‹ Souvenirs de la Sicile, par m. le c. de ForbinChapitre 6 sur 26 · PALERME · texte numérisé non relu

PALERME

Le premier mouvement de surjirise que ^ fait éprouver à un voyageur la physionomie pitto- , resque d’un peuple , est ^toujours favorable au projet de la saisir, de la peindre : plus tard l’habitude efface cette impression. Il me semble au •. con traire que*, pour parler de l’esprit , -des mœu rs v • d’une nation , attendre , c’est étudier , chajpie ^ jour devant apprendre quelque chose.

Ce qui me frappa le plus du premier aspect de Palerme»[ Tântique Panorme (aj] (3) dès inon arrivée dans cette ville , fut la singularité

(m) Panormos [ lotus porlus ], port de (oates les nations, qui fut jadis divisé en trois parties: Neapolis, Tune d'elles, forcée parles Romains dans la première guerre punique, entraîna la prise do reste de la ville.

de la physionomie de scs habitaiis et son cai'actèrc^ prononcé , qui justifieiit si bien toutes les fatigues d’un voyage entrepris à ia recherche de sensations nouvelles*.

V Palerme a peu de rapport avec les villes dltalic ; plusieurs palais , ses églises , me rappellent Burgos et Valladolid : l’ensemble des habitudes , des mœurs ^ complète la ressemblance castillane. Je débarquai sur le quai du port à six heures du soir : un ballon venait d’étre lancé ; il ne devait pas aller très-loin : mais, c’était une nouveauté pour les Palcrmitains, qui se livraient à la joie la plus vive et la plus bruyante. Je me réfugiai sous la protection d’une calèche qui cheminait lentement, afîn de ne pas être entraîné par une foule d’abbés, de militaires, ’de lazzaroni et de femmes à demi voilées. Deux moines fran-

ciscains , assis sur le devant de cette voiture , prenaient des glaces en causant avec une grosse dame coiffée d’un chapeau surmonté de plumes. Quelques coureurs (a) mal tenus entouraieni

(a) Selon TaUmaaca, il ny avait à Païenne, en 1550 ou 1551 , c]uc troia vohurcs nommeea alors charrettes » et Tusage n'en commença qn’à cette époque , k Foccasion du mariage de la fille du vice-roi, Jean de Voga, avec le duc*dc Bivouc.

d’autres carrosses an'étés au milieu (fe cette multitude charmée de la soirée. '

La lune éclairait ce quai ; mais à peine fus-je entré dans une rue par une porte triomphale, que je ne trouvai plus qu’une obscurité profonde, quelques lampes s’éteignant devant une madone et de grands palais bien sombres qui me reportaient vers les demeures des Gusman , des Sanchc et des Olivarès. On aurait le droit de s’attendre à une aventure , de croire que la duègne va vous accoster, qu’une jalousie va s’entr’ouvrir, enfin que l’amour va faire diversion à la solitude de ces lugubres manoirs.

U serait aisé d’assigner la cause du bruit con- ■ tinuelqui règne à Palerme, tandis qu’à Naples le tumulte qui dure nuit et jour, n’est produit que par des gens aussi avares de mouvement que ^ de paroles.

Rien n’est si piquant , lorsqu’on met le pied en Sicile pour la première fois, que la mobilité des traits de ses habitans. Un froncement de sourcils, une façon d’allonger le menton, de contracter les narines , composent une conversation animée; ce sont 'des deitiandcs ou des réponses claires et positives. Quand la parole.'v

reprend ensuite ses droits , la pantomime est si pressée , les doigts deviennent des auxiliaires si rapides, que le regard peut à peine les suivre.

Le Cassera, principale rue de Paierme, offre ainsi des scènes continuelles, toutes comiques et toujours variées. Les rues sont encombrées de moines de tous les ordres. On ne rencontre que ' des figures coiffées’ d’un capuchon , d’une calotte , d’un petit chapeau triangulaire, les bras croisés, ^ l’œil contrit , l’air composé : chacun envie un .. •• regard de ces bons religieux , et s’approche • respectueusement pour leur baiser la main.

Palerrac est Coupée par deux grandes rues,

. et le point central où elles se rencontrent , forme une place octogone. La décoratioii dç cette place, qui date de 1592, sous le règne de Philippe ni, rappelle le style florentin; elle a de la magnificence , mais elle ne saurait soutenir un examen sévère. L’une de ces rues, qui va de la mer à la campagne , porte indistinctement le nom de Cassera ou de Tolède. Cassera (a) vient probablement de l’arabe el cassar, soit parce que

(a) On peut croire ausii que ce nom lur vient du aacrifice que fit le duc de Caucro en laissant abattre ton palais pour qù'on pût ■ prolonger et embellir cette rue.

cette rue conduisait à un château, soit parce qu’uix château était construit sur cet emplacement. C’est enfin ie quartier des affaires, que tout le monde veut habiter : on s’y rencontre cent fois par jour. Les équipages de la noblesse paiermitainc passent tous les soirs au Cassera pour se rendre au bord de la mer, où se réunissent toutes les élégances , tous les gens à la mode. *

L’usage populaire des petites fontaines en » marbre 'établies au coin des rues doit dalcr.doi ■ Tépoque où les Sarrasins étaient maîtres de la Sicile. Chacune de ces fontaines a son bassin , son jet d’eau , et des, vases en verre rémplis d’une eau limpide. On y vend au prix le plus modique des oranges , des citrons , de la limonade et des glaces.

Presque toutes les maisons de Ta rue de Tolède sont couronnées, dans leurs étages supérieurs , de balcons avancés et de loges grillées , sans trop de précaution. J’appris que ces galeries appartenaient à des couvens de femmes. Sou-* vent tel monastère très-éloignc a payé fort cher l’avantage de jouir de la vue de cette promenade; les religieuses, leurs pensionnaires, nyairivent que par des chemins souterrains qui passent^

sous des places , des palais , et coimiiuniqucnt de la galerie au monastère. De jeunes demoiselles nobles habitent ces couvens ordinairement fort . ^

• riches. Elles recevaient autrefois au parloir, et • ' ‘ donnaient des goûters , de petits concerts spirituels. On le» retrouvait sur les balcons du Cassera à. fheure de la promenade; les gens intéresses à les revoir se logeaient près de ce lieu ; on se pariait par signes ; mais tout cela est change. Les rf’cligicuses actuelles des couvens de Païenne portent lu peine de la gaieté qui animait leur asile il y a quarante ans, et de ce qu’en ont dit quelques voyageurs hidiscrets. Les églises de ces couvens sont très-ornées ; des lucarnes rondes, grillées d’argent, d’environ deux pieds de diamètre, placées à trois pieds du pavé, servent de confessionnaux.' J’ y voyais sans cesse des prêtres assis dans un bon fauteuil, l’oreille appliquée à la grille, écoutant patiemment les scrupules religieux. •

Le peuple de Païenne se plaint des impôts qui Faccablent; on lit sur la porte d’un bureau . d’octroi , à fentrée de la ville , Dazio de’ fiori, impôt sur les fleurs. N’est-il pas trop cruel d’imposer les fleurs et de tolérer dans les rues des monceaux de fumiers?

La Bagaria, située à trois milles de la ville environ, ornée de maisons de plaisance, est célèbre dans les annales des plaisirs palcrmitains. On poim'ait croire que son nom vient de baccana , lieu consacré à Bacchus : en eflet , le revers des médailles de Panorme.o&c une grappe de raisin. Je ne vois à la BagaTia que des bàtimens énormes établis à grands frais sur des rochers : pas un arbre, pas une prairie; la vue seule est assez variée , parce que la mer îa termine. On ne peut se dispenser de visiter la maison du prince de Palagpnia : il avait eu le goût bizarre de décorer ses jardins de statues sottement monstrueuses ; il en leste encore plusieui-s , quoique son fds, plus sage que lui , en ait fait briser beaucoup. Le prince' de Palagonià dbssi.liait lui-inéme ces images ridicules , et réalisait ainsi les rêves d’un üévreux de peu d’imagination. Le domestique qui montre Fiiitérieur de la maison , me disait , en parlant de la manie de son défunt maître : Povero uomo non amava ne donne, ne gioco, ne teatro ; nia si divertiva di quelle bestiàlita. Nous y trouvâmes deux moines jouant au billard en attendant le dîner du prince , qui dîne fort bien , dit-on , et ne fait plus faire de

statues. Je recommande aux curieux la galerie

des portraits de famille des princes de Palagoiiia.

J’allai voir , dès les premiers jours de mon . arrivée, les luines de Soluntum , près de la Bagaria , sous le mont Catalfano. On ignore Forigine de cette wüe , qui appartint long-temps aux Carthaginois, i^rrhus y plaça sa réserve lorsqu’il lit le siège de Païenne. Une petite voie , (pii l'appelle celle des Romains , conduisait à deux temples construits sur un côteau. Le peu ([u’on découvre de ces monumens hidique (pi’ils hirent d’une médipcre grandeur, et que leurs ’ bases étaient creusées dans le rocher. C’est avec bien de la peine qu’on retrouve quelques chapiteaux doriques sous les ronces, les fougères, les arbflsfes qui les cachent.

Nous couchâmes à Termini, près de laquelle se trouvent les ruines de l’antique Himera. Cette ville cst'placée au pied -du mont Termini , l’uu

i * il

des monts Nebrodes. L’église majeure de Ter-

mini passe pour être construite sur les ruines (Fune grande fabrique ancienne , qui fut, dit-on^' le palais du proconsul Sthenius. Nous dessinâmes * le fragment d’une statue revêtue d’une toge, dont les Termitains font celle du consul. Les eaux

cliau(fcs de Termini ont assez de réputation; une tradition sacrée chez les anciens faisait jaillir miraculeusement cette* source pour délasser Hercule. Himera, détruite par les Carthaginois commandés par Annibal , pour venger Amilcar , ne s’est jamais relevée de ce désastre. Amilcar y fut défait par Gélon , le jour meme où trois cents Spartiates mouraient avec tant de gloire aux Thermopyles , l’an 480 avant J. C. Termini peut avoir été élevé par les Carthaginois après la chute A' Himera. On croit que ce fut dans cette patrie de Stésichore(a^ que furent représentées les premières comédies régulières d’Epicharme. Je renvoie , pour la vue de Termini , au dessin qui en a été gravé dans l’ou* vrage de M. Ostenvald.

L’intérieur de la chapelle de Sainte Rosalie, sur le mont Pellegrino , compose le tableau le plus pittoresque. Lorsqu’un rayon'cîe soleil j)éuètre , au travers des lierres et des broussailles , dans cette église taillée dans le roc, sa lumière mystérieuse éclaire avec magie l’autel doré et Timage de la patronne de Palerme.

Sainte Rosalie avait vécu dans sa jeunesse à la cour du roi Roger, dont elle fai^t Fornement. Un sentiment malheureux lui fit quitter le monde en 1220 environ ; et , ne trouvant les règles d’aucune communauté assez austères , la belle pénitente se retira dans une grotte du monte Pellegrino : elle y mourut peu de temps après. EInsevelie par les anges , le parfum des roses qui se renouvelaient sur son tombeau , trahit le lieu de sa sépulture.

La cathédrale de Palerme, construite en 1 1 85 par Gautier, archevêque de cette ville , fut placée sous l’invocation de Sainte Rosalie, dont l’intercession délivra Palerme du fléau de la peste.

* L’extérieur de ce monument, d’une architecture moresque ‘et grecque du Ëas-Empire , est du plus bel effet. M. Van Cléemputte en fit un dessin que Ton retixmvera avec plaisir dans Fouvrage dç M. Ostenv^d. On y admire les tombeaux de porphyre des empereurs Henri et^Frédér|^;4<*nt les épitaphes furent composées par le^üpIlDine Roger Parutâ. Je pense que ces énormes blocs de porphyre ont été rapportés de la Syrie. J’ed ai vu moi-méme d’une grande dimension sur le port de Césarée en Palestine, (jui semblaient

avoir été préparés pour être transportés en Europe. II est donc probable que les cendres renfermées dans ces monumens n’ont usurpé la place d'aucune grandeur pnicnne(^aj. Cette église est éclairée, le soir de la fêté de Sainte Rosalie, par cincj cents lustres chargés de bougies , dont Féclat est réfléchi par des miroirs placés avec beaucoup d’art. Aussi le coujMTccil de cette immense basilique est-il alors éblouissant.

La fête de Sainte Rosalie, qui se célèbre à Palerme au mois de juillet avec la plus grande pompe, rappellera désormais le souvenir des ddlniers troubles. Le feu d’ai-tifice qui précéda cette solennité fut le signal de ce terrible* incendie. C’en est fait depuis de la prospérité palermitainc, et des spectacles brillans dont cette popu- • iation jouissait si bien.

