ET. L. CORNEUO. MARCELLO. Q. PR. PR
On peut croire, avec plus de vraisemblance, que cet édifice fut du moins restauré après la guerre
punique , puisque Diodore affirme et que le voisinage des remparts prouve que ces temples durent être brûlés et détruits dans les divers assauts que cette ville fut appelée à soutenir.
En suivant toujours les muraifles, c'est-à-dire, les rochers creusés pour recevoir des corps et des urnes , on arrive au temple d'Hercule : il était immense, d'ordre dorique, et ses coIonne$ cannelées étaient sans base. C'est de ce monu* ment, voisin an forum , que Cicéron prouva que Verres voulut faire enlever une statue de bronze; c'était là que se conservait cette autre peinture de Zeuxis , d'un prix tellement inestimable , que cet artiste aima mieux la donner aux Âgrigentins que de la leur vendre.
Près de là enfin se voient les restes de la merveille d'Agrigente, de ce temple des Géans, consacré à Jupiter Olympien , et si digne de la majesté de ce dieu , tel qu'Homère et Phidias le montrèrent aux mortels. Des fouilles ordonnées en 1802 mirent à découvert le plan de cet édifice^ Selon Diodore , il avait 340 pieds grecs de longueur ; et d'après des mesures nouvelles , et la réduction du pied anglais au pied grec , il aurait eu 356 pieds 8 pouces 4 lignes :
sa largeur, de 160 pieds, selon Diodore, serait fie 177 pieds 2 pouces S lignes ; sa hauteur enfin , selon lui, devait être de 120 pieds, et n'aurait que 110 pieds 11 pouces 9 lignes.
La guerre punique empêcha de terminer ce monument , et Ton pourrait imaginer qu'il n'a jamais reçu de toit. Le corps extérieur du temple se composait d'un mur avec des colonnes engagées d'un demi-diamètre , ou , pour mieux dire, saillantes d'au moins l'épaisseur de ce demidiamètre ; on ne sait si , dans sa mesure , Diodore de Sicile a entendu comprendre ou exclure du calcul les colonnes engagées. Ces colonnes cannelées et engagées auraient eu quarante pieds de circonférence : un homme se cachait commodément dans chaque cannelure ; ce qui fait dire à Diodore (liv. III, chap. xxïv) : Tcmtâ striaruni amplitudine , ut corpus humunum inserere se apte queat.FBzelli^ De rébus Siculis , est le premier qui parle de cette grande ruine ; il rapporte des vers latins rimes de la date de 1401, retrouvés dans les archives de Girgenti. Ces vers consacrent le souvenir du jour récent et funeste ( 9 décembre 1401 ) qui vit la chute de trois colosses dont le cou et les épaules servaient de soutien à
cette grande masse. Selon Fazelli , ces trois colosses ou géansy demeurés long-temps debout sur trois colonnes au milieu des raines du temple , devinrent le motif des armoiries de la ville de Girgenti , dont telle est encore la devise :
Signât Agrigentum mirabilis aula Gigantnm.
Le P. Pancratio , qui , dans le siècle dernier, a écrit sur ce sujet , le nomme jpalazzo de' Giganti. Il parait constant que les deux fronts du temple n'avaient aussi que des colonnes engagées ; leur nombre était de quatorze sur les flancs et de sept au front. Ces colosses, de 25 à 26 pieds , formés de plusieurs blocs de pierre du pays, devaient être nécessairement revêtus de stuc , et adossés à des pilastres carrés ; leurs deux bras ployés au-dessus de la tête rappellent l'attitude des portefaix ; enfin le style de cette sculpture est évidemment éginétique. On attend avec impatience une dissertation sur ce monument, par M. Cockèrell, savant architecte anglais, qui s'est appliqué à ce travail avec beaucoup de zèle et de constance ; son ouvrage doit jeter de grandes lumières sur ce point important de Farchitecture ancienne.
