‹ Souvenirs de la SicileChapitre 17 sur 33 · SYRACUSE · texte numérisé non relu

SYRACUSE

Hic Phœibo digna et mns^s Tenerabere vatnm Ora excelleiitum , sacras qni carminé sylvas , Quique Syracosià résonant Heiicona Camœnà.

(Sii. Ita!. Punicor, iib. xiv, v. S8. )

Un chemin taillé dans une roche piate , unie , qui suit ie rivage de la mer, et sur laquelle se voient encore les traces creusées par les roues des anciens chars , conduit à la moderne S3rracuse. Des carrières , quelques tombeaux , parmi lesquels je cherchai celui de Lygdamis , ce pancratiaste vainqueur aux jeux olympiques , se trouvent sur une colline du sommet de laquelle on découvre S3^racuse , qui n'est plus que Tiie d'Ortygie (a) y fortifiée avec assez de soin.

En face de Piemmyre assailli par les mers , Une île est élevée an sein des flots amers :

Ortygie est le nom qu elle eut aux premiers ^es ; Ce nom lui reste encor. Cest sur ces beaux rivages

(a) Ainsi nommée d*un mot grec qui veut dire caille. Ainsi rtle d* Ortygie signifie proprement Vile des cailles ; et cette dénomination lui a été donnée probablement parce qu*il s'y trouvait un grand nombre de ces oiseaux. On fappelait aussi simplement et par excellence Vile [ Nnovc en grec ]. Cétait un des cinq quartiers qui composaient la viile de Syracuse.

Qa Alphée, amant fidèle et voyageur heareux , Snivant secrètement son penchant amoureux y Et quittant sans.regret TEIide sa patrie , Se glissait sous les mers vers sa nymphe chérie : Tous deux au même lit murmuraient leurs amours ; Tous deux dans la même onde allaient finir leur cours. Leurs berceaiïx sont divers ; leurs tombeaux sont les mêmes. {Enéide, liy. m , trad. de J. Delille.)

Ce que f on voit d'abord confusément , est un amas de bastions , de clochers. Les regards s arrêtent ensuite sur ce grand port qui vit finir la puissance , la gloire et le bonheur des Athéniens. L*EpipoIe parait ensuite. Enfin , en approchant davantiage derrière des rochers taillés pour recevoir des sépultures , les ruines de Tychè [Top^n] , les latomies de Denys et une portion du théâtre, se découvrent à vos yeux. Le sol est rocailleux, pierreux sur les sommités, et d'une fertilité merveilleuse dans les lieux bas ; un ruisseau est presque toujours entouré d'aloès, de figuiers , d'orangers , et d'un gazon vert et épais : ce contraste avec celui de la nudité et du ton gris bleuâtre des rochers qui Fenvironnent, est d'un effet fi*appant et pittoresque.

On n'entre dans Syracuse qu'après avoir passé sous trois ou quatre portes garnies de ponts-Ievis. Des chaussées prolongées sont jetées sur la mer^

qui remplace merveiiieusement et remplit les fossés de cette forteresse. Les flots viennent battre contre des murailles construites aux dépens des anciens murs et des plus somptueux monumens de la Syracuse passée. Ce n'est plus un soldat grec, un hoplite, qui garde cette porte ; c'est un pauvre Napolitain jaune , décharné, affublé d'un uniforme autrichien. J'ai toujours vu cette garde dormir en paix : Syracuse ne craint plus Carthage ; toutes deux couvrent des rivages ennemis de leurs ossemens dispersés.

On croit que Syracuse fut habitée par les Ëtoliens. Ceux-ci en furent chassés par les Sicules. Archias de Corinthe , petit -fils d'Hercule, s'en empara trois siècles après. 'On peut lire dans Piutarque la cause du voyage d'Ârchias. La réunion d'Ortygie, de Tychè, d'Achradine (a)^ de Neapolis et de FEpipole , fit appeler Syracuse , Pentapolts. On veut que le nom de Syracuse soit tiré d'un mot grec qui signifie lieu qui invite au repos, à t oisiveté; d'autres disent

(a) Le nom SAchradine peut dériver dV%^(> qui signifie poirier sauvage. (D*OryiIIe, Sicula, chap. xi» pag. 179. )

que son noi^ lui est venu d'un marais voisin qui était nommé Syraco.

L'histoire de S3nracuse jusqu'au vl.^ siècle est trop connue pour que je répète ici rien de ce qui est par-tout : mais , à cette époque , les Arabes commencèrent à faire des incursions en Sicile ; ils venaient de se rendre maîtres de la S3rrie et. des côtes d'Afrique. C'est par surprise qu'ils entrèrent dans Syracuse , l'an 669 de J. C; sous le califat de Moavia.

Quelques musulmans venus des côtes d'Afrique s'emparèrent en 820 de Palerme, et de là ils étendirent leurs courses dans toute la Sicile. Chassés par les troupes de Boniface, comte de l'ile de Corse , ils revinrent l'année suivante avec une flotte nombreuse. Une non* velle descente en 825 ne fut suivie que d'une conquête passagère , qui laissa la plus grande partie de la Sicile au pouvoir des empereurs de Constantinople. Le véritable établissement des musulmans en Sicile date de f année 827 , époque où Ziadat Ailab , prince agiabite de Cairoan et de la côte d'Afrique , excité par le peu d'accord qui régnait parmi les chefs grecs , et par les troubles qui désolaient l'île , y envoya

une flotte de plus de cent voiles et quarante miile hommes de troupes. Ces barbares débarquèrent près de Mazzara, prirent Sélinonte , mirent les Grecs en déroute , et contraignirent leur chef à se sauver en Calabre. L'année suivante , les Sarrasins assiégèrent Syracuse ; mais , chassés par les troupes qui venaient de Constantinople au secours de la ville , ils se répandirent dans Fintérieur de i'île et s'y fortifièrent. Bientôt après, les Maures reçurent des secours de l'Espagne, et Mohammed, prince aglabite, qui se trouvait à leur tête , prit le titre de roi. Sa postérité se maintint dans la Sicile jusqu'à la chute des Aglabites d'Afrique. Les Fatimites occupèrent alors toute la côte d'Afrique , et ne tardèrent pas à étendre leurs conquêtes jusquen Sicile. Des émirs ia gouvernèrent en leur nom , jusqu'à l'époque où Roger et ses Normands pénétrèrent dans l'île, en soumirent une partie vers l'an 1050, et en achevèrent la conquête à la fin du XI.** siècle (21).

Un peuple oisif et inquiet, occupé seulement de ses petits intérêts, étranger à tous les démêlés européens , promenant une méfiance silencieuse dans des rues étroites et brûlantes , voilà Syra-

cuse au jourcThuivUne partie de cette population a conservé quelque chose de la physionomie espagnole. Les femmes ont fait mieux; j'en ai vu de charmantes : il n'est pas rare d'en rencontrer dont les traits rappellent ceux de la belle Aré*^ thuse et des autres médailles syracusaines. Les maris ne laissent sortir leurs femmes qu'à regret, quoiqu'elles soient enveloppées dans de grandes mantes de soie noire : ils ont beau les cacher; de vieilles duègnes consolent, dit-on, adroitement leur captivité. Des musiciens parcourent les rues toute la nuit, et leurs sérénades sont aussi un langage très^expressif.

