B2 SOUVENIRS
de mériter son surnom passé àHopulentissima. Le consul anglais Feghen avait entrepris des fouilles importantes dans ce lieu. On vient d y trouver récemment des portiques , et des colonnes avec les chiffres 12, 13, 14. Tout fait présumer que c'était une palestre , et peut-être la plus importante de la Sicile. Je traversai Mazarino ; c'est de cette petite ville que sortait la famille du cardinal Mazarin.
Enna (34), aujourd'hui Castro-Giovanni, fondée par Ënnos , quatre-vingts ans après Syracuse, fut depuis nommée par les Romains Castrum Ennœ. Son temple de Cérès n'existe plus. L'air de ce pays est pur, frais ; les parfums de ses campagnes sont si doux, que , selon Diodore, les chiens de chasse y perdaient l'odorat. On y trouve fréquemment des antiquités , qu'il faut arracher des mains des paysans. La lampe de bronze , d'une forme élégante , qui s'éteignit dans un sépulcre, éclaire aujourd'hui la chaumière du pâtre SEnna. C'est au bord du lac Pergus que Proserpine fut enlevée. Le pont célèbre de Capitarso, bâti en 1553, est, en effet, d'une construction assez hardie , mais qui ne mérite cependant pas sa réputation sicilienne.
Je me dirigeai sur Sperlinga. On lit sur une des portes du château de cette ville une inscription qui rappelle la bienfaisance courageuse des habitans de ce pays :
QVOD SIC vus PIACVIT, SOLA. SPBRUNGÂ NEGAVIT.
Trois cents Français réfugiés dans les souterrains de ce château échappèrent pendant quelque temps à la proscription qui les fî*appa si cruellement àlepoque des vêpres siciliennes. Philippe de Scalambre , qui les commandait , obtint , ainsi que je Fai dit plus haut , comme Guillaume Des Porcelets , le prix de sa modération et de ses vertus. Je vis , en passant , Nicosia , Troina , qu'on croit Fancienne Imacara, et les monts Herœi. C'est là qu'habita Daphnis , l'inventeur de la poésie bucolique. Si son ombre vient errer dans ces solitudes , quelle doit être sa surprise de ce que les échos qui redirent ses chants , ne répètent plus que des commandemens autrichiens (a) , dont la mélodie est un peu moins gracieuse !
Revenus enfin à Catane par Meretto , Bronte,
(a) Un poste autrichien assez considérable occupe cette partie sauvage de la Sicile.
Randazzo et Lingua-grossa, nous étions trop fatigués pour visiter la côte orientale de l'Etna , le bois de Santa- Venera , et le Castagno dei cento cavalli, qui a été vu par tout le monde et décrit tant de fois.
Le trajet qui sépare Catane Slaci reale appartient à ia fable , à la haute poésie. Voilà le théâtre des jalouses fureurs de Polyphème. Cette grotte entendit la plainte de Galatée , et le malheureux Acis gémit sous ce rocher. On retrouve et lè port d'Ulysse et le rivage chanté par Virgile. Derrière chaque promontoire, au fond de chaque caverne , on espère surprendre les nymphes dans leur bain mystérieux : cette onde si bleue , si pure , les attend ; ce sable si doux respectera leurs pieds délicats. Plus haut s'élève un amphithéâtre de collines couvertes d'arbres, de plantes des teintes les plus variées et les plus vives ; enfin dans le ciel , au-dessus de la région des nuages , apparaît toujours l'Etna , le front ceint d'une bandelette de neige , dont les feux du soleil colorent et tempèrent l'éclat.
J'ai quitté les écueils des Cyclopes , Fari-^ glioni délia Trizza, si bien décrits par le savant Dolomieu. D'Orville trouve l'étymologie du nom
fariglioni dans le mot gtec ÇcLpot; , supposant que des fanaux furent construits dans ce lieu pour la sûreté des navigateurs. En Sicile , on nomme encore fane les feux ou signaux qu on allume spontanément et qui avertissent avec une inconcevable rapidité tout le rivage de cette île , de l'arrivée d'un bâtiment sur un point de la côte. Je ne dirai rien de plus de ces roches basaltiques d'une forme bizarre même par leur régularité , de ces pyrites , de ces cristallisations sans cesse lavées , battues par les vagues , prodiges d'une nature dont tous les effets sont ici des miracles.