Les antiquaires ne sont pas plus d'accord à Girgenti qu'à Rome sur les noms , sur la place des monumens qui n'existent plus , ou dont on ne voit que de faibles restes. Le peinti*e Politi , qui a de l'instruction et une conpaissance profonde des antiquités de son pays , déplace ia piscine , \e forum , et ne veut reconnaître ni théâtre ni amphithéâtre , tandis que ses rivaux nomment tout, relèvent tout, indiquent lesrues, les places, les gymnases , les palestres , les hippodromes , le palais de Phalaris , le sépulcre de Théron , et ne sont embarrassés de rien. Le voyageur, assez incertain au milieu de ce conflit d'explications, s'étonne cependant de rencontrer aussi peu de traces de monumens en marbre dans les ruines d'une ville si riche , et qui , du temps d'Ëmpédocle, comptait jusqu'à huit cent mille habitans. Les rues , les places publiques , ont toujours dû suivre le mouvement d'un terrain plus qu'inégal ; et le lieu où pouvait être la ville , était adossé à ui^e montagne brûlante. On est surpris de la petitesse des voies publiques , et , entre autres, de celle qui passait sous là, porta Aurea, au-dessous du temple d'Hercule, et sous celle de Gela. H n'y eut certainement jamais dans l'ancienne Agri-
gente un seul palais de f importance diu Louvre ou du Vatican. Je n'ai trouvé qu'une corniche de marbre , appartenant à un monument inconnu , chez le chantre Panetieri ; encore cet ouvrage datait -il de Tépoque de Septime Sévère.
On indique aussi les restes du temple d'Esculape , où se trouvait ia statue de bronze de ce dieu. C'est sûrement une faute d'impression qui fait dire à Brydone que cette statue pouvait être fa même que f Apollon du Belvédère. Quant au petit tombeau de Gélon, il est encore d'ordre ionique, malgré l'ouvrage de l'abbé de Saint-Non. Je n'ai trouvé le sarcophage antique qui sert de fonts baptismaux à la cathédrale , ni aussi admirable que plusieurs voyageurs l'attestent, ni aussi mauvais que d'autres l'assurent. Le jugement de M. Denon me paraît , à cet égard , d'une parfaite justesse. Ce monument, commencé à une belle époque de Fart , a du être terminé dans un temps moins heureux. Un voyageur allemand s'est extasié sur l'expression de la figure d'HippoIyte; ii exalte la perfection de celle de Phèdre ; enfin il admire jusqu'au monstre. Il trouve aussi tous les chanoines de la cathédrale , l'un après l'autre , les gens les plus spirituels du
monde civilisé. Une partie de son admiration aurait pu s'arrêter sur un tableau du Guide , et son bon goût aurait dû réprouver ceux qui, voulant restaurer cette église gothique , en ont fait un monument pitoyable.
Nous fûmes logés à Girgenti chez des religieux dominicains , qui ne nous reçurent pas de trop bonne grâce ; ils se seraient crus plus assurés. du prix de leurs messes avec des Anglais, u Le una gran bella natione ^ , me disait le prieur. « II est impossible , ajoutait-il , que Dieu » ne lui fasse pas miséricorde , et ne iui tienne ^ pas compte dans l'autre monde de toute la )> dépense qu'elle fait dans celui-ci. )> Au reste , f affection des Siciliens pour la nation anglaise s'explique pai' tout le bien que celle-ci leur a fait, par les avantages qu'ils ont -trouvés dans son alliance et dans le séjour des troupes britanniques en Sicile.
Je fus en revanche comblé de prévenances par monsignor Ciantri Panetieri ; ce savant ecclésiastique possède une collection de vases grecs. J'ai vu chez lui le torse d'une statue en marbre pentélique , du travail le plus admirable : il pourrait être dû au même ciseau que notre Vénus de Milo ;
inéme noblesse , même vérité. J'en ai rapporté un plâtre que je dois à la politesae soigneuse de mon* signorPanetieri. On ne saurait être mieux traité que je le fus aussi par M. le marquis Palerma, intendant de Girgenti ; cet administrateur habile remplissait avec douceur la tâche difficile qui lui avait été imposée , de diminuer f immense influence du clergé, d établir dans tes affaires une marche régulière , et d'habituer . ie peuple à ne plus regretter la justice arbitraire des ba* rons, touten supportant iaioi de ia conscription • Ce dernier article n'était pas le plus aisé, et fournissait la matière continuelle des doléances de tonte la population.
