PALERME
Le plumier mouvement de surprise que fait éprouver à un voyageur la physionomie pittoresque d'un peuple , est toujours favorable au projet de la saisir , de la peindre : plus tard l'habitude efface cette impression. Il me semble au contraire quç , pour parler de l'esprit, des mœurs d'une nation , attendre , c'est étudier , chaque jour devant apprendre quelque chose.
Ce qui me frappa, le plus du preimier aspect de Palerme [l'antique Panorme (ay\ (3) dès mon arrivée dans cette ville, fut la singularité
(q) PwMrmos [ totus portus ] , port de toutes les nations,, qui fut jadis divisé en trois parties: Neapolis^ fune d'elles, forcée par les Romains dans la première guerre punique ^ entraîna la prise du reste de la ville.
de la physionomie de ses hàbitans et son caractère prononcé , qui justifient si bien toutes les fatigues dfun voyage entrepris à la recherche de sensations nouvelles.
Paierme a peu de rapport avec les viWes dltalie ; piusÂcur^ patais , ses églises , me rappellent Burgos et Valladolid : l'ensemble des habitudes , des mœurs , complète la ressemblance castillane. Je débarquai sur le quai du port à six heures du soir : un ballon venait d être lancé ; il ne devait pas aller très-loin : mais c'iâtait une nouveauté pour les Palermitains, qui se livraient à la joie la plus vive et la plus bruyante. Je me réfugiai sous la protection d une calèche qui cheminait lentement, afin de ne pas être entraîné par une foule d abbés , de militaire^ , de lazzatoni et de femmes à demi voilées. Deux moines franciscains , assis sur le devant de cette voiture , prenaient des glaces en causant avec une grosse dame coiffée d*un chapeau surmonté de plumes. Quelques coureurs (d) mal tenus entouraient ■'■ ■ j I ■ ■ I II I——
(a) Selon Tafamànca, iin'y avait à Plderme, en 1550 «a 1551 , que trois voilures nommées alors charrettes , et Fasage n*en commença qu'à cette e'poqne , à f occasion da mariage de la fille du vice-roi, Jean de Vega, avec le doc de Bivone.
d'autres carrosses an*étés au milieu de cette multitude charmée de la soirée.
La lune éclairait ce quai ; mais à peine fus-je entré dans une rue par une porte triomphale , que je ne trouvai plus qu'une obscurité profonde, quelques lampes s'éteignant devant une madone et de grands palais bien sombres qui me reportaient vers les demeures des Gusman , des Sanche et des Olivarès. On aurait ie droit de s'attendre à une aventure , de croire que ia duègne va vous accoster , qu'une jalousie va s'entrouvrir , enfin que i'amour va fiure diversion à la solitude de ces lugubres manoirs.
li serait aisé d'assigner ia cause du bruit continuel qui règne à Paierme , tandis qu'à Naples le tumulte qui dure nuit et jour , n'est produit que par des gens aussi avares de mouvement que de paroles.
Rien n'est si piquant , lorsqu'on met le pied en Sicile pour la première fois , que la mobilité des traits de ses habitans. Un froncement de sourcils, une façon d'allonger le menton, de contracter les narines , composent une conversation animée; ce sont des demandes ou des réponses claires et positives. Quand la ]>ftro(e
reprend ensuite ses droits , la pantomime est si pressée , les doigts deviennent des auxiliaires si rapides , que le regard peut à peine les suivre. Le Cassera , principale rue de Palerme , ofire ainsi des scènes continuelles, toutes comiques et toujours variées. Les rues sont encombrées de moines de tous les ordres. On ne rencontre que des figures coiffées d'un capuchon , d'une calotte , d'un petit chapeau triangulaire, les bras croisés, Tceil contrit , l'air composé : chacun envie un regard de ces bons religieux , et s'approche respectueusement pour leur baiser la main.
Palerme est coupée par deux grandes rues, et le point central où elles se rencontrent , forme une place octogone. La décoration de cette place, qui date de 1592, sous le règne de Philippe m, rappelle le style florentin; elle a de la magnificence , mais elle ne saurait soutenir un examen sévère. L'une de ces rues, qui va de la mer à la campagne , porte indistinctement le nom de Cassero ou de Tolède. Cassera (a) vient probablement de l'arabe el cassar, soit parce que
(a) On pent croire aussi que ce nom iui vient du sacrifice que fit le duc de Cassero en laissant abattre son palais pour qu on pût prolonger et embellir cette rue.
cette rue conduisait à un château, soit parce qu un château était construit sur cet emplacement. Cest enfin le quartier des afiaires , que tout le monde veut habiter : on s'y rencontre cent fois par jour. Les équipages de la noblesse palermitaine passent tous les soirs au Cassero pour se rendre au bord de la mer, où se réunissent toutes les élégances, tous les gens à la mode.
L'usage populaire des petites fontaines en marbre établies au coin des rues doit dater de Fépoque où les Sarrasins étaient maîtres de la Sicile. Chacune de ces fontaines a son bassin , son jet d'eau , et des vases en verre remplis d'une eau limpide. On y vend au prix le plus modique des oranges , des citroils , de la limonade et des glaces.
Presque toutes les maisons de fa rue de Tolède sont couronnées, dans leurs étages supérieurs, de balcons avancés et déloges grillées, sans trop de précaution. J'appris que ces galeries appartenaient à des couvens de femmes. Souvent tel monastère très-éloigné a payé fort cher l'avantage de jouir de la vue de cette promenade; les religieuses , leurs pensionnaires , n'y arrivent que par des chemins souterrains qui passent
SOUS des places , des palais , et communiquent de la galerie au monastère. De jeunes demoiselles nobies habitent ces couvens ordinairement fort riches. Elles recevaient autrefois au parloir , et donnaient des goûters , de petits concerts spirituels. On les retrouvait sur les balcons du Casseto à l'heure de la promenade ; les gens intéressés à les revoir se logeaieiit près de ce lieu ; on se parlait pai* signes : mais tout cela est changé. Les religieuses actuelles des couvens de Palerme portent la peine de ia gaieté qui animait leur asile il y a quarante ans» et de ce qu'en ont dit quelques voyageurs indiscrets. Les églises de ces couvens sont trôs^orliées ; des lucarnes rondes > grillées dWgenty d'environ deux pieds de diamètre, placées à trois pieds du pavé, servent de confessionnaux» J'y voyais sans cesse des prêtres assis dans un bon fauteuil , l'oreiile appliquée à la grille , écoutant patiemment les scrupules religieux.
Le peuple de Palerme se plaint des impôts qui f accablent ; on lit sur la porte d'un bureau d'octroi , à l'entrée de la viUe , Dazio de fiori, impôt sur les fleurs. N'est-il pas trop cruel d'imposer les fleurs et de tolérer dans les rues des monceaux de fumiers ?
La Béligana, si\x\ée à trab milies de la viUe environ I ornée de maisons de plaisance, est célèbre dans {e$ anndes des plaisirs paiermitains. On pourrait croire que son nom vient de baccaria ^ lieu consacré à Bacchus : en effet, le revers des médailles de Panorme ojSre une grappe de raisin. Je ne vois à la Salaria qi^ des bAtiniens énormes établis à grands frais sur des rochers ; pas uç arbre , pas une prairie ; ia vue seule est assez var^ , parce que la mer la termine. On ne peut se di^nser de visiter la maison du prince de Palagonia : il avait eu le goût bizarre de décora ses jardins de statues sottement monstrueuses ; il en reste encore plusieurs , quoique son fib, plus sage que lui , en ait fait briser beaucoup. Le prince de Palagonia dessinait Iui*même ces images ridicules , et réalisait ainsi lesréyes d'un fiévreux de peu d'imagination. Le domestique qui montre f intérieur de la maison , me disait « en pariant de la manie de son délunt maître : Paiera uamo non amava ne donné p ne gioco^ ne teatro ; ma si divertiva di quelle besUoMtà. Nou« y tr^^uvâmes deux moines jouant au billard en attendant fe diner du prince , qui dîne fort bien , dit-on , et ne fait plus faire de
statues. Je recommande aux cuiieux ia galerie des portraits de famille des princes de Palagonia.