Nous fûmes logés dans, la plus belle auberge, dont la meilleure chambre me rappelait celle que je partageais au Caire avec tous les rats et toutes les fouines du quartier des Francs. Le cuisinier de cette hôtellerie n'a rien conservé de Fart et de la recherche des Héraclide et des Mythécus (a).

Quelques voitures gothiques se promènent méthodiquement le soir sur le quai du port.

(a) Ces deux Syracusains ont écrit sur la cuisine grecque avec une emphase qui rappelle la dignité du style de Beauvilliers sur la même matière.

Les chevaux sont affreux , e|; ies laquais mal tenus. Voilà ce que j'ai trouvé à Syracuse; mais ce que foi scrupuleusement et vainement cherché, quoiqu'un antiquaire syracusain me soutint que je ies voyais, c'est ia maison de Timoléon; ce sont les restes de Neapolis; ceux du paiais des soixante lits y construit par Agathocie ; ies bains de Daplmis , où fut massacré f empereur Constant au vil.^ siècie; cette porte d'Aréthuse que ia trahison ouvrit à Marceiius; enfin les divisions de f Achradine. Nous savons cependant que c'était ia partie de Syracuse la pius grande et la pius peuplée, ceile qui fut la pius maltraitée par Pompée , et puis reievée et embeliie par Auguste» Le rocher est par-tout dans un état d'aspérité qui ne permet pas de concevoir que ces mêmes iieux aient été couverts de constructions importantes.

La trace des chars fait suivre l'emplacement des rues , qui devaient être aussi incommodes à pied qu'en voiture. Il est démolitré que les maisons étaient petites , posées à cru sur le rocher, sans fondations ni suhstructions. Les pierres dont elles étaient bâties , ont été dévorées par le temps. Il serait impossible de deviner

qu'une vitie populeuse fut placée dans ce lieu ^ sans les aqueducs pratiqués dans ie rocher à une profondeur assez considérable , qui se divisent dans tous les sens y indiquent ies rues , les places, et auxquels communiquaient des puits creusés dans chaque maison. On trouve ainsi jusqu'à trois étages de ces mêmes aqueducs, qui amènent encore, pour ceux qui ne sont plus , fonde ia plus abondante çt la plus pure. Le murmure souterrain de ces eaux est à présent ie seul bruit qui se &sse entendre dans ce^ lieu , où , selon fexpression des auteurs anciens , une fouie d'hommes se pressaient , se heurtaient sans cesse avec la même agitation que les eaux de la mer dans un détroit* Le cri de l'oiseau sauvage anime parfois cette solitude où des milliers d'individus vécurent , aimèrent , amassèrent de for, et combattirent avec tant d'acharnement et de gloire.

Quelle génération peut mieux que la nôtre se figurer ces grands désastres? Est-ce donc pour nous prouver la vérité des malheurs des races passées , que la Providence étend sur l'univers les sinistres lueurs de fincendie des villes grecques , et nous effraie aujourd'hui par

les scènes sanglantes de Chio, d'AyvoIy et de Corinthe ?

Cependant mon antiquaire comprenait tout :

il indiquait les rues, les places. II m'initiait même dans ta distribution du palais de Denys l'ancien , et montrait de la meilleure foi du monde le fossé, qui entourait là chambre à coucher du t3rran. C'était dans cette chambre que Denys n'admettait pas même ses femmes , Aristomaque et Doris; où, plus tard , il n'osait se faire raser par son fiis , encore enfant. Ce jeune Denys fut l'héritier du pouvoir et des alarmes dé son père, et repoussa la sagesse elle-même dans la personne de Platon. J'opposais vainement à mon conducteur la destruction du palais et des tombeaux des Denys , remplacés par le Timoleontion ; il se contentait de sourire et de me plaindre. ^

Excepté l'ËpipoIe , dont la situation était forte et bien choisie , et où des monceaux de grosses pierres carrées indiquent parfaitement {'existence et même ia distribution d'une citadelle , tout le reste n'a pas répondu à mes espérances. Déjà , de son temps , Cicéron cherchait ie tombeau d'Archimède , et reprochait aux Syracusains

ingrats l'oubli dans lequel était tombée la sépul^ ture de ce grand homme. Le courage de ses concitoyens finit par n'être plus que f instrument de son génie : ses feux dévoraient les flottes ennemies , et ses machines Brisaient les bataillons ; enfin des tours les plus élevées partaient des milliers de traits qui atteignaient ies fuyards et détruisaient les camps les plus éloignés. Archimède et Syracuse ne furent vaincus que par la trahison, et f histoire a livré au mépris de la postérité le nom de Mericus. Marcellus , ce généreux ennemi , comparait Archimède à Briarée , et le nommait ie géant des géomètres. On croit voir près de Buon Servizzio les restes de la maison d'Archimède.

Je crains d être accusé de barbarie , en ne me livrant pas , comme mes prédécesseurs , à cet enthousiasme que leur inspirent ie théâtre (22) et l'amphithéâtre (23) de Syracuse. Quoiqu'il me soit impossible de rêver aussi aisément que d'autres f ancien éclat de ces monumens, il n'en est pas moins vrai que ces ruines, dominées d'un certain point , composent un des sites les plus grandioses et peut-être les lignes les plus élégantes que l'aie vus de ma vie. Une rivière tombe

en cascades sur les gradins de Famphitliéâtre ; e&ey est échappée d'un aqueduc appuyé sur des rochers couverts de lierre. Cette onde, qui coule sans cesse , semble vouloir aider le temps à effacer et le sang des victimes et toutes les traces d'une magnificence passée. Cependant ces restes s'agrandissent du souvenu* de Timoléon. Je me figure encore ce vénérable vieillard , ce libérateur de la patrie j infirme , aveugle , arrivant à ce théâtre , et averti de la présence de tout un peuple par les bénédictions qui s'élevaient jusqu'à lui. Je vois ce peuple debout , contraignant le héros modeste d'écouter avant le spectacle le récit de ses plus grandes actions , et terminant cette cérémonie touchante par un cri unanime de liberté qui montait jusqu'aux cieux. duel contraste avec ce Mamercus , tyran de Catane , appelé dans ce lieu pour y comparaître devant le peuple syracusain , forcé par les clameurs de la multitude à chercher vainement la mort en se précipitant des gradins y et portant sa tète coupable sur un échafaud !

Syracuse a encore un sénat dont* l'unique emploi est de veiller sur la châsse de S.** Julienne. La statue en argent de cette sainte est

ici dans une vénération plus grande encore , s*il est possible , que celle de S.^^ Rosalie à Palermë. Le peuple de Syracuse est d'autant plus supers^ titieux, que le voisinage de f Etna lui persuade aisément qu'il est plus près de f enfer qu'un autre. De cette peur, augmentée par la moindre oscillation de tremblement de terre, naissent des pratiques sans nombre , et un goût pour le mer* veifleux , riche domaine dont l'exploitation fut dans tous ies temps facile et assurée. J'ai vu baiser les mains des moines avec bien plus de componction , lorsque la fumée plus épaisse de l'Etna faisait craindre le réveil de ce volcan : le sentiment religieux devient stupide , lorsqu'il se passionne par la terreur. Ce peuple ne saurait admirer la morale sublime de Jésus-Christ ; on ne la lui prêche pas. La majesté de Dieu lui est cachée par une multitude de saints et de petits bienheureux qui n'ont de crédit qu'à cinq ou six lieues à la ronde. Le Sicilien mêle dans ses respects la hiérarchie céleste , les martyrs ^ et les souvenirs du paganisme : on rencontre la montagne de Sainte- Vénus , on prie dans la chapelle de Saint-Mercure , et j'ai vu le puits de Sainte- Junon.