La niense abbatiale de f évéque , qui s'élevait à quatre-vingt mille piastres fortes , venait d être réduite à douze mille. Tout le clergé en murmurait moins encore que de voir enlever à sa juridiction , aux immunités ecclésiastiques, deux prêtres accusés d'avoir assassiné leur supérieur à Palma. Les nouvelles lois déferaient aux tribunaux criminels ces prévenus , déjà enfermés dans les cachots de Girgenti. Les détails de cette affaire , les raflinemens de cruauté exercés par ces deux hommes , excitaient une indi-
gnatîon générale.. L'un des accusés avait chanté une messe de Requiem devant le corps et pour famé . de sa victime. On espérait que ces misérables recevraient bientôt le juste, châtiment de leur crime.
Le séminaire de Girgenti est si considérable > que deux cents jeunes gens allaient être appelés à recevoir Fordre de la prêtrise.
Platon, Empédocle, Diodore, parlent de la magnificence , du luxe , des vertus hospitalières des Agrigentins. Le commerce , source intarissable de richesses, amenait dans cette ville tous les trésors de TAfrique. Un citoyen d'Agrigente , vainqueur aux jejax^olympiques, rentre triomphant ^ dans sa patrie , précédé de trois cents chars , chacun attelé de deux chevaux blancs. L'or et l'ivoire sont prodigués par-tout ; des tombeaux de marbre sont élevés pour des coursiers victorieux : des esclaves attendent les étrangers aux portes de la viile ; ils les conduisent chez leurs maîtres , où tous les soins leur sont prodigués. Gélias loge et défraie cinq cents cavaliers d'une vilie alliée ; dans les fêtes publiques , il ouvre à ses concitoyens ses caves creusées dans le rocher, où se conservaient trois
cents tonnes de vin exquis , dont chacune contenait cent urnes.
Antisthène veut que toute cette vifle d'Agrigente , que Pindare nomme la reine des cités , prenne part aux fêtes du mariage de sa fille. Des tables sont dressées pour tous les habitans , et , lorsque la mariée quitte la maison paternelle , huit cents chars , seize cents cavaliers , raccompagnent chez son époux ; enfin ia ville entière est illuminée par les soins d' Antisthène.
E^Iien, Athénée, nous ont conservé le souvenir d'un repas où les jeunes Agrigentins , ivres de vin et de bruit , se voyant chanceler sur leurs jambes, se persuadent que la salle du festin est un vaisseau. L'idée de ia tempête amène celle d'alléger le navire; les vases, les amphores , les tables d'ivoire , sont jetés par les fenêtres , et deviennent la proie du peuple , témoin joyeux de cette orgie. C'est de là que les lieux consacrés aux repas reçurent des Grecs et des Romains le surnom de trirème. Agrigente eut cependant des citoyens plus graves et qui méritèrent une plus noble célébrité : Sophocle l'orateur; Fhistorien Philinus; Acron , philosophe , orateur et médecin ; Archinus , Dinolochus , poètes drama*
tiques ; enfin Métellus ^ musicmn fameux , qui donna des leçons de cet art au diTin Platon.
Agrigente fut endormie et désannée par la moliesse. C'est en vdn que ses fib compteront sur ies dieux , ia double encdbte des remparts et la force d'une citadelle ; vainement annerontils l^irs esclaves : les Agrigentins succomberont bientôt sous ies efforts de leurs ennemis. Torri e terfferfUne cortine di bronza , dit Rezzonieo , non bastarehbero à rendere sicure si molli ed effemminate milizie.
Les cinq quartiers , Camico , Argenté , Acragas , Rupe Athenea et NeapoUs, verront ruisseler le sang des citoyens. Les autels élevés par Phéax ne seront pas même respectés , et le riche Gélias périra dans le temple de Jupiter Atabyr y où les flammes consumeront , avec ses richesses, le chef-d'œuvre de Phidias.