II faudrait qu'un paysagiste vint passer des mois entiers à laci reale et dans les environs de cette ville : elle est assise sur la hauteur , et communique avec son petit port par un chemin taillé dans le rocher , soutenu par des murs en arcades ; le ïaurîer, ie cyprès, l'aloès, se groupent au-dessus des ruines, ombragent de petites chapelles , et laissent apercevoir les fabriques pittoresques et les vieilles tours S laci. Un peu plus bas est la mer ; sa transparence est telle , qu'on lit dans ses profondeurs jusqu'à une grande distance. Ce promontoire est celui de Naxos ^
victime de Syracuse : voilà tes bords fortunés du fleuve Onobala, Mégare, et les rochers qui s enorgueillissent encore des ruines de Taormine.
Le peintre , en poursuivant sa route , retrouvera les sublimes horreurs de ces torrens de scories noires et hideuses que f Etna vomit jusqu'à la mer. Par-tout une végétation active couvre les bords de ces fleuves infernaux ; ils ont brisé de vieux ponts , se sont amoncelés devant des montagnes qui: arrêtaient leur furie : sur ces montagnes d'une forme déchirée , s'élèvent des châteaux sarrasins, des murs crénelés, dont le style barbare contraste avec la forme élégante des aqueducs qui traversent la vallée.
Nous arrivâmes à Giardini, accablés par ia chaleur de la journée : ce hameau , situé au bas de la montagne de Taormine et sur ia grève même de la mer, n'est habité que par des pêcheurs. Un prêtre vient d'y établir une petite auberge fort propre; on y mange du poisson très-frais sur une terrasse dont la mer baigne le pied ; enfin l'on y est servi par une femme d'une figure agréable , contre l'usage sicilien , qui vous met toujours à la merci des camerieri. Nous montâmes le lendemain matin à
Taormine (35) , dont le théâtre était placé sur une haute montagne qui s'avance dans la mer.
L art , le goût, la magnificence des anciens s'emparèrent de ce lieu, où ils construisirent un théâtre dont les vestiges composent encore au* jourd'hui le plus beau site de l'univers. Assis sur les gradins les plus élevés, on aperçoit, à travers les portiques qui ornaient la scène , fEtna, l'ancien port de Vénus, le rivage où fut l'autel d'Apollon Archagète , laci, Naxos (36), Leontini , Augusta , Syracuse , et une mer immense. Si cette ruine telle qu'elle est émeut et élève Came, qu'était-ce donc lorsque, dans le fond du même théâtre, on pouvait voir la lave du volcan menacer le rivage, et ses feux éclairer la scène , tandis que l'esprit et les yeux étaient frappés à-la-fois , ceux-ci par les orages de l'océan , celui-là par les douleurs d'Electre et les infortunes des Atrides ! Ainsi les prodiges de la nature et des arts s'étaient rencontrés sur ce promontoire pour y éblouir tous les yeux , pour y charmer tous les cœurs. Où pouvait-on représenter avec plus de succès le Cyclape d'Euripide , puisque FEtna , vomissant des tourbillons de fumée , se montrait au fond de la scène? Dans
Iphigénie en Aulide , à travers la porte principale apparaissait la mer sillonnée de vaisseaux. Enfin des nuages légers et le secours des mobiles periacti prêtaient leur illusion aux Nuées d'Aristophane* Les pinceaux de Zeuxis et d'Apeïle auraient-ils pu offrir à la scène grecque des décorations aussi nobles et aussi éclatantes ?