J'aikî voir , dès les premiers jours de mon arrivée , tes ruines de Soluntum ; près de ta Bagaria, sous le mont Càtalfano. On ignore f origine de cette vîiie , qui appartint long-temps aux Cartliaginois. Pyrrhus y plaça sa réserve lorsqu'il fit te siège de Palerme. Une petite voie , qui rappelle cetle des Romains*^ conduisait à deux temples construits sur un coteau. Le peu qu'on découvre de ces monumens indique qu'ils furent d'une médiocre grandeur, et que leurs basea étaient creusées dans ie rocher. C'est avec bien de ia peine qu'on retrouve quelques chapiteaux doriques sous les ronces, les fougères, les arbustes qui les cachent.
Nous couchâmes à Terminî, près de laquelle se trouvent les ruines de f antique Himera. Cette ville est placée au pied du mont Termîni , f un des monts Nebrodes. L'église majeure dé Termini passe pour être construite sur les ruines d'une grande fabrique ancienne , qui fut, dit-on, le palais du proconsul Sthenius. Nous dessinâmes le fragment d'une statue revêtue d'une toge , dont les Termitains font celle du consul. Les eaux
chaudes de Termini ont assez de réputation; une tradition sacrée chez les anciens faisait jaillir miraculeusement cette source pour délasser Hercule. Himera, détruite par les Carthaginois commandés par Annibal, pour venger Ami!car , ne s'est jamais relevée de ce désastre. Amilcar y fut défait par Gélon , le jour même où trois cents Spartiates mouraient avec tant de gloire aux Thermopyles , Fan 480 avant J. C.
Termini peut avoir été élevé par les Carthaginois après la chute S Himera. On croit que ce fut dans cette patrie de Stésichore (a) que furent représentées les premières comédies régulières d'Epicharme. Je renvoie , pour la vue de Termini , au dessin qui en a été gravé dans Ton* vrage de M. Ostenvald.
L'intérieur de la chapefle de Sainte Rosalie , sur le mont Peflegrino , compose le tableau le plus pittoresque. Lorsqu'un rayon de soleil pénètre , au travers des lierres et des broussailles , dans cette église taillée dans le roc, sa lumièi*e mystérieuse éclaire avec magie l'autel doré et fimage de la patronne de Palerme.
(a) Inventeur de la poésie bucolique.
Sainte Rosalie avait vécu dans sa jeunesse à k cour du roi Roger , dont efle faisait f ornement. Un sentiment malheureux, iui fit quitter le monde en 1220 environ ; et , ne trouvant les règles d'aucune communauté assez austères , la belle pénitente se retira daii$ une grotte du monte Pellegrino: elle y mourut peu de temps après. Ensevelie par les anges , le parfum des roses qui se renouvelaient sur son tombeau , trahit le lieu de sa sépulture.
La cathédrde de Païenne, construite en 1 185 par Gautier» archevêque de cette ville , fut placée sous l'invocation de Sainte Rosalie, dont Tinter* cession délivra Palerme du fléau de la peste. L'extérieur de ce monument, d'une architecture moresque et grecque du Bas-Empire , est du plus bel effet. M. Van Oéemputte en fît un dessin que Ton retrouvera avec plaisir dbns f ouvrage de M. Osterwald. On y admire les tombeaux de porphyre des empereurs Henri et Frédéric , dont les épitaphes furent composées par le chanoine Roger Paruta. Je pense que ces énormes blocs de porphyre ont été rapportés de k Syrie. J'en ai vu moi-même d'une grande dimension sur le port de Césarée en Palestine, qui semblaient
avoir été préparés pour être transportés eu Europe. Il est donc probable que les cendres renfermées dans ces monuméns n^ont usurpé h place d'aucune grandeur païenne (a). Cette église est^ éclairée, le soir de la fête de Sainte Rosalie, par cinq cents lustres chargés de bougies , dont f éclat est téfléchi par des miroirs placés avec beaucoup d'art. Aussi ie coup-d'œil de cette immense basilique est-ii alors éblouissant.
La fête de Sainte Rosalie , qui se célèbre à Palerme au mois de juillet avec la plus grande pompOi rappellera désormais le souvenir des derniers troubles. Le feu d'artifice qui précéda cette solennité fîit le signal de ce terrible incendie. C'en est fait depuis de la prospérité' palermitaine, et des spectacles brillans dont cette population jouissait si bien.
Rien ne donne mieux f idée de cette fête que les gravures du Voyage de Saint-Non , e^técutées d'après les dessins de Després. Les ouvrages dé cet habile artiste portent tous Fempreinte du talent le plus facile et le plus vrai. II a su rendre
(a) Le Bépidcre de porphyre du pape Oëment-XII [Laurent Corsini ] , place à pre'sent à SaintJean de Latran , renfermait jadis les cendres d' A grippa et décorait ie Panthéon.
dans de petites proportions h décoration des monumens, ie luxe de guirlande» -qui traversent les rues , Feffet des illuminations.* Son crayon spirituel sait exprimer , dans de petites figures , la joie , le mouvement , i'ivresse dû peuple de Palerme : Caiiot ne s'en serait pas mieux acquitté. Després fut aussi un architecte ingénieux , d'une imagination féconde : avec plus d'ordre dans les idées et plus de suite dans ses travaux , il eût laissé sans doute après lui ia réputation dont il était digne.
Guidés par îe P. Francesco , nous visitâmes les catacombes du couvent des Capucins. Les jardins sont plantés de grands arbres ; des ailées de myrtes sont couronnées par des orangers courbés sous le poids de leurs fruits ; des ruisseaux d'eau vive murmui'ent à leurs pieds et les fécondent. Padre Francesco parle modestement de lui-même et beaucoup des vertus de ses fràres; il m'assurait qu'un d'entre eux avait été vu plusieurs fois en extase , élevé de terre de plusieurs pieds, et appartenant déjà aux délices des élus. « Les jours de fêtes solennelles , ajouta- » t-il , lorsque l'abondance règne pai'^tout , le >> saint, pour se punir de la bonne chère que
«^ font les autres , place dans sa bouche une )> petite boule de sei , qui lui suffit pour trois » jours. v> Le lieu où nous arrivions. faisait plus ^impression sur nous que les histoires du bon religieux. Un escalier peu éclairé conduit dans une crypte souteiTaine , dans un long corridor carré , dont ie pourtour est tapissé de squelettes à demi recouverts d'une peau tannée. Plusieurs de ces morts , vêtus d'une robe de moine , conservent quelque chose de leur physionomie.
Leurs bras sont parfois dirigés en avant , parfois aussi placés ie long du corps , ou croisés sur la poitrine. Au-dessous, dans des coffi^s couverts d'armoiries , sont les femmes , les jeunes personnes. J'y ai lu le nom d'une demoiselle de Vintimilie , morte en 1819 , âgée de dix-sept ans. Ici ies rangs sont encore séparés ; un bourgeois sèche loin d'un signor , qui n'ose pas pourrir près d'un prince. Mon religieux, familiarisé avec ce spectacle , remettait à sa place tel mort qui s'en était dérangé. La propriété dont jouit ce lieu , de conserver à f abri de la corruption les corps qu'on y dépose , est si surprenante , que de petits enfans paraissent encore jouer ensemble. Les âges sont réunis;
les sociétés, les habitudes de cette vie, semblent avoir été observées et respectées.
Cest dans ce temple de la mort que sa pensée dévient grande et terrible ; elle s*empare du cœur pour y porter l'épouvante. Cette initiation aux mystères du sépulcre détruit fidée d*un lendemain , dégoûte de ce qui charmait , détache de ce qui troublait les sens ; enfin elle effraie f homme le plus ferme de sa prison (Targile, de son infaillible et prochaine destruction.
On m'a montré des corps qui , aux bonnes fétes , répandent les odeurs les plus suaves ; d'autres qui ont la propriété de guérir de la fièvre dès qu'on les touche ou qu'on en approche. J'ai emporté de ce lieu singulier des croquis , des bouquets de fleurs d'oranger et les bénédictions du Padre Francesco.
L'art de la peinture est tout -à- fait négligé en Sicile. Les ouvrages del signor Velasquez , quoique fort vantés par ses compatriotes , ne rappellent point ceux du célèbre maître de Fécole espagnole. Le Velasquez palermitain, et son rival, dont j'ai oublié le nom , ont peint , dans le palais de ia T'avorite, des Chinois qui ressemblent à des lazzaroni , et des beautés grecques qui ras-
surent sur i'état de la conscience de ces deux artistes; ils ne seront jamais accusés , sans doute, d'avoir étudié d*après nature ces groupes de nymphes et de déesses.
Quant à ia sculpture , personne ne s'en occupe ; les Siciliens sont demeurés admirateurs exclusifs du Gaggîni , statuaire fécond du XV.* siècle.