^ue les paysagistes ne se laissent point dè^* courager par les gravuresiiu Voyage de l'abbé de Saint^Non, ou de celui de Houel ; qu'ils viennent à Girgenti sans en croire le fini des petites gravures anglaises , et tous ceux qui étaient si indignes de dessiner les beaux ^tes de la Sicile. S'ils ont le courage y comme ce Michal-
Ion , si jeune , si habile , sitôt eiiievé aux arts , d'affronter f insalubrité du climat > de porter le poids du jour 9 j'ose leur promettre la plus brillante récoite. lis trouveront à chaque pas les pius nobles leçons , une végétation puissante et variée, des ruines d'une couleur admiirabie , des lointains dont les nuances leur apprendront l'harmonie; enfin , lorsqu'ils quitteront la Sicile, ils seront à-Ia-fois peintres et poètes.
Les modernes Agrigentins spéculent sur les cendres de leurs pères; on fouille les sépulcres , on enlève ces vases que les curieux paient si cher. J'en acquis plusieurs ; mais j'étais dégoûté de traiter avec ces paysans pleins de cupidité et de mauvaise foi. Des journées entières se passent en pourparlers , en messages , en mensonges de leur part , et en impatience du côté de l'acheteur ; c'est ordinairement au milieu de la nuit qu'ils viennent vous réveiller pour sousr crire le marché qu'ils avaient refusé l^ veille. Si les anciens Agrigentins soignaient trop leurs enfans , s'ils les couvraient de perles et d^ robes brodées d'or, les gens les plus considérables de Girgenti laissent les leurs aujourd'hui dans un ëtat d'abandon par trop repoussant. Les langes
des plus petks enfans sont serrés au point de leur gonfler la tête, de leur boursoufler les traits; et ces pauvres créatures , ainsi soufirantes et défigurées j sont abandonnées des heures entières sur le pas d'une porte. Aussi voit-on des hydropiques de cinq ou six ans ; on n y connaît de remède que de les vouer à S. François. Afiublés d'un froc de capucin ou d'une robe de carmélite , ils étouffent dès-lors sous le saint vêtement. La population , par suite de ce genre d'éducation , est devenue d'une laideur hideuse ; et, quand les contessine et les dames de qualité du pays veulent réparer les torts de la nature par la recherche des modes françaises , il n'est pas toujours facile , à leur rencontre , de demeurer dans le sérieux.
Ne m'étant jaihais occupé de minéralogie ni de la science des volcans , et trop peu versé en général dans les sciences naturelles , je renverrai à Spallanzani , à Dolomieu et à M. Lucas , ceux qui désireront des détails sur la solfatare de Macduba , voisine de Girgenti. Ces bouches connues sous le nom de vulcani fangosi vomissent de l'eau comme le Vésuve vomît des flammes ; mais ces miniatures de volcan ne
peuvent se comparer qu'aux volcans de la Crimée et de Modène. Ces éruptions terreuses manquent, dit-on, de fluide électrique , et sont saturées d'oxigène.
Une excursion qui ne fut pas aussi profitable à nos portefeuilles que je l'avais imaginé, me montra péniblement des lieux que je me contenterai, pour ainsi dire, de nommer. Je quittai ces forêts d oliviers qu'Agrigente dut à l'Athénien Aristée , et ces beaux palmiers qui se balancent dans les airs et dont les fruits tombent au milieu des haies de cactus, de lauriers-roses, de genêts, de romarins et de jasmins, pour la montagne aride d'Aragona , Regalmuto et ses mines de soufre, Camarata, Castronovo et ses carrières de marbre, et enfin Bivona, patrie de S;^ Rosalie; On nous montra le lieu où cette pieuse fille du baron- Sinibaldi fut favorisée de sa première vision. Je ne trouvai rien de Fantique Hippone : ma curiosité fut plus satisfaite par ce que les Siciliens nomment Casait de' Greci. Ce sont quatre villages fondés par des Albanais en 1480; ces victimes du despotisme turc vinrent chercher un asile dans cette contrée. Demeurés fidèles à leur rit et
à leur costume, leurs prêtres se marient, les femmes riches portent le voile , les manches larges, des franges, et la robe est retenue par une ceinture d'argent travaillée avec assez d'art. Cette colonie grecque se compose des bourgs de Contessà, Piana, Mezzo Juso et Paiazzo- Adriano. Tout ce qui vient d'échapper dernièrement au cimeterre des Turcs, imitera sans doute cet exemple. Puissent ces fugitifs trouver enfin le repos sur une terre hospitalière ! Puisse ma patrie leur ouvrir ses portes, les placer sous la sauvegarde de ce sceptre paternel , et Fégide de ses lois généreuses, protectrices de toutes les infoiiunes ! On m'avait indiqué les ruines de l'ancienne ville d'Entella (a) ^ que j'eus la maladresse de ne pas trouver. On nous fit observer près de Calta Nisetta^ dans les soufrières de la Stretta, une fontaine de soufre dont les jets sont interi|iittens. Calta Nisetta avait, avant la dernière révolte , une population de seize mille habitans : cette ville , qui se vantait d'être l'ancienne Nisa, a été brûlée et entièrement détruite par les
(a) Husieurs auteurs veulent ^Enttlîa soit Castel-Vetrano , comme je l'ai dit plus haut. Au reste > il règne k ce sujet la plus profonde incertitude
t sM mois de juHtet lft30. Ses in* fortunés habitans errent aujourd'hui au mitieu des décombres , plongés dans la plus affreuse misère.
