‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 21 sur 24 · SULLY-PRUDHOMME · texte numérisé non relu

SULLY-PRUDHOMME

de -vers et a laissé de nombreux poèmes qu'il se proposait d'achever. « La mémoire du cœur, disait-il, la mémoire des sentiments ne change pas, ne vieillit guère, comme je l'éprouve par mon œuvre elle-même. Quand on me demande une pièce de vers inédite, comme je ne fais plus guère de vers, je prends au hasard dans un tiroir une pièce inachevée, et tout de suite les premières rimes me remettent dans l'état d'esprit où j'étais au moment où je la commençai; ma jeunesse s'évoque et le sentiment éprouvé jadis soudain gonfle mon cœur et ravive la source aveuglée... Et je finis facilement ces poèmes jadis entrepris, puis rejetés à cause de la moindre difficulté. Quand on est jeune on hésite à refaire une strophe, à raturer, c'est une paresse et un scrupule. Plus tard on corrige, parce que l'on ose sacrifier et condamner le mot, le vers qui formait obstacle. » (1)

Sully-Prudhomme lui-même, malgré sa facilité, reconnaissait la nécessité du travail du style.

Je ne puis clore ces dernières pages écrites à propos de Mme Adam et de Mme FrankUn-

(1) Souoenirs autour d'un groupe littéraire, par MnM Alphmrae D^rmerr, p. 218.

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Grout, sans dire un mot de Mile Read, qui est encore, elle aussi, très vivante parmi nous.

Il y a 'bien une vingtaine d'années que j'ai eu l'honneur de voir Mlle Read pour la première fois. J'éprouvai d'abord, comme tout le monde, une impression presque religieuse en entrant dans l'obscurité de ce salon mystique, où de vieilles dames, de tout jeunes gens et de placides messieurs viennent presque dévotement échanger leurs compliments et leurs souvenirs. Je ne tardai pas cependant à m'apercevoir que ce demi-jour de lumière était une atmosphère très douce, très apaisante, et j'ai senti, depuis cette époque, qu'il nous manquerait à tous quelque chose, si nous n'allions pas, de temps à autres, assister à ces réunions que jjréside si éloquemment le beau portrait de l'ancienne amie de la famille, Mme Ackerniann. Le charme de bonté que dégage Mlle Read purifie ceux qui l'approchent. Les sentiments d'égoïsme tombent devant elle comme un hommage. Je ne dis pas qu'elle vous donne une autre âme, mais je crois qu'elle vous communique réellement un peu de son amour pour les autres, et qu'on la quitte avec un besoin d'indulgence et de charité qu'on n'éprouvait pas en entrant.

Mon opinion depuis vingt ans n'a pas varié.

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Le secret de l'affection qu'inspire M'" Read tient en peu de mots : M"" Kcad a placé sa raison de vivre, non en elle-même, mais en autrui. On va vers elle, parce qu'on sait qu'elle vient à vous. Sa révolte contre l'horreur de la vie, le pessimisme que lui a légué Mme Ackermann n'ont jamais tari les belles sources de son âme. Elle s'est vengée du néant en prenant au sérieux ce que la vie peut offrir de noble et de bon, et elle a renoncé à tout pour mieux se donner à tous. Si bien qu'au lieu de perdre ses amis le long de la route, des amis toujours plus nombreux se sont groupés autour d'elle pour accompagner sa vie. Si c'est vraiment la bonté qui fait la supériorité, M'" Read est la femme supérieure par excellence. M"" Read s'est créé la vie la plus compliquée et la plus simple qui soit au monde. Ses démarches, lettres et visites n'ont qu'un but : assister un malheureux, soulager une infortune. Ne lui faites jamais de cadeaux : elle en donne l'argent aux pauvres. Elle a beau, pour toutes ces raisons, n'être presque jamais chez elle, elle reçoit ses amis trois fois par semaine, dans le grand salon qu'elle habite depuis cinquante ans et où elle n'a pas encore trouvé lu temps de mettre un peu d'ordre. Comme elle cfl'est pas riche, ellle n'offre pas de thé et n'ai-

lume qu'une bougie, et on U'ouve cela tout naturel, parce que c'est elle. Sa présence suffit à ses amis; ils ne lui demandent que d'être là. Elle n'a pour plaire qu'à laisser rayonner sa nature captivante et maternelle.

M"* