SULLY-PRUDHOMME
parlait, Sully-Prudhomme était un être exquis... ci redoutable. Je n'ai jamais connu d'homme auy»! impassiblement aimable ni plus effrontément ennuyeux. Ceux qui l'ont iréquentc savent jusqu'à quel point il poutisait le scrupule littéraire et les hésitations de conduite. J'allai le voir un jour pour l'interroger sur son œuvre. Non seulement ma visite lui lut agréable, mais il me tint plus de trois quarts d'heure à me parler philosophie. Sully- Prudhomme avait la manie de se croire philosophe bien plus encore que poète. Une fois sur ce sujet, il ne tarissait pas: on recevait une averse d'abstractions transcendantes dont on sortait saisi jusqu'aux os. Installé dans sou fauteuil, il finissait par ne plus vous voir; ses regards fixaient ailleurs l'auditeur invisible auquel il faisait son cours de démonstration impitoyable. On sortait de là courbaturé autant par l'effort qu'exigeaient de si obscures matières que par cette voix monotone qui parlait, parlait toujours, implacablement.
Sully-Prudhomme, quand je l'ai connu, habitait un grand appartement faubourg St-IIonoré et ii était déjà atteint de la terrible maladie qui devait à peu près le condamner à mourir d'inanition. Je retournai deux ou trois fois chez lui. Il ne se lassait pas de m'expli-
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quer ses principes philosophiques, sa doctrine, ses théories, ses procédés. Bon poète, ouvrier très expert en versification, ce qu'il appréciait le plus dans son œuvre, c'était la quantité de philosophie qu'il croyait y avoir mise. Cet ancien polytechnicien était très fier d'avoir réhabilité la poésie philosophique, la poésie d'idées, qu'il opposait à la poésie de couleur et d'images. Cette poésie philosophique et didactique, nous disait-il, a toute une tradition avec Lucrèce, Virgile et Hésiode chez les anciens, et chez nous Boileau, VArt poétique, la Religion de Louis Racine, les Saisons de Saint Lambert, les Mois de Roucher, la Navigation d'Esménard, les Trois Règnes de Delille, YHermès de Chenier, les Fossiles de Bouilhet. Sully-Prudhomme était de très bonne foi. Il n'a jamais pensé que la philosophie pût diminuer ou dessécher son talent, et on l'eût fort scandalisé en lui prédisant que sa gloire consisterait moins à avoir chanté la Science, défini le libre-arbitre ou paraphrasé des abstractions, que d'avoir dans une langue exacte et minutieuse exploré le monde de l'âme à des profondeurs de sensibilité jusqu'alors inconnues.
L'homme et le poète avaient les mêmes scrupules. Sully-Prudhomme a publié beaucoup