une fols chère à la poésie* Le Havre étoit la patrie de ce matamore de Scudéri, qui tailloitsa plume avec une épée, et dont les préfaces fanfaronnes ressembloient à des cartels; homme de beaucoup de cœur et de peu de sens. Provençal enté sur un Normand dont on a oublié les ouvrages, et qui n'est plus guère connu què par les plaisanteries de Chapelle, mais auquel on ne sauroit refuser cette verve ardente et pas-
ÉPOPÉE. — GRAINVILLE, tû$
sîonnée qiie les bonnes gens prennent quelquefois pour du génie. Il étoit la patrie de Madeleine de Scudéri^ sœur plus illustre d'un frère illustre^ comme on parloit alors; enthousia^ alambiquée^ Romaine de la rue des Tourïielles et de la place Royale, dont la vie séculaire jouit d'une admiration mieux fondée que les nôtres, car elle étoit au moins fondée sur des succès sans artifice.
Quand Grainvilie naquit au Havre, il y avoit neuf ans que Bernardin de Saint-Pierre y étoit né ; Bernardin de Saint-Pierre, cette admirable poète de la prose, qui fondit dans un ensemble merveilleux les couleurs de TEcriture et celles de Virgile, qui composa son style, désespérant pour quiconque voudroit Timiter, de la naïveté d'Amyot, de la tendre élégance de Fénelon et de l'élastique sensibilité de Rousseau. Bernardin de Saint-Pierre^ compatriote de Grainvilie, resserra encore ce nœud fortuit en épou- • sant sa sœur^ comme si la fraternité de ralliance avoit été nécessaire entre eux ponr attacher quelque solennité de plus à la fraternité du talent.
Grainvilie fut destiné à TÉgiise ; il appartint de bonne heure^ par.ses principes acquis autant que par sa vocation religieuse, à cette courageuse Église militante qui disputoit pied à pied les ruines du Christian isnie aux sophismes des incrédules et aux railleries des cyniques, et c'étoit peu de temps avant l'époque où Dieu permit qu'elle succombât dans cette lutte^ pour ne se relever que bien tard sous les auspices de Fordre et de la liberté. L'Académie de Besançon avoit proposé pour sujet de ses concours celte grave et prévoyante question : Quelle a été l'influence de la philosophie sur le dix-huitième siècle ? Grainvilie la résolut comme l'auroit fait, quelques années après, de Maistre ou la Hennais. Son discours fut couronné d'un avis unanime, et honneur en soit rendu à cette digne Académie, car son jugement ne tarda pas à être confirmé par Thistoire. Cette fois-là, ce fut QUATR£-ViNGT-TR£ii&£ qui répondit.
VOUVKMRNT llfTELLECITEt.
Le jeune orateur persista dans cette mission intrépide, . beias ! et inutiie^ sans s'émouvoir des clameurs qu'elle excitoit et des persécutions qui commençoient à le me^ nacer. Un biographe que je suis obligé de consulter sur cette première partie de sa vie^ dont je n'ai pu recueillir les détails dans la mémoire de mes contemporains^, coiiipare les ellorts de ce brillant athlète de la foi à ceux d'un poète inlbrtuae qui eut sur lui le triste avantage de mourir trop tôtpour voir de près l'accomplissement de ses douloureuses prophéties. tirainviUe fiât ie Gilbert de la trh bune apostolique.
Un jour le sacerdoce tomba de la chute commune à toutes les institutions : le ministère du prêtre étoit fini. L'homme, abandonné aux seules ressources de son esprit, se rappela qu'il étoit poète. Ses essais infructueux au théftlre, pastiches tout grecs et tout mythologiques d'une littérature usée^ sont peu dignes d'occuper l'attention dans ' une histoire telle que la sienne. Je vais la poursuivre maintenant avec simplicité, comme elle m'a été racontée par ses proches et par ses amis.