Rien ne donne mieux fidée de cette fête que les gravures du Voyage de Saint-Non, exécutées d’après les dessins de Després. Les ouvrages de cet habile artiste portent tous fcmpreinte du talent le plus facile et le plus vrai. 11 a su rendre

(») Le «épulcrc de porphyre dfi pape Clement XII [ Laurent Coraini ] , place h présent k Saint-Jean de Lalraii , renfennait jadis les cendres d'Agrippa et décorait le l*Sinlliÿon

dans de petites proportions la décoration des monumens, le luxe de guirlandes qui traversent les rues , Teffet des illuminations. Son crayon spirituel sait exprimer , dans de petites figures , la joie, le mouvement', fivresse du peuple de Paierme: Callot ne s’en serait pas mieux acquitté. Després fut aussi un architecte ingénieux , d’une imagination féconde : avec plus d’ordre dans les idées et plus de suite dans ses travaux , il eût laissé sans doute après lui la réputation dont il était digne.

* Cruidés parle P. Francesco, nous visitâmes les catacombes du couvent des Capucins. Les jardins sont plantés de grands arbres; des idlées de myrtes sont couronnées par des orangers courbés sous le poids de leurs ihiits;des ruisseaux d’eau vive murmurent à leurs pieds et les fécondent. Padre Francesco parle modestement de lui-inême et beaucoup des vei'tus de ses frères; il m’assurait qu’un d’entre eux avait été vu plusieurs fois en extase , élevé de terre de plusieurs pieds, et appartenant déjà aux délices des élus. « Les jours de fêtes solennelles , ajouta- » t-il , lorsque l’abondance règne paMoiit , le » saint, pour se punir de la bonne chère que

U font les autres , place dans sa bouche une U petite boule de sel , qui lui suffit pour trois ^ U jours. » Le lieu où nous arrivions faisait plus d’impression sur nous que les histoires du bon rebgieux. Un escalier peu éclairé conduit dans une crypte souterraine , dans un long corridor carré , dont le pourtour est tapissé de squelettes à demi recouverts d’une peau tannée. Plusieurs de ces morts, vêtus d’une robe de moine, conservent quelque chose de leur physionomie.

Leurs bras sont parfois dirigés en avant, parfois aussi placés le long du corps , ou croisés sur la poitrine. An-dessous, dans des coffres couverts d’armoiries , sont les femmes , les jeunes per< * sonnes. J’y ai lu le nom d’une demoiselle de Vintimiile , morte en 1819 , âgée de dix-sept ans. Ici les rangs sont encore séparés ; un bourgeois sèche loin d’un signor , qui n’ose pas pourrir près d’un prince. Mon religieux , familiarisé avec ce spectacle , remettait à sa place tel mort qui s’en était dérangée La propriété dont jouit ce lieu , de conserver à fabri de. la corruption les corps qu’on y dépose , est si surprenante , que de petits enfans paraissent encore jouer ensemble. Les âges sont réunis;

les sociétés, leshabitudes de cette vie, setMiient

avoir été observées et respectées.

C’est dans ce temple de la mort que sa pensée devient grande et terrible ; • elle , s’empare du cœur pour y porter l’épouvante. Cette initiation aux mystères du sépulcre détruit fidée d’un leti* demain , dégoûte de ce qui charmait , détache de ce qui troublait les sens ; enfin elle effraie rhomme le plus ferme de sa prison d’argile, de son infaillible et prochaine destruction.

On m’a montré des corps qui , aux bonnes fêtes , répandent les odeurs les plus suaves ; d’autres qui ont la propriété de guérir de la fièvre dès qu’on les touche ou qu’on en approche. J’ai emporté de ce lieu singulier des croquis , des bouquets de fleurs d’oranger et les bénédictions du Padre Francesco.

L’art de la peinture est tout-à-fait négligé en Sicile. Les ouvrages del signor Velasquez , quoique fort vantés par ses compatriotes, ue rappellent point ceux du célèbre maître de l’école espagnole. Le Velasquez palermitain, et son rival, tlont j’ai oublié le nom , ont peint , dans le palais de la Favorite, des Chinois' qui ressemblent à ^ des lazzaroni , et des beautés grecques qui ras-

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surent sur I état de la conscience de ces deux

iu*tistes; ils ne seront jamais accusés, sans doute, d’avoir étudie d’après nature ces groupes de nymphes et de déesses.

Quant à ia sculpture , personne ne s’en occupe ; les Siciliens sont demeurés adnurateurs exclusifs du Gaggini , statuaire fécond du XV,® siècle.

Palerme a deux théâtres : on joue l’opéra séria • sur le premier, CaroKno; dans l’autre, de petites comédies siciliennes , des farces assez ignobles. Un ‘acteur sicilien dont le jeu est plein de naturel, y était fort applaudi ; H excelle dans' les niais méchans , caractère qui se rencontre trop souvent par>tout pour n’étre pas aisément pris sur le fait. L’opéra S Iphigénie était alors applaudi avec transport : 'Achille était représenté par une femme qui chantait merveilleusement bien ; aussi personne ne s’apercevait de la laideur du héros et du costume grotesque de l’armée grecque. Le goût de la musique est aussi vif à Palerme que dans le reste de fltalie; l’expression de cette jouissance y est aussi passionnée ; on dit toujours, avec leTassoni : A chi l'atmonia non piace, indemonialo o bestiale, e de dire che sia.

•J’ai retrouvé ici'dimsles loges la même monotonie d’habitudes «tie visites et de causai» , que dans tous les palchi faj des théâtres.de Fltalie. . Lebon ou* le mauvais succès de la chanteuse , l’opéra qu’on attend, la température de la journée, font seuls les frais de la conversation : les memes sujets se traitent ainsi par-tout avec le . même éclat et à la même heure.

Quel doux repos que celui dont on jôuit dans le jardin du monastère de Maria di Giesù , à environ deux milles de Palcrme ! Ce couvent est adossé à une montagne dont la pente est dohee ; le coteau , couvert d’une herbe épaisse , est planté de cyprès , de pins , d’orangers et de grands aloès : des terrasses couvertes de treilles sont pratiquées au milieu de cette forêt; des sources abondantes tombent en cascades , et forment , à chaque étage de ces terrasses , des bassins d’une fraîcheur délicieuse.

inic Tivere Tellem ,

Oblitasqne meorum , obliviscendui et illii ,

NeptunOm procnl è terra «pectare rurentem.

(Horat. Epist. lib. i, ep. xi. )

La pureté de fair , le son de la cloche ’ du

(a) Logea des thtfltrcs.

monastère, l’admirahlc végétation de ceiicu, la \-ue du port et de la ville de Païenne , le bruit *î' lointain d’une cité populeuse et le silence de cette retraite , enfin le contraste de tous ces genres d’intéréts , jettent dans une douce et profonde rêverie. L’ame s’élève dans Une région de contemplation et de paix ; elle jouit de cet état passager d’harmonie intime entre le calme de la nature et rexaltution de la pensée.

Uii’ chemin superbe conduit à l’abbaye de MoDréale, à quatre lieues de Palerme; on traverse la plaine la plus riante , la plus fertile , plantée de palmiers , de caroubiers , de platanes ; on y voit aussi le salix , le samhucus, le popuîtis, Xanagyris'ei le sumac. La montée la mieux ménagée conduit à cette église construite .avec tant de luxe par Guillaume II , et dont la plus grande partie a été incendiée en 1811.

Des portes de bronze , des voûtes incrustées de mosaïques dorées , cinquante colonnes de granit ou de porphyre , un maitre-autel d’argent massif, des tombeaux sans nombre , tout, a été la proie des flammes. Je vis dans le couvent, qui , a été épargné , un beau tabfeau de Pietro Novello dit,7a Monréalese^ ami et rival deyan Dyck.

Noveiio mourut à. Monréale sa patrie. Un pin- . ccau large , une couleur vigoureuse et suave , (iistiugueut particulièrenient les ouvrages «le ce ■ maître, qui avait d’abord suivi la manière de Ribera [ FElspagnolct ]. On peut reprocher au Monrcalcse un dessin faible et souvent incorrect. La fille de cet artiste , élève et émule de son père, travaillait parfois avec lui. Les productions que l’on doit à cette réunion de talens sont remarquables par la grâce et l’harmonie de la couleur..

L’incendie a i-especté dans l’église de Monréale le tombeau de GuHIaume-le-Bon. L’éditeur du Voyage de Saint-Non suppose que cet ouvrage est du Xll.*' siècle , tandis qu’il porte la date de 1575. C’est le monument élevé à Guillaiimcle-Mauvais qui est de 1177. Un cloître carré, soutenu par deux cent seize colonnes de marbre blanc , des jardiUs chai’mans, des fontaines , un site admirable , tout fait envier le sort des nombreux et riches Bénédictins qui coniposent la communauté de Moiiréalé. Ces religieux .frt*quentent peu leur bibliothèque et interrogent rarement leur médaillier. Je passai de là au mo- ^ nastère de Saint-Martin , construit par Grégoire-

l&Gnirid , et sa magnificence më fit oublicrftt somptueuse abbaye de Monréale. L’ouvrage de M. Ostemald donnera une juste i^ée de l’importance, de la grandeur de ces pieuses retraites; mais leurs cénobites ont échappé à mon crayon. H ne faut chercher dans ces monastères ni des Caimet, ni des Montfaucon : on y trouve plus liabitueiiement une douce insouciance des affaires de ce monde , des rapports trait^illes avec les hommes , et seulement quelques ambitions de devenir prieur ou abbé. Les moihes de ce pays sont généralement enclins à la tolérance. Je leur ai entendu adresser ce reproche par des gens austères, mais souvent aussi durs- envers le prochain qu’envers eux-mémes.

Le prince royal de Naples, duc de Calabre, qui gouvernait' alors la Sicile avec le titre de régent, habite souvent une maison charmante ( Bocca di Leone ), voisine de Monréale , où il se livre à Son goût pour le perfectionnement de fagricultiire. Il est impossible d’avoir une instruction plus solide, de s’occuper avec plus d’ardeur du bonheur du peuple, que ce prince, dont les mœurs sont douces et simples. Le duc de Calabre et son auguste épouse sont adorés à

Palerme , et *i’Ri trouvé par-tout Taflcction la plus vraie pour ce ménage royal, si uni et entouré de si jolis enfans. On reconnaît aisément la tige d’où nou? vient une branche chargée de si beaux fruits. Un Français ne saurait voir sans émotion le berceau d’une princesse dont la Sicile ne connut que la gn\ce , tandis qu’il nous' était réservé d’admirer son courage.

Comblé de bontés par son Altesse royale , muni de lettres pour les intendans et les chefs des communautés religieuses de la Sicile , j’allai dire adieu à Palerme du sommet de la Zizza.

Ce château moresque, aussi curieux que FA Ihambra , est l’ouvrage d’un émir qui donna le"t nom de sa fille à ce monument élégant. Il appela Tuba, du nom de sa seconde fille, un autre château près de Mônréale. Guillaume II fit traduire en latin une inscription chaldéenne trouvée près de la Zizza ; nous en donnerons la substance :

Pendant qu’Isaac, Tils d’Abraham, re'gnaitdans lavalie'e de Damas , et qu’Esaü , (ils d’Isaac , gouvernait l’Iduniec , un grand nombre d’Hébreux , suivis de plusieurs babitans de Damas et de la Phénicie, «bordèrent sur cette île triangulaire, et choisirent leur habitation dans ce bel endroit, auquel ils donnèrent le nam de Panormus.

Une seconde inscription dans ia même langue est conservée sur une des portes de la ville ; en voici le sens :

H n’y a d’autre Dieu qu’un seul Dieu : il n’y a pas d’autre puissance que ce même Dieu : il n’y a pas d’autre conquérant que ce Dieu que nous adorons. Le commandant de cette tour est Sc'pho, fds d’Eliphaz, fils d’Esaü frère de Jacob, fils d’Isaac, fils d’Abraham. Le nom de la tour est Baych, et celui de la tour voisine est Pharat.

Assis entre deux créneaux de la Zizza , je voyais au-dessous de moi le panorama de Pa- , lerme. Cette ville , dont la situation est la plus riante, la plus fortunée de la terre, méritait bien les différens noms que lui donnèrent les anciens, Saurea vallis , Saurea conchà, et de hortus ’

Siciliœ. ' . . '

Le muséum d’histoire naturelle , qui fut construit par M. Dufourny, architecte français, au milieu du jardin botanique , me sembla lourd , écrasé : cette coupole qui couronne un édifice d’ordre dorique , ‘est complètement bâtardev L’ensemble de ce' monument rappelle les barrières de Paris, élevées d’après les dessins de M. Ledoux.