Je suis loin dé prétendre cependant que la piété ne soit pas souvent vraie et profonde chez beaucoup de prêtres et chez un grand nombre d'individus siciliens. Un climat brûlant , une oisiveté complète , entretiennent f imagination dans un état de sensibilité vague et ardente. De là des joies vives et des douleurs profondes , des peines . que la religion peut seule consoler , des déceptions contre lesquelles le sanctuah^ est l'unique refuge. Par-tout où les passions sont exaltées y le culte de la divinité est plus fervent , les fautes sont plus fréquentes , et Ton sait bien que le repentir prie mieux que finnocence. La peur du diable fait sur l'esprit des Siciliens la même impression que les histoires de revenans produisent sur f imagination des enfans : ils jettent les hauts cris y se meurent d'épouvante ; mais ils voudraient cependant que le conte ne finit jamais. Le Sicilien le plus pauvre donné à un frère quêteur , de préférence à un malheureux estropié. Il ne le fait souvent que pour rassurer sa conscience contre la faute qu'il médite ou celle qu'il a commise.

II parait certain que S. Paul fonda le christianisme en Sicile. Cet apôtre , qui ne demeura

que trois jours à Syracuse , laissa de^ disciples dans cette contrée. Les Bachifle, les Bérylle , les Marcian , prêchèrent la foi aux Siciliens', et furent les premiers évêques de Messine , de Catane et de Palerme. Le sang des martyrs, qui coula avec abondance sous Dioclétien et Maximien , vint réchauffer et féconder le genne évangélique. Un concile tenu en Sicile en 336 régla la discipline chrétienne. Célestius, disciple de Pelage , y apporta ia division en 408. L'arianisme trouva aussi de zélés sectateurs dans cette île.

La Sicile se glorifie davoir donné quatre papes à Fégiise : Agathon, Léon II, Sergius L^' et Etienne m ; celui-ci occupait la chaire de S. Pierre en 768.

L'inquisition , introduite en Sicile dans le xili.^ siècle , ne fut sévère que sous Ferdinand le Catholique ; mais , dès que ia Sicile ne se trouva plus sous f ascendant direct de la monar-* chie espagnole , ie peuple sicilien donna un libre cours à son aversion pour ce tribunal religieux , qui fut enfin supprimé en 1781. On doit ajouter que les inquisiteurs étaient alors aussi sages , aussi tolérans en Sicile quiis le sont depuis

long-temps à Rome^ On ne trouva dans les prisons du saint-office que deux vieilles sorcières ; et pour pièces des procès y que les balais qui fes portaient au sabbat le samedi.

La population de Syracuse s'éiève à quinze mille âmes environ, et Ton peut y compter quatre-vingts couvens d'hommes ou de femmes , un grand nombre de conservatoires religieux , d'églises séculières et de séminaires. Toute la ville est enrôlée dans deux confréries , celle de Saint-Phiiippe et celle du Saint-Esprit. Dans cei^ taines fêtes , les membres de la première de ces deux associations sefibrcent de surpasser ceux de l'autre en frais de cierges et de papier doré, et le plus grand nombre se condamne pour cette dépense à une sorte d'abstinence journalière ; mais aussi piace-t-on S. Philippe sur un char plus haut de quatre pieds que celui que leurs rivaux consacrent à ieur patron , et ce succès venge de l'existence languissante et endormie de toute une année.

Je suis loin de critiquer ces usages des habitans de Syracuse , et de leur proposer notre exemple à suivre. Je ne leur conseille point de renoncer à des plaisirs tranquilles pour adopter

les nôtres y d établir un opéra , vingt autres théâtres , des maisons de jeu , enfin tout ce qu'une civilisation perfectionnée nous a rendu indispensable. Si le progrès des lumières devait les élever jusque là , on concevrait leur éloigne* ment pour elles.

Guidé par un ermite d'une figure peu rassurante , je me suis promené dans les catacombes de Saint-Jean : c'est le labyrinthe de la mort. Des corridors à perte de vue , des salons ronds, des salles carrées, creusés dans le tuf, sont garnis, à droite et à gauche , d'ouvertures de différentes dimensions. Là dormaient les morts de toutes les conditions , dé tous les âges. D autres cavités plus profondes contenaient toute une famille. Etait-ce bien mens una, omis unus? Les catacombes de Syracuse produisent peu d'effet après ces hypogées de Thèbes dont l'imposante grandeur ne saurait s'effacer de ma mémoire.

Il est cependant impossible que ce monument de la simplicité et de l'égalité des honneurs rendus aux morts ne date pas du temps de la liberté, de l'époque grecque. On est surpris, en s'enfonçant dans cette ville ténébreuse , de se trouver, sans s'en apercevoir, dans un étage

inférieur à celui qu'on vient de quitteri On n est plus choqué des disparates que présentent les diverses inscriptions placées sur les tombeaux , quand on réfléchit que les morts d'un siècle succédaient à ceux du siècle précédent. Voilà pour* quoi des images païennes sont à côté de la colombe et du rameau d'olivier, symboles doux et pacifiques du christianisme. Rien de ce qui reste de f antique Syracuse ne peut , autant que ces catacombes , donner i'idée de l'immense population de cette cité.

Près de ce dédale de sépulcres , qui s'étend à plusieurs milles sous terre , et dont le plan tracé par diverses personnes le fut toujours d'une façon différente, se voit l'église souterraine de Saint-Marcian , que l'on croit le premier monument chrétien de la Sicile. C'est donc là que retentirent les premières paroles de consolation aux oreilles du peuple le plus infortuné de la terre. Cette parole vivifiante allégea les chaînes, tarit les larmes , et Fespérance vint dès -lors ouvrir à la servitude, à la faiblesse , au malheur , les portes de féternîté. Nous dessinâmes cette crypte des premiers fidèles , dont l'efTet est des plus pittoresques , et qui insph^erait à Granet ,

ce peintre de la lumière y un tableau frappant.

On fait remarquer aussi près de cette église un bain souterrain , humide , dégradé , .qui n'ofïre plus ni marbres ni peintures. Je n'en vis pas davantage sous les voûtes de Tamphithéâtre taillé dans ie rocher , où l'on m'avait assuré qu'il en existait de nombreux fragmens. Des hiboux et des couleuvres se sont emparés de ce iieu de fête.

La naumachie me parut d'une proportion trop médiocre pour recevoir une population de deux millions d'habitans. D'ailleurs il serait permis de douter que des combats entre de petites barques dussent procurer des plaisirs bien vifs à un peuple qui avait sous les yeux le spectacle de la mer, et d'un port dont l'activité était , dit-on , prodigieuse.

La fontaine Aréthuse, à qui Daphnis fait des adieux si gracieux :

Xeup f 'Aptdttatt ,

Kaf TTcllc^Mi 191 ^T% xAXov xs^'^À Qv/àJSca^Ç vJ^f.

(Theocr. Idyll, i, v. 117.)

Adieu; belle Aréthnse, et vous, fleuves qui mêlez Totre onde à Tonde pure du Thymbris.

cette source n'aurait pas une aussi noble origine ,

qu'elie serait encore fort admirée ; mais ce qui gâte un peu* le souvenir des amours de cette nymphe et du fleuve Alphée , c'est la quantité de vieilles femmes dont le linge vient souiller cette onde si pure.