Palerme a deux théâtres : on joue i'opéra séria sur le premier, CaroUno; dans f autre, de petites comédies siciliennes , des farces assez ignobles. Un acteur sicilien dont le jeu est plein de naturel, y était fort applaudi ; il excelle dans les niais méchans , caractère qui se rencontre trop souvent par-tout pour n'être pas aisément pris sur le fait. L'opéra SIphigénie était alors applaudi avec transport : Achille était représenté par une femme qui chantait merveilleusement bien ; aussi personne ne s'apercevait de la laideur du héros et du costume grotesque de l'armée grecque. Le goût de la musique est aussi vif à Palerme que dans le reste de Fltalie ; l'expression de cette jouissance y est aussi passionnée : on dit toujours , avec le Tassoni : A chi tarmonia non piace, indemoniato o bestiale, e de dire che sia.
J'ai retrouvé ici dans les loges la même monotonie d'habitudes , de visites et de causeries , que dans tous les palchi (a) des théâtres de Iltalfe. Le bon ou le mauvais succès de la chanteuse , Topera qu'on attend , la température de la journée , font seuls les frais de la conversation : les mêmes sujets se traitent ainsi par-tout avec le même éclat et à ia même heure.
Q.uei doux repos que celui dont on jouit dans le jardin du monastère de Maria di Giesù , à environ deux miiles de Palerme ! Ce couvent est adossé à une montagne dont ia pente est douce ; ie coteau , couvert d'une herbe épaisse, est planté de cyprès, de pins, d'orangers et de grande aloès : des terrasses couvertes de treilles sont pratiquées au milieu de cette forêt; des sources abondantes tonibent en cascades , et forment , à chaque étage de ces terrasses , des bassins d'une fraîcheur délicieuse.
...... Illic TÎvere veilem ,
Obiitusque meonim , oblÎTiscendus et illis , Neptunum procui è terra spectare forentem.
(Horat. Epist, lib. i, ep. xi. )
La pureté de Fair , le son de la cloche du
(a) Loges des the'âtreg.
monastère , iadmirable végétation de ce lieu , fa vue du port et de la viHe de Palerme , le bruit lointain d'une cité populeuse et le silence de cette retraite , enfin ie contraste de tous ces genres d'intérêts , jettent dans une douce et profonde rêverie. L'ame s'élève dans une région de contemplation et de paix ; elle jouit de cet état passager d'harmonie intime entre le calme de la nature et f exaltation de la pensée.
Un chemin superbe conduit à Tabbaye de Monrésde , à quatre lieues de Palerme ; on traverse la plaine la plus riante , la plus fertile , plsuitée de palmiers , de caroubiers , de platanes ; on y voit aussi le salix , le samhucus, le populus, \anagyris et le sumac. La montée ïa mieux ménagée conduit à cette église construite avec tant de luxe par Guillaume VL , et dont la plus grande partie a été incendiée en 1811.
Des portes de bronze , des voûtes incrustées de mosaïques dorées , cinquante colonnes de granit ou de porphyre , un maître-autel d'argent massif, des tombeaux sans nombre , tout a été la proie des flammes. Je vis dans le couvent, qui a été épargné , un beau tableau de Pietro No vello dit le Monréalese , ami et rival de Van Dyck.
Novello mourut à Monréale jsa patrie. Un pinceau large , une couleur vigoureuse et suave , distinguent particulièrement les ouvrages de ce maître, qui avait d'abord suivi la manière de Ribera [ FEspagnoIet ]. On peut reprocher au Monréaiese un dessin faible et souvent incorrect. La fille de cet artiste , élève et émule de son père, travaillait parfois avec lui. Les productions que l'on doit à cette réunion de talens sont remarquables par la grâce et f harmonie de la couleur.
L'incendie a respecté dans leglise de Monréale le tombeau de Guillaume-Ie-Bon. L éditeur du Voyage de Saint-Non suppose que cet ouvrage est du XII .^ siècle , tandis qu'il porte la date de 1575. Cest le monument élevé à Guillaumele-Mauvais qui est de 1177. Un cloître carré, soutenu par deux cent seize colonnes de marbre blanc , des jardins charmans , des fontaines , un site admirable , tout fait envier le sort des nombreux et riches Bénédictins qui composent la communauté de Monréale. Ces religieux fréqueutent peu ieur bibliothèque et interrogent rarement ieur médaillier. Je passai de ià au monastère de Saint-Martin , constroît par Grégoire-
le^rand , et sa magnificence me fit oubiier ïa somptueuse abbaye de Monréale. L'ouvrage de M. Osterwald donnera une juste idée de Fimpor^ tance, de la grandeur de ces pieuses retraites; mais leurs cénobites ont échappé à mon crayon. Il ne faut chercher dans ces monastères ni des Calmet, ni des Montfaucon : on y trouve plus habituellement une douce insouciance des affaires de ce monde , des rapports tranquilles avec les hommes , et seulement quelques ambitions de devenir prieur ou abbé. Les moines de ce pays sont généralement enclins à la tolérance. Je leur ai entendu adresser ce reproche par des gens austères, mais souvent aussi durs envers le prochain qu'envers eux-mêmes.
Le prince royal de Napfes , duc de Caïabre , qui gouvernait alors la Sicile avec le titre de régent, habite souvent une maison charmante (Bocca di Leone), voisine de Monréale , où il se livre à son goût pour le perfectionnement de f agriculture. II est impossible d'avoir une instruction plus solide , de s'occuper avec plus d'ardeur du bonheur du peuple, que ce prince, dont les mœurs sont douces et simples. Le duc de Caiabre et son auguste* épouse sont adores à
Palerme , et j'ai trouvé par-tout Faffection la plus vraie pour ce ménage royal, si uni et entouré de si jolis enfans. On reconnaît aisément la tige d'où nous vient une branche chargée de si- beaux fruits. Un Français ne saurait voir sans émotion le bax^eau d une princesse dont la Sicile ne connut que la grâce, tandis qu'il nous était réservé d'admirer son courage.
Comblé de bontés par son Altesse royde , muni de lettres pour les intendans et les, chefs des communautés religieuses de la Sicile , j'allai dire adieu à Palerme du sommet de la Zizza. Ce château moresque , aussi curieux que F AIhambra , est l'ouvrage d'un émir qui donna le nom de sa fiile à ce monument élégant. II appela Tuba > du nom de sa seconde fille , un autre château près de Monréale. Guillaume ^11 fit traduire en latin une inscription chaldéenne trouvée près de la Zizza ; nous en donnerons la substance :
Pendant qulsaac, fils <PAb]^aham, regnutdans la vallée de Damas , et qu'Esaû , fils dlsaac , gouvernait Ildumee ^ un grand nombre d'Hébreux , suivis de plusieurs habitans de Damas et de la Phénicie, abordèrent sur cette ile triangulaire j et choisirent leur habitation dans ce bel endroit , auquel ils donnèrent ie nom de Panormus.
Une seconide inscription dans la même langue est conservée- sur une des portes de fa ville ; en voici ie sens :
II n'y a cPautre Dieu qu'un seul Dieu : il n'y a pai^ d'autre puissance que ce même Dieu : il n'y a pas d'autre conquérant que ce Dieu que nous adorons. Le commandant de cette tour est Sepho , fils d'EIiphaz 3 fils d'Esaû frère de Jacob , fils disaac , fils d'Abraham. Le nom de la tour est Baych, et celui de la tour voisine est Pharat,
Assis entre deux créneaux de la Zizza , je voyais au-dessous de moi le panorama de Palerme. Cette ville , dont la situation est la plus riante , la plus fortunée de la terre , méritait bien les différens noms que iui donnèrent les anciens, Saurea vallis , âHaurea coucha , et de hortus Siciliœ.
Le muséum d'histoire naturelle , qui fut construit par M. Dufourny, architecte français, au milieu du jardin botanique , me sembla lourd , écrasé : cette coupole qui couronne un édifice d'ordre dorique , est complètement bâtarde.
L'ensemble de ce monument rappelle les barrières de Paris, élevées d'après les dessins de M. Ledoux.
Ce jardin , qui est bien tenu , et dans lequel
sont classées avec beaucoup d'ordre les diverses productions du règne végéta! , communiquait avec la gi*ande promenade publique , qui avait de la magnificence. Le musée , le jardin y la promenade j n existent plus , dit-on , depuis le dernier siège.