' Ce jardin , qui est bien tenu , et dans lequel

sont classées avec beaucoup d’prdre les' diverses productions du règne végétal , communiquait r . " avec la grande ^jromenade publique, qui avait de magnificence. Le musée , le jardfn , la promenade , n’e,\istent plus , dit-on , depuis le dernier siège. ^

La noblesse palermitaine ne se réunit pas aussi assidûment qu’elle le faisait en 1777 , époque où féditeur de fouvrage de Saint-Non npus parle de ces fêtes brillantes, de cet esprit de galanleyie qui auimai||^pqc^t^ la Sicile. La nié4‘^i)ce, fruit des troubles politiques,' et te dégoût des plaisirs de la bonne compagnie, résultat • d’une extrême civilisation , qui ont étendu le*i^* voile de la tristesse sur la vieille Europe, euve-' loppent aussi la Sicile |eur^répe nébulujt^|^

On ne se visite guèi'e.queVdtins ips loges "àu, tliéàtre; et la maison de la princesse de Paterno, ■ de l’illustre famille de M^cade, était la seule qui olfrit encore aux étrangers ics secours de l'iioe» pitaiité-la plus recherchée , la plus attentive.

Ndbs trouvâmes aq^uit d&. lumières que' de prévenance chez le comte de ÎHümdi Falco. Ce jeune seigneur^siciliéh; s’est oeçupé av^ j>eaucou||^de sw?bès des* ajitiquités de sa ])utrie‘'; il

serait à désirer que sa modestie iic nous piivàt pas du fruit de se^ traraiix.-Jc ne saurais taire,' parmi les persoimcs dont j’ai reçu le plus de imm|ucs d’ohiigcancc, le nom de M. le bai'oii Friddani, à qui j’ai dû favantage de connaître des hommes qui, ainsi que lui, font un honneur véritable à la Sicile.

• On montre avec beaucoup d’orgueil aiix etrangers une résidence royale , la Favorite. Cette maison, construite à la chinoise , au milieu d’un' jardin médiocre 4 est appuyée contre le monta Pellegrino. La maladresse ’gAtc de tout son pou-’ voir ce que lu nature a fiiit pour cette admirable -*■ vallMe. La maisôti est entièrement décorée de ■‘'magots ,* de. sonnettes et de pai-asols , et, au luilicu du luxe de Pékin , on trouve à chaque pas des saintes vierges et des gravures anglaises.

. Le chemin de Païenne est supefbc jusqu’à Moiii-éale; mais, au bout du vallon, on entre dans' des défdés de l’aspect le plus austère. Je ren- , . contrais de temps pn temps des litières soigneusement fermées ; ' les mulets qui les portaient

étaient couverts de clochettes, et il me semblait • \

. que le bruit’ct Je- mouvement de cette 'voiture-

devaient être insupportables.

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jt it ^

5G f-, SOUVENIRS • *

Après avoir tourné une montagne assez aride, on aperçoit le petit village de Carini, l’antique Hyccara (4), patrie de la célèbre Laïs plus loin , l’ile delle Femmine et celle tT Ustica ou des Os : celle-ci porte ce nom depuis que les Carthaginois y abandonnèrent, dit-on, six mille de leurs alliés, qui réclamaient de cette république perfide le prix de leurs longs services ; ils y périrent tous fde faim et de misère. • . •

L’ile delle Femmine vit finir, en 1600, du supplice le plus cruel , un homme qui causa beaucoup frinquiétiidc à la cour de Madrid, ïl se nommait, a-t-on dit, Marco Tullio' Co~ tisone. Les fiistoriens espagnols affirment <]uc cet aventurier était né à Maiizano , village de * la Calabre ; il se faisait jiasser pour dom Sé- • fbastien, roi de Portugal. Une ressemblance par- • faite ave? ce prince ; un air grand et majestueux ; des manières nobles , élégantes ; une connaissance approfondie des affaires politiques et des négociations secrètes de son temps : tout concourut à jeter dans le doute les gens qui se, croyaient le plus assurés qtie le roi de Portugal avait été tué en -Afrique. Cependant le roi Philippe avait racheté des mains des Maures , pour

Vent mille ^ducats, le corps de dom Sébastien. Marco Cotisone fut banni des états de la république de Venise , au moment où il disait qu’il revenait de Jérusalem. L’accomplissement d’un vœu formé sur le champ de bataille , lorsqu’il y fut laissé couvert de blessures, l’avait conduit, disait-il, dans la Terre-Sainte. Le prétendu dom Sébastien racontait l’histoire de sa guérison et de sa délivrance de la façon la plus intéressante et ‘ la plus vraisemblable. A Venise , des Portugais crurent le reconnaître; ils tombèrent h ses pieds. De là Cotisone passa à Florence sous un habit de moine : il y fut arrêté et conduit à Naples. Le duc de Lemos fut frappé de la hauteur et de la justesse de scs réponses. Ce prétendant, condamné aux galères , s’y lit respecter’et s’y concilia l’amour de tous tes forçats. Transféré en Sicile , et visité par le duc de Medina-Sidonia , le prisonnier lui demanda avec fieilo ce qu’il avait fait d’un petit Maure qu’il lui avait donné il y avait vingtdeux ans ; il finit par rappeler à ce duc une conversation fort importante que le roi dom Sébastien avait eue avec lui. Le duc de Medina- Sidonia, surpris, atterré, se retira fondant en larmes, après quelques mots que l’aventurier lui

dit à l’orcillc. Pur une bizarre singularité , cet bonnne avait, ainsi que le roi dom Sébastien, un bras plus court que Fauti-e. Enfin ce malheureux , le fourbe le plus adroit, où le plus brave et le plus à plaindre des hommes, périt sur la roue. Après sa mOrt , on répandit le bruit , qu’il n’avait été conduit dans cette supei^ cherie, d’après son propre aveu, que par le so’ cours du diable. Le soin que l’on prit de répéter cette absurdité , serait plutôt un argument en faveur des prétentions de cet infortuné. La cour d’Espagne avait trop d’intérêt à jeter le plus graïul jour sur cette imposture, pour n’y pas employer les moyens les plus sûrs et les plus certains.

Revenons à la patrie de Laïs. Nicias détruisit le berceau de cette célèbre courtisane , ti-ois cents ans avant Jésus-Christ. Toute la population fut sacrifiée, à la réserve de quatre cents esclaves; la filled’Epimandre, encore enfant, fut de ce nombre. Elle appartint ensuite au poète Pliiloxcne. Son esprit, sa beauté, sa grâce voluptueuse, mirent à ses pieds non-seulement Corinthe , mais la Grèce entière, qui la combla de richesses. Le philo- •sophe Aristlppe céda à son charme. « Je la pos-

n sède, disait*ii; mais elle ne me possède pas.» Demosthène mlarchanda scs faveurs. Le prix de dix mille' drachmes cfl’raya cet orateur célèbre :

R Je n’achète pas si cher uarepentir», repoudit-ii.

Laïs , aimée par Diogène le cynique , avait raison de ne pas croire à l’austérité des philosophes.

« Malgré ce beau nom , disait-elle , ils n’eu sont » pa^moins à ma porte comme fous les autres.»

La difRcuI^^étre admis dans sa cour nom- i . . . breuse èt bmlante fit naître ce proverbe : Non cttjtisvts hominis est adiré Corintlnim. Eprise d’un jeune Thessalien , Laïs le suivit dans sa patrie : elle y fut victime de la vengeance des femmes tliessalicnnes , jalouses de sa beauté , quoiqu’elle eût cinquante ans ; ces femmeS furieuses l’assassinèrent dans le temple de Vénus.

Athénée, dans son Xlll.* livre, fait le portrait le plus séduisant de l’éclatante beauté de Laïs ; il assure que sa taille et sa gorge étaient d’une si admirable perfection , que les peintres et les statuaires sollicitaient de toutes, parts la faveur de copier ce gracieux modèle. Quelques auteurs l prétendent que l’on voyait son tombeau à Co- * rinthe, entre le temple de Bellérophon et celui de Vénus Mélanidc ; d’autres assurent qu’il se

trouvait sur les bords du Pénée , et qu’on y .lisait cette épitaphe:’

,La Grèce est force'e de pleurer la mort de cette La'ia aussi belle que les de'esses qui disputèrent le prix de la beaute'. Pille de l’Amour, elle fit la gloire de Corinthe sa patrie (aj-, et dans ces champs thessaliens elle n’a eu qu’un se'pulcre , lorsqu’on lui devait des autels.

Partenico , Borglietto , ne sont guère pinp pittoresques qu’Alcamo , où je n’ai pas trouvé un aspect, une fabrique, qui valussent la peine d’etre dessinés, La fondation d’Alcamo, petite ville d’environ dix mille âmes , date de l’époque où les Sarrasins s’établirent en Sicile. Elle fut fondée par l’émir Alcamah ou Abd-Alcamah. Ce vainqueur féroce fit , dit-on , piler des Séliuontins ' dans des vases de bronze. Cette patrie de Ciullo, poète qui florissait avant Frédéric II, est tombée aujourd’hui dans un état de langueur qui doit lu conduire à sa ruine. Je voyais à-la-fois dans une chambre au rez-de-chaussée d’une de ces pauvres masures, des enfans malades, une vieille grand’- . mère, des chiens, des chats, des chèvres et des cochons; je m’apitoyais sur ce triste spectacle ,

' (a) Ijiî» arriva jeune à Corinthe, quelle paaaaii pour #lre dé

teltc ville.

lorsque des canards firent aussi leur entrée dans ce cloaque infect. Les femmes cTAlcamo ont conservé une portion du costume moresque; elles s’enveloppent , comme les femmes turques , dans un large manteau noir : il est de soie chez les riches , de serge chez les pauvres ; elles le croisent sur la figure : enfin je me croyais encore en Syrie. Cette ville est construite sur le sommet d’une colline^ à trente milles de Palermc , trois milles de la mer et neuf milles de Ségestc. Alcamo renferme un grand nombre de'couvens d’hommes et de femmes. Rien n’est plus propre, n’est plus parfumé, que le^ églises des religieuses de ce pays. Ces bonnes sœurs brodent de petits coussins de velours , à l’usage des religieux qui viennent écouter leur confession. Je recommande aux amateurs de peinture un beau tableau de frà Angelo di Fiesole, qui décore un autel «de l’église des Zoccolmiti.

Nous fûmes fort bien logés à Alcamo dans le palais Pastore, grâce au.\ bontés dcM."’® la princesse de Paterno ; mais je quittai sans regret ce lieu j)our aller chercher les ruines de Ségeste. • Le pays qui les sépare est des plus sauvages. î J Après avoir gravi des collines pierreuses, dSr •

cendu dans des vallées, traversé une petite ri> vière , on arrive cnfîn dans une solitude grave et austère. Peut-être le printemps était-il poue quelque chose dans l’impression qui me reste de la situation de Ségestc ; cette ville est grande y imposante , et ne mérite pas le mal qu’on en dit dans le Voyage de Saint-Non.

Assis à l’ombre des colonnes de ce temple de, Cérès ou de Vénus si admiré et tant de fois dessine, je m’inquiétais peu de savoir à laquelle de ces deux déesses il avait pu être consacré ; 'je jouissais du charme d’une journée admirable , que des milliers d’oiseaux cérébraient à l’envi. Les cperviers sortaient en criant du faite de l’antique édifice, et des lézards couleur d’émeraude quittaient les fentes de ces colonnes dorces par le soleil. Ce monument demeure coranae le «eul témoin de la piété et de la ridiessc de l’antique Ségcstc. La rivale de Sélinontc dort , comme elle, dans la poussière; le temps a effacé jusqu’aux inscriptions qui attestaient la haine réciproque de ces deux grandes cités.

Ces fils religieux de la malheureuse Troie avaient donné les noms du Simoïs et du Seqmandre à deux ruisseaux voisins du théiltre. Le

miâ

tonipie de Scgcste (ô) est du même ordre, mais d’une forme moins pure, cpie celui de Pæstum; il est aussi d’une couleur inoins chaude , et je ne sais où les dessinateurs employés par l’ablu'; de Saint-Non ont pu voir des arbres places près de ce inonument dorique : ils ont cru faire du pittoresque en le ruinant à la manière de Robert; on ne saurait mentir plus gauebement. J’avais pu pardonner à Châtelet d’avoir gAtc Palerme; mais je ne saurais passer sous silence l’inexactitude des vues de Ségestc et des lignes de paysage qüi l’environnent.

Après . avoir dessine ce temple avec soin et sans poésie, nous montâmes sur la colline, où se voient les débris du théâtre. 11 est évident que cet édifice , dont les murs d’appui ont quarante pieds de hauteur et dont on trouve encore les vomitoires!, était entouré d’habitations ; des monceaux do pierres taillées se découvrent de toutes parts. On ne doit pas chercher ailleurs Taiicienne Ségeste ; voilà l’emplacement de -cette ville , qui se vantait d’étre la sœur de Rome , mais dont la faiblesse n’en fut pas plus respectée par Verrès (6). • '

Castel-a-marc ; qu’on aperçoit sur le rivage

de la mer , était l’ancien emporium ou port mai*chand de Ségeste. Ce lieu se trouve placé erltre Palerme et Trapani , Fancienne Drepanum.