Nous remontâmes le fleuve Anapus, le seul

navigable de la Sicile , qui prend sa source sous

ies murs de Buscemi , à trente-six milles de Syracuse , et se jette dans ie gpand port (24) , après sa jonction avec ies eaux limpides de la fontaine Cyàné (25).

Et me dilexit Ai^apus ,

Exorata tamen , nec , ut hsec , exterrita , nnpsi.

( OTJd. Metamorph, lib. v, y. 417. )

Cette charmante fontaine devient dès sa source une petite rivière. Ses bords, à peine élevés de deux pieds , sont couverts de cannes, de roseaux et de grandes touffes de papyrus (26). On prétend qu'une jeune nymphe voulut s'opposer à l'enlèvement de Proserpine. Le ravisseur furieux s'ouvrit un chemin dans tiri gouffre, devenu l'urne de Ci/anéj qui se réunit ensuite avec Y Anapus, son bien-aimé. Non loin de là se trouvaient les temples de Cérès et de Proserpine , dus à la piété de Gélon , et renversés par Imilcon , ce

Carthaginois sacrilège. L emplacement qu occupaient ces temples ^ semble indiqué par ce passage de Théocrite : ,

K^pn 'S>*, ot avv juLotHeÀ ^snhviompoûY 'lE^^v^iCùv "EÎTiùL^ç judyA Açv 'ïïftf vJkm AvosjbLtMtcLÇ.

{Idyll. XVI, V. 83.)

Et toi , fille de Cérès , qui reçus en partage avec ta mère la florissante^ cite d^Éphyre, bâtie sur les bords du Lysimelia.

Je restai iong-temps appuyé sur mon bateau , ne me lassant pas d'admirer la pureté parfaite de cette eau si fraîche : l'œil aperçoit à quarante pieds de profondeur un sabie d'or, de petits cailloux qu'on prendrait pour des émeraudes et des topazes ; enfin une multitude de poissons se jouent dans cette sourèe délicieuse.

La cathédrale de Syracuse est fondée sur les ruines du temple de Minerve. Quatorze colonnes doriques soutiennent encore le monument moderne : c'était là que se conservaient un tableau représentant une victoire d'AgathocIe , les porti*aits des rois de Syracuse ; enfin , au-dessus de la porte extérieure , brillait l'égide dorée de Minerve , ce clypeus que ia crainte ou la reconnaissance des navigateurs saluait de si loin. C'était dans ce temple , dépouillé par Verres ,

que se trouvait aussi le méridien , ouvrage d'Ar" chimède. Diodore dit que ce monument fut construit sous le gouvernement des Géomores.

Cette noblesse des colonies grecques s'empara du pouvoir à Syracuse vers la XLVI.*" olympiade , environ 600 ans avant J. C, A peu près dans ie même temps, s'élevèrent les temples de Pœstum, d'iEgeste et de Sélinonte : ces villes les firent construire par leurs nombreux prisonniers. Titus, imitant depuis cet exemple , employa les Juifs à la construction du Colisée de Rome.

A peine reste-t-il quelques traces du temple de Jupiter Olympien , de celui d'EscuIape , de l'autel de la Concorde. On n'aperçoit rien des temples d'Apollon Téménite [o Te/mevÏTYtç'j Ça) et de ia Fortune ; on chercherait avec aussi peu de succès le Pentapyie , l'obélisque décoré du bouclier de Nicias , Fhorloge solaire , la sphère de bronze d'Archîmède, ce prytanée embelli par la st^.tue de Sapho , le portique souillé par la statue équestre de Verres , la curie et ÏHecatompedon. Nous ne fûmes pas plus heureux pour le Ngci(roi)6oi , Navalia (b), emplacement destiné

(a) Ainsi nommé du bois d'oliviers qui Tentourait.

(b) Cétaient environ quatre cents loges spacieuses où se radou-

à construire , à radouber et à conserver les navires. Mais quelle partie du Navalia était assez vaste pour recevoir ce vaisseau à trois ponts dont paiie Athénée (a)l Trois cents ouvriers furent employés pendant un an à la construction de ce chef-d'œuvre d'Archimède et d'Archias de Corinthe , ordonné par Hiéron II. Ce prince offrit comme présent au roi PtoIémée*cette merveille ambulante que vingt rangs de rameurs faisaient voier suria mer, et qui contenait, dit-on, des salles de festin , des thermes, une bibliothèque, un temple, un vivier, une piscine, et des jardins plantés de bosquets et rafraîchis par des ruisseaux d'eau vive. Le cèdre, le jaspe, Tivoire, les 4)eintures et l'or, tout était prodigué dans ce lieu , où le iuxe et la mollesse bravaient la tempête , et qui semblait être le palais du dieu des mers.

Quelques débris indiquent le fort de Labdale et les murs d'enceinte élevés par Denys. Trois colonnes du temple de Diane (b) sont cachées

baient les navires. Ce lieu devait ressembler aux squeri de Twsenal de Venise.

(a) Athëne'e, ïiv. v.

(b) On y retrouve des chapiteaux accouplés ; chose rare chez

dans les murs ignobles de la via Rosaliba, dans l'ancien quartier rfOrtygie.

Les célèbres latomies, qui ne sont autre chose que des carrières immenses d'où l'on tira nécessairement les matériaux de cette Syracuse qui est aujourd'hui en poussière , furent -elles jadis de vastes prisons ? ou -penserons *- nous ^ avec Cluvier, que la seule latomie de l'Epipole reçut autrefois des captifs , Unus fiiit Syror ctisis carcer latomiarum in EpipoUs? On croit généralement que sept mille Athéniens perdirent la vie dans ce lieu de douleur. Quelques-uns de ces infortunés regrettaient l'Attique et exprimaient leurs plaintes dans un si doux langage , que les vainqueurs attendris brisèrent l^urs chaines, ne pouvant résister au charme de ia langue d'Homère et des vers d'Euripide (a).

La latomie des Capucins est la plus grande et la plus pittoresque ; les rochers taillés à pic qui forment les parois de ce grand puits, ont plus de cent pieds , et le fond est garni d'oran-

les anciens , et qui ne se retrouve que dans les monuraens d*architecture e'Ieves sous ies Antonins à Palmyre , ainsi qu'à Pola en Dalmatie.

(a) Voyez Pïutarquc , Vie de Nicias»

gers , de grenadiers , de treilles et d'oliviers. Ces jardins souterrains de Syracuse frappent autant par leur singularité que pouvaient le faire les jardins suspendus de Babylone. Lestremblemens de terre ont fait écrouler plusieurs voûtes. Des arbres , des fontaines , se font jour à travers ce chaos ; des ouvertures qui se trouvent sur plusieurs points , s'enfoncent si avant sous terre , qu'il ne serait pas prudent d'en aller chercher le terme. Quelquefois un rocher taillé en forme de tour s'élève au milieu de cette carrière , et l'on peut croire qiie sa destination était de recevoir les sentinelles qui veillaient jour et nuit sur les captifs. Il est facile de comprendre que ce lieu , étant plus bas de cent pieds que te terrain qui l'environne, formait la prison la plus sûre, comme aussi la moins triste puisqu'on n'était pas privé de la vue du ciel.

