SAOIT-JUST EN MISSION
cela orateur élégant, saisissante! populaire, clans un temps où l'on pouvoit parvenir à tout par la parole et par l'épée, il avoit suivi dans son avancement le rapide essoi^ de Pichegni^ son frère de cœur et d'armes. Tous deux étoient les meilleurs amis de mon père, et j'avois plus d^une fois joué fièrement avec leurs épaulettes et leur ceinturon.
Le premier régiment d'artillerie se souvenoitde Charles Perrin avec une espèce d'orgueil. La société populaire ne l'oublioît point. Des commissaires extraordinaires furent mandés de Besançon à Strasbourg pour le défendre et le réclamer; ils arrivèrent au moment où Ton clouoit récriteau du contumax aux poteaux de la guillotine.
Mes compatriotes so compromirent par qu»4ques paroles hardies. Ils devinrent suspects, et quand on étoit suspect on étoit proscrit.
Je logeois encore chez madame Teutch, la bonne hôtesse de la Lanterne, mais je sortois de très bonne heure, et je ne rentrois ordinairement qu'assez tard. Mon père avoit sagement pensé que la fréquentation d'un homme de bien qui lui étoit connu vaudroit mieux à mon inexpérience que la société équivoque des tables d'hôte, et je passois mes journées presque tout entières chez un honnête Franc-CSomtois qui avoit une famille aimable, des livres instructifs et une excellente conversation. Le plus heureux hasard de ma vie m'y donna un ami. M. TTuenoi, qui m'accordoit cette gracieuse hospitalité, avoit été chef de bataillon de volontaires; il étoit entré de là dans l'étatma|or d'un illustre général que la rapide vicissitude des péripéties révolutionnaires venoit de faire passer des honneurs du commandement aux angoisses de la proscription, ou du moins à la nécessité de se défendre et de se justifier, s'il obtenoit d'être entendu. Son fils s'étoit rendu à Strasbourg pour y recueillir les pièces les plus propres à jeter une incontestable clarté sur des opérations militaires qui n'avoient pas toujours été heureuse^ mais que la loyauté connue du général auroit dû placer au-dessus de
tS ^ SOUTRNIIIS DE LA BÉVOiOTIOll.
tous les soupçons, H. Guenot. témoin oculaire et eonfi* dentiel de tous les falts^ étoit plus à portée que personne de le seconder dans ces investigations ; et il résulta de leurs
rechcrchi's un rorps de documents si prolixe, que toute notre assiduité à la transcription des pièces ne put mener ce travail à lin en moins trois semaines. Ce furent là des soins cruellement trahis par révéncment. L'énorme dossier resta Inutile entre les mains du général devant un tribunal féroce qui prenoît à peine le temps de vérifier lidentité des accusés, et envoya cette grande victime à l'é- * chafaud, le 23.juillet 1794, peu de jours avant la chute de Robespierre.
On a probablement deviné dans le jeune ami que mon zèle m'avoit acquis Eugène Beauharnais, depuis viœ-roi ditalie et prince de Leuchtenberg ; et il daigna me conserver quelques souvenirs dès lors^ jusque dans la haute position où la destinée Tavoit porté. Son nom sera tout à l'heure entièrement étranger à ma narration^ si les causeries où je me plais méritent ce titre magnifique ; et je dois même convenir quHI n'y a pris place qu.'à la faveur d'un épisode insignifiant et superflu; maîs^ dans la carrière que je parcours, obligé de revenir à tout moment sur les traces d'une vie obscure, ma vanité se laisse aller malgré moi au plaisir d'en relever l'importance par quelques illustrations.
Eugène n'avoit pas deux ans et demi de plus que moi; mais une organisation fort précoce et l'habitude d'une société élevée lui donnoient, même sur les jeunes gens de son Age, des avantages immenses que j etois loin de racheter tout à fait par des études un peu plus fortes. Ce qui me valoit auprès de lui le privilège d'une intimité presque fraternelle, c'étoit donc de son côté une condescen- 1 dance pleine de charmes qui tenoit également de la poli- : tesse de ses manières et de 1 1 bienveillance de son cœur ; -1 du mien, c'étoit le proi'ond dévouement avec lequel je m'étois engagé dé& le premier abord dons les intérêts do
SAINT-JUST EN MISSION. tO
sa piété filiale. Aussi nous nous quittions à peine, et j'avois paît à ses distractions comme à ses travaux. Une partie de nos soirées se passoient chez d'aimables marchandes
de modes de la rue de la Mésange, où il se fournissoii tous les jours dn nouveaux rubans et de nouveaux chiffons pour sa sœur Hortense^ mais sans préjudice de Tattrait d'une autre nature qui auroit soumis les âmes les plus insensibles aux doux et bleus regards de la petite Henriette Carie, la plus jeune de ces demoiselles : séduction déli- * cieuse que je ne subissois pas encore, mais que je coaiprenois déjà. Eugène la comprcnoit mieux.