La noblesse palermitaine ne se réunit pas aussi assidûment qu'elle ie faisait en 1777 , époque où Féditeur de Fouvrage de Saint-Non nous parle de ces fêtes brillantes, de cet esprit de galanterie qui animaient encore la Sicile. La méfiance, fruit des troubles politiques, et le dégoût des plaisirs de la bonne compagnie, résultat d'une extrême civilisation , qui ont étendu le voile de la tristesse sur ia vieille Europe, enveloppent aussi la Sicile dans leur crêpe nébuleux. On ne se visite guère que dans les loges au théâtre ; et la maison de la princessç de Paterno , de Tillustre famille de Moncade , était la seule qui crfTrit encore aux étrangers les secours de f hospitalité la plus recherchée, la plus attentive.
Nous trouvâmes autant de lumières que de prévenance chez le comte de Serra di Falco. Ce jeune seigneur sicilien s'est occupé avec beaucoup, de succès des antiquités de sa patrie; il
serait à désirer que sa modestie fie nous privât* pas du fruit de ses travaux. Je ne saurais taire, parmi les personnes dont j'ai reçu le plus de marques d'obligeance , le nom de M. le baron Friddani , à qui j'ai dû f avantage de connaître des hommes qui, ainsi que!ui, font un honneur véritable à la Sicile.
On montre avec beaucoup d'orgueil aux étrangers une résidence royale , la Favorite. Cette maison , construite à la chinoise , au milieu d'un jardin médiocre , est appuyée contre le monte Pellegrino. La maladresse gâte de tout son pouvoir ce que la nature a fait ppitr-eette admirable vallée. La maison est entièrement décorée de magots 9 de sonnettes et de parasols , et , au milieu du luxe de Pékin , on trouve à chaque pas des saintes vierges et des gravures anglaises. Le chemin de Palerme est superbe jusqu'à Moiiréalé ; mais , au bout du vallon , on entre dans des défilés de l'aspect le plus austère. Je rencontrais de temps en temps des litières soigneusement fermées ; les mulets qui les portaient étaient couverts de clochettes , et il me semblait que le bruit e)t le mouvement de cette voiture devaient être insupportables.
Après avoir tourné une montagne assez aride^ on aperçoit le petit village de Carini , l'antique Hyccara (4), patrie de la célèbre Laïs ; plus ïoin , nie dette Femmtne et celle à!Usttca ou des Os : celie-ci porte ce nom depuis que les Carthaginois y abandonnèrent, dit-on, six mille de leurs alliés, qui réclamaient de cette république perfide le prix de leurs longs services ; ils y périrent tous de faim et de misère.
. Uîle dette Femmtne vit finir, en 1600, du supplice ie plus cruel , un homme qui causa beaucoup d'inquiétude à la cour de Madrid.
H se nommait, a-t-on dit, Marco Tuttio Co^ tisone. Les historiens espagnols affirment que cet aventurier était né à Malizano , village de ia Calabre ; il se faisait passer pour dom Sébastien , roi de Portugal. Une ressemblance parfaite avec ce prince ; un air grand et majestueux ; des manières nobles, élégantes; une connaissance approfondie des affaires politiques et des négociations secrètes de son temps : tout concourut à jeter dans le doute les gens qui se croyaient le plus assurés que le roi de Portugjd avait été tué en Afrique. Cependant le roi Philippe avait racheté des mains des Maures , pour
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cent mille ducats, le corps de dom Sébastien. Marco Cotisone fut banni des états de la république de Venise , au moment où il disajit qu'il revenait de Jérusalem. L'accomplissement d'un vœu formé sur le champ de bataille , lorsqu'il y fut laissé couvert de blessures , l'avait conduit , disait-il, dans la Terre-Sainte. Le prétendu dom Sébastien racontait i'histoire de sa guérison et de sa délivrance de la façon la plus intéressante et la plus vraisemblable. A Venise , des Portugais crurent le reconnaître ; ils tombèrent à ses pieds. De là Cotisone passa à Florence sous un habit de moîne : il y fut arrêté et conduit à Naples. Le duc de Lemos fut frappé de la hauteur et de la justesse de ses réponses. Ce prétendant, condamné aux galères , s'y fit respecter et s'y concilia l'amour de tous les forçats. Transféré en Sicile , et visité par le duc de M edina-Sidonia , le prisonnier lui demanda avec fierté ce qu'il avait fait d'un petit Maure qu'il lui avait donné il y avait vingtdeux ans ; il finit par rappeler à ce duc une conversation fort importante que le roi doni Se* bastien avait eue avec lui. Le duc de Medina- Sidonia, surpris, atterré, se retira fondant en larmes, après quelques mots que Faventurier lui
dit à f oreille. Par une bizarre singularité , cet homme avait , ainsi que le roi dom Sébastien , un bras plus court que f autre. Enfin ce maiheureux , le fourbe le plus adroit , ou le plus brave et le plus à plaindre des hommes , périt sur la roue. Après sa mort , on répandit le bruit qu'il n'avait été conduit dans cette super^ chérie , d'après son propre aVeu , que par le secours du diable. Le soin que Ton prit dé répéter cette absurdité , serait plutôt un argument en faveur des prétentions de cet infortuné. La cour d'Espagne avait trop d'intérêt à jeter le plus grand jour sur cette imposture , pour n'y pas employer les moyens les plus sûrs et les plus certains.
Revenons à la patrie de Laïs. Nicias détruisit le berceau de cette célèbre courtisane , trois cents ans avant Jésus-Chrîst.-Toute ia population fut sacrifiée , à la réserve de quatre cents esclaves ; la fille d'Epimandre, encore enfant, fut de ce nombre. Elle appartint ensuite au poète Philoxène. Son esprit, sa beauté, sa grâce voluptueuse, mirent à ses pieds non-seulement Corinthe , mais la Grèce entière , qui la combla de richesses* Le philosophe Aristippe céda à son charme. « Je la pos-
tt sède, disait-ii; mais elle ne me possède pas.^i Démosthène marchanda ses faveurs, l^e prix de dix mille drachmes effraya cet oratem^ célèbre : « Je n'achète pas si cher un r^enthr » y répondit-il. LaïSy aimée par Diogène le cynique , avait raison de ne pas croire à iaustérité des philosophes. <t Malgré ce beau nom , disait-elle , ils n en sont >> pas moins à ma porte comme tous les autres. )> La difficulté d'être admis dans sa cour nombreuse et brillante fit naître ce proverbe : Non cujusvts homtnis est àdire Corinthum. Eprise d'un jeune Thessalien y Laïs le suivit dans sa patrie : elle y fut victime de la vengeance des femmes thessaliennes , jalouses de sa beauté , quoiqu'elle eût cinquante ans ; ces femmes furieuses l'assassinèrent dans le temple de Vénus. Athénée, dans son xili.* livre, fait le portrait le plus séduisant de l'éclatante beauté de Laïs ; il assure que sa taille et sa gorge étaient d'une si admirable perfection , que les peintres et les statuaires sollicitaient de toutes parts la faveur de copier ce gracieux modèle. Quelques auteurs prétendent que l'on voyait son tombeau à Corinthe , entre le temple de Bellérophon et celui de Vénus Mélanide ; d'autres assurent qu'il se
trouvait sur les bords du Pénée , et qu'on y lisait cettç épitaphe :
La Grèce est forcée de pleurer la mort de cette Lais aussi belle que les déesses qui disputèrent le prix de la beauté'. Fille de l'Amour, elle fit la gloire de Corinthe sa patrie faj] et dans ces champs thessaliens elle n'a eu qu'un sépulcre y lorsqu'on lui devait des autels.
Partenico , Borghetto , ne sont guère plus pittoresques qu^AIcamo j où je n'ai pas trouvé un aspect, une fabrique, qui valussent la peine d'être dessinés. La fondation d'Aïcamo, petite ville d'environ dix mille âmes , date de I époque où les Sarrasins s'établirent en Sicile. Elle fut fondée par l'émir Aicamah ou Abd-AIcamah. Ce vain- ' queur féroce fît , dit-on , piler des Sélinontins dans des vases de bronze. Cette patrie de CiuIIo, poète qui florissait avant Frédéric H, est tombée aujourd'hui dans un état de langueur qui doit la conduire à sa ruine. Je voyais à-Ia-fois dans une chambre au rez-de-chaussée d'une de ces pauvres masures, des enfans malades, une vieille grand'mère , des chiens , des chats , des chèvres et des cochons ; je m'apitoyais sur ce triste spectacle ,
(a) Laîs arriva si jeune à Corinthe , qu elle passait ponr ^tre de cette TÎlie.
lorsque des canards firent aussi leur entrée dans ce<;Ioaque infect. Les femmes d'Aicamo ont conservé une portion du costume moresque ; eHes s enveloppent , comme les femmes turques , dans un large manteau noir : il est de soie chez les riches , de serge chez les pauvres ; elles le croisent sur la figure : enfin je me croyais encore en S3rrie. Cette viiie est construite sur fe sommet d'une colline, à trente milles de Palerme ^ #ois milles de la mer et neuf milles de Ségeste. Alcamo renferme un grand nombre de couvens d'hommes et de femmes. Rien n est plus propre , n'est plus parfumé, que les églises des religieuses de ce pays. Ces bonnes sœurs brodent de petits coussins de velours , à l'usage des religieux qui viennent écouter leur confession. Je recommande aux amateurs de peinture un beau tabieau de frà Angelo di Fiesole , qui décore un autel de l'église des Zoccolanti.