En allant d*Agrigente à Aiicatat on sarréte à Palma, pauvre petite bom^de qui a quatre grandes églises. Du reste , ia campagne est tou* jours la même , fertile malgré les habitans. On rentre ensuite dans de grandes solitudes, des bniyàres , des torrens fort encaissés , dont le cours est dessiné par une bordure de lauriersroses d'un effet charmant. Nous arrivâmes de bonne heure à Aiicata , qui crdit être f ancienne Gela (17), quoique cette prétention ait été corn* battue plusieurs fois ; elle fait remonter son origine à Antiphème de Rhodes et à Ëutime le Cretois. Un peu plus jeune que Syracuse , cette ville ne daterait que de 613 ans avant J. C.
Phintias, tyran d^Agrigenté, ia détruisit et rasa ses murailles. Ce fut près de son port que Régulus et Manlius remportèrent une victoire navale sur la flotte carthaginoise. Strabon dit formellement que Gela n'existait plus du temps d'Auguste. « Nous ne saurions dire quHimera i> soit encore une ville habitée, non plus que
)> Gela, CaUy)olis , SeUnûs , Eubœa, et .tant » d'autres >» (a).
On , montre avec orgueil une inscription grecque gravée sur le marbre et bien difficile à lire. Ce monument remarquable , trouvé en 1660, est un décret de la république en faveur d'Héraclide , fHs de Zopyre : |e ne ia transcrirai pas ; eUe est par-tout (b).
Alicata est le point le plus rapproché de la côte d'Afrique ; son port offi*e un sorte d'activité pour le chargement des grains : mais la ville est sale , d'un aspect misérable , et Ton y est dévoré par des nuées d'insectes. ïï ne reste rien de Gela :
Immaiibqae Gela, flnvii cognomine dicta.
(Virg. JEnéa. iib. m, t. 709.)
Cependant un escalier taillé dans le roc conduit encore à ce château de Phalaris , témoin de
(a) Géogm^hie de Strabon , traduction française , tome II , page 365.
(h) Voye;s MaJQTei , Muséum Veronmse, 173S; d^OnrilIe et Torremuzza : ce dernier croit cette inscription fort.antërienre à Farriyée des Romains en Sicile. II appnie son avis sur la forme rhomboîdale des omicron et des thêta* D*0ryiile va plus loin , et la croi^ pins ancienne que Simonide.
tant de douleurs; il est remplacé par un fort en très-mauvais état, presque aussi bien défendu que fêtait Notre-Dame de la Garde à Marseille, lorsque Chapelle et Bachaumpnt illustrèrent ce château par leurs vers charmans.
Gela avait donné naissance à ApoUodore , poète comique , àTimagoras le philosophe , au t3nran Gélon ; enfin elle renfermait les cendres d'Eschyle.
On ne trouve pas plus de vestiges de Pfuntia que de cetteGela, fondatrice d'Agrigente, témoin de la grande lutte d'Agathocle et d'Amilcar.
Les Campi Gelot conûneient avec Camerina, que je laissai sur la droite , lorsqu'en sortant d'Alicata je traversai le fleuve Himera. Le fréle bateau sur lequel on nous entassa , doit être assez peu sûr pendant les fréquens débordemens de ce torrent dangereux.