Grainvilie étoit noble. Il avoit été prêtre;* il jouisâoit d'une haute conâdération plàrmi les personnes lettrées. Un extérieur très-distingué, un organe très-expressif, une méthode lumineuse de raisonnement, une facilité entraînante d'expression qui se saisissoit puissamment des esprits, vme aménité de mœurs et une tolérance d'opinions qui lui concilioient tous les cœurs^ en faisoient un personnage imposant encore dans une société presque toute matérielle qui ne reoonnoissoit plus de droits^ mais qui subissoit quelquefois, sans le savoir, ceux du génie et de la vertu. 11 n'en lalloit pas tant alors pour être suspect aux yeux jaloux de la révolution. On jeta Grainvilie dans une de ces prisons politiques où languissoit, en attendant le bienfait infaillible de la mort^ l'élite de notre vieiUe France ; la place d'un tel homme y étoit marquée. Ceci se passoit h Amiens ; le député en mission étoit
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un de ces jeunes conventionnels qui venoient d'échanger tout à coup les exercices de la chasse et les plaisirs accoutumés de leur âge contre Tautocratie de la politique révolutionnaire et le pontificat de la législation. 11 avoit vingtneuf ans, et derrière lui six mois de folies démagogiques, dont une longue et sincère expiation Ta peut-être relevé. S'il vivoit encore, et si ces lignes, écrites sans haine, parvenoîent jusqu'à lui, je serois désespéré qu'elles attristassent son âme. Ses excès furent ceux d^un temps qui portoit des excès comme ses fruits naturels. Un noble repentir, et on Ta dit en vers mieux que je ne le répéterai en prose, est la plus haute vertu à laquelle puisse atteindre notre déhile humanité.
Avoit-il connu Grainvilie, ou bien le connoissoit-il par ses ouvrages ; ou bien fut-il entraîné vers lui par quelque sympathie qui se révéloit à ce cœur malade, et qui cornmençoit à lui enseigner, dans sa toute-puissance éphémère^ la douceur de l'indulgence et du pardon, c'est ce qu'on ne m'a pas appris. Il le lit amener à une de ses audiences, «f Comprends-moi bien, lui dit-il ; tu te distingues entre « les homjiies par des talents que j 'honore et que j'aime; tf mais tu es une des soixante-quatre bêtes noires dont j'ai « promis la tète aux comités dans ma lettre du 9 septem* flr bre, et si j'épargne ta téte, c'est la mienne qui paiera a pour elle. Ceci est une affaire où nous sommes inté- « ressés au même titre, et où nous apportons le même « gage. Sauve-nous tous les deux, ou meurs I Que « puis-je faire pour te sauver sans mourir t » répondit Grainville ; car Graînville étoit homme, et c'est une chose qu'il faut se rappeler même quand on parle des grands huinmes. — « Il n'y arien de plus aisé, reprit le procunsul ; a brise le dernier lien qui te retienne dans tes eni^age- « ments avec une prêtraille stupide, croupie dans 1 il;uo- « rance et le fanatisme* Sois patriote et citoyen. Donne « une citoyenne à nos fêtes, et des guerriers d'espérance « à liua iJuUiiiuiia. Ciioisis enfin entre le temple de l'hymen
UOCVëUëNT mTËLLECTUEL.
a et réchafaud 1 1» Ia temple de r hymen étoit le mot consacré par les beaux parleurs de la République pour désigner
Test ail linet municipal où se jouoit la dégoûtante parodie du sacrement de mariage. La langue de la basse littérature du bout-rimé et de l'acrostiche étoit en progrès sous le règne de Marat; elle avoit détrôné celle de Fénelou et de Pascal. Je ne rappelle pas cette terminologie ridicule sans dérision, mais je la rappelle sans amertume, car je ne pense point qu'on songe à la compter encore au nombre des progrès intellectuels de la révolution.
Polyeuote auroit couru embrasser la guillotine^ et Fénelon aussi peut-être. Grainville^ né dans un &ge descepticisme, Grainville, arrivé à unâge de dissolution poli* tique où la pensée épouvantée n'entrevoyoit presque plus d'a^ niiir^ (jiainville se maria, parce qu il vouloit vivre, parce qu'il sentoit, comme André Chénier^ les inspirations de ia Muse, parce qu'il entendoit, comme lui, cette voix qui crie ati génie moissonné dans la fleur de sa destinée qu'il y a encore quelque chose en lui. Grainville te maria, et le rigorisme l'accusera d'apostasie^ et la sévère religion du devoir dira qu'il falloit uiourir, parce qu'il vaut mieux mourir que d'enfreindre un devoir ; ce n'est pas moi qui combattrai ce principe : j'en admire la sublime austérité, et je regrette de n'avoir pas vécu aux jours où sa règle inflexible n'avoit jamais ployé sous la maia de fer des événements; mais je compatis aux faiblesses de l'humanité dans ces jours d'exception où le principe social vaincu rendoit, par la force des choses, tous ses droits à la nature. A aucune époque du monde, cette nécessité ne fut mieux Ciiractérisée.
Grainville y céda. Dieu couronne sans doute, je le ré* pète, ceux qui auroient fait autrement; mais on trompe-
roit cruellement l'idée que je mu suis faite de sa souveraine bontéj si on parvenoit à me démontrer qu'il a réservé d'inflexibles rigueurs pour tous ceux qui ont failli, quand il sembloit s'être retiré lui-mOme du milieu dvê