Nous fûmes fort bien logés à Alcamo dans le ^ palais Pastore , grâce aux bontés de M."** la princesse de Paterno ; mais je quittai sans regret ce lieu pour aller chercher les ruines de Ségeste. Le pays qui les sépare est des plus sauvages. Après avoir gravi des collines pierreuses, des-
cendu daiis des vallées , traversé une petite rivière , on arrive enfin dans une solitude grave et austère. Peut-être le printemps était-ii pour quelque chosç dans l'impression qui me reste de la situation de Ségeste; cette ville est grande, imposante , et ne mérite pas le mal qu'on en dit dans le Voyage de Saint-Non.
Assis à Fombre des coionnes de ce temple de Cérès ou de Yénus si admiré et tant de fois desp sine y je m'inquiétais peu de savoir à laquelle de ces deux déesses il avait pu être consacré ; je jouissais du charme d'une journée admirable , que des milliers d'oiseaux célébraient à i'envi. * Les éperviers sortaient en criant du faîte de l'antique édifice , et des lézards couleur d'émeraude quittaient les fentes de ces colonnes dorées par le soleil. Ce monument demeure comme le seul témoin de la piété et de la richesse de l'antique Ségeste. La rivale de Sélinonte dort , comme elle , dans la poussière ; le temps a effacé jusqu'aux inscriptions qui attestaient la haine réciproque de ces deux grandes cités.
Ces fils religieux de la malheureuse Troie avaient donné les noms du Simoïs et du Scamandre à deux ruisseaux voisins du théâtre. Le
temple de Ségeste (5) est du même ordre , mais d'une forme moins pure , que celui de Pœstum ; ii est aussi d'une couleur moins chaude , et je ne sais où les dessinateurs employés par l'abbé de Saint-Non ont pu voir des ïirbres placés près de ce monument dorique : ils ont cru faire du pittoresque en ie ruinant à la manière de Robert ; on ne saurait mentir plus gauchement. J'avais pu pardonner à Châtelet d'avoir gâté Palerme ; mais je ne saurais passer sous silence f inexactitude des vues de Ségeste et des lignes de paysage qui l'environnent.
Après avoir dessiné ce temple avec soin et sans poésie , nous montâmes sur la colline, où se voient les débris du théâtre. II est évident que cet édifice , dont les murs d'appui ont quarante pieds de hauteur et dont on trouve encore les vomitoires , était entouré d'habitations ; des monceaux de pierres taillées se découvrent de toutes parts. On ne doit pas chercher ailleurs Tancienne Ségeste ; voilà remplacement de cette ville , qui se vantait d'être la sœur de Rome , mais dont ia faiblesse n'en fut pas plus respectée par Verres (6).
Castel-a-mare , qu'on aperçoit sur le rivage
de la mer , était lancien emporium pu port marchand de Ségeste. Ce lieu se trouve placé entre Palerme et Trapani , Fancienne Drepanum.
D'AIcamo à Trapani on ne suit point un chemin tracé 9 mais de petits sentiers qui traversent des collines rondes , incultes et désertes. Nous laissâmes sur notre gauche Calatafimi ; c'est ià que commandait ce Des Porcelets , gentilhomme provençal , que ses vertus firent excepter du massacre des vêpres siciliennes (7). Philippe de Scalambre , gentilhomme français , gouverneur pour Charles \.^^ dans le Val di Woto , mérita également d'être épargné lors du massacre qui eut lieu à Messine quelques jours après celui de Palerme. Les coteaux sont couverts d'une herbe couine et glissante ; au bas sont souvent des ruisseaux à, demi desséchés. La flûte sauvage des pâtres qui gardent de nombreux troupeaux de chèvres , n'a plus rien des modulations gracieuses de celle de Bion ou de Théocrite. Si. Ton rencontre de§ paysans menâtes sur des mulets , ils ôtent d'abord respectueusement ïeur bonnet de coton , coiffure habitueile des Siciliens ; le second mouvement de ces bonnes gens , même lorsqu'ils mordent dans
un énorme morceau de pain , est de s^apprpcher pour vous dire : Vous voyez bien que je meurs de faim.
Rien ne ressemble plus à la Palestine que ces campagnes abandonnées. On retrouve un peu de culture et un commencement de grand chemin en approchant de Trapani. Nous passâmes sur (e mont Saint- Julien , le mont Eryx.
Nec iittora longè
Fida reor fraterna Erycis , portasque Sicanos.
( Virg. JEnetd, ïib. v, v. 33. )
Quelques murailles sur ie sommet d'une roche carrée sont , dit-on , les restes de ce temple de Vénus Erycine (8) si renommé par la beauté des prétresses qui le desservaient.
Tum yicina astris Erycino in vertice sedes Fundatur Veneri Idalise. ( JEneid, ïib. v, v. 759. )
II est digne de remarque que la petite ville de Saint-Julien , placée comme une citadelle sur le haut de la montagne , eât habitée par les plus belles femmes de la Sicile. Ces petites-filles, des prétresses de Vénus n ont conservé que les traits de leurs aïeules. Les mœurs sont très-austères à Saint-Julien ; des portes hermétiquement fermées , des fenêtres grillées , ne laissent aucun
doute sur le caractère jdoux et peu sociable des habitans.
La chaleur de la journée avait été si insupportable , que nous arrivâmes à Trapani harassés de fatigue. Je me réfugiai dans un petit café ; une limonade me rendit la vie. Trapani est une ville de douze mille âmes , assise au bord de la mer, et assez fortifiée ; elle est entourée de sdines coupées par un aqueduc qui amène Feau du mont Eryx. Les rues de Trapani sont pavées, comme celles de Palerme , de larges dsdies d'une pierre glissante. Je remarquai quelques beaux palais ; mais leurs portes ne s'ouvrirent point pour nous. Le magistrat m'assigna ^n logement d'où les puces et leurs auxiliaires me chassèrent, et je fus réduit à dormir sur la place publique , enveloppé dans mon manteau et la tête appuyée contre une fontaine.
On aperçoit assez près du rivage les îles de Leyanzo , Favignana et Maretimo 9 autrefois Phorbantia, JEgusa et Hiera ou Sacra, auprès desquelles le consul Claudius Pulcher perdit une bataille navale contre les Carthaginois. Les poulets sacrés avaient refusé toute nourriture ; le général incrédule les fit jeter à la mer, en
disant : du ils boivent , puisqu'ils ne veulent pas manger. Ce fut sans doute à l'impiété du consul que Rome attribua le mauvais succès de cette journée. C'est dans le même lieu que Caïus Lutatius remporta la victoire navale qui mit fin à la première guen'e punique , et réunit la Sicile à Fempire romain.
L'île de Saint-Pantaiéon tenait autrefois à la terre ferme ; là se trouvait Motya (9) , où les Carthaginois furent assiégés par Denys le tjrran. Ces Africains en firent une île. Du sommet de la montagne de Saint-Pantaléon , on aperçoit aisément le cap Bon en Afrique.
Trapani est célèbre par la mort d'Anchise et les beaux vers de Virgile :
Hinc Drepani me portas et illœtabilis ora Accipit. Hîc y pelagi tôt tempestatibus actiis , Heu ! genitorem , omnis curse casÀsque levamen , Amitto Ancbisen. {JEnéid, iib. m, v. 707.)