D’Alcamo à Trapani on ne suit point un chemin tracé, mais de petits sentiers qui traversent des collines rondes , incultes et désertes. Nous laissâmes sur notre gauche Calatafimi ; c’est là que commandait ce Des Porcelets, gentilhomme provençal , , que ses vertus firent excepter <fu massacre des vêpres siciliennes (7). Philippe de Scalambre , gentilhomme français , gouverneur pour Charles dans le V al di’ Noto , mérita également d’être épargné lors du massacre qui eut lieu à Messine quelques jours après celui de Palerme. Les coteaux sont couverts d’une herbe courte et glissante ; au bas sont souvent des ruisseaux à demi desséchés. La flûte sauvage des pâtres qui gardent de nombreux troupeaux de chèvi-es , n’a plus rien des modulations gracieuses de celle de Bion ou de Théocrite. Si Ton rencontre des paysans montés sur des mulets , ils ôtent d’abord re.spectueusement leur bonnet dé coton , coiflure habituôüe des Siciliens; le second mouvement de ces bonnes gens, meme lorsqu’ils mordent dans

un énorme morceau de pain , est de s’approcher pour vous dire : Vous voyez bien que je meurs de faim.

Rien ne ressemble plus à la Palestine que ces campagnes abandonnées. On retrouve un peu de culture et un. commencement de grand chemin en approchant de Trapani. Nous passâmes sur le mont Saint-Juben , le mont Eryx.

Nec littora loDgè

Fida reor fratema Erycis , portagijae Sicanos. ,

( Virg. Æntïd. lib. V, v. i3. )

Quelques murailles sur le sommet d’une roche carrée sont , dit-on , les restes de ce tenlple de Vénus Erycine (8) si renommé par la beauté des prétresses qui le dessei’vaient.

Tnm TÎcina asiris Erycino in vcrtice sedes Fundatur Veneri Idaliæ. {Æneïd. lib. v, v. 759.)

Il est digne de remarque que la petite ville de Saint>Tulien , placée comme une citadelle sur le haut de la montagne , est habitée par les plus belles femmes de la Sicile. Ces petites-filles des prêtresses de Vénus n’ont conservé que les traits de leurs aïeules. Les mœurs sont très-austères à Saint-Julien ; des portes hermétiquement fermées , des fenêtres grillées , ne laissent aucun

doute sur le caractère jaloux et peu sociable des faabitans.

La chaleur de la journée avait été si insupportable , que nous arrivâmes à Trapani harassés de fatigue. Je me réfugiai dans un petit café ; une limonade me rendit la vie. Trapani est une ville de douze mille âmes , assise au bord de la mer, et assez fortifiée ; elle est entourée de salines coupées par un aqueduc qui amène Feau du mont Eryx. Les rues deTrapani sont pavées, comme celles de Palerme , de larges dalles d’une pierre glissante. Je remarquai quelques beaux palais ; mais leurs portes ne s’ouvrirent point pour nous. Le magistrat m’assigna un logement d’où les puces et leurs auxiliaires me chassèrent, et je fus ré Jûit à dôrrair sur la place publique , enveloppé dans mon manteau et la tête appuyée contre une fontaine..

On aperçoit assez près du rivage les îles de Levanzo , Favignana et Maretimo , autrefois Phorbantia, Ægusa et Hiera ou Sacra, auprès desquelles le consul Claudius Pulchcr perdit une bataille navale contre les Carthaginois. Les poulets sacrés avaient refusé toute noun’iture; le général incrédule les fit jeter à la mer, en

disant : Qu’ils boivent , puisqu’ils ne veulent pas manger. Ce fut sans doute à i’iihpiété du consul que Rome attribua le mauvais succès de cette journée. C’est dans le même lieu que Caïus Lutatius remporta la victoire navale qui mit fin à la première guerre punique , et l'éunit la Sicilè à l’empire romain.

L’ile de Saint>Pantaléon tenait autrefois à la terre ferme ; là se trouvait MoUja (9) , où les Carthaginois furent assiégés par Denys le tyran. Ces Africains en firent une ile. Du sommet de la montagne de Saint-Pantaléon , on aperçoit aisément le cap Bon en Afrique.

Trapani est célèbre qiar la mort d’Anchise et les beaux vers de Virgile :

Hino Drepani me portus et illœtabilia ora Accipit. Hic, pciagi tôt tempcitatibas actoa ,

Heu ! genitorem , omnia cnræiïaiAstpie levanen ,

Amitto Anchisen. ( Ænetd. !ib. ni , v. 707.)

Cette ville se plaint aujourd’hui du peu de succès de ses relations commerciales: elle exportait j^adis avec avantage des ouvrages d’ivoire, de corail , de coquilles et d’albâtre ; elle trafiquait aussj en sumac , en vins , en huile et en soude : inais^e dernier commerce est presque nul à

présent. Trapani n a conservé de son éclat passé que la beauté incontestable de ses femmes, les plus charmantes de ia Sicile. Quoiqu’elles soient enveloppées dans des mantes noires, on ne perd cependant rien de Féiégance de leur taille. Leurs yeux sont grands et doux , leurs traits rappellent la pureté grecque ; enfin leur sourire expressif est déjà une faveur. • .

Nous suivîmes le rivage de la mer pour nous rendre à Marsalla , autrefois la riante Lilybée (10). Les Romains l’assiégèrent pendant cinq années sans pouvoir s’en rendre maîtres; la victoire de Lutatius la leur livra. C’est de son port que Scipion l’Africain mit à la voile, lorsqu’il partit pour l’Afrique , l’an de Home 5i8. Les Sairasins construisirent sur les ruines de Lilybée , renversée dans les guerres puni(|ues , la moderne Marsalla , qui signifie en arabe port de Dieu. Agrandie et fortifiée par les Normands, elle fut détruite par Charles-Quint; quelques souterrains seulement indiquent encore les thermes des somptueuses demeures des Grecs de Lilybée. Je nei découvris plus que quelques vestiges de ses murailles sur le bord de la mer.

Il ne reste d’elle que les carrières d’où sortirent

fr-

ses monumens rendus à ta terre , et le vent s’est joué de ta poussière de ses palais.

J’ai cependant vu dans l’hôtel -de -ville de Mai'salia un groupe en pieiTe plus grand que nature , retrouvé dans les fouilles de Lilybée.

Ce monument représente deux lions dévorant un taureau ; il me parut, quoique très-fruste , avoir appartenu à la plus belle époque de l’art chez les Grecs. Une inscription latine, conservée dans le meme palais, rappelle la doinination romaine.

On me logea chez des moines de l’ordre de S. François. Ils sont nombreux , hospitaliers ; mais leur maison est pauvre. Il nous hdlut surmonter le dégoût que noûs inspirait l’odeur du réfectoire j et nous y soupâmes avec eux. En entendant leûrs prières avant le repas , en retrouvant devant moi lé plat d’étain, la fourchette édentée et le gobelet de fer-blanc , je me crus encore à Rama ou chez mes vénérables hôtes de * Jérusalem.

Quoique les bons religieux nous conduisissent avec la plus grande complaisancë par-tout où ils supposaient que le moindre objet pouvait exciter notre intérêt, je ne trouvai rien qui valût la

peine d’étre dessiné. On nous montra une source d’eau saumâtre dans un souterrain de Téglise de Saint-Jean , et je ne doutai pas un instant que cette source ne devint fraîche et limpide ia veille de la fête du saint.

Un Anglais , M. Goodiiouse, a établi à Mar-* salla une fabrication de vin , aussi profitable pour lui qu’elle est utile aux habitans ; son inépuisable charité les soutient dans les années de disette, et le nom de cet homme de bien est béni par toute lu population de Marsalla..Les vins qui sortent des caves de M. Goodhouse, rivalisent avec les meilleurs vins de Madère.

Je ne conseillerais à personne de faire le tour par Trajiani , tandis que d’AIcamo on peut se rendre à Castel- V’etrano. -La route que je suivis est brûlante, malsaine et peu intéiessante. Le chemin deMai’sallaàMazzara s’éloigne rarement de plus de deux milles du rivage de la mer. C’est une plaine inculte , basse, coupée de marais et à perte de vue; pas une taupinière , pas un arbre. Enfin, après un trajet de quatorze milles, des carrières avertissent (ju’on approche d’un pays habité, Mazzaraa un êvéque, que j’ai vu assister à l'oflice dans son'église cathédrale. Scs yeux fer-

mes lui donnaient un air de béatitude intérieure qui pouvait aussi ressembler au sommeil le plus doux; sommeil bien permis, car la chaleur était accablante. Ce petit port, cette ville d’environ trois ou quatre mille habitans , fut fantique Mazarum. D’anciens sarcophages en marbre , ornés de bas-reliefs, sont placés dans la cathédrale. Mazzara n’a pas toujours été une petite ville mal habitée ; elle fut la demeure du comte Roger, dont la statue se voit encore sur la porte de l’église principale.

Nous'.nous rendîmes de Mazzara à Castel- Vetrano par des chemins conuncncés avec assez de magnificence , puis abandonnés tout-à-coup. On laisse ainsi détruire ce qui a été fait : ainsi les moyens de communication sont-ils par-tout très -chers et parfois impraticables. Bétes et gens ne se tirent souvent qu’avec des peinés infinies de ces marais pendant les hivers pluvieux. Des bruyères recouvrent les vastes car- « rières de Campo-Bello, .d’où les Sélinontins tirèrent ces pierres d’une si grande dimension qui servirent à ta construction de leurs temples. Des tambours de colonnes , des chapiteaux ébauchés , sont restés dans la carrière ou sur

■Jt-,

le' chemin. Comment remuaient-ils ces masses de trente pieds de longueur? Ne serait-ce pas là le sujet de recherches intéressantes?

Ce paysage de Campo-Bello était alors digne du pinceau du Loixain : le soleil se couchait dans la mer de Lilybée; des chèvres se perchaient sur le sommet de la carrière, se plaçaient sur une. portion du rocher déjà taillée en colonne ; d’autres grimpaient sur des chapiteaux d’une forme colos* sale , à demi cachés par des figuiers ou des palmiers nains ; les campanilles élevées du village de Campo-Bello cnricliissaicnt le troisiôhie plan , et couj>aient avec élégance la ligne de l’horizon. Il était assez tard lorsque nous entrâmes dans Castel -Vetrano , que quelques-uns allirment avoir été fancienne Entella , malgré Fazelli , qui n’en veut pas croire l’Itinéraire d’Antonin. Selon Silius Italiens, Entella devrait son origine à Ëntellus , compagnon d’Enéc. C’est à Castel- Vetrano que naquit Maggio , habile musicien du XVII.* siècle , qui fut le Rossini de son temps. On célébrait, à notre arrivée, la fête du patron de cette petite ville ; toute la population suivait une châsse dorée . et la milice tirait des mousquetades : cette réjouissance

bruyante fut terminée par un feu d’artifice. Notre eiitree ne laissa pas de causer quelque distraction ; bientôt après nous devînmes l’objet exclusif de la curiosité publique. Le sindaco , chef de la *■

justice du pays , ouvrit avec dignité la lettre qui nous recommandait à scs soins. Après de longs pourparlers entre ce magistrat et scs subordonnés,’ nous fûmes conduits et fort bien logés dans le palais du duc de Monte-Lcone.

J’étais impatient de voir le jour, d’aller clicrcberlcs mines de Sélinonte (1 1), nommées vulgairement li Piglieri; elles sont au bord de la mer, à sept milles de Castel-Vetrano. On traverse, pour s’y rendre, une plaine fertile, coupée par un bois dont je ne perdrai jamais le souvenir : c'est une forêt d’oliviers sauvages , de lierres , de chênes verts; le bas était garni d’aubépines , et de nombreux rossignols saluaient le soleil levant.

Mais, une heure plus tard, j’éprouvai une chai ’

leur africaine, quand je dessinai au milieu des temples, et bientôt fa réverbération y devint tout-à-fait insupportable. Les restes d’une voie antique nous conduisirent vers les trois temples : ils sont placés sur une éminence dont la mer baigne le pied. On reconnaît tout de suitp qu’un

violent tremblement de terre a pu seul insulter à l’orgueil ■ de l’homme , en renversant- aussi complètement ce qu’il avait élevé de plus majestueux, ce qu’il devait croire le plus solide. Tout est tombé, et les temples ne sont plus que des inoiitagiies. Le rhododendron , . la vigne sauvage, maîtres du sanctuaire, enlacent des tambours , des corniches , des bases , des chapiteaux , et dominent cette grande destruction. Nous nous aidions de leurs branches pour chercher à retrouver la place , la mesure , la destination de cette innombrable multitude de fragmens. Quelquefois, comme dans le temple le plus voisin de la mer, .la chute des pierres, des tain()ours des colonnes , bizarrement placés les uns sur les autres,' forme une sorte de grotte dont un figuier et un lierre, puissant tapissent tout le fond ; ' leurs feuilles pressées enveloppent, couronnent des chapiteaux doriques d’une forme grave et simple. Accablé pai‘ la chaleur du jour, je vins me réfugier sous cet asile, et j’aurais pu dater de ce lieu une lettre rassurante, adressée aux personnes qui se plaignent du refroidissement de notre planète.

