‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 19 sur 24 · UNE FÊTE A BORMES · texte numérisé non relu

UNE FÊTE A BORMES

méchants vers! » Le mallieureux ne songeait plus à son discours. — « Sapristi; qu'est-ce que je vais leur dire? » répétait-il pendant le repas. Nous jetâmes quelques idées sur un bout de papier. — Enfin, dit-il, au petit bonheur. Quelques instants après, il montait sur l'estrade et soulevait la foule. Je n'ai jamais vu une telle rapiditié d'improvisation. Son discours dura près d'une heure, et l'attention ne languit pas un instant. Aicard s'amusait beaucoup. Ceux qui le connaissent savent avec quelle insouciance il accepte les choses. Tout le divertit, lui-même et les autres.

Le soir, après le banquet, une interminable farandole réunit sous les pins la population chantant en chœur les Matelots sont rigolos. Au loin, sous l'or mouvant des étoiles, la mer se taisait, glacée de nuit et de silence. Les jeunes filles se disputaient les embrassades d' Aicard. Illuminations et feu d'artifice terminèrent la fête et, vers le matin, malgré la fatigue, nous montâmes au vieux château pour aller voir se lever le jour sur les montagnes des Maures. A mesure que le ciel blanchissait, Montenard couvrait de croquis son bloc-notes, s'extasiait sur les couleurs naissantes, qu'il indiquait sur le papier : « Ici du bleu... Là du chrome... Mettre du blanc... Renforcer le ton...»

On redescendit dans la fraîcheur de l'aurore et la fadeur du dernier cigare, et on alla se coucher, c'est-à-dire disputer aux moustiques un sommeil transparent, mélancolique et sans rêves.

On a reproché à Aicard de s'être posé en rival de Mistral. Rien n'est plus faux. Aicard a écrit en français et Mistral est un poète provençal. On a voulu oppos^er Tartarin à Maarin des Maures. Les deux ouvrages n'ont rien de commun. Même après Tartarin, Maiirin der> Maures reste encore une agréable peinture du caractère provençal et Maurin un type amusant et populaire. Aicard m'avait souvent parlé de ce livre, à l'époque où il songeait à l'écrire, et il a même utilisé pour son héros quelques traits que j'avais observés chez un homme très ordinaire, sorte de terrassier de l'amour et qui se croyait un don Juan. Ce garçon, commis-voyageur en librairie, me racontait ses conquêtes féminines : « Les femmes, me disait-il, je n'ai qu'à les regarder : elles tombent comme des mouches. » C'était déjà Maurin des Maures.

Jean Aicard, on le sait, fut encouragé et soutenu par la fidèle amitié de Sully-Prudhomme, qui fut son parrain, comme Mme Adam avait été sa marraine. Type de bourgeois poétique

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