Cette ville se plaint aujourd'hui du peu de succès de ses relations commerciales : elle exportait jadis avec avantage des ouvrages d'ivoire , de corail , de coquilles et d'albâtre ; elle trafiquait aussi en sumac , en vins , en huile et en soude : mais ce dernier commerce est presque nul à
présent. Trapani n'a conservé de son éclat passé que la beauté incontestable de ses femmes , les plus charmantes de la Sicile. Quoiqu elies soient enveloppées dans des mantes noires , on ne perd cependant rien de f élégance de leur taille. Leurs yeux sont grands et doux , leurs traits rappellent la pureté grecque ; enfin leur sourire expressif est déjà une faveur.
Nous suivîmes ie rivage de k mer pour nous rendre à Marsalla , autrefois la riante Lilybée (10). Les Romains Fassiégèrent pendant cinq années sans pouvoir s'en rendre mattt*es ; la victoire de Lutatius la leur livra. C'est de son port que Scipion rAfricain mit à la voile, lorsqu'il partit pour l'Afrique , Fan de Rome 548. Les Sarrasins construisirent sur les ruines de Lilybée , renversée dans les guerres puniques , la moderne Marsalla y qui signifie en Bv^eport de Dieu. Agrandie et fortifiée par les Normands , elle fut détruite par Charles-ûuint ; quelques souterrains seulement indiquent encore les thermes des somptueuses demeures des Grecs de Lilybée. Je ne découvris plus que quelques vestiges de ses murailles sur le bord de la mer. Il ne reste d'elle que les carrières d'où sortirent
ses monumens rendus à la terre, et le vent sest joué de la poussière de ses palais.
J'ai cependant vu dans Thôtei-de-vifle de Marsalia un groupe en pierre plus grand que nature , retrouvé dans les fouilles de Lilybée. Ce monument représente deux lions dévorant un taureau; il me parut, quoique très-fruste , avoir appartenu à la plus belle époque de Tart chez les Grecs. Une inscription latine , conservée dans le même palais, rappelle la domination romaine.
On me logea chez des moines de Tordre de S. François. Us sont nombreux , hospitaliers ; mais leur maison est pauvre. II nous fallut surmonter le dégoût que nous inspirait l'odeur du réfectoire , et nous y soupâmes avec eux. En entendant leurs prières avant le repas , en retrouvant devant moi le plat d'étain , la fourchette édentée et le gobelet de fer-blanc , je me crus encore à Rama ou chez mes vénérables hôtes de Jérusalem.
Quoique les bons religieux nous conduisissent avec la plus grande complaisance par-tout où ils supposaient que le moindre objet pouvait exciter notre intérêt, je ne trouvai rien qui valût la
peine d'être dessiné. On nous montra une source d'eau saumâtre dans un souterrain de Féglise de Saint-Jean , et je ne doutai pas un instant que cette source ne devint fraîche et limpide la veille de la fête du saint.
Un Anglais , M. Goodhouse , a établi à Marsalla une fabrication de vin , aussi profitable pour lui qu'elle est utile aux habitans ; son iné* puisable charité les soutient dans les années de disette , et le nom de cet homme de bien est béni par toute la population de Marsalla. Les vins qui sortent des caves de M. Goodhouse, rivalisent avec les meilleurs vins de Madère.
Je ne conseillerais à personne de faire le tour par Trapani ', tandis que d'AIcamo on peut se rendre à Castel-Vetrano. La route que je suivis est brûlante y malsaine et peu intéressante. Le chemin de Marsalla à Mazzara s'éloigne rarement de plus de deux milles du rivage de la mer. C'est une plaine inculte , basse , coupée de marais et à perte de vue ; pas une taupinière , pas un arbre. Enfin, après un trajet de quatorze milles, des carrières avertissent qu'on approche d'un pays habité. Mazzara a un évéque , que j'ai vu assister à l'oflice dans son église cathédrale. Ses yeux fer-
mes lui donnaient un air de béatitude intérieure qui pouvait aussi ressembler au sommeil le plus doux ; sommeil bien permis , car la chaleur était accablante. Ce petit port, cette ville d'environ trois ou quatre mille habitans , fut f antique Mazàrum. D'anciens sarcophages en marbre, ornés de bas-reliefs, sont placés dans la cathédi*de. Mazzara n'a pas toujours été une petite ville mal habitée ; elle fut ia demeure du comte Roger, dont la statue se voit encore sur la porte de l'église principale.
Nous nous rendîmes de Mazzara à Castel- Vetrano par des chemins commencés avec assez de magnificence , puis abandonnés tout-à-coup. On laisse ainsi détruire ce qui a*été fait : aussi les moyens de communication sont-ils par-tout très -chers et parfois impraticables. Bétes et gens ne se tirent souvent qu'avec des peines infinies de ces marais pendant les hivers pluvieux. Des bruyères recouvrent les vastes carrières de Campo-Beilo, d'où les Séiinontins tirèrent ces pierres d'une si grande dimension qui servirent à la construction de leurs temples. Des tambours de colonnes , des chapiteaux ébauchés , sont restés dans la carrière ou sur
le chemin. Comment remuaient-ils ces masses de trente pieds de longueur? Ne serait-ce pas là le sujet de recherches intéressantes ?
Ce paysage de Campo-Bello était alors digne du pinceau du Lorrain : le soleil se couchait dans la mer de Liïyhée ; des chèvres se perchaient sur le sommet de la carrière , se plaçaient sur une portion du rocher déjà taillée en colonne ; d'autres grimpaient sur des chapiteaux d'une forme colossale , à demi cachés par des figuiers ou des palmiers nains ; les campanilles élevées du village de Campo-Beflo enrichissaient le troisième pian , et coupaient avec élégance la ligne de l'horizon. n était assez tard lorsque nous entrâmes dans Castel - Vetrano , que quelques - uns affirment avoir été Fancienne Entella , malgré Fazelli , qui n'en veut pas croire lltinéraire d'Antonin. Selon Silius Italiens, Entella devrait son origine à Entellus, compagnon d'Ënée. C'est à Castel- Vetrano que naquit Maggio , hahile musicien du XYli.^ siècle , qui fut le Rossini de son temps. On célébrait , à notre arrivée , la fête du patron de cette petite ville ; toute la population suivait une châsse dorée , et la milice tirait des mousquetades : cette réjouissance
bruyante fut terminée par un feu d'artifice. Notre entrée ne laissa pas de causer quelque distraction ; bientôt après nous devînmes Tobjet exclusif de la curiosité publique. Le sindaco , chef de la justice du pays , ouvrit avec dignité la lettre qui nous recommandait à ses soins. Après de longs pourparlers entre ce magistrat et ses subordonnés , nous fûmes conduits et fort bien logés dans le palais du duc de Monte-Leone.
«Tétais impatient de voir le jour , d aller chercher les ruines de Séiinonte (11), nommées vulgairement li Piglieri; elles sont au bord de la mer, à sept milles de Castel-Vetrano. On traverse, pour s'y rendre, une plaine fertile, coupée par un bois dont je ne perdrai jamais le souvenir : c'est une forêt d'oliviers sauvages , de ' iiCgés^ , de chênes verts ; le bas était gai*ni d'aubépines , et de nombreux rossignols, saluaient le soleil levant. Mais, une heure plus tard, j'éprouvai une chaleur africaine , quand je dessinai au milieu des temples , et bientôt la réverbération y devint tout-à-fait insupportable. Les restes d'une voie antique nous conduisirent vers les trois temples : ils sont placés sur une éminence dont la mer baigne le pred. On reconnaît tout de suite qu'un
violent tremblement de terre a pu seui insulter à lorgueil de Fhomme , en renversant aussi complètement ce qu'il avait élevé de plus majestueux , ce qu'il devait croire le pfus solide. Tout est tombé , et les temples ne sont plus que des montagnes. Le rhododendron , la vigne sauvage , maîtres du sanctuaire , enlacent des tambours, des corniches 9 des bases, des chapiteaux , et dominent cette grande destruction. Nous nous aidions de leurs branches pour chercher à retrouver la place , la mesure , la destination de cette innombrable multitude de fragmens. Quelquefois , comme dans le temple le plus voisin de la mer , la chutct des pierres , des tambours des colonnes , bizarrement placés les uns sur les autres, forme une sorte de grotte dont un figuier et un lierre puissant tapissent tout ie fond ; leurs feuilles pressées enveloppent, couronnent des chapiteaux doriques d une forme grave et simple. Accablé par la chaleur du jour, je vins me réfugier sous cet asile , et j'aurais pu dater de ce lieu une lettre rassurante , adressée aux personnes qui se plaignent du refroidissement de notre planète.
