‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 16 sur 24 · M. PAUL BOURGET · texte numérisé non relu

M. PAUL BOURGET

J'ai revu quelquefois M. Paul Bourget dans son cabinet de travail de la rue Barbet de Jouy et aussi chez le vieux libraire Champion, où il venait parfois suivre la piste de quelque: livre rare. L'auteur du Disciple m'apparaît comme une des plus belles intelligences critiques que nous ayons eues depuis une soixantaine d'années. La vieillesse et le besoin de certitude l'ont peu à peu ramené, lui aussi, comme Brunetière, au Catholicisme de Pascal et de Bossuet. Il est regrettable que les écrivains de talent dédaignent de confier au public les motifs de leur conversion. Ils feraient œuvre de charité éminente, en fortifiant par leurs conseils et leur exemple d'autres âmes (jui traversent peut-être les mêmes ténèbres et subissent la même crise.

Comme l'auteur des Essais de psychologie, Pierre Loti donna à la Revue de Mme Adam son premier roman à succès : Rarahii. Bouleversée d'émotion en lisant ce récit, qui ne ressemblait à rien de ce qu'elle avait lu jusqu'alors, Mme Adam courut porter le manuscrit à Alphonse Daudet. L'auteur du Nabab subit le même coup de foudre et fut d'avis d'insérer l'histoire telle quell«\ Il écrivait en même

temps à Loti de venir le voir, a Je voulus, m'a t-il dit, absolument connaître l'extraordinaire garçon qui me donnait une sensation pareille. »

Quelques jours après, Daudet voit arriver chez lui un homme heureux, souriant, plutôt timide, un marin dépaysé au remous parisien et qui n'eut jamais sa pleine assurance que dans la solitude des grands voyagesi. Mme Adam devint sa marraine et publia quelques uns de ses livres, entr'autres le Désert et Jérusalem. L'auteur de Pêcheur d'Islande est resté fidèle à l'affection que lui a inspirée sa grande marraine. Il va très souvent la voir à Gif ou dans le Midi. On ferait un volume avec le récit des drôleries dont la vieille abbaye fut le témoin. Mme Adam a toujours gardé ses beaux élans de jeunesse, qui sont le contre-poids nécessaire de son perpétuel labeur. Quant à Loti, son pessimisme ne l'empêche pas d'être un grand enfant, très vivant et très gai. Il s'est passé à Gif des scènes qui sont restées légendaires. Un jour, à la suite d'une discussion, Mme Adam appelle du haut de ,sa fenêtre son ami Loti, dont la chambre était au-dessous de la sienne. A peine l'auteur de Mon frère Yves montrait-il sa tête, qu'il recevait sur la nuque le contenu d'un large pot à eau. Loti se vengea

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le Iciuleniain d'une façon éclatante. Il parvinl, avec la complicité des domestiques, à accrocher au ciel de lit de Mme Adam un tampon de drap qu'on pouvait tirer à volonté avec une ficelle rejoignant la chambre du second étage où il couchait. On imagine l'effroi de la conliante marraine, quand elle sentit, au milieu de la nuit, danser sur son nez une invisible bête frôlante qu'on manœuvrait comme un pantin. Elle jette des cris, on accourt. Il ne fut pas difficile de trouver le coupable : on n'eut qu'à suivre la ficelle... Tels étaient les aimables jeux auxquels se livrait à Gif le plus incorrigible des pessimistes.

J'ai peu connu Pierre Loti; je ne l'ai vu que deux ou trois fois, rapidement, entre deux appareillages, comme il dit.

A la suite d'une étude que j'avais publiée sur son œuvre, l'auteur de Mon frère Yves me donna rendez-vous à l'Hôtel du Bon La Fontaine, rue de Grenelle, où il avait l'habitude de descendre. C'était la semaine de sa réception à l'Académie. Son discours faisait un bruit énorme. Public et journaux ne parlaient que de Loti. Je le trouvai en train de s'habiller pour la soi^H' et pestant contre ses boutons de chemise. Il me pria de vouloir bien excuser cette entrevue tout-à-fait sans façon. On

jouait ce soir-là Salammbô à l'Opéra, et il de^ vait, après le dîner, rejoindre ses lamis dans la loge de Reyer. Avec son sourire d'idole et ses bons yeux de navigateur qui débarque, Loti me causa une sorte de fascination. Il m'ofîrit des cigarettes et m'avoua que mon étude lui avait plu, parce que j'avais dit des choses qu'on ne lui avait pas encore dites. Il me parut bon garçon et sans pose. « Voilà, me disaisje, l'homme qui nous a tous bouleversés! Chateaubriand lui-même, avec René et Atala, n'a pas donné à ses contemporains une plus formidable secousse. » Nous sortîmes pour aller prendre une voiture au coin de la rue des Saints-Pères. Loti la toujours ainsi traversé Paris comme un météore. La moitié de son prestige vient d'avoir vécu loin de Paris, invisible et exilé comme le Boudha. La fatalité des voyages, la vie de déchirements et de ruptures ont tragiquement façonné cette âme d'artiste qui s'est contenté de raconter ce qu'il a vécu et ce qu'il a souffert. Sanglots des départs, liaisons sans lendemains, séparations inexorables, il n'y a pas autre chose dans ces livres d'oppression et de cauchemar. Ce poète du néant nous a ravagés avec sa mélancolie et ses descriptions. Personne n'a parlé de la mort avec une magnificence plus désespérée. Loti

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