‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 8 sur 66 · A1NT-1UST EN MISSION · texte numérisé non relu

A1NT-1UST EN MISSION

Si

ques heures auparavant à la défense du pont de Kehl, radministration prioit le public de se contenter^ en rem* placement, du petit opéra de Base et Colas, pour lequel j'aurois volontiers donnée si Pon avoît pris mon avb^ tout

le théâtre do M. Demoiistier et les cinq volumes de ses maussades iiiadiigaux à Emilie par dessus le marché. Madame Froinont étoit une petite comédienne qui avoit une peau bise fort appétissante, un œil brun et luisant, une voix juste et perlée^ quelque peu d'esprit et beaucoup d'Ame. L'assentimebt fut unanime ou presque unanime ; et H( ury se retiroitdéjà, quand un homme assis au hak on témoipfDR qu'il vouloit parler. C'étoit nn de ces jarobins aux couleurs décidées que Saint-Just avoit réceumient éliminés de la société populaire, et qui balançoient encore, tout vaincus qu'ils étoient, le pouvoir du dictateur conventionneL « C'est Tétrell, Tétrell^ l'ami du peuple, la terreur des aristocrates et le Démosthène de la propagande ! c'est Tétrell ! » répétèrent mille voix ; et la foule se tut. Tétrell étoit en ett'et un honmie disert, qui cachoit peutêtre ses opinions et son nom lui-môme sous les dehors d'un patriotisme âpre et sauvage. Plus recherché danssa toilette que le reste de ses pareils, il étaloit sans crainte sur ses vêtements le maroquin, la soie et Tor ; son sabre et ses pistolets, qui ne le quittoient jamais, étoient des armes de prix, et on parloit à Strasbourg de ses chiens et de ses chevaux. Cet honmie avoit inventé le luxe du sansculoitisme. Cependant rien ne se remarquoit mieux dans sa physionomie hâve et sinistre que la protubérance incommensurable d'un nez géant qui la couvroit tout entière, et qui avoit fait dire à Saint-Just, au milieu d'un accès de terrible gaieté, un jour que Saint-Just rioit : « Délivrez-moi de Tétrell ; le nés de Tétrell me porte ombrage. »

Tétrell étoit debout. Son sabre pendoit hors du balcon

et le battoit de son fourreau d'acier. 11 frappa du poing sur la banquette de la galerie, et s'écria d'une voix colère:

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« Est-ce devant des républicains qu'on ose se couvrir d'une à lAche excuse V Vous confondroit-on, citoyens^ avec ces chiens esclaves de Tautre rive qui s'époumonent

à hr.rler des Libéra quaiul nous les avons fouettés î Deux hommes sont morts pour la patrie^, gloire immortelle à leur mémoire ! Les femmes de Lacédémone se paroient de leurs habits de fête quand leurs pères, leurs maris ou leurs enfants étoient tombés sur le champ de bataille. Celle-ci est jolie^ les amants ne lui mapqueront pas. Tous les beaux garçons de Strasbourg ne sont pas morts au pont de KehI. Quant à son père, il n'y a pas un vieux pa{riot(î qui ne réclame Thonnour de lui en tenir lieu. N'espère donc pas nous apitoyer sur le prétendu malheur d'une citoyenne favorisée par le destin des combats, qui vient d'acquérir d'un seul coup de canon une couronne pour sa dot^ une couronne pour son douaire, et un grand peuple pour sa famille. Va lui dire de paroître^, va lui dire de chanter. Dis-lui surtout de nous épargner ses larmes. C'est aujourd'hui un jour de victoire, et les larmes sont aristocrates. »

Un instant après la pièce commença, et le colin de la troupe roucoula d'une voix flùtée ces paroles niaises :

Jeunes amants, cueillez des fleurs Pour le sein de voUe bergère ; L'amour, par de tendres faveurs, Vous an iNromet le doqx aalalre.,.

L'effet de ce contraste bizarre étoit tel en action que je ne me flatte pas de Tavoir fait passer dans un récit.

Qu'on se représente des pastoureaux arcadiens modulant sur leurs chalumeaux des cadences efféminées, {jour faire danser des sauvages à la fm d'un banquet sanglant, ce sera tout au plus cela. Les folàtreries déchirantes de madame Fromont furent passionnément applaudies; mais qu'elles me donnoient de peine à voir! que le rire de ses

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lèvres étoit tristo sons les larmes intarissables qui baî- {rnoiont ses yeux ! Qu'elle étoit liorrible pour Tâme, la note vive et badine qui se perdoit dans un sanglot ! 11 y a ttne^ne où la jeune fille se remet en voyage^ accom* pagnée d'un amant^ pour aller à la recherche de son père, qui s^est égaré dans la montagne. Elle est sftre de le retrouver, elle rappelle, elle lui sourit déjà. Cotte situation est doneo et gaie, l.a pauvre femme tomba mourante dans la coulisse, et nous en fûmes avertis par un cri. Les crimes de cétte r^ublique furent exécrables^ maïs je ne me rappelle rien de plus révoltant que ses joies.

Nous n'y tenions plus. Nous gagnâmes le Breuil^ Eugène et moi, et nous nous y proiiieiiàmes longtemps à pas précipités sans échanger une parole. 11 n'en étoit pas besoin: nous nous étions assez entendus.

Un moment après nous nous serrâmes la main à Tordinaire, en notis ajournant au lendemain. Le lendemain je ne le revis pas ; je ne le revis plus, ou ne le revis que sur un trône : et on pense bien que je n^essayai pas d'en franchir les barrières. Seize ans après j'obtins a mon passage en Italie de visiter les jardins d'une magnifique villa où il aimoit à faire son séjour dans les courts instants de repos que lui laissoient les affaires du gouvernement et les travaux de la guerre. Il étoit appuyé contre une des croisées du palais ; il descendit^ et parcourut deux fois seul toute la longueur de la terrasse, en promenant un regard distrait sur les curieux. Ce moment est le seul de ma vie où j'aie senti mon cœur murmurer contre les hasards de la fortune. Eugène étoit là^ mais Eugène viceroi ; et je n'essayai pas de ranimer dans sa mémoire un souvenir évanoui : s'il m'avoit reconnu^ liélas ! je ne i'aurois pas embrassé !

Madame Teutch m'attendoit dans ma chambre avec une grande émotion dont je fus longtemps à deviner le ^notif^ car les vingt ou trente mots françois qu'elle avoit vMi h 1» volée dans la conversation des voyaj^eurs se

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