Ce fut dans la latomie de l'Epipole que le vieux Denys fit , dit-on , enfermer le poète Philoxène (a).

duant à la latomie connue sous le nom

(a) Ce nom rappelle la courageuse réponse : Qu*on me remène aux carrières»

S Oreille de Denys , elle est immense ; mais il n'est pas vrai que Michel-Ange de Caravage , qui na jamais été en Sicile, lui ait donné ce nom, quoiqu'il soit parfaitement exact de dire qu'une portion de cette singulière caverne rappelle la construction d'une oreille humaine : cette comparaison n'appartient même pas à Polydore de Caravage , quoique ce dernier ait habité Messine. Denys se servait-il de ce lieu pour épier les soupirs de ses victimes? Voilà ce qui est aussi possible que peu certain. Ce labyrinthe immense, ces voûtes dans lesquelles joue et se perd la lumière, cette piscine taillée dans le roc vif, ces aqueducs qui partent de ce lieu pour porter toute une rivière de Fautre côté des latomies et au-dessus des théâtres , ces efforts de l'homme, cet écho si retentissant, tout frappe les sens et l'imagination. Ce lieu semble être le redoutable sanctuaire d'Endor : on y attend les paroles les plus effrayantes et les visions les plus fantastiques.

J'ai déjà parlé de l'Épipole, de ces murs de Denys élevés en vingt jours ; soixante mille hommes et' six mille bœufs se relevaient pour y travailler, njême malgré les ténèbres. Ces

murailles réunies aux autres remparts enve* loppaient Syracuse d'une enceinte formidable de neuf lieues de circuit. Les trois châteaux forts de TEpipoIe, Euryale, Labdale et Hexapyle, pouvaient contenir une garnison de cinquante mille hommes. Euryale est aujourd'hui Belvédère , Labddie est devenu Buffaloro , et Hexapyle a pris le nom de Castellaci.

J'allai dessiner les deux seules colonnes qui restent du temple de Jupiter Olympien. Cet édifice fut jadis l'orgueil SOlympium , vaste faubourg de Syracuse ; c'est là que les navigateurs allaient demander à Urius des vents favorables. La statue du dieu reçut d'Hiéron I.*^*^ un manteau d'or; Denys, moins pieux, y substitua un manteau de laine ; enfin VeiTès , scandalisant Syracuse , enleva cette merveille du ciseau grec , l'une des trois plus renommées de l'univers, pour en décorer ses jardins de Tusculum (27).

Syracuse, tant de fois saccagée par les mains barbares des vainqueurs , a vu aussi des tremblemens de terre secouer , ébranler , enfouir ses plus nobles ruines. Ces plus grandes catastrophes eurent lieu dans les années 1100, 1542, 1693 et 1735.

C'est du milieu de ces décombres que fut tiré , il y a dix-huit ans , ce fragment de la statue de Vénus que j'ai soigneusement dessiné , et que M. Osterwald fera sans doute graver, comme une des plus précieuses reliques de Fart statuaire, duel moelleux ! quelle souplesse 1 Combien la Vénus de Médicis perdrait à être vue à côté de ce chef-d'œuvre ! Le sentiment de la vie, celui de la grâce , sont par-tout. Cette Cailipyge est très-jeune ; sa gorge vient d'éclore ; et c'est la volupté elle-même qui dessina le torse , les hanches, la ligne onduleuse et pure de la partie inférieure de cette belle figure.

Pourquoi cette statue ne serait - elle pas la Vénus Cailipyge décrite par Athénée , Lampride et Archélaûs , et donnée aux Syracusains par Héliogabale , ou peut-être la statue élevée à la déesse de la beauté par deux jeunes Syracusaines? En se jouant au bord de VAnapus, elles disputaient un jour sur l'éclat de leurs charmes. L'onde transparente du fleuve leur en révélait les plus secrètes perfections. Elles soumirent , dit-on , au jugement d'un jeune pâtre cette partie de leur corps qui est si admirable dans la statue que je viens de décrire. Cette imi-

tation de la scène gracieuse du mont Ida finit par l'hymen du berger avec la plus belle des deux sœurs. Elles étaient riches , et elles se réunirent au pâtre pour consacrer par une statue et des parvis de marbre leur piété envers la Vénus Callipyge.

Le musée de Syracuse renferme encore, outre une statue d'EscuIape , plus petite que nature et d'un beau style , découverte en 1 803 , un buste de Timoléon. On lisait jadis sur le socle de ce buste l'inscription suivante :

EXTINCTORI TYRANNIDIS.

Un gouverneur de Syracuse fit gratter cette inscription en 1618. Cette main vulgaire essaya d'outrager le vainqueur de Thrasybule. Le héros fut vengé : les expressions d'admiration dans toutes les langues couvrirent le socle de son buste. L'hommage de l'univers a remplacé ce grand nom.

Le musée de Syracuse offre aussi une multitude d'épitaphès, d'inscriptions grecques (28), recueillies pour la plupart dans les catacombes. La seule chose qui puisse consoler de ne pas connaître M. l'abbé Capodieci , directeur de cet

établissement , savant modeste et littérateur dis^ tingué , c'est la lecture de son ouvrage sur les antiquités de sa patrie.

tTai assez dit, je Crois, combien la moderne Syracuse rappelle peu celle des Théocrite , des Timoléon , des Archimède. Je voulus cependant , monté sur la cime de i'EpipoIe (a)^ juger» embrasser d'un coup-d^œil tout ce qui reste de l'ancienne reine de la Sicile. Quelques momens avant de forcer cette ville , Marcellus , regardant de ce même point la riche Syracuse , gémit , dit-on , de sa conquête. Le grand homme regretta son triomphe , et pleura sur la chute de cette souveraine des mers , dont la vieille puissance devait le lendemain succoqiber sous ses coups. Je dominais ainsi cette enceinte , dont la poussière fut du marbre , de l'airain , de l'ivoire , des pierres précieuses et de l'or : c'est là qu'elle fut. Voici le mont Etna qui l'effraya, la mer de Pélore qui lui amena tant de richesses et tant d'ennemis. J'aperçois même les lieux où furent ses colonies, Hybla, Hélore, Thapsos, Léontium, Mégare, Herbessus. Les filles de Syra-

(a) Lieu ëievé.

euse ne sont plus ! Ses ports sont abandonnés , et le promontoire de Plemmyrium n'est plus salué par les cris des matelots, n'est plus assailli par les nuages épais des flèches empoisonnées de Carthage.

Fatigué des soins d'un cicérone qui me poursuivait de ses bâiilemens et m'assommait de ses révérences et de sa conversation stérile , j'éprouvai un sentiment de bien-être lorsque j'eus quitté l'enceinte fermée de cinq portes qui vous retient prisonnier dans les murs de S3rracuse. J'obéis à la mauvaise pensée de m'embarquer sur un speronara pour me rendre à Catane. L'air était embrasa; le sirocco devait me porter en peu d'heures , et nous nous épargnions la fatigue de faire quarante - deux milles sur le dos des mulets. Oubliant combien je suis mal avec fa mer, je cédai à ces considérations. A peine, à huit heures du soir, étions-nous sortis du port et couchés sur le pont de notre petite embarcation , que le vent tourna au gregale ( vent , grec). L'équipage assura que le vent était faible, qu'il cesserait à minuit, qu'on irait à la rame. II en advint tout autrement ; au point du jour nous n'étions qu'à trois milles de Syracuse , dont nous

entendions encore les cloches. La mer étant agitée, notre équipage harassé, et nous tous fort malades , on se réfugia dans un petit port connu sous le nom de la Tonnara (a). J'envoyai chercher des chevaux à Syracuse ; on me ramena des mulets de charge et une litière, «réprouvais beaucoup de répugnance à me placer dans cette singulière voiture, où je me trouvai tout de suite à merveille. Mes mulets avaient ie pas très-sûr : un homme à cheval les guidait ; un autre à pied les contenait , ou lés excitait par des cris variés , mais continuels. Ce monologue animé se composait de reproches ou d'éioges.