Les nombreuses descentes des corsaires de Tunis et d'Alger désolaient naguère tout ce rivage découvert. Ils profitaient de l'obscurité de la nuit pour débarquer et s'approcher des habitations isolées. Ces forbans se dispersaient alors, en attachant à leur cou une clochette comme celle que portent les troupeaux. Les
paysans , imaginant que leurs mulets s'étaient échappés ou que les bœufs du voisin ravageaient leurs i^amps , sortaknt sans défiance^ et ne fai-* saient pas quatre pas sans être chargés de fers.
Je me reposai de la mauvaise nuit d'AIicata, dans un jardin, sous des orangers, à moitié chemin de cette ville à CaltaGirone, où nous devions coucher. Pendant ce trajet , qui fut de trente-huit milles, nous vimes des laboureurs, portant les livrées de la misère, quitter des champs de blé d'une lieue de longueur pour venir nous demander l'aumône. Rien n'est à eux ; ils inondent de leurs sueurs l'héritage d'un mattre qu*ib ne voient jamais; des gens de loi, des intendans, se placent toujours entre ie cultivatair , qui meurt de faim , et les grands seigneurs qu'ils ruinent.
La chaleur me parut plus étouffante en Sicile qu'en Afrique. Le soleil calcine votre tête, et (a terre brûle vos pieds. L'eau est rare et malsaine : aussi dans une course un peu languie^ lorsqu'on atteint ie milieu de la journée, la soif dévore les hommes et les animaux; aperçoitHm un ruisseau , tous se raniment pour s'y précipiter. On se plaignait que des sources
abondantes et régulières emaent disparu : nous ne rencontrions en efiet que fks fontaines et des abreuvoirs inutiles. Lorsque les vallées calcaires de la Sîciie méridionide s'éehaufient à ce points mardier est un supplice violent.
Un ciel d'airain fait regretter les tempêtes; si le vent s'âlève faiblenaent', il est aspiré avec transport : mais c'est f Afrique qui vous f envoie ; bien** tôt la bouche se dessèche, le gosier s*embrase, et tous les objets s'offrent à vos regards à travers une vapeur omlo jante comme la flanune. Aussi « quelles délices que de trouver dans un village de l'eau à la glace ! Comme on se hâte d'y exprima le jus d'un citron et d'obtenir une limonade qu'on savoure avec transport I
Après avoir laissé de côté Modica et Noto , on grimpe par des chemins affreux, bien plus impraticables encore que celui de Girgenti, jusqu'à Calta Girone , ou plutôt Calata Hierone ; car on n'est pas d'accord à ce sujet. Ce ch^nin est un monument curieux de f indiffôrence d'un peuple et de l'oubli d'un gouvernement. Ce dernier ne pense pas plus à réparer que l'autre ne songe à réclamer. Calta Girone , placée sur le sommet d'une montagne , est une petite ville
dont l'université [ouit d*un revenu de quatrevingt miiie piastres. Les professeurs se lèvent tard , les étudians n'y viennent jamais : aussi les études n'y sont-elles pas fortes. Calta Girone n'est composée que d'églises et peuplée que de prêtres. Les habitans sont grands admirateurs d'une statue de la Vierge par le Gaggini , placée dans Féglise des Récollets. Nous fumes rejoints dans cette ville par des voyageurs qui faisaient la même route que nous. On se perdait et se dépassait alternativement ; juchés sur leurs mulets, ils ne regardaient ni à droite, ni à gauche. S3rracuse ne mérita même pas un regard de leur superbe indiflférence. Je les trouvai bien malheureux de se griller pour si peu de chose. Nous fumes logés à Calta Girone chez un Provençal y qui nous traita de son mieux ; il avait été cuisinier du directeur Barras : le talent de f aubergiste me parut baissé et rouillé; on devait dîner mieux que cela au Directoire.