Les temples de Séünonte , que notre guide

m’assurait avoir été renversés par un ti-emblement de terre au luonieiit où Jésus-Christ rendait le dernier soupir, sont encore embaumés : lés parfums ne brûlent plus sur un autel ; mais la nature les a multipliés ici avec un tel luxe , (|u’il n’est pas possible d’y demeurer long-temps. L’intervalle qui sépare les temples est couvert d’énormes chardons; c’était sûrement là le fomm de Sélinonte. Cette ville, dont le plus grand temple fut consacré à Jupiter, est entourée par deux petits fleuves , le Modioneet \IIypsa; tous deux cachent leurs ondes sous de grands roseaux , depuis qu’on néglige leurs bords et qti’on ne leur offre plus de sacrifices. On croit que la ville , après un siège mehrtrier , ,fut forcée du côté où ce premier fleuve baignait (es murs, dont on suit encore la trace. La brutale fureur des soldats d’Annibal détruisit en peu d’heures cette ville si grande, si opulente , si fière de ses arts , de son commerce et de scs monumens. Cette élégante fille de Mégai-e, après avoir perdu tout son éclat, traîna long-temps encoie dé lourdes chaînes sur le rivage où nous voyions son tombeau. De l’un de ses deux ports, un immense escalier 'éon-

duisait vei's la viile , magnifique avenue de trois autres temples qui couvrent aussi de leurs décris une colline assez élevée. Souvent la tempête déblaie les sables qui ont envahi les ports de Sélinonte, et laisse voir encore pour quelques instans les quais, des colonnes, des anneaux, tristes vestiges que la fureur des vagues cache ensuite de nouveau sous un gravier mobile.

Une tour de garde ( a) est à présent Tunique demeure habitée. L’échelle , qu’on enlève la nuit de. peur des corsaires, me servit à grimper dans ce triste séjour, où me conduisait la soif. Deuic vieux hommes occupaient trois ou quatre chambres noires et lézardées ", l’un d’eux, qui se donna pour artilleur,, était presque aveugle. Sa fille ne put nous offrir que de Teau saumâtre. Cette jeune femme, qui allaitait un enfant, était belle malgré le mauvais état dé son vêtement jiittoresque; la misère n’y pouvait rien. Lorsque la seule habitante de Sélinonte descendit et alla s’asseoir sur un tronçon de colonne , elle me semblait personnifier cette pauvre ville grecque ,

(a) Ce lien est appelé à présent Terre de' Pulici ; on croit que ce nom tui vient du nom de Pollua. . ' '

dout les vestiges inspirent tant de surprise et de pitié.

Nous fîmes d’une seule traite les vingt-quatre milles qui séparent Castel-Vetrano de Sciacca. Traverser des bruyères , descendre et remonter dans des ravins, passer plusieurs Hypsa et \Atys , voilà remploi de notre journée ; cependant cette campagne abandonnée offre à chaque instant les tableaux les plus variés , des paysages du plus haut style. C’est ainsi que les champs désolés des environs de Rome ont inspiré les chefs-d’œuvre des plus grands artistes en ce genre. Je ne rencontrai que deux vieux bourgeois de Sciacca , montés sur des mulets et précédés par un campieri à chev'al , qui tenait fièrement un long fusil en travers sur le pommeau de sa selle. Les^citoyens paisibles qu’il escorhiit, étaient coifies d’un bonnet à oreilles , comme on en voit dans les portraits d’Holbein , comtne en portait le bon roi René d’Anjou.

On quitte une vallée charmante qui précède Sciacca , pour entrer dans une petite ville délabrée , qui ne conserve rien des délices de Thermœ Selmuntiœ , aujourd’hui Sciacca. Fazelli , né dans cette ville , en fait un éloge pom-

peux ; H aflinne que la fondation de Sciacca est fort antérieure à tous les établissemens grecs et carthaginois en Sicile.

Les bains d’eau chaude situés dans la montagne de San-Calogero , à trois milles de Sciacca, ,ont la réputation d’être très - efficaces pour fa guérison des rhumatismes les plus invétérés.

Je ne pus demeurer plus d’une seconde dans la grotte, d’où sort une vapeur si épaisse, quelle laisse à peine apercevoir les sièges taillés daiis le roc par les anciens-, qui faisaient un fréquent usage de ce remède puissant.

Nous eûmes assez de peine à obtenir un asile dans un couvent de Sciacca , dont les moines nous reçurent fort mal. Le sous-intendant ^ qui se trouva tout à-la-fois l’homme le plus obligeant et le plus ferme , lit» menacer le supérieur de faire enfoncer par des soldats la porte de ce monastère peu évangélique. Les insectes les plus redoutables vengèrent le père prieur , et nous laissèrent le lendemain matin dans un état déplorable. '

Sciacca vit naître Agathode, fds d’un fabricant de vases de terre , et devenu maître de la Sicile. Dipdore dit que la mère de ce prince ,

à ia suite d’une révélation faite à son mari , liât obligée , pour soustraire Agathocle à la mort , peu de jours après sa naissance, de le cacher chez un autre potier. Le père , frappé quelques années après de ,Ia beauté de cet enfant , apprit avec transport qu’ii était son fils , l’emporta dans ses bras et lui voua dès-lors ia tendresse la plus vive.

Des ruines. gothiques qui dominent Sciacca, rappellent encore à ses habitans les longs,démélés de deux maisons rivales, les barons Luni et Perollo; tous deux riches etpuissans, ils avaient fortifié ces palais , dont j’ai dessiné les tours. ‘ Sous le règne de Martin et de Marie , une belle héritière fut recherchée par les deux jeunes gens les plus accomplis de ia Sicile , Artale de Luni et Jacques Perollo. Le roi favorisait Luni , parce qu’il était d’origine espagnole 4 il fut préféré, et ia rage s’empara du cœur de Perollo. Ces deux rivaux léguèrent à leurs fils les haines qu’ils avaient héritées de leure pères et qui divisaient Sciacca et toute la Sicile. On empoisonnait, on assassinait l'ennemi qui avait insulté votre fille et brûlé votre habitation ; on s’attaquait au milieu des processions; le saint sacrement méconnu devenait le témoin des combats

Jes plus sanglans. Tout cela se passait du XV.® au XVI.* siècle , sous les rois d’Aragon. Ces deux familles , couvertes de crimes , furent enfin exilées , lorsque le gouvernement prit assez de force pour arrêter les guerres féodales en réunissant aux domaines de la couronne les biens

de ses grands vassaux.

L’énorme donjon du château de Luni domine " tout un quartier de la ville de Sciacca, que sa chute inévitable menace d’une ruine prochaine. On laisse imprudemment enlever chaque jour les matériaux qui forment la base de ce monument de la barbarie féodale.

Sciacca a été célèbre par la perfection ' de ses poteries ; en effet , la plupart des beaux vases de la grande Grèce sortaient de ses ateliers ou de ceux de Gela. On y fabrique aujourd’hui des vases d’une terre légère, poreuse, qui ont la propriété de rafraîchir les liquides qu’ils renferment au . même degré que les bardaques égyptiennes de Kéné.

En me parlant de Dédale (12), qui le premier découvrit la vertu des bains du mont San- Calogcro , le cicerone de Sciacca voulait à toute force me faire apercevoir la côte d’Afrique ;

Digitiîê

DE LA SICILE. 8l

nuus , au fiiit , je ne vis rien , et mes compa* gnons de voyage n’en virent pas davantage.

Empressés de visiter Agrigente, nous suivions rapidement sur le rivage de la mer une grève jusqu’au bord de' laquelle arrivaient des rizières, des plaines immenses , bien malsaines, inondées par les fleuves Istunis et Caviicus. Nous aperçûmes dans les terres les ruines de Calata Bellota, château moresque, devenu ensuite la place d’armes de la maison de Luni (l3). Des cahutes couvertes de chaume, placées tout le long de la eôte , à environ un mille les unes des autres, sont habitées par les gardes sanitaires. Quelle triste existence que celle de ces malheureux dont les tempêtes sont l’unique distraction , et • les naufr^es , les seuls spectacles !

J’essayai, de trouver au moins ,uûe pierre de fancienne Héraclée sur le revers du Campo* Bianco. Un éboulement récènt vient d’emporteiv dans la mer le peu qui existait encore de cette ville grecque il y a quelques années. Héraclée , , autrefois Minoa, fondée par Doriéus , de . la famille des Héraclides , ne vit plus que dans ses médailles (14). -*

Une côte sauvage nous ramena dans les

montagnes,' auprès d’un lac couvert d'oiseaux ; aquatiques; on traverse un vallon formé par des rochers d’albàtre , ]x>ur parvenir au petit village de Monte-Allegro. Il nous parut si pauvre, que nous préférâmes n’y pas entrer , et nous reposer sous un caroubier. Cet arbre a de grandes branches qui s’étendent eu éventail -et touchent presque la terre : couchés sous cette tente naturelle, nous étions âss^ à fabri de ce soleü que je trouvais au^i insupportable en Sicile que iors^ qu’il nous dévorait dans les sables de Gaza' et au milieu des niiiiés de Tlièbes,

Les abreuvoirs d’une eau saumâtre placés aux portes de presque tous les villages ne sont que des cloaques infects ; il ne vient dans fidée de personne d’assainir ces fontaines d’un usage contimicl. Nos mulets altérés s’y précipitaient cTunc manièi'ê fort incommode pour nous et peu sûre pour notre bagage.' Nous repartltties après une halte d’une heure , j>our achever cette journée de quarante-deux milles, une des plus longues du voyage. Notre caravane était guidée ])ar un campicri, que la prévoyance du sousr'intcndant de Sciacca-crut nous être indispensable, parce • que des voleùrs avaient été aperçus la veille sur la

ra^mc route. Ce campierî , arme de sa longue carabine, aVait une des plus méchantes figures que j’aie vues de ma vie. Affectant une prudente in(]iiictude , il ^semblait découvrir des brigands derrière tous les buissons, et ne négligeait rien pour entretenir chez nous l’idée du danger dont il nous garantissait.

C’est par le bord de la mer .qu’on arrive-à la marine de Girgenti, située à quatre milles de cette ville, qui occupe encore le tuéme site que son antique citadelle'. Nous avions suivi, après le village de Siculiana, pendant un quart de lieue,, une côte assez escarpée, baignée par la mer': la fôrme des rochers crayeux qui la composent est molle , arrondie; la vue est fatiguée par la blancheur éclatante et monotone de ce.rivage. Une tour carrée protège la marine de Girgenti. Ce petit port •[ emporium AgrigenÜnorum ] avait assez de mouvement , quelques felouques et un peu de commerce. On monte à Gii^enti pal*, un chemin scabreux , dépavé , au risque de voir les chevaux s’abattre à chaque instant et rouler dans des ravins. Je crois impossible dc'donner une idée exacte de fétat de dégradation des chemins et surtout des rues , dans les villages et méirie dans les

villes de la Sicile. Je m en plaignis à un habitant , qui me répondit en haussant les épaules :« Je ne » suis ici que pour quelques instans; j’aurais trop » à faire pour y être mieux: le père démon père y U fut tout aussi mal. Au demeurant, il fait chaud : ù je ^'ais chercher un lieu frais pour y dormir. Je M vous engage à en faire autant, et à vous reposer » de tout le reste , ainsi que je le pratique , sur la » Sainte Vierge. » On rencontre donc encore des philosophes dans les petites rues montueuses de Girgenti. Les regards se détournent de ce village moderne , et se portent sur cette merveilleuse ligne de temples, sur cette seconde ligne de remparts, bien plus majestueuse, bien plus élégante, que l’architecture militaire de Vauban. Je suis enfin ^rivé à la porte de l’ancienne ville : c’est ici le chemin de la citadelle; il fut creusé par Dédale.- Voici le fleuve Acragas; il n’a plus d’autels , plus de statues d’ivoire, et garde , sous le nom de Drago, l’incognito de sa divinité passée. Ici est le mont Toro occupé par les* Carthaginois, et ce camp où s’établirent si long-temps les Romains.

Voilà le fleuve Hypsa, le mont Camico, la Rupe Athenea, le temple de Junon Laéinie, celui de la Concorde ; et enfin une plaine entière est cou-

DË LA SICILE. 85

verte des débris <lu temple des Géans. Regardez plus loin cette piscine de si.x mille toises de circuit. Voyez cette mnombrable quantité de tombeau.x ; ce sont ceux des assiégeans, plus près sont ceux des assiégés, et la moderne Girgenti ellemême semble n’éti'e plus' qu’un sépulcre. Tout' ce que la religion chrétienne a de plus austère , ses pénitens les plus sombres , remplacent les tliéorics couronnées de fleurs. Des spectres couverts de ciliccs errent au milieu des restes destemples et des théâtres , et la psalmodie du Miserere se fait seule entendre au milieu de ces grandes ruines.