La mauvaise foi, l'avidité de mes matelots faillirent m'empécher de quitter la Tonnara, où j'avais eu de la peine à débarquer , parce que le garde sanitaire n'était pas à son poste. Un ecclésiastique qui se trouva par hasard sur le rivage , prit sur lui de lire de quinze pas notre patente , et de s'assurer que nous n'arrivions pas de Tunis. H interposa son autorité, et mit beaucoup de bienveillance à me débarrasser des criaillerics de

(a) Ainsi nomme à cause de la pèche du thon , dont les fermiers habitent ce lieu : on y a construit de grands magasins où se font les salaisons pre'paratoires.

nos marins , en fixant le prix de ia traversée. Un besoin de procès et de discussions fait le fond du caractère du peuple sicilien , dont la cupidité m'a fait regretter mille fois les Grecs , les Hébreux et les Arabes, Etes-vous obligé de tirer de l'argent de votre poche , de ie remuer dans votre main , chacun accourt ; un groupe étranger à vos afiaires se forme , se grossit , vous presse , vous harcèle , et dévore des yeux la monnaie dont il ne peut pas s'emparer.

Poursuivi par cette triste pensée , je me rappelais, malgré moi , que cette île fut long-temps esclave , et je regrettais de trouver encore chez quelques - uns de ses habitans la trace de la chaîne qui fut traînée parleurs pères. Rien n'eist plus insupportable que les louanges , les admirations improvisées et les continuelles attentions dont on vous poursuit en Sicile. Vingt personnes . s'empressent à -la -fois pour que rien ne vous heurte , pour vous aider à descendre un escalier, pour chasser avec fureur une mouche qui court sur le coHet de votre habit , ou un chien qui se trouve sur votre passage. Comme M.""*" de Sévigné prétendait que le langage des précieuses la jetait dans des grossièretés , l'obséquiosité

m'inspirait du goût pour tous les visages rébar^ batifs; c'eût été chez ceux-là que j'aurais cherché à reconnaître les descendans d'Agathocïe.et deTimoIéon.

Le sentier appelé pompeusement chemin de Catane est tellement rocailleux et impraticable, qu'on traverse , pour l'éviter , des champs immenses couverts de chardons. Quelquefois, suivant de petites rivières , on passe sous des oliviers , des grenadiers , entremêlés de chênes et enlafcés de grandes vignes sauvages. La main de l'homme ne paraît nulle part, et ce vieux pays reprend l'aspect d'une terre vierge et inconnue.

Ce désert, couvert de solarium épineux, de térébinthes , de mauves de dix pieds de haut , SagnuS'castus et de lauriers-roses , nous conduisit jusqu'à un .bois d'oliviers qui couvre une vaste colline. C'est du sommet de ce lieu qu'on aperçoit tout le développement du mont Etna , ses principales éruptions tracées sur ses flancs , Messine, Taormine, Catane, la mer et les montagnes de la Calabre; on a sous les yeux le cours du Symèthe , si célèbre chez les poètes par Tenièvemettt de Proserpine : c'est à son embouchure que s'élevait jadis Tantique Morg-anfoww^ , dont

on ne trouve pas une $eule pierre. Nous descendîmes à Agnoni, pauvre masure qui appartient au prince de Palagonia. Après une halte d'une heure , nous reprimes le chemin de Catane. Quand ia nuit survint , toute la côte était couverte de feux de joie. On célébrait la solennité de ia Fête-Dieu , et nous aperçûmes de loin le feu d'artifice de Catane. Sa lumière rougeâtre nous rappela les terribles incendies de cette cité reconstruite chaque siècle sur les ruines de celle qui avait été dévorée par f Etna.

Nous arrivâmes à neuf heures du soir à Catane : cette vifle , fortement remuée par un tremblement de terre il y a environ deux ans , a été forcée d etayer ses principaux édifices. Des poutres traversent les rues , et ces tristes précautions gâtent l'effet des plus beaux monumens.

On croit que les Tyriens trafiquaient avec Catane avant d'en être les maîtres. Us en furent dépossédée par les Sicules, qui le furent à leur tour par les Chalcidiens , sept ans après la fondation de Syracuse.

Nicias fit le siège de Catane ; Alcibiade , qui servait dans l'armée athénienne , ayant obtenu la permission de pénétrer dans la ville et de

parier seul au peuple , ies gardes quittèrent les murailles pour Fentendre , et Nicias s'empara de ia ville. Plus tard Catane fut rasée par Denys. Devenue romaine Fan de Rome 849 , elle subît depuis le sort de la Sicile. Les Goths et les Vandales la dévastèrent ; les Grecs du Bas-Empire l'arrachèrent aux Latins , qui la reprirent. Brûlée par les Sarrasins, prise par Roger, saccagée par Frédéric H, c'est à son admirable situation qu'elle devait toujours les nouveaux habitans qui venaient s'y établir; son commerce et la richesse de son territoire relevaient ses palais. Cicéron l'appelait oppidum locuples, honestum, copiosum. Pline cite comme une preuve du luxe de Catanç Fhorloge enlevée à cette viiie et qui fit f étonnement de Rome. Charondas y reçut le jour et lui donna des lois ; Stésichore , exilé d'Himère , y. trouva un asile ; Xénophane de Colophon y acquit le droit de cité.

Ce fut. lorsque Féruption de Fan 631 de la fondation de Rome la réduisit en cendres , que deux jeunes citoyens de Catane offrirent un si bel exemple de piété filiale à leurs concitoyens fuyant les flammes et chargés de leurs richesses : ' Amphinome et Anapis n'emportèrent que leurs

vieux parens. Des statues , des médailles, consacrèrent cet acte de la plus touchante vertu.

La lave consuma de nouveau Catane en 1669 ; un affreux tremblement de terre lacheva en 1673 : dix-neuf mille de ses habitans furent victimes de ce dernier désastre. On avait enfin commencé à la reconstruire sur un plan vaste et imposant (29); mais les travaux , qui se poursuivaient avec ardeur, viennent detre ralentis par les dernières secousses qui ont lézardé d'une manière effrayante presque tous les monumens publics.

La situation de Catane rappelle celle de Portici ; cette ressemblance exacte est à-la-fois triste et gracieuse. Toutes deux placées au pied d un volcan , toutes deux baignées jpar la mer , construites sur plusieurs couches de ruines et de laves, ces viDes subiront peut-être encore le sort le plus funeste. Mais là , comme à Portici , sont emportées par le vent ceS terribles paroles : Pos* teri, po^teri, vestra res agitur.

Catane , toujours menacée dans Tordre na* turel , jouit dans Tordre moral d une paix, profonde : sa population a horreur du trouble; elle aime , elle veut, tout ce qu'aimaient, tout

ce que voulaient ses pères; une partie du bas peuple vit Aiéme aux dépens des abus , et travaille à les perpétuer ,v comme les mendians de Rome cherchent à entretenir leurs pkies.