D'autres fois les dernières heures de la journée s'écouloient au spectacle^ impression presque aussi nouvelle» mais beaucoup plus intelligible pour moi. Hélas ! qui me rendra la moindre des idées solides et utiles que j'ai oubliées au prix de tant de réminiscences frivoles que mon esprit s'étonne de conserver encore ! Il n'y a pas un des acteurs^ il n'y a surtout pas une des actrices de la troupe de Bergère dont le nom soit sorti de ma mémoire ; et je doute fort qu'il reste à Strasbourg un vieil amateur qiu se rappelle avec autant de vivacité la basse-taille robuste du gros Allan et le jeu piquant et spirituel dr- lîergère luimême^ comique exquis de Técole de Daziacourt, que les habitués rri^rrttoient amèrement devoir détourné de la carrière du théâtre par les soins périlleux de Tadministration départementale.
Le jour auquel m'a conduit ce récit de peu de valeur» ffuî n'a de grâce et d'intérêt que pour inoi, Tennemi àvoit tenté une diversion étourdie à la téte du pont de Kehl. La garde nationale venoit de le repousser en désordre, au prix de grands et sanglants sacrifices ; et le canon grondoit toujours que la salle du Breuil étoit déjà pleine. On jouoit BrutuSy et le rôle de Titus étott rempli par un jeune acteur, assez remarquable, qui étoit frère de mademoiselle Flenry, célèbre alors au Théâtre-François, et qui portoit le même nom. Ficury avoit eu le bras traversé par une
flOCVEmRS DE LA RÉVOLUTION.
balle dans Tescarmouchp de la soirée, et le tenoit suspendu sur une échai'pe noire quand il fit son entrée de la première scène du deuxième acte aux applaudissements frénétiques de la multitude. Ce fut bien autre chose lorsqu'il parla de ces arcs triomphaux élevés à sa gloire^ et sous lesquels le peuple Tattendoit pour renouveler des ser* ments solennels à la liberté, ie doute que Titus lui-même eût été accueilli au Forum par de plus l)iuyantes acclama* . tiens. Les allées et venuesdes citoyens inquiets qui alloient prendre au dehors des renseignements sur la situation des troupes^ et qui les jetoient de temps à auU*e au public dans les deux langues du pays; Tattitude dilme et cependant martiale des auditeurs^ qui prètoient une attention alternative à l'action de la scène et aux nouvelles de l'extérieur ; l'explosion des cris de combat et de gloire qui se lïiéioicnt h chaque minute aux vers bien moins éloquents du poète tragique^ tout contribuoit à donner à cette représei^atîon étrange une apparence de vàrité poussée jusqu'à nUuâon. Je ne cessois de me demander si ces événements se passoient à Strasbourg ou à Rome^ et si c'étoit le^ bords du Tibre ou ceux du Rhin que menaçoit l'agression audacieuse de Tétranger.
Les émotions de la seconde pièce furent plus violentes encore. Alors nous n'étions plus ni à Strasbourg ni à Rome^ nous étions certainement à Sparte; et j'aurois peine à vous le faire croire^ si vous saviez comme moi qu'il s'agissoit seulement de la première représentation locale d'une idylle égrillarde et presque obscène de ce bon M. Deinoustier, dont votre nourrice vous a peut-être fait épeler les Lettres classiques sur la mythologie. Cette guenille dramatique s'appeloit la Jambe de bois. A peine descendu^ le rideau se leva; et Fleury> qui venoit recueillir encore une fois les hommages du parterre, annonça d'un ton noble et pénétré que madame Fromont, qui de voit remplir dans l'ouvrage nouveau 1 unique rôle de femme, ayant perdu son père et son mari, tués quel*