Agrigente , nommée d’abord Acragas (a), aujourd’hui Girgenti > fut fondée, environ 600 ans avant J. C. , 153 ans après Syracuse (l5) , par les habitans de Gela, sous la conduite cfAristinoüs ctdePistile, qui lui donnèrent les lois de la mère-patrie. L’histoii’e des premiers temps (TAgrigente est à peu près ignorée ; celle de ses premiers souverains .. n’est connue que depuis PhaJaris. Cet homme ambitieux , fils de Léo-'

.1 I - 1 ^ ii ' i - -ji ■ i - .1 I

(a) Ce nom, compoie de deux moU grecs , pent signiSer l* sommet de la terre , pris dans le sens de rexcellence du lerriloire de celte TÎIIe. ' . ‘

damante , natif d’Astypalée , gagna par son adresse et son courage la confiance du peuple agrigentin , et s’empara du j)ouvoir à peu près dans le même temps que Tarquin le Superbe * régnait à Rome. La' tyrannie de Phalaris devenait insupportable, maigre les représentations que lui faisaient , dans son intérêt et celui de la durée de son pouvoir, Démotclès, Pythagore, Épiebarme , et Zenon d’Élée. Le su])plice de ce dernier anima tellement le peuple , qu’il se porta 'en foule au palais. du tyran , qui fut massacré.,. Chacun connait l’horrible présent que fit à ce prince le fondeur Périllus^ on sait aussi que, j)onr le remercier, Phalaris fit sur Fartiste lui-méme Fessai de ce nouveau supplicc/Agi'igente se gouvernaiteu république, loi-squc des divisions firent passer le pouvoir entre les mains d’Alcamon et d’Alcandre. Théron régnait enfin sur cette ville, cent cinquante ans ajtj'cs, Phalaris. Thrasydée, SMI fils,' se fit détester, et se tua après avoir perdu une bataille contre ttiéron. La république fut rétablie : mais, sobeante-dix ans après , Alcibiade s’empara de la ville pour les Athéniens,' et' cette malheureuse cité devint successivement carthaginoise , achéenne et romaine. Treînaiit scs pha-

DE LA SlCIi.E.

langes à la suite de ses niaitivs , elle lut souvent assiégée et .dévastée. Nen moins infoiluiiéè sous la domination des Goths , des Sati'àsins loti -des Normands, elle est enfin tombée dans cet état de misçre qoi efiraie aujourd’hui le voyageur.

La citadelle , premier inonumeut d’Agrigcnte , fut placée sur un lieu élevé. Au-dessous se trou- . vendes vestiges du temple de Jupiter Pofteus , et ceux du temple de Ccrès et de Proserpine, aujourd’hui la chapelle de Saint-Biaise. Le cliemin qui passe sous les ruines d’une porte d’Agrigentc , conduit au temple de Junon Lacim'e, qui reuferma le tableau de Zeuxis pour la perfection duquel ce peintre obtint que les cinq plus belles filles d’Agrigente lui servissent de modèles (a). ' ' .

C’éttrit là que commençaient ces' murs de rochers dans lesquels étaient taillés les tombeaux des Agrigentins qui s’étaient fait remarquer par leur bravoure dans les combats : on pensait que les ombres de ces guerriers épouvanteraient les

(a) Cicéron e( Denys <rHalicamauc afiinnent que lorsque ' Zeuxis peignit son lUIène pour la ville de Crotone , il étudia aussi la beauté' chez cinq jeunes filles de celte ville de la grande

enucmis et combattraient avec les vivans poiu* la défense de la patrie. Cest donc dans cette enceinte, et à trois 'cents pas environ du ttmiple de JunÔD , que se trouve celui de la , Concorde i ce monument est le mieux conserve que j*ale encore vu en Italie , en Grèce et en Sicile. Il no lui manque en effet qu’un toit, un morceau du fronton, une portiOn.de corniche; tout le reste • est sur pied. Ce bienfait est dû à la religion chrétienne , dont l’encens vint purifier le sanctuaire des faux dieux. Cet édifice est dorique , pseudodiptère j et amphiprostyleii Les colonnes sont cannelées , sans, base : le temple pose sur six gradins ; il a 143 pieds 10 pouces 9 lignes de longueur, sur 51 pieds 4 pouces de largeur.

L’époque de sà fondation est aussi incertaine que éa dédicace « la (16); cette sup-

position o’ayant d’autre fondement que l’inscription suivante , trouvée dans. la ville moderne :

CONCORDIÆ. AGRIGBNTINORVM. SACRVH.

RESPVBUCA. LILYBETANORVM.

dedicamtibtb. m. atterio. candido. procos.

‘ KT. L. CORNeÛo. MARCELLO.' PR. PR.

On peut croire, avec plus de vraisemblance,* que cet éiîificc fut du moins restauré après la guerre

punique , puisque Diodore alBrine et que le. voisinage des remparts prouve que ces temples durent 'être brûlés' et détruits dans les divers assauts que cette -ville fut appelée à soutenir. * En suivant toujours les murailles, e'cst4-dire, les rochers creusés pour recevoir des corps et des urnes , on arrive au temple dUercule il était immense, d’ordre dorique, et ses colonnes cannelées étaient sans base. C’est de ce monument, voisin du forum , que Cicéron prouva que Verrès voulut faire enleVer une statue de bronze) c’était là que se conservait cette'autre peinture de Zeuxis , d’un prix tellement inestimable , que cet artiste aima mieux la dpnner aux Agrigentins que de la leur vendre. -

Près de là ’enfiri se volent les restes de la merveille d’Agrigentc,'de ce temple des Géani, consacré à Jupiter Olympien , ët si digne de la majesté de ce dieu , tel qu’Homère et Phidias le montrèrent aux inottels. Des fouilles ordon-

nées en 1802 mirent à découvert le plan, de cet édifice. Selon Diodore, il avait 3-10 pieds grecs de longueur ; et d'après des mesures nouvelles, et la réduetion du pied anglais au pied grec, il aurait eu 356 pieds 8 pouces 4 lignes:

SCI largeur, de 160 pieds, selon Diodore ^ ferait de 177 pieds 2 pouces 8 lignes ; sa hauteur enfia,selon lui, devait être de 120 pieds, et n’aurait que 1 10 pieds 1 1 pouces 9 lignes.

' La guerre punique empêcha de terminer ce monument , et l’on pourrait imaginer qu!il n’a jamais reçu de toit; Le corps extérieur du temple se composait d’un mur avec des colonnes engagées d’un deini-diamctre , ou, pour mieux (lire, saillantes d’au moins l’épaisseur de ce demi-, diamètre ; ou ne sait si , dans sa mesure , Diodore de Sicile a entendu comprendre ou exclure du calcul les colonnes' engagées. Ces colonnes cannelées et engagéés auraient eu quarante pieds de ('irconférence.: un homme se cachait commodé- , inent dans chaque cannelure ; ce qui fait dire à Diodore (liv. ni, chap. xxiv): Tanlà striaruni amplitudine ', ût corpus humanum inserere se aplèqueàt.FazeWi, De rebus Siculis , est le premier qui parle de cette grande ruine ; il rapporte, des vers latins rimes de la date de 1401, retrouvés dans les archives de^Girgenti. Ces vers consacrent le souvenir du jour récent et funeste ( 9 décembre 1401 qui vit la chute de trois colosses dont le cou et les épaules servaient de soutien à

cette grande masse. Selon Faz'elii , ce$ trois colosses ou géans, demeurés long-temps debout sur trois colonnes au milieu des ruines du -temple", devinrent le motif des armoiries de la ville de Girgenti , dont telle eàt encore .la devise

Signât Agrigentum iQirebilis ania Gigantum.

Le P. Pancratib , qtn ,dans le siècle dernier, a écrit sur ce sujet, le notarùtipalazzo de’ Gigànti.

Il parait constant que les deu^c fronts du temple n’avaiënt aussi que des colonnes engagées; leuf' nombre était de quatorze sur les flancs et de sept au front. Ces colosses, de 25 à 26 pieds , formés de plusieurs blocs de pierre du* pays, devaient: être nécessairement revêtus de stuc , et adossés à des pilastres carrés ; leurs deux bras ployès au-dessus de la tête rappellent l’attitude des portelaix ; enfin le style de cette sculpture est évidemment cginétique. On atténd avec impatience une dissertation sur ce monument , ^ar , M'. Cockeieli, savant architecte anglais, qui s’est appliqué à ce travail avec beaucoup de zèle et ^ de constance; son ouvrage doit jeter de grandes lumières sur ce poiqt important de rarcKitecture ancienBC. ' • ' • ■ • -

' Les antiquaires nc soïit pas plus d’accord à Girgenti qu’à Rome sur les noms , sur la place des monumens qui n’existent plus , ou dont on ne voit que de faibles restes. Le peintre Politi , qui a de l’instruction et une connaissance profonde des antiquités de son pays, déplace la pîs- • cine, \q forum , et ne veut reconnaître ni théâtre ni amplhithéâtre, tandis que ses rivaux nomment tout , relèvent tout, indiquent les rues , les places , les gymnases , les palestres , les hippodromes, le * palais de Plmlaris , le sépulcre de Théron , et ne sont embarrassés de rien. Le voyageur, assez incertain au milieu de ce conflit d’explications , s’étonne cependant de rencontrer aussi peu de traces de monumens en marbre dans les ruines ' d’une ville -si riche, • et qui , du temps d’Empédocle, comptait ju^u’à huit cent mille habitans.

Les rues,' les places publiques, ont toujours dû suivre le mouvement d’un terrain plus qu’inégal ; et le lieu ! où pouvait être la ville , était adossé à une montagne brûlante. On est surpris de la . petïtessedes voies publiques, et, entre autres, de celle qui passait sous porta Aurea, au-dessous du temple d’Hercule, et sops celle de Gela. If n’y eut certainement jamais dans l’ancienne Agri-

gente un seul palais de l’importance du Louvre ou du Vatican. Je n’ai trouvé qu’une corniche, de marbre , appartenant à un monument inconnu , chez le chantre Panetieri ; encore cet ouvrage , J

datait -il de l’époque de Septime Sévère.

On indique aussi les restes du temple d’Esculape , où se trouvait la’ statue de bronze de ce dieu4 C’est sûrement une faute d’impressfon qui ’ ^

fait dire à Brydone que cette statue pouvait être i

la même que FApollon du Belvédère. .Quant au , ' I

petit tombeau de Gélon, il^est encore d’oi'dre • ionique, malgré l’ouvrage de l’abbé de Saint-Non.

Je liai trouvé le sarcophage antique qui sert de fonts baptismaux à la cathédrale , ni aussi admirable que ' plusieurs voyageurs l’attestent,' ni aussi mauvais que d’autres l’assurent. Le jugement de^M. Denon me parait, â cet égard, d’une parfaite justesse. Ce monument , commencé à une belle époque de l’art , a dû être terminé ^

dans un temps moins heureux. Un voyageur aile: mand s’est extasié sur l’expression de la figui*e • d’Hippolyte; il exalte la perfection de celle de Phèdre ; enfin il admh'e • jusqu’au monstre. II trouve aussi tous les chanoines de la cathédrale-, l’un après l’autre , les gens les plus spirituels du - ‘

SOÜVET^IRS

monde civilisé. Une partie de son admiratroii aurait pu s’arrêter sur un tableau du Guide , et sou bon goût aurait dû réprouver ceux qui, voulant .restaurer cette église gothique, en ont Ihit un monument pitoyable.

Nous fûmes logés à Girgenti chez des religieux dominicains, qui ne nous reçurent ]»is de trop t:%nnc grâce; ils se seraient crus plus a^ surés du prix de leurs messes'avcc des Anglais.

IjC una gran hella nationc w , me disait le prieur. « Il e^t impossible , ajoutait-il , que Dieu »ue lui/as^ pas miséricorde » et ne lui tienne » pas compté dans fautre monde de toute la » dépense qu’elle fait dans celui-ci. » Au reste, fadection des Siciliens pour la nation anglaise s’explique piu- tout le bien que celle-ci leur a fait, par les avantages^ qu’ils ont trouvés dans son alliance et dans le séjour des .troupes britanniques en âicHe. ' ' • '

Je fus en revanche comblé de prévenances par monsignor Ciantri Panetieri ; ce savant ecclésiastique possède une collection de vases grecs. J'ai vu chez lui le torse d’une statue en marbre penté- * lique , du travail le plus admirable : il pourrait étœ dû au même ciseau que notre VénUs dc^ MHo ;

inéine noblesse , même vérité.iTen ai rappoilé ùii plâtre que je dois à la politesse soigneuse de monsignor Paiietieri. On ne saurait être mieux traité que je le fus aussi par M. le marquis Paierma, intendant de Girgcnti ; cet admmistrateur habile •' remplissait avec douceur la tâche dilTicilc qui lui avait 'été imposée, de diminuer fimmense influence du clergé, d'établir dans les nifaires une marche régulière ,' et d'habituer Ie-petq>le à ne plus regretter la justice arbitraire des ba> * rons , tout en supportant la loj de la conscription. ^ 'Ce derniei’ article n'était pas le plus aisé, et fournissait. }a matière continuelle des doléances de toute la pbpulatiou. . ^ , • ‘ *

La mense abbatiale de l'éréqUC)' qui s'élevait à quatre-vingt mille piastres fartes , venait d'être réduite à douze mille. Tout le clergé en murmurait moins ^core que de voir enlever à sa juridiction , aux immunités ecclésiastiques,' deux prêtres accusés d'avoir assassiné leur supérieur à Palma. Les nouvelles lois déféraient aux tribunaux criminels ces prévenue, déjà enfermés dans les cachots de Girgenti. Les détails de cette af&ire, les raifinemens de cruauté exercés .

par V ces deux hommes , excitaient une -indi-

gnation générale. L’un des accusés avait chanté ' une messe de Reqtùem devant le corps et pour Famé de sa victime. On espérait que ces misérables recevraient bientôt le juste châtiment de leur criijne. .