Jamais ce pays ne fournit plus de moines ; jamais ils ne furent plus riches , et f éclat de leur embonpoint fait des serviteurs de Dieu en Sicile une caste d ef us, qui seraient trahis par le coloris de leurs joues , s'ils troquaient leur froc conti*e un habit civil. Cet heureux équilibre de santé et de repos inspire ordinairement à ces moines un grand esprit de tolérance ; ils ignorent ou pardonnent toutes les hérésies. Cependant, chez les ordres plus austères , on rencontre souvent des imaginations qui s'exaltent dans la retraite. Quelques cénobites sèchent , jaunissent ; leurs yeux noirs, pleins de feu , s'embrasent encore de toutes les ardeurs de ia pénitence. L'indulgence est plus rare chez ces derniers , qui semblent offrir i'idéal du fanatisme.

Je me plaisais à voir chaque jour le prieur des Bénédictins se promener en calèche et sourire en passant avec un petit geste tendre à ses amis ou à des moines qui prenaient des giaces, assis devant la porte d'un café.

Les Bénédictins de Catane habitent un véritable palais , ouvrage de Tarchitecté Contini ; nous en dessinâmes l'escalier de marbre , qui est de la plus haute magnificence : legiise est vaste , somptueuse ; les tableaux de Tofanelli et de Cavallucci qui la décorent , sont très-inférieurs à leur réputation ; un orgue excellent y accompagne les offices. Les Bénédictins possèdent un grand jardin , un musée plein d'intérêt (30). Rien n'est moins inquisitorial que leur doctrine , et rien n'est plus poli et plus affable que leurs manières envers les étrangers. Ils attendaient dors la visite du père provincial j qui ne les menaçait sûrement pas d'une réforme ; car les cuisines du couvent étaient dans un mouvement qui ne pouvait être comparé qu'à celui de leurs pourvoyeurs.

On croit que Catane contient soixante mille habitans. Quoique ses fabriques d'étoffes de soie ne puissent soutenir la comparaison avec cefles de Lyon , elles sont néanmoins une des parties de Findustrie que le commerce sicilien exploite avec le plus de succès. Le port de Catane exporte aussi des cuirs , des laines , des colliers d'ambré jaune , du bié , du soufre et du vin en assez grande

quantité. L'agriculture est encore plus négligée ici que dans tout le reste de la Sicile. Les oliviers, livrés à eux-*mémes, ne sont jamais taillés, jamais cultivés : aussi ces arbres élevés , touffus, ne produisent-ils que fort peu de fruits. Le vin est mal fait; les blés sont étouffés par les plantes para* sites qui dévorent leur substance. Quand on cherche à faire sentir aux Siciliens les inconvéniens sans nombre qui résultent d'une pareille insouciance, ils commencent par vous remercier, et finissent par ajouter : Che sachio? che serve? [que sais^je? et à quoi cela sert-il?] Aussi rien n'est-il terminé. Les forgerons battent le fer , assis le plus commodément qu'ils peuvent ; les maçons , couchés sur un échafaudage , posent lentement une brique mal cuite qui devient de la poussière le lendemain : on ne travaille uii peu plus soigneusement que chez les prêtres , parce que l'enfer est là pour celui qui ne ferrerait pas régulièrement une porte , ou qui négligerait une toiture.

S.*® Agathe règne à Catane, quoique le dernier tremblement de terre n'ait pas respecté son église. On lui en a rapidement et à grands frais construit une nouvelle. Le portail de ce monu-

ment est de mauvais goût ; mais ii est enrichi des colonnes de granit qui décoraient le pro^ scenium du théâtre antique. Dans cet édifice , qui a néanmoins une sorte de grandeur dont les Italiens ont toujours ie secret, j'ai remarqué une détestable peinture à fresque qui représente le moment de la catastrophe de 1693, où toutes les communautés religieuses, contraintes de fuir devant la lave , s'embarquèrent à la hâte ; mais ce qui peut être vrai , et n'était pas assez héroïque pour être constaté , c'est que l'évêque fut le premier à quitter le rivage en lui donnant sa bénédiction.

L'itinéraire du prince de Biscari enrichit Catane, sa patrie, d'une foule de monumens que j'ai eu la bonne foi de chercher ; entre autres , un temple de Cérès , qui n'est qu'une jolie petite rotonde , peu digne d'un nom fastueux. Peu de personnes sont plus crédules que les antiquaires ; ils croient comme article de foi la tradition la plus vague , le préjugé le plus incertain. Le moindre morceau de marbre devient ainsi un temple important; et le plus petit travail réticulaire leur tévèle sur-lè-champ l'existence d'un amphithéâtre ou d'une naumachie.

Il faut pourtant être juste envers les habitans de Catane y et leur savoir gré des efforts qu'ils ont faits pour retrouver les monumens de ieur magnificence passée : cette conduite devrait stimuler notre émulation, à nous qui traitons si légèrement de barbares les peupfes qui négligent ce genre de recherches. Ne laissons-nous pas dans f oubii le plus profond cette ville d'Arles dont le sol renferme des trésors que ie hasard seul y a fait rencontrer jusqu'à présent ? Ne négligeons-nous pas une fouille facile et d'un succès presque assuré, et cela au milieu de la seconde vilie du royaume , à Lyon , sur le rivage même de la Saône?

Quoi qu'il en soit , les Cataniens désignent sous le nom SOdéon un édifice dont la petite dimension peut en effet laisser Croire qu'il était destiné aux exercices choragiques. Près de là , se trouvait un théâtre aussi spacieux que celui de Taormine , revêtu de marbre bianc , et dont tous les débris portent l'empreinte de la recherche élégante de la .plus belle époque des arts. Ce monument n'est pas entièrement exhumé ; ses portiques extérieurs sont encore encaissés dans la lave , de telle manière que leur couronnement

sert de base à plusieurs palais. On est cependant parvenu à pénétrer dans l'intérieur de la salle , et à déblayer complètement les galeries circulaires qui conduisaient à Famphithéâtre.

Les eaux du fleuve Amenanus, qui enveloppaient autrefois les murs de Catane , et qui disparurent dans l'éruption de 1669, ont arrêté des travaux curieux , dont les résultats seraient devenus d'un grand intérêt; je veux parler des bains antiques qui se trouvent sous l'égiise et la place de ia cathédrale , à vingt pieds de profondeur.

Ce Marceilus qui regretta si vivement la mort d'Archimède et mouilla de larmes généreuses les lauriers qu'il venait de cueillir à Syracuse , ce général dont Fexemple est apparemment si difficile à imiter , voulut laisser un monument chez les Cataniens et se faire pardonner ses triomphes. On montre encore le plan géométral d'un gymnase construit aux dépens de ce grand homme. C'est ainsi que les Romains savaient imposer aux vaincus le tribut de la reconnaissance.

Quelques ouvriers trouvèrent depuis peu , en creusant un puits , des voûtes , des travaux , qui

promettent la découverte du grand cirque de Catane. La dépense énorme qu'exigerait cette entreprise, fa fait abandonner. Ce cirque avait, selon plusieurs écrivains, dix-neuf cents pieds de longueur sur trois cent quatre-vingt-dix de largeur ; des termes , des statues , des colonnes , décoraient la spina. Selon les auteurs du moyen âge , on y admirait aussi deux obélisques de granit, l'un surmonté d'une lune d'argent, f autre couronné d'un globe de verre. Les statues de Cérès , de Cybèle , de la Victoire , celle de la Terre , due au ciseau de Mamurius , se réfléchissaient dans deux immenses canaux , le Nil et f Ëuripe. Des cygnes , images de la poésie , se jouaient dans ces eaux qui rafraîchissaient un des jardins les plus vantés , les plus somptueux de la terre.