Les temples de Sélinonte , que notre guide
m'assurait avoir été renversés par un tremblement de terre au moment où Jésus-Christ rendait le dernier soupir, sont encore embaumés : les parfums ne brûlent plus sur un autel ; mais la nature ies a multipliés ici avec un tel luxe , qu'il n'est pas possible d'y demeurer long-temps. L'intervalle qui sépare les temples est couvert d'énormes chardons ; c'était sûrement là le forum de Sélinonte. Cette ville , dont le plus grand temple fut consacré à Jupiter , est entourée par deux petits fleuves , le Modione et XHypsa; tous deux cachent leurs ondes sous de grands roseaux , depuis qu'on néglige leurs bords et qu'on ne leur offre plus de sacrifices. On croit quç la ville , après un siège meurtrier , fut forcée du côté où ce premier fleuve baignait les murs, dont on suit encore la trace. La brutale fureur des soldats d'Annibai détruisit en peu d'heures cette ville si grande, si opulente , si fîère de ses arts , de son commerce et de ses monumens. Cette élégante fille de Mégare, après avoir perdu tout son éclat, traîna long-temps encore de lourdes chaines sur le rivage où nous voyions son tombeau. De l'un de ses deux ports, un immense escalier con-
duisait vers la ville , magnifique avenue de trois autres temples qui couvrent aussi de leurs débris une colline assez élevée. Souvent la tempête déblaie les sables qui ont envahi les ports de Sélinonte , et laisse voir encore pour quelques instans les quais, des colonnes, des anneaux, tristes vestiges que la fureur des vagues cache ensuite de nouveau sous un gravier mobile.
Une tour de garde (a) est à présent Tunique demeure habitée. L'échelle , qu'on enlève la nuit de peur des corsaires, me servit à grimper dans ce triste séjour , où me conduisait la soif. Deux vieux hommes occupaient trois ou quatre chambres noires et lézardées ; lun d'eux, qui se donna pour artilleur, était presque aveugle. Sa filie ne put nous offrir que de l'eau saumâtre. Cette jeune femme , qui allaitait un enfant , était belle malgré le mauvais état de son vêtement pittoresque; ia misère n'y pouvait rien. Lorsque la seule habitante de Sélinonte descendit et alla s'a,sseoir sur un tronçon de colonne , elle me semblait personnifier cette pauvre ville grecque ,
(a) Ce lieu est appelé' à présent Torre de Pulicif on croit que ce nom lui vient du nom de Poiiux.
DE JLA SICILE. 77
dont les vestiges inspirent tant de surprise et de pitié.
Nous fîmes d une seule traite les vingt-quatre milles qui séparent Caste!- Vetrano de Sciacca. Traverser des bruyères , descendre et remonter dans des ravins , passer plusieurs fois YHypsa et XAtys , voilà remploi de notre journée ; cependant cette campagne abandonnée offre à chaque instant les tableaux les plus variés , des paysages du plus haut style. C'est ainsi que les champs désolés des environs de Rome ont inspiré les chefs-d'œuvre des plus grands artistes en ce genre. Je ne rencontrai que deux vieux bourgeois de Sciacca , montés sur des mulets et précédés par un campieri à cheval , qui tenait fièrement un iong fusil en travers sur le pommeau de sa selle. Les citoyens paisibles qu'ii escortait, étaient coiffés d'un bonnet à oreilles , comme on en voit dans les portraits d'HoIbein , comme en portait le bon roi René d'Anjou.
Qn quitte une vallée charmante qui précède Sciac^^ , pour entrer dans une petite ville délabrée , qui ne conserve rien des délices de Thermœ Selinuntiœ , aujourd'hui Sciacca. FazeHi , né dans cette ville , en fait un éloge pom-
peux ; il affirme que la fondation de Sciacca est fort antérieure à tous les établissemens grecs et carthaginois en Sicile.
Les bains d'eau chaude situés dans la montagne de San-Calogero , à trois milles de Sciacca, ont la réputation d'être très -efficaces pour la guérison des rhumatismes les plus invétérés.
Je ne pus demeurer plus d'une seconde dans la grotte, d'où sort une vapeur si épaisse, qu'elle laisse à peine apercevoir les sièges taillés dans le roc par les anciens , qui faisaient un fréquent usage de ce remède puissaiit.
Nous eûmes assez de peine à obtenir un asile dans un couvent de Sciacca , dont les moines nous reçurent fort mal. Le sous-intendant , qui ze trouva tout ^-la-fois l'homme le plus obligeant et le plus ferme , fit menacer le supérieur de faire enfoncer par des soldats la porte de ce monastère peu évangéiique. Les insectes les plus redoutables vengèrent le père prieur , et nous laissèrent le lendemain matin dans un état déplorable.
Sciacca vit naître Agathocle , fils d'un fabricant de vases de terre , et devenu maître de la Sicile. Diodore dit que la mère de ce prince ,
à la suite d'une révélation faite à son mari , fut obligée , pour soustraire Agathocle à la mort , peu de jours après sa naissance, de ie cacher chez un autre potier. Le père , frappé quelques années après de la beauté de cet enfant , apprit avec transport qu'il était son fils , l'emporta dans ses bras et lui voua dès-lors la tendresse la plus vive. Des ruines gothiques qui dominent Sciacca, rappellent encore à ses habitans les longs démêlés de deux maisons rivales, les barons Luni et Perollo ; tous deux riches et puissans , ils avaient fortifié ces palais , dont j'ai dessiné les tours. Sous le règne de Martin et de Marie , une beïle^ héritière fut recherchée par les deux jeunes gens les plus accomplis de la Sicile , Ârtale de Luni et Jacques Perollo. Le roi favorisait Luni , parce qu'il était d'origine espagnole ; il fut préféré, et la rage s'empara du cœur de Perollo. Ces deux rivaux léguèrent à leurs fils les haines qu'ils avaient héritées de leurs pères et qui divisaient Sciacca et toute la Sicile. On empoisonnait, on assassinait l'ennemi qui avait insulté votre fille et brûlé votre habitation ; on s'attaquait au milieu des processions ; le saint sacrement méconnu devenait le témoin des combats
les plus sangians. Tout cela se passait du xv.^ . au XVi.^ siècle , sous les rois d'Aragon. Ces deux familles , couvertes de crimes , furent enfin exilées , lorsque le gouvernement prit assez de force pour arrêter les guen^es féodales en réunissant aux domaines de la couronne les biens de ses grands vassaux.
L'énorme donjon du château de Luni domine tout un quartier de la viiie de Sciacca, que sa chute inévitable menace d'une ruine prochaine. On laisse imprudemment enlever chaque jour les matériaux qui forment la base de ce monument de la barbarie féodale.
Sciacca a été célèbre par la perfection de ses poteries ; en effet , la plupart des beaux vases de la grande Grèce sortaient de ses ateliers ou de ceux de Gela. On y fabrique aujourd'hui des vases d'une terre légère, poreuse, qui ont ïa propriété de rafraîchir les liquides qu'ils renferment au même degré que les bardaques égyptiennes de Kéné.
En me pariant de Dédale (12), qui le premier découvrit la vertu des bains du mont San- Calogero , le cicérone de Sciacca voulait à toute force me faire apercevoir la côte d'Afrique ;
mais , au fait , je ne vis rien , et mes compagnons de voyage n'en virent pas davantage.
Empressés de visiter Agrigente, nous suivions rapidement sur le rivage de la mer une grève jusqu'au bord de laquelle arrivaient des rizières, dés plaines immenses , bien malsaines, inondées par les fleuves Tsturus et Canùcus. Nous apOTçûmes dans ies terres les ruines de Calata Bel- Iota , château moresque, devenu ensuite la place d'armes de la maison de Luni (l3). Des cahutes couvertes de chaume, placées tout le long de la côte , à environ un mille ies unes <ies autres, sont habitées par les gardes sanitaires^ Quelle triste existence que celle de ces malheureux dont les tempêtes sont l'unique distraction ^ et les naufrages , les seuls spectacles !
J'essayai de trouver au moins une pierre de fancieiine Héradée sur le revers du Campo- Bianco* Un éboulement récent vient d'emporter dans ia mer le peu qui existait encore de cette ville grecquajl y a quelques années. Héraclée, autrefois Minoa, fondée par Doriéus , de la famille des Héraclides , ne vit plus que dans ses médailles (14),
Une côte sauvage nous ramena dans les
montagnes, auprès d'un iac couvert doîseau^i aquatiques; on traverse un vallon formé par des rochers d'albâtre , pour parvenir au petit village de Monte-AIiegro. II nous parut $i pauvre , que nous préférâmes n'y pas entrer , et nous reposer sous un caroubier* Cet arbre a de grandes branches qui s'étendent en éventail et touchent presque la terre : couchés sous cette tente naturelle , nous étions assez à l'abri de ce soleil que je trouvais aussi insupportable en Sicile que lorsqu'il nous dévorait dans les sables de Gaza et au milieu des ruines de Thèbes.