Après la longue descente de Caita Girone , nous dessinâmes des aqueducs et des substructions qui pouvaient avoir appartenu à l'ancienne Eubée , Licodia. On dit que des Chaicidiens , guidés par Théoclès , après avoir fondé Naxos
et Leontium, donnèrent à la nouvelle ville qu'ils construisirent , ie nom SEubée, en mémoire de file célèbre de f Hellespont. Diodore , Poiybe, Etienne de Byzance , n'assignent pas d'une manière assez exacte la situation d'Eubée, pour qu'on ait la certitude , comme le croient Fazelli et Zannoni , qu'Eubée soit la même chose que Licodia. La voie souterraine creusée dans le rocher , et qui devait aboutir à l'antique citadelle , est un monument fort curieux de l'art des anciens , qui mériterait d'être étudié soigneusement. Husieurs autres chemins partent de cette voie principale; mais tous sont encombrés par des débris qu'il serait aisé de déblayer. On trouve encore tous les jours aux environs de Licodia des vases, de petites idoles , des lacrymatoires, des médailles , enfin des mosaïques assez bien conservées. On y rencontre une multitude de chambres sépulcrales , une partie des portes de la ville et de ses murailles. Tous ces restes sont empreints d'un caractère de grandeur et de solidité majestueuses.
Une fouille faite en 1 808 produisit des résultats foii: curieux.^ Trois urnes de plomb, peu distantes, l'une de l'autre, furent découvertes
ilO SOUVENIRS
dans un état de parfiûte conservation ; ces urnes contenaient des cendres : plusieurs feuiHes d'or, imitant évidemment des feuilles de laurier , étaient placées dans l'une d'elles. On a ingénieusement supposé que ce dernier vase renfermait les cendres d'Agathocie , tyran de Syracuse y atteint et tué dans ce lieu par Timoléon* Eupolème , fils dlcétas , et Euthy me , son lieutenant, y subirent le même sort. La pitié des liabitans d'Ëubée et le respett pour le malheur les portèrent sans doute à brûler ces trois corps, et à leur accorder une honorable sépulture.
Je ne vis point Terra-Nova, autrefois Callppolis; elle fait un commerce assez actif avec Malte , dont les petits bâtimens , speronare , garnisseiit ordinairement ce port. J'avais eu la pensée d'aller visiter à Malte ces monumens, ces forts que la trahison seule pouvait attaquer avec succès. J'aurais cherché religieusement les traces glorieuses de cet ordre, qui laisse au moins dans l'histoire des souvenirs impérissables ; je n'en aurais rapporté que des regrets.
Non loin de là sont les ruines de Camarina , colonie syracusaine , jadis florissante , mais au-
jourd'hui entièrement détruite ; Bagusa ; Hybla mivwr, qui a des sources bitumineuses et des grottes sq>uicrales ; Modica , comté cétèinre , qui appartient aujouitThui à ce duc de Berwii^ et d'Albe, un des grands barons de la Sicile , qui ofire aux artistes de tous les pays une
Sdcii, Casmene, Spaca-Fomo, offrent peu d'intérêt ; mais cette dernière ouvre la vallée d'Is{»ca. Cette vallée a près de trois lieues de longueur ; ses rochers sont creusés par-tout de grottes ^ de chambres carrées , d'escaliers <, enfin d'habitations humaines, auîounfhui désertes.
L'histoke des habitans , que l'on présume avoir été lés Trogiodjrtes, est enveloppée d'une obscurité impéné^able, et semée de tant de fieibies, qu'il est inutile de les propager. On peut croire ce* pendant que ce pays fat habité par les premiers hommes qui se réunirent après le déluge , puisqu'on y a trouvé des squelettes humains (18). Ces Cavernes sont souvent placées dans des lieux presque inaccessibles : quelques-unes sont spacieuses, et communiquent entre elles par des escaliers ; souvent des piliers carrés en soutiennent les voûtes.
On a cru aussi que les Cimmériens , race (Thommes échappée aux convulsions du globe , pénétrés cTiin piste sentiment de crainte y habitaient timidement les hauteurs et les cavernes des montagnes; que le nom de Cimmériens pouvait signifier en langue phénicienne obscurité, ténèbres, et qu enfin ils avaient habité ié val dlspica et les contrées où furent depuis les anciens Ëtrusques(^a^. On y trouve également, et en grand nombre, des restes de fortifications grossières qui portent f empreinte de Fenfance de cet art. L'homme a donc toujours redouté son semblable ; ce fut la défiance et le besoin de la défense personnelle qui creusèrent ses premières demeures, tandis qu'à côté le premier sentiment religieux creusait le premier tombeau. J'engage ceux qui désirent avoir plus de détails sur cette partie de la Sicile , aies chercher dans f ouvrage de M. de Sa3rve ; il a visité avec soin tout le Val di Noto , et la description qu'il en fait est pleine de vérité et d'intérêt. En général, peu de voyageurs ont vu la Sicile avec une plus scrupuleuse exactitude et en ont écrit avec plus de probité.