Quant à f amphithéâtre , tous les matériaux en ont été à peu près enlevés dans le cours des XII. ^ et XIII.® siècles, pour servir à ia construction d'édifices qui ne sont plus.

Le petit-fils du prince de B* ** a hérité de ses pères , qui furent de grands citoyens et les Mécènes de la science en Sicile ,. un musée qui ferait honneur à un souverain (31). Le plus bel

ornement de cette galerie est, sans contredit, un torse en marbre de Jupiter , trouvé par le grandpère du prince actuel dans les fouilles du théâtre de Catane. Nous vîmes dans ce même palais une belle coflection de costumes qui date du XI/ siècle , et finit aux vertugadins et aux paniers de nos aïeules.

Quant aux camées et aux médailles, tout cela ne se voit pas, plus que le prince. Un amour contrarié , un mariage à peu près forcé , ont inspiré , dit-on , à' cet homme de quarante ans et d'une belle figure , un profond dégoût pour le monde. Le père et le grand-père du prince de B*** ouvraient leur palais à une société choisie , aux voyageurs , aux artistes , et ils entreprirent souvent , dans Fintérét de leur pays , de longs et utiles travaux. L'éclat de cette exis* tence , comparé à la tristesse de celle du prince de B***, donne trop d'humeur à ses compatriotes , pour qu'il soit permis de croire le mal qu'ils disent de lui. Le fait est qu'il a une fortune considérable dont on ignore l'emploi, et que le soin de ses chevaux est la seule chose qui puisse le distraire de la société de ses gens d'affaires. Je dois ajouter que , sans avoir vu le

prince de B***, jai trouvé en lui une grande

politesse, une extrême complaisance, et que les

\ lettres par lesquelles il m'a fait f honneur de me

répondre sont celles d'un homme très-obiigeant et.de très-bonne compagnie.

Au reste , à Fexception de quelques maisons , ou plutôt de quelques personnes, et sur- tout des Gioêni , des Recupero , des Gemmelaro , les nobles siciliens se visitent peu , et ne se réunissent jamais pour des fêtes ou de grands dîners. Les portes de leurs palais sont hermétiquement closes; et, quoiqu'ils soient fort loin de manquer d'esprit et d'instruction , ils placent ordinairement leur confiance dans un confesseur et dans un procureur qui font toutes leurs' affaires. Let^^s plaisirs consistent parfois dans ia société intime d'un barbier qui coiffe les dames, rase le maître de la maison , et fait le soir leur partie de calabresella. Cet homme amusant , important, raconte alors les histoires de la ville, lesi querelles des confréries de pénitens , ou les conflits des processions. II s'entend avec le confesseur pour les mariages des fiiies de la maison, pour les placemens d'argent, et protège \e% amours de Fhéritier. J'ai rencontré cinq ou six

de ces Figaro , et j'aurais imaginé que Beau^ marchais avait étudié les mœurs des Siciliens, quoiqu'on rencontre chez eux plus de don Basile que de comte Almaviva. Les moins sau* vages entre les seigneurs siciliens vont s'asseoir tous ies jours , régulièrement , pendant deux heures , dans la boutique de leur épicier ou de leur marchand de drap , pour y répéter d'éternelles plaintes sur une innovation faite dans l'administration , sur l'établissement du code ou l'imposition de la carta bollata.

Les grandes distractions des dames sont les prises d'habit de quelques pauvres jeunes personnes , bien nobles et bien tristes. Aïoi;s on tend l'église du monastère , on prêche , et les parens et amis sont invités pendant quatre jours à manger des dolci (a) au parloir. L'ignorance de ces bonnes religieuses est telle, que j'eus bien de la peine à leur persuader que les Français étaient chrétiens. On eut par politesse l'air de me croire; mais on était loin d'être convaincu. J'écoutai avec une grande patience l'histoire de l'abbaye depuis sa fondation par le comte

(a) Mëiangc de sucreries , de gâteaux et de confitures.

Roger. Tout ce que j'avais entendu dire des couvens de religieuses me persuadait que j'allais voir apporter des biscuits , du sirop ; je mourais de soif. J'attendis, rien n'arrivait, les histoires ne finissaient pas ; je quittai enfin ies bonnes religieuses , qui me promirent des prières et me sevrèrent de confitures. ^

Avouons ici que je fus encore moins heureux à Messine , dans un parloir charmant de l'abbaye de San-Gregorio : malgré ma révérence , la plus poiie possible , et dès mon premier mot d'excuse , l'aiarme fut au camp ; les causeries si animées cessèrent , les voiles tombèrent sur les visages , on retira de petites mains blanches qui passaient entre ies barreaux ; des volets se fermèrent , et je fis retraite , très-maiheureux d'avoir troublé le seul plaisir vif des religieuses , ceiui de la conversation.

Aucun monastère en Italie ne m'a fait éprouver ces sentimens intérieurs d'admiration et de pitié que je sentis si vivement à Lyon , lorsque j'y passai pour me rendre en Sicile.

J'étais ailé visiter une maison de campagne qui domine ie vallon d'Ecuily. Le soleil descendait entre deux collines, au bas desquelles

la Saône formait un iac éclatant de lumière.

Tout était fertile et riche dans cette campagne ; tout était riant et prospère autour de moi. Une noce animait la maison où je me trouvais :

le vin faisait des heureux de tous les amis du jeune couple. A un demi-mille au-dessous de la terrasse où Ton dansait sous de grands arbres, des religieuses trappistes de la Val - Sainte venaient d'acheter un jardin et une maison délabrée. Travaillant elles-mêmes à la construfction d'une église , elles étaient isolées , solitaires , au milieu de la campagne la plus habitée et près d'une ville populeuse. Je suivais , à Faide d'une lunette , le mélange des travaux si rudes et des prières si vives de ces êtres qui ne tenaient à la vie que par la souffrance. En effet , dans leurs momens de repos , et à peu près tous les quarts d'heure , elles se prosternaient et s'anéantissaient devant Dieu. L'excès de la pénitence nivelait les âges , et imprimait aux traits de ces pieuses filles une parfaite uniformité d'expression ; éteintes par les austérités , le tombeau et la récompense semblaient les attendre toutes le même jour.

Les faibles restes de l'ordre de Malte sont confinés dans un couvent à Catane. Ces suc-

cesseurs des héros de Saint- Jean d'Acre , de Rhodes et de Malte, sont revenus à la simplicité monastique. Un vieillard respectable, M. ie commandeur de Rechignevoisin , de la langue de France, eut f obligeance de me montrer la cou? ronne et le poignard qui avaient servi au couronnement de Paul I/'' comme grand-maitre de Malte. Voilà, avec Fépée de d'Aubusson, ce qui compose leurs trésors. Sic transit gloria mundi. On ieur fait espérer qu ils obtiendront une ile dans l'Adriatique ; mais le siècle a beaucoup détruit , et il ne fonde rien. Je crois même que l'ile de Lissa leur a été proposée ; la difficulté serait de s'établir , de construire une église , un hôpital , des forts , des vaisseaux. Tous les intérêts sont changés ; les états chrétiens ont conclu des traités avec la Porte , et même avec les régences d'Alger et de Tunis.

Un vieux grand-bailli , lieutenant du grandmaitre , se promène dans une voiture aux armes de l'ordre : on le prendrait pour un contemporain des la Valette et des File- Adam , dont il rappelle les vertus.

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