On acquiert aisément la preuve que le théâtre de Taormine fut revêtu de marbre. En 1748 , on a restauré assez maladroitement les angles de cet édifice » en y engageant au hasard des colonnes de granit gris et de marbre rouge :
mais ce qui reste de sculptures monumentales, porte évidemment Tempreinte de Tépoque où les Romains dominaient en Sicile ; les chapiteaux sont peu fouillés , et le travail a de la mollesse. Ces détails n'empêchaient pas que l'effet total ne dût être imposant et admirable. Ce théâtre a quelque rapport avec celui de Sagonte , dont la nature avait aussi offert la base et fait concevoir le plan : mais jamais ce monument de la cité espagnole n'a pu être mis en parallèle avec le théâtre magique de Taormine.
L'effet de la voix était d'un bonheur singulier : on peut se convaincre que le lieu de la scène
devait être sonore sans écho. On arrivait à ce théâtre , entouré (Tun portique , par des rampes dont ii ne reste rien. Un rocher s élève non loin de là , et domine de beaucoup I édifice , qui pouvait contenir environ de vingt-cinq à trente mille personnes.
Des débris de créneaux et d'embrasures prouvent que ce lieu servit de forteresse , peut-être à l'époque où les Sarrasins étaient maîtres de la Sicile. Ce théâtre aura vu des combats simulés et des batailles sanglantes. Il ne retentit aujourd'hui que des sons de la flûte ou des chants du berger.
On sera peut-être bien aise de retrouver ici des paroles siciliennes que j'y ai entendu chanter, et qui sont peut-être déjà connues :
Vïa, biddîcchia, Facémo pâci :
Chiù non mi piàci Stare cosi !
Vîa, biddîchia, Scôcca di rôsà , Lo céïu vôiïe Ch' ïo t* amero !
Se fo tuo côri Il tégno ïo ;
Lo pîgnu mîo Cbésto sarà!
Ti do lo mïo Tra io tuo péttu :
Da Ii ricéttu , Per carità!
Quanto sei dôice, E aggrazziata!
O Nice amata, Sto c6ri è tu'
Parmi les chants siciliens (37), plusieurs sont empreints d'un caractère guerrier qui atteste leur ancienneté. Les romances populaires de Sélinonte , de Sciacca , de Castro-Giovanni , rappellent les guerres féodales des Luni et des PeroHo. Les Siciliens ont oublié les vers de Stésichore et de Théocrite , comme les Grecs ont perdu la l3rre de Pindare et de Timothée. II serait difficile de connaître les instrumens de musique dont on se servait en Sicile ii y a quelques siècles : Fusage de la guitare y est assez récent , et les paysans de l'intérieur de l'île sont restés fidèles à la musette et à la flûte la plus simple.
Eians le nord de l'Europe , les chants nationaux sont mélancoliques ; tous semblent inspirés par un amour malheureux, par un triste souvenir , ou la crainte d'un avenir plus funeste : ainsi le premier chant de l'homme du nord fut une plainte. Les chansons populaires de la Sicile portent au contraire un caractère de gaieté qui rappelle sa prospérité passée, la richesse de ses villes, la fécondité de ses champs. La cause ne s'en trouverait-elle pas dans le plaisir que toute cette population éprouve à chanter sur le bord de la mer, la nuit, après une journée
brûlante, en respirant l'air frais et parfumé de ces beaux rivages?.
Les auteurs des chants nationaux demeurent presque toujours ignorés. Les vers de Simonelii, de Levantin de Meli, de Bertolini, sont inconnus à ces insulaires.
Une gravure mise à ia tête de cet ouvrage donnera Tidée d'une danse que je vis exécuter , ie soir , sur le théâtre de Taormine.
De grands tombeaux placés au fond de la vallée qui borde ce monument , dans la necropolis de Taormine , rappellent ceux de la via Appia. H ne reste donc de cette ville que le théâtre de ses fêtes et le dernier asile de ses citoyens , de ceux qui ne devaient plus être réveillés par le bruit des applaudissemens de là multitude, par les cris des combattans, ni par les secousses des tremblemens de terre.