(aj Voyez Mario Pagano, Saggi poîitici di principi, progressi e decadenza dclle società.
Je me dirigeai par Stafenda vers Pozeiio , Puzellus , Marza et ses murs cyclopéens , enfin le cap Pachynum, Tune des trois pointes de Trinacrie. On me montra quelques murailles d'un temple d'Apollon. J'avais devant moi l'iie de Marzameni et celle de Vindicari. Nous quittâmes l'ancienne Elato , après avoir traversé le fleuve Helorus , et passé près du monument triomphal d'Hippocrate. C'est une colonne de 40 pieds de hauteur et d'environ 10 pieds de diamètre : elle rappelle ia victoire qui fut remportée par ce roi de Gela sur les Syracusains , l'an 461 avant J. C. Voilà les campagnes qu'Ovide nomme Helorin Tempe. Je passai rapidement à Noto , l'ancienne Neétum ; à Avola , nous dessinâmes sa grotte , si profonde , si pittoresque , traversée dans toute sa longueur par le fleuve Casibili. Je vis les tristes restes SHybla, et enfin Floridia , qui n'est qu'à deux lieues de Syracuse.
Après m'étre arrêté sous un arbre à Palagonia, sur les bords du fleuve Terias, j'atteignis le Leontintis (iger, si célèbre par sa fertilité , et j'allai coucher à Lentini (19) , l'ancienne Léontium, où Ton trouve encore journellement des
vases et des médailles. On croit qu eile fut fondée par le Chalcidien Théoclès dans les campi Lœstrigonii; elle fut renversée par un tremblement de terre en 1169. Il n'est plus possible 'de dire avec le proverbe ancien , Leontini semper ad pocula; car on y fait très-mauvaise chère. De Lentini , où l'on est éloigné de la base de l'Etna d'environ quinze milles , on juge mieux du développement de ce volcan , maître d'un grand quart de la Sicile.
Nous nous acheminâmes le lendemain vers Syracuse par des chemins difficiles , mais de l'aspect le plus varié. Je recommande sur-tout aux peintres une vallée plus poétique que celle de Tempe, plus riante qu'aucun site de l'Arcadie ou de la riche Thessidie. De grands arbres couvrent les bords d'une rivière fraîche et transparente , qui coule au fond de ce vallon. Le fleuve isole parfois quelques-uns de ces arbres, et les îles , abritées par des masses énormes de rochers , semblent être Fheureux domaine des bergers de Théocrite. La vigne sauvage traverse la vallée et forme des ponts ornés de scolopendres , de liahes , de cloches couleur de rose, qui descendent en festons de plus de
cent pieds de haut jusqu'à la rivière. Toute cette contrée rappdle à chaque pas ces vers du plus grand peintre de la nature :
Hîc gelidi fontes , hîc mollia prata , Lycori ; H΀ nemuB : hîc ipso tecum consiiinerer œvo.
( Virg. Eclog^. X , V. 43. )
On retrouve le rivage de la mer assez près du port é^Augusta : cette petite ville est tristement célèbre par la cruauté avec laquelle ses habitans massacrèrent lequipage d'une frégate française , à lepoque de Texjpédition d'Egypte. La tempête avait poussé nos malheureux compatriotes sur cette terre inhospitalière ; il n'en revint pas un seul.
A peine avab-je mis le pied sur le territoire de Syracuse , que mes yeux rencontrèrent un monument de la gloire ou de l'infortune de ses habitans ; car on ne sait si cette ruine , qui se compose d'une p3nramide ronde et élevée sur une base carrée , rappelle les succès de Syracuse contre Nicias , ou le triomphe de Marcellus.