JEAN AICARD ET MOUNET-SULLY
rer cette amitié touchante. Aicard et Loti ont beau rester des années sans se voir, ils se retrouvent toujours unis par la même afl'eclion. Loti aime les livres d'Aicard; Aicard admire Loti.
Jean Aicard doit certainement une partie de sa réputation à sa merveilleuse voix d'or et à sa diction dramatique de premier ordre. Il faut l'avoir entendu lire une pièce de théâtre pour apprécier la magnificence de sa déclamation. Il enchantait Mounct-Sully lui-même, quand ils étudiaient ensemble le rôle d'Othello, dans la parfaite traduction que Jean Aicard fit jouer à la Comédie Française. Le poète demeurant alors rue Michelet et Mounct- Sully au coin de la rue Gay-Lussac, ils se réaccompagnaient réciproquement; si bien qu'à deux heures du matin on entendait, le long des grilles du jardin du Luxembourg, des gémissements lamentables : « lâââgo... Je la tuerai!... La cause, ô mon âme, voilà la cause. » C'était le grand Mounet qui, absorbé dans ses recherches d'intonations, finissait par arrêrêter les rares passants qui circulaient encore : « Pardonnez-moi, leur disait-il, je vous prenais pour cette rusée courtisane de Venise qui a épousé Othello ». Ces cris attirèrent plusieurs fois l'attention des sergents de ville. On
s'expliquait, et les deux amis continuaient leur étude dans le silence nocturne.
Mounet-Sully était superstitieux et un peu maniaque. Il passait aux mêmes heures sur le même trottoir, appelant un fiacre au même endroit, levant le doigt avec la même majesté coutumière. Il avait pris l'habitude, lorsqu'il rentrait chez lui, à 2 heures du matin, de donner un petit coup de canne sur un coffre qui se trouvait sur le palier du deuxième étage. Pour rien au monde il n'eût manque de faire ce geste. Un soir, en se couchant, il se rappela qu'il avait oublié d'accomplir ce rite. Craignant qu'un pareil oubli lui portât malheur, il se leva, s'habilla et revint donner le coup de canne sur le coffre du palier.
Il y eut aussi de curieuses scènes de déclamation quand Novell! vint à Paris jouer en italien le Père Lebonnard, la pièce que Sylvain devait bientôt imposer à la Comédie Française. La première reprise eut lieu au Théâtre Sarah Bernardt. Ce fut un triomphe. Dans une scène du 3' acte, se disputant avec Mme Lebonnard et entraîné par la colère, Novelli soulevait par distraction une chaise dans ses mains et la présentait à sa femme. J'ai vu l'acteur italien, rappelé cinq fois, revenir trempé de sueur, pleurant comnio un enfant, n'ayant plus qu<^
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la force de répéter : « Non è vero... Non è possibile... A Parigi... A Parigi... »
Aicard est un liseur si incomparable, que ses pièces, lorsqu'il les lit lui-même au Comité du Théâtre français, sont presque toujours reçues à l'unanimité. A la représentation, on trouve quelquefois qu'elles sont impossibles, comme il est arrivé pour Smilis, une œuvre dont l'idéal dépassera /toujours une simple salle de spectacle. Pour le Père Lebonnard, après ravoir reçue avec enthousiasme, les Comédiens se ravisèrent et demandèrent des corrections. Aicard refusa et fut obligé de retirer sa pièce. « La seule explication que donnent les Comédiens de leur conduite, dit Jules Lemaître, est assez plaigarJe. Quand M. Aicard leur reproche de s'être si complètement déjugés et d'avoir trouvé mauvaise une œuvre qui leur avait semblé excellente à la lecture : « C'est, disent-ils, votre faute. Vous avez trop bien lu; vous nous avez mis dedans — Alors, réplique M. Aicard, jouez comme j'ai lu. Je ne vois pas trop ce qu'ils peuvent répondre à cela. »
Jean Aicard n'est pas seulement comédien, il est aussi orateur, et nul ne l'égale pour l'improvisation et l'enthousiasme. Une année, au moi» d'Août. Montenard et hioi nous l'accom-
pagnâmes à Bormes, où la municipalité donnait une fête en l'honneur du poète. Bormes est un des plus vieux villages du Littoral, avec ses rues montantes et voûtées, ses maisons tail' lées dans le roc, ses escaliers faisant face à l'immense miroir de la mer. Des voitures vinrent nous prendre à la gare et nous menèrent, par le chemin de la colline, à l'entrée du village, qui fut autrefois, avec La Garde Freinet et Grimaud, un des derniers refuges des Sarrasins. Les rues étaient pavoisées de verdures triomphales : Honneur au poète. Le roi de Camargue... La Chanson de l'enfant... Le cortège nous attendait, musique en tête. Le maire Vigourel, l'organisateur de la fête, souhaita la bienvenue à Aicard. Un déjeuner de deux cents couverts fut servi sur la Place, sorte de terrasse dominant du haut des montagnes la mer fourmillante de lumière. Après le déjeuner eut lieu la cérémonie de réception, une distribution de je ne sais quoi aux enfants des écoles, après laquelle Aicard devait prononcer un grand discours. Cette apothéose de gloire, de chaleur et de clarté avait une magnificence qui en relevait un peu le côté purement primaire et laïque. « C'est énorme! disait Aicard- Faire ça pour un homme politique, passe encore, mais pour un poète qui a fait quelques