Les abreuvoirs d'une eau saumâtre placés aux portes de presque tous les villages ne sont que des cloaques iiifects ; il ne vient dans Fidée de personne d'assainir ces fontaines d'un usage continuel. Nos mulets altérés s'y précipitaient d'une manière fort incommode pour nous et peu sure pour notre bagage. Nous repartîmes après une halte d'une heure , pour achever cette journée de quarante-4eux milles , une des pl|^ longues du voyage. Notre caravane était guidée par un cam- . pieri , que la prévoyance du sous-intendant de Sciacca crut nous être indispensable, parce que des voleurs avaient été aperçus la veille sur la
même route. Ce campieri, armé de sa longue carabine , avait une des plus méchantes figures que j'aie vues de ma vie. Aflfectant une prudente inquiétude , il semblait découvrir des brigands derrière tous les buissons , et ne négligesût rien pour entretenir chez nous l'idée du danger dont î{ nous garantissait.
C'est par ie bord de la mer qu'on airive à la marine de Girgenti, située à quatre miHe&de cette ville , qui occupe encore le même site que son antique citadelle. Nous avions suivi, après le village de Sicuiiana, pendant un quart de lieue, une côte assez escarpée, baignée par la mer : la forme des rochers crayeux qui la composent est moile , arrondie ; ïa vue est fatiguée par ia blancheur éclatante et monotone de ce rivage. Une tour carrée protège ia marine de Girgenti. Ce petit port [emporium AgrigentinoruniJ avait assez de mouvement , quelques felouques et un peu de commerce. On monte à Girgenti par un chemin scabreux , dépavé , au risque de voir les chevaux s'abattre à chaque instant et rouler dans des ravins. Je crois impossible de donner une idée exacte de Fétat de dégradation des chemins et surtout des rues , dans les villages et même dans ies
villes de la Sicile. Je m'en plaignis à un habitant , qui me répondit en haussant les épaules : n Je ne >> suis ici que pour quelques instans ; j'aurais trop » à faire pour y être mieux : le père de mon père y » fut tout aussi mal. Au demeurant, il fait chaud : » je vais chercher un lieu frais pour y dormir. Je » vous engage à en faire autant, et à vous reposer ï> de tout le reste , ainsi que je le pratique , sur la » Sainte Vierge. » On rencontre donc encore des philosophes dans les petites rues montueuses de Girgentî. Les regards se détournent de ce village moderne , et se portent sur cette merveilleuse ligne de temples, sur cette seconde ligne de remparts , bien plus majestueuse , bien plus élégante, que' l'architecture militaire de Vauban. Je suis enfin arrivé à la porte de l'ancienne ville : c'est ici le chemin de la citadelle ; il fut creusé par Dédale. Voici le fleuve Acragas; il n'a plus d'autels , plus de statues d'ivoire , et garde , sous le nom de Drago, l'incognito de sa divinité passée. Ici est ie mont Toro occupé parles Carthaginois, et ce camp où s'établirent si long-temps les Romains. Voilà le fleuve Hypsa, le mont Camico, la Riipe Athenea, le temple de Junon Lacinie , celui de la Concorde ; et enfin une plaine entière est cou-
DE LA SICILE. gâ
verte.des débris du temple des Géans. Regardez plus ioin cette piscine de six mille toises de circuit. Voyez cette innombrable quantité de tombeaux ; ce sont ceux des assiégeans, plus près sont ceux des assiégés, et la moderne Girgenti ellemême semble n'être plus qu'un sépulcre. Tout ce que la religion chrétienne a de pius austère , ses pénitens les pius sombres , remplacent les théories couronnées de fleurs. Des spectres couverts de cilices errent au milieu des restes des temples et des théâtres, et la psalmodie du Miserere se fait seule entendre au milieu de ces grandes ruines.
Agrigente , nommée d'abord Acragas (a) , aujourd'hui Girgenti , fut fondée , environ 600 ans avant J. C. , 153 ans après Sjracuse (l5) , par les habitans de Gela, sous fa conduite d'Aristinoûs et de Pistile , qui lui donnèrent les lois de la mère-patrie. L'histoire des premiers temps d' Agrigente est à peu près ignorée ; celle de ses premiers souverains n'est connue que depuis Phalaris. Cet homme ambitieux^ , fils de Léo-
(a) Ce nom , compose de deux mots grecs , peut signifier /« sommet de la terre , pris dans le sens de rexcéllence du territoire de cette yïVLe,
damante , natif d'Âstypalée , gagna par son adresse et son courage la confiance du peuple agrigentîn j et s'empara du pouvoir à peu près dans ie même temps que Tarquin le Superbe régnait à Rome. La tyrannie de Phalaris devenait insupportable, maigre les représentations que lui faisaient , dans son intérêt et celui de la durée de son pouvoir, Démotélès, P)rthagore, Epicharme , et Zenon d'EIée. Le supplice de ce dernier anima tellement le peuple , qu ii se porta en foule au palais du tyran , qui fut massacré. Chacun connaît Thorribie présent que fit à ce prince le fondeur Périlius ; on sait aussi que, pour ie remercier, Phalaris fit sur f artiste lui-même fessai de ce nouveau supplice. Agiîgente se gouvernait en république , lorsque des divisions firent passer le pouvoir entre les mains d'AIcamon et d'AIcandre. Théron régnait enfin sur cette ville, cent cinquante ans après Phalaris. Thrasydée, son fils, se fit détester, et se tua après avoir perdu une bataille contre Hiéron. La république fut rétablie : mais, soixante-dix ans après , Alcibiade s empara de la ville pour les Athéniens , et cette malheureuse cité devint successivement carthaginoise , achéenne et romaine. Traînant ses pha-
langes à fa suite de ses maîtres , elle fut souvent assiégée et dévastée. Non itioins infortunée sous la domination des Goths , des Sarrasins ou des Normands, elle est enfin tombée dan^ cet état de misère qui effraie aujourd'hui le voyageur. '
La citaddie , premier monument d'Agrigente , fut placée sur un lieu éïevé. Au-deiisous se trouvent les vestiges du temple de Jupiter Polteus , et ceux du temple de Cérès et de Proserpine , aujourd'hui la chapelle de Saint-Biaise. Le chemin qui passe sous les ruines d'une porte d'Agrigente , conduit au temple de Junon Lacinie , qui renferma le tableau de Zeuxis. pour la perfection duque! ce peintre obtint que les cmq pfus belles filies d'Agrigente lui servissent de modèles (a).
C'était là que commençaient ces murs de rochers dans lesquels étaient taillés les tombeaux des Agrigentins qui s'étaient fait remarquer par leur bravoure dans les combats : on pensait que les ombres de ces guerriers épouvanteraient les
(a) Cicéron et Denjs d*HaIicarnasse affirment que lorsque Zeuxis peignit son Hélène pour la Yille de Crotone , il e'tndia aussi la beauté' chez cinq jeunes filles de cette vil[c de la grande Grèce.
ennemis et combattraient avec les vivan$ pour la défense de la patrie. C'est donc dans cette enceinte, et à trois cents pas environ du temple de Junon, que se trouve celui de la Concorde*:
ce monument est le mieux conservé que j'aie encore vu en Italie , en Grèce et en Sicile. II ne lui manque en eflfet qu'un toit , nà morceau du fronton, une portion de corniche; tout le reste est sur pied. Ce bienfait est dû à ia religion chrétienne , dont i'encens vint purifier le sanctuaire des faux dieux. Cet édifice est dorique , pseudodiptère et amphiprostyie. Les colonnes sont cannelées , sans base : le temple pose sur six gradins ; il a 143 pieds 10 pouces 9 lignes de longueur, sur 51 pieds 4 pouces de largeur.
L'époque de sa fondation est aussi incertaine que sa dédicace à la Concorde (16) ; cette supposition n'ayant d'autre fondement que l'inscription suivante , trouvée dans la ville moderne :
CONCORDLE. AGRIGENTINORVM. 8ACRVBI.
RESPVBUCA. LILTBETANORVM.
DEDICANTIBVS. M. ATTERIO. CANDIDO. PROCOS.