Le petit village de Mola se trouve au-dessus de la Taormine moderne. Ces restes , ainsi que ceux d'une forteresse crénelée qui couronne un rocher plus élevé encore, me rappelaient les fonds de montagne peints par Salvator Rosa avec tant d'art et d'énergie.
Taormine, Tauromenium , fut bâtie sur le
penchant du mont Taurus par Andromaque , père deTimée Thistonea; elle fut peuplée de ceux des habitans de Naxos qui purent échapper lorsque Denys le tyran fit détruire leur ville. Agathocle s'en rendit maitre ; Auguste y fonda une colonie romaine. Brûlée en 893 par les Sarrasins, elle fut détruite en 968 par ordre du calife AI- Moëz. Les restes de sa splendeur s'évanouirent ; à peine y compte-t-on aujourd'hui quatre mille habitans. Taormine est, comme toutes les petites villes de la Sicile , sale , mal pavée , avec des rues si étroites , que deux personnes peuvent à peine y passer de front. Cette ville a toujours été un point militaire important; aussi trouve-t-on à chaque pas des ruines grecques , des murs romains, des tours sarrasines : les opuntia, les ronces, le lierre, se sont emparés de ces vains travaux; des pins et dès palmiers régnent sur ces décombres, et pyramident au-dessus d'eux avec une grâce inimitable (a).
(a) On montre à Taormine un mur que Ton dit avoir appartenu à une naumachie , et une citerne dans le genre de la piscina mirahilt. Tout cela est fort dégrade'. D'ailleurs , encore une fois , à quoi bon une naumachie et des combats sur Teau dans un petit espace ,.chez un peuple qui habite le nyage de la mer?
Une inscription tailiée sur la corniche d'une maison construite dans le style florentin et la plus apparente de Taormine peut faire croire qu elie fut habitée par Jean d'Aragon , après que son armée eut été défaite par les Français.
On trouve aussi dans une église située sur la place de Taormine plusieurs inscriptions grecques; entre autres, celle-ci (38):
0AAM02 TON TAIPOMENITAN
OATAiniN 0ATMni02 ME2TON
NIKA2ANTA nTGIA KEAHTI
TEAEIOI.
La distance de Giardini à Messine est d'environ trente milles. On fait deux lieues , tantôt en gravissant sur le sommet des rocher^ , tantôt en passant dans Feau de la mer au travers des ^ écueils. Le voyageur est pressé entre une montagne élevée contre laquelle il se serre , et des eaux profondes dont la couleur foncée lui révèle f abîme qui se trouve si près de lui. Tout cela est fatigant, et pourrait être fort dangereux, si les mulets n'étaient pas les meilleurs animaux du monde. Je travaillei;ai de toutes mes forces à rétablissement de leur réputation , qui n'est pas aussi bonne qu'elle devrait l'être. Nous rencon-
trames le fleuve Chrysorrhoas. C'est près de cette onde, qui roulait de for, que le dieu du jour faisait garder ses troupeaux (par ses deux filies , Phaéthuse et Lampétie , toutes deux éclatantes d'une céleste beauté. On a construit sur le promontoire SArgenum un télégraphe, qui, heureusement pour les employés, n'a pas grand'chose à dire ; car je ne sais trop comment ils s'en tireraient.
Il nous fallut descendre les rochers de Scaletta , dont les vieilles tours menacent la route ; éviter le chemin , qui est impraticable , et , glissant, sautant, nous accrochant à des branches, gagner la plage de la mer, que nous ne quittâmes plus jusqu'à Messine. Cette marche fut extrêmement pénible pour nous : mais la beauté des sites que nous avions sous les yeux nous en fit supporter plus aisément les fatigues ; nous apercevions les coteaux pittoresques du Péloit , les villages de Galati , Lardaria et Camari ; la vue des côtes de Reggio nous consolait d'avoir à traverser les lits de torrens desséchés, et à passer sous des rodiers de marbre échauffés par le soleil , lorsqu enfin nous découvnmes les clochers et les tours de Messine.