Le séminaire de Girgenti est si considérable > que deux cents jeunes gens allaient être appelés à recevoir l’ordre de la prêtrise.

Platon, Empédocle, Diodore, parlent de la magnificence < du luxe , des vertus hospitalières des ■ Agpgentins. Le commerce, source intarissable de richesses, amenait dans cétte ville tous les trésors de l’Afrique. Un citoyen d’Agrigente, vainqueur aux jeux olympiques, rentre, triomphant dans sa patrie , précédé de trois cents chars , chacun attelé de deux chevaux blancs. L’or et l’ivoire sont prodigués par-tout ; des tombeaux de marbre sont élevés pour des coursiers*victorieux : des esclaves attendent les etrangers aux portes de la ville ; ils les conduisent chez leurs maîtres, où tous les soins leur sont prodigués. Géli^ loge et défraie cinq cents ca«> valiers d’une ville) alliée ; dans les fêtes publiques , il ouvre à ses concitoyens ses caves creusées dans le rocher, où se conservaient trois

cents tonnes de vin exquis , dont chacune cou> tenait cent urnes. • ' ' - ' • ' ’

•Antisthène veut que toute cette ville d’Àgrigente , que Pindaix; nomme la reine des cités , prenne part aux fêtes du mariage de sa Des tables sont dressées pour tous les habitans ,* et , lorsque la mariée quitte la maison . paternelle , huit cents chars^ seize cents cavaliers , l'accom- • pagnent chez son époux ; enfin' la ville entière est illuminée par les soins d|Antisthène.

Élien, Aithénée, nous ont conservé le souvenir d’un repas où les jeunes Agrigentins , ivres de vin et de bniif, se voyant chanceler sur leurs jambes , se persuadent que la salle du festin est un vaisseau.' L’idée de la tempête amène celle d’alléger le navire; les vases, les amphores,. les tables d’ivmre , sont jetés par les fenêtres , et deviennent la proie du peuple , témoin joyeux de cette orgie. C’est de là que les lieux consacrés aux repas reçurent des Grecs et des Romains le surnom de trirème. Agrigente eut cependant des citoyens plus giaveS et qui méritèrent une plus noble célébrité : Sophocle l’orateur; f historien Plu'linus; Acron , philosophe', orateur et médecin ; Archinus , Dinolochus , poètes di ama-

tiques; enfin Mctcll us , musicien fameux , qui donna des leçons de cet art au divin Platon.'

• Agrigente fut endormie et désarmée. par la mollesse. C’est en -vain que ses fils compteront sur ift^ieux , la double enceinte des remparts et la force d’une citadelle ; vainement arraeron'tiis leurs esclaves : les Agrigentins succomberont bientôt wus les efforts de lèiirs ennemis. Torri ■ e tergemine eortine Hi hronzo dK Rezzonico , non hasturebbero à rendere sicure si molli ed ejfèmminate milizîe. . . v • • •

Les cinq' quartiers , Camico , Agrigente ,

Acragas , liupe Athenea ei Neapolis, verront

ruisseler le sang des citoyens. Les autels élevés

par Pliéax ne seront pas meme respectés, et

le riche Gélias périra dans le temple de Jupiter

Atabyi- , où les Haiumes consumeront, aveé ses

richesses, le chef-d’œuvre df Phidias. *

Que les paysagistes ne se laissent point, décourager par les gravures du Voyage de l’abbé de Saint-Non, ou <le celui de Hoiiel ; qu’ils viennent à Girgenti sans en croire le fini des petites * gravures anglaises , ' et tous ceux qui étaient^ si indignes de dessiner lés Iwaux sites de Sicile. S’ils ont lé courage, comme ce Michal.

Ion, si jeu lié', si imhilc , sitôt enlevé aux arts , (raflVouter rinsalubrité du diinat , de ^)orter ic poids du jour , j’ose leur promettre la plus , brillante récolte. Ils trmiveront à chaqiip^as les plus nobles leçons, une végétation puissante et ' variée, des ruines d’une couleur admirable, des lointains dont les nuances leur apprendront l’harmonie; enfin , lor^u’iis quitteront la Sicile, ils seront à-la-fois peintres et poètes..

Les modernes Agrigentins spéculent sur les cendres de leurs, pères; qri fouille les sépulcres, on enlève ces vases que"^ les curieux paient.' si cher. J’en acquis plusieurs; mais j’étais dégoiité de traiter avec çes paysans pleins de cupidité et de mauvaise^ foi. Des journées entières se passent en pourparlers ; en messages , en mensonges de leur part, et en impatience du côté de l’acheteur; c’est ordinairement au riiilieu’dc là nuit qu’ils viennent vous réveiller pour souscrire le marché qu’ils avaient refusé la veille.

^ Si les anciens Agrigentins soignaient trop leui*s enfans, s’ils les cou\Taient de perles et de robes brodées d’or , les gens les plus considérables de Girgenti laissent les leurs aujourd’hui dans .un état d’abandon par trop rc|)oussant. Les langes

des plus petits enfahs sont serrés au point de leur gonfler la tête, de leur boursoufler les traits; et ces pauvres créatures , ainsi souflrantes et défigurées , sont abandonnées des heures entières sur le pas d’une porte ^ Aussi voit-on des hydropiques de cinq ou six ans ; on' h’y connaît' de remède que de les vouer à 3-- François. Aflublcs d’ün froc de capucin ou d’une robe de carmélite , ils ctouflent dès-lors sous le saint vêtement. ' La population , par suite do ce genre rfédu-s cation , est devenue d’une laideur hideuse ; ct,qùand les coiüessine et les damés de qualité du pays veulent réparer les 'torts de la nature par la recherche des modes françaises , il n’ëst pas toujours facile , à leur rencontre , de demeurer dans le sérieux. . • '

Ne m’étant, jamais occupé de minéralogie ni de la science des volcans , et trop peu versé en général dans les sciences naturelles , je renverrai à Spallanzani , à Dolomieu et à M . Lucas , ceu* . qui,^^ ^^irerpnt des détails sur la sbifa^e de MiÇpm, voisine de Grirgenti. ..Ces bouches coimucs soie le nom de vulcani fangosi vomissent de.Tcau comme le Vésuve vomit des flammes ; mais ces miniatures' de volcan nè'‘

DE LA SrCILE. 101

peuvent se- comparer qu’aux volcans de la Crimée et de Modène. Ces éruptions terreuses manquent, dit-on, de ilui(^ électrique , et sont saturées d’oxigène. • •

• Une excursion qui ne fut pas aussi profitable à nos portefeuilles que je l’avais imaginé, me montra péniblement des lieux que je me contenterai, pour ainsi dire, de nommer. Je quittai ces forêts d’oliviers qu’Agrigehtc dut à l’Atliénicn Aristéc , et ces beaux palmiers qui se balancent dans les airs et dont les fruits tombent au milieu des haies de cactus, de lauriers-roses, de genêts, de’ romarins et de jasmins, pour la montagne aridè d’A'ragonaj- Regalmuto et ses mines de soufre, Camarata, Castronpvo et ses carrières de marbre, et enfin Bivona, patrie ,de'S.“’ Rosalie. On nous montra le lieu où cette pieuse fille du baron Sipibaldi fut lavoriséc de sa première vision. Je ne trouvai rien de fantique Hippone >ina curiosité fut pliis satisfaite par ce que les Biciliens nomment Casait de’ Greci, ,Ce sont quatre villages fondés par 'des Albanais en 1480 ; ces victimes du.

despotisme turc vinrent chercher un asile dans cette contrée. Demeurés fidèles à leur rit et

10? sorvEXJUS ,

à lev cwiaaie, leurs prêtres se manetit, les tintHMs rrdws portent le voile , les manches krc». lies frange^ et la robe est retenue par •■e ceMure (fardent travaillée arec assez d'art. Cetae coionie pect|ue se compose des bourgs de Coanrsisa. Pîana , Mezzo Juso et Palazzo- Adrcano. Toat ce (]iu vient d'échapper demièmnem ui cnaeterie des Turcs, imitera sans ^-aaie cet evmpte. Poissent ces fughifs trouver twâm le repos «r une lerrr hospitalière! Püisse^ aaa poaie Iror oovrv ses portes, les placer sous la saamseanle de ce sreptnr paternel, et Fégide de ses k>cs eeaéivuses. ptxaectrices de toutes les ■adkvtanes! On m'avah indique les ruines tie faMtsae vffle <JE»trUa 1 1 ) , que f eus la maladresse de M pas traover. On noos fit observer près de Cafca ^lisetta. dans les soufrières de ht Socf ta , Ote tbonîne de soufre dont les jets sont iti I BMlfc a, Caha Nisetta avait, avant la dernière rcwifcr, une popuèatcoa de seize mille habitans : «t*e viBe . tpà se vantait tfètre raucienne Nisa, a e«è brûlée et eirtièTement dàruite par les

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Tir»Srmt ^'SmtriJm

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Palcrniilaiiis, au mois de juillet 1820. Ses infortunés habitans errent aujourd’hui au milieu des décombres , plongés dans la plus affreuse misère.

En allant ’d’Agrigente à AUcata, on s’aiTÔte à Palma, pauvre petite bourgade qui a quatre grandes églises. Du reste , la campagne est toujours la même , fertile malgré les habitans. On rentre ensuite dans de grandes solitudes, des bruyères , des torrens fort encaissés , dont le cours est dessiné par une bordure de lauriersroses ifun effet charmant. Nous arrivâmes de bonne heure à Aficata, qui croit être l’ancienne Gc/a (17), quoique cette prétention ait été comi>attue plusieurs fois ; elle fait remonter son origine à Antiphème de Rhodes et à Eutime le Crétois. Un peu pliis jeune que Syracuse, cette ville ne daterait que de 613 ans avant .1. C. Pbintias, tyran d’Agrigehte, la détruisit et rasa ses murailles. Ce fut près de son port qnC' Régulus et Manlius remportèrent une victoire .navale sur la flotté carthaginoise. Strabon dit ‘’ormeH''ment que Gela n’existait plus du temps « Nous ne saurions dire i\uHtmera re une ville habitée, 'non plus <\uc

» Gela, CalUpolis , SeUnûs , Eubcea, ei tant * U d’autres » (a).

• On montre avec orgueil une. inscription grecque gravée sur ïe marbre et bien dUTicile à lire. Ce monument remarquable trouve en 16 G 0 , est un décret de la république en faveur d’Héraclide , fils de Zopyre : je ne la transcrirai pas ; elle est par*tout (b).

Alicata est le. point le plus rapproché de la côte d’Afrique; son port ofire im sorte d’activité pour le chargement des grains : mais la ville est sale , d’un aspect misérable , et Ton y est dévoré par des nuées d’insectes' II ne reste rien de Gela : • 4. • . - •

Immanilquc Gela, iluvii cognomine dicta. *

' (Virg. Ænpd. tib. iii, v. 703.)'

^Cependant un escalier taille dans le roc conduit encore à ce château de Pbalaris, témoin de

Jll! .... ,,

(a) Géografki» de Strabon , tradaction françaiic , tome II , page 3C5. '

.(b) y oyetVLtdXei, Muséum Veronemt, 1798; d’Orrille et Torremnzaa : ce dernier croit cette inMription fort ontéricarc b Tarrivée des Romains en Sicile. II appuie son avis sur la forme rhomboTdale des omicron et des ihita. D'OrrilIc va plus loin , et la croit plus aucienne que Simonide! . • t ^

Digilized by^jOGgle

tant de douleurs; il' est remplace par un fort en très^mauvais état, presque aussi bien défendu que l’était Notre-Dame de la Garde à Marseille, lorsque.Cliapelle et Bachaumont illustrèrent ce château par leurs vers charmans.

Gela avait donné naissance à Apollodore, poète comique, àTimagoras le philosophe , au tyran Gélon ; enfin elle renfermait les cendres (TElscIiyle. ^

On ne trouve pas plus de vestiges de Phintta que de cette Gela, fondatrice (FAgrigente, témoin de la grande lutte d’Agathoefe et d’Amilcar.

Les Campi Ge/ot confinaient avec Camerina, que' je laissai sur la droite , lorsqu’cn sortant d’Alicata je traversai le fleuve Himera. Le frêle bateau sur lequel on nous entassa, doit être assez peu sûr pendant les Iréqùens débordemens de ce torrent dangereux.

Les nombreuses descentes des corsaires de Tunis et d’Alger désolaient naguère tout ce rivage découvert. Ds profitaient de l’obsciuité de- la nuit pour débarquer et s’approcher des habitations isolées. Ces forbans se’ di^rsaient alors, en attachant à leur cou une clochette comme celle que- portent les troupeaux. Les

'l06 SOUVENIRS •

paysans , imaginant que leurs mulets s’étaient échappes ôu que les bœufs du voisin ravageaient leurs champs , sortaient sans défiance, et ne faisaient pas quatre pas sans être, chargés de fers.

Je me reposai de la m&uvaise nuit d’Alicata , 'dans un ‘jardin, sous des orangers', à.qioitic chemin de cette ville à CaltaGirone, où nous devions coucher. Pendant ce trajet , qui fut de i trente-huit milles, nous vimes des laboureurs, portant les livrées de la misère, 'quitter des champs de blé d’une lieue de longueur pour venir nous demander rauniône. Rien , n’est ù 'eux; ils inondent de leurs sueurs l’héritage d’un maître qu’ils ne voient jamais; des gens < de loi, des intendans, se placent toujours entre le cultivateur, qui meurt de faim, et les grands seigneurs qu’ils ruinent.

La chaleur me parut, plus, étouffante eu Sicile qu’en Afrique. Le soleil calcine votre- ' tête, et la terre brûle vos pieds., L’eau est nu’c et malsaine ; aussi dans une course un peu longue, lorsqu’on atteint le milieu de la journée, la soif dévore les .hommes et les. animaux ; aperçoit-on un ruisseau , tous se raniment pour s’y précipiter.. On se plaignait que des sources

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nboudantes et régulières eussent disparu : nous ne j-cncontrions en cfTet que des fontaines et des abreuvoirs inutiles. Lorsque les vallées . calcaires de la Sicile méridionale scchauirent à ce point, niarcber est un supplice violent.

Un ciel d’airain fait regretter les tempêtes; si le vent s’élève faiblement , il est aspiré^ avec transport : mais c’est l’Afrique qui vous l’envoie ; bientôt la bouche se dessèche, le gosier s’embrase, et tous les objets s’offrent à vos regards à travers ^ une vapeur ondoyante comme la flamme. Aussi quelles délices que de trouver dans un village de l’eau à la glace ! Comme on se hâte d’y exprimer le- jus d’un citron et d’obtenir, une- limonade qu’on savoure avec transport !

-Après avmr laissé de côté Modica et Noto, on grimpe par des chemins affreux, bien plus impraticables encore que celui de Girgenti , jusc[u’à Calta Girone , ou .plutôt Calata Hieroné; car on n’est pas d’accord à ce sujet. Cé chemin est un monument curieux de l’indifférénce d’un peuple et de l’oubli d’un gouvernement. Ce dèrnicr ne pense pas plus à répàrer que l’autre ne songe à réclamer. Caltà Girone , placée sur le sommet d’une montagne , est une petite ville

dont runjversité jouit d’un revenu de quatrevingt milfe piastres. Les professeurs se fèveiit tkrd , les étudians n’y viennent jamais : aussi les études n’y sont-elles pas fortes. Calta Girone n’est composée que d’églises et peuplée que de prêtres. Les habitans sont grands admirateurs d’une statue de la Vierge par le Gaggini , placée dans féglisc des Récollcts. Nous fûmes rejoints daus cette ville par des voyageurs qui faisaient la même route que nous. On se perdait et SC dépassait alternativement ; juchés sur leurs mulets, ils ne regardaient ni à droite, ni à gauche. Syracuse ne mérita même pas un rcgwd de leur superbe indifTércnce. Je les trouvai bien rïialbeurcux de se griller pour si peu de chose. Nous fûmes logés à Calta Girone chez un Provençal, qui nous traita de son mieux; il avait été cuisinier du directeur Barras : le talent de Faubergiste me parut baissé et rouillé; on devait dîner mieux que cela au Directoire.

Ap rès la longue descente de Calta Girone , nous dessinâmes' des aqueducs et des substriictions qui pouvaient avoir appartenu à l’ancienne 'Eubée , LÀcodia. On dit que 'des Chalcidiens , guidés parThéoclès; après avoir fondé Najcos

et J (ionuci'oiit à ia nouvelle \iUe qu'ils

construisirent, le nom ü^Euhée, en' mémoire de< nie célèbre de l’Hellespont. Diodore, Polybe,' Etienne de Byzance , u'assignent pas d’une manière assez exacte la situation* d’Eùbée, pour qu’on ait la certitude , comme le croient Fazclli etZannoni , qu’Eubée soit la même 'chose que Licodia; La voie souteiTaine creusée dans le

rocher, et qui devait aboutir à l’anUque cita*»' delle , est m> monument fort curieux de l’art des anciens , qui mériterait d’étre étudié soigneuse-' ment. Plusieurs autres chemins partent de cetfe voie principale; mais tons sont encombrés pai' des débris qu’il serait aisé de déblayer. On trouve encore tous les jours aux environs .de Licodia des vases, de petites idoles , des lacrymatoires, des médailles , enfin des mosaïques assez bien conservées. On <y rencontre une multitude de chambres sépulcrales , une partie des . portes de la ville 'et. de' ses murailles. Tous ces restes sont empreints d’un caractère de grandeur et de solidité majestueuses. \ .

. Une fouille faite cii.1808 produisit des résultats fort curieux. Trois urocs; de plomb, 'peu distantes Tune de l’autre , . furent découverte^

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dans nn état de parfaite conservation; ces nrnes , : contenaient des cendres : piusieui's feuilles d’or, '.imitant évidemment .des feuilles de laurier , .étaient placées dans l’une d’elles. ,On, a ingé' nicusen^ent supposé que ce dernier vase rén- Jfermait les. cendres d’AgathôcIe, tyitm de Syracuse , atteint et tué 'Ëupolème, fils dlcé tenant, y subirent le même sort. La pitié dès habitans (TEubée et le respect pour le malheur les portèrent sans doute à brûler ces trois corps , et' à leur accorder une honorable sépulture.

Je ne vis point Teira-Nova, autrefois Callipolis; elle fait un coipmercc assez actif avec Malte , dont les petits bàtimens , spèronare ^unisMnt ordinairement ce port. J’avais eu la pensée d’aller visiter à Malte ceS monumens, çes forte que Ja trahison seule pouvait attaquer avec succès. J’aurais cherché religieusement les traces glorieuses de cet ordre' qui laisse au moins dails l’histoire des souvenirs impérissables ;■ je n’en aurais rapporté que des regrets. ' {.' • •

^^on loin de là sont les ruines de Vamarma , colonie syracusninc, jadis florissante , mais au-

ce lieu par Timoléon.

ët Euthyme , son lieu-

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jourd'hui entièrement dctruité; Ragusa; Hyhla minor, qui a des sources bitumineuses et des grottes sépulcrales; Modica , 'comté célèbre, qui appaitient aujourd’hui à ce duc de Bcrwick et d’Aibe, un des grands barons de la Siede, qui offre aux artistes de tous les pay» une protection si éclairée. * . ’

Scicii, Casmene, Spaca-Fomo,- offrent peu d’intérêt ; mais cette dernière ouvre la vallée d’Ispica.' Cette 'vallée a près de trois Ueués de longueur ; ses* rochers sont creusés par-tout de grottes , dè chambres-carrées, d’escaliers , enfin d’habitations' humaines , aujourd'hui . désertes. L’histoire des habitans , que l’on présume avoir été les Troglodytes, est enveloppée d’une /)bscurité ûnpénétrable, et semée de tant dê fables, qu’il est inutile de les propager. Ou peut croire ‘Cependant que ce pays'ftrt habité par les prerniers hommes qui se réunirent après le déluge , puisqu’on y a trouvé des squelettes humains' ( 18 ); Ces caverhes sont souvent placées dans des- liçux presque inaccessibles ; quelques-unes sont sj«ii cieuscs, et communiquent entre elles par des escaliers; souvent des piliers cai'rés en soutiennent les voûtes. • , . .

On a ‘cru, aussi que les Gininiériens , race d’hp'mmes échappée aux. convulsions du globe » pénétrés d'un juste sentiment de crainte , habitaient timidement les hauteurs et les ' cavernes (fes montagnes; que le nom de Cimmériens pouvait signifier en langue phénicienne obscurité , ténèbres , et .qu’enfin ils avaient habité le val d’Ispica et les contrées où furent depuis les anciens Etrusques{^ a ): On y trouve également, et en grand nombre, des^restes de fortifications grossières qui portent l’empreinte de l’enfance de cet art. L’homme a donc toujours redoute son sem- . blable ; ce fut la défiance et le besoin de la défense personnelle qui creusèrent ses premières demeures , tandis qu’à côté le premier sentiment religieux creusait le premier tombeau. J’engage t ceux qui désirent avoir plus de détails sur cette piartie de la Sicile , . à les chercher dans l’ouvrage de M, de Sâyve; il a visité avec soin tout le Val di Noté , et la description qu’il en fait est plchie de vérité et d’intérét. En général , peu de Voyageurs ont vu Ja Sicile avec une plus scrupuleuse exactitude, et en ont écrit avec plus de probité.

(a) t’oyez Mario l’agand , Sdf'gi polfiici Hi pnneipi ^ progressi r dccadenza dette Socittà-

DF. LA iSlCILE. ns*

Je .me dirigeai par Stafenda vers PozcHo , PuzeUus , Marza et ses murs cyclopéens, enfin fe cap Pachynum , ^une des trois pointes de Trihaerie. On me montra quelques murailles d’un temple d’Apollon. J’avais devant moi file de Marzameni et celle de Vindicari. Nous quittâmes fancienne Elato , après avoir traversé le fleuve Heloruê , et passe près du monument triomphai d’Hippocrate. C’est une colonne de 40 pieds de hauteur et d’environ 10 pieds de diamètre ': elle, rappelle la victoire qui fui remportée par ce roi de Gela sur les Syracusains , fan 461 avant J. C. Voilà les campagnes qu’Ovide noitime Heloria Temjje. Je passai rapidement à Noto , fancienne Neetum ; à Avola nous dessinâmes sa grotte , si profonde, si pittoresque, traversée dans toute sa longueur par le fleuve Casibili. Je vis les tristes restes SHyhla , et enfin Floridia , qui n’est qu’à deux lieues de. Syracuse-

Après m’être arrêté sous ,un arbre à Palagohia, sur les bords du fleuve Terias, j’atteignis ie Leontinus ager, si célèbre par sa fertilité, et j’allai coucher à Lentinî (1.9), fancienne Leon-^ tinm, où Fon trouve encore journellement des

vases et des médailles. On croit quelle fut fondée par le Chalcidien Théoclès dans les campi Læstrigonii; elle fut renversée par un tremblement 'de terre en 1169. Il n’est plus possible de diie . avec lc‘ proverbe ancien , 'Leontini semper ad pocula; car pn y fait très-mauvaise chère. De Lentini, où l’on est éloigné de la base de l’Etna d’environ quinze milles , on juge mieux du développement de ce volcan , maître d’un grand quart de' la Sicile.

Nohs nous acheminâmes le lendemain vers Syracuse par des chemins difficiles mais de l’aspect le plus varié' Je recommande sur-tout aux peintres une vallée plus poétique que celle de Tempé, plus riante qu’aucun site de l’Arcadie ou de la riche Thess^ie. De grands arbres couvrent les bords d’une rivière fraîche et transparente , qui coule au fond de ce vallon. Le fleuve isole parfois quelques-uns' de ces arbres, et les îles , abritées par des masses énormes de rochers , semblent être f heureux domaine des bergers de Théocrite. La vigne sauvage traverse la vallée et forme des ponts ornés de scolopendres , de lianes , de cloches coideur de rose, qui descendent en festons de plus de

cent pieds de haut jusqu’à la rivière. Toute cette contrée rapjjellc à chaque pas ces vers du plus grand peintre de la nature :

IHc gelidi fontet, bic moüia pnu , Lycori ; ‘

Hîc nemui : hic ipio tccum conaamerer aivo.

, , . ' . { Virg. Eétogr. X , y. 42. )

Ou retrouve le rivage de la mer assez 'près du ])ort d'^uguitai: cette petite ville est tristement célèbre par la cruauté avec laquelle ses habitans massacrèrent l’équipage d’unê frégate française, à l’époque dé rexj)cdition d’Égypte. La tempête avait poussé nos malheureux compatriotes sur cette teree inhospitalière ; il n’eri' revint pas un seul.

A peine avais- je mis le pied sur le teiritoire de Syracuse , que mes yeux rencontrèrent un monument de la gloire ou de l’infortune de scs habitans; car on -ne sait si .cette ruine, qui se compose d’une pyramide ronde et élevée sur une base carrée ,. rappelle les succès de Syracuse contre Nicias , ou le triomphe de Marcelius. . - , ■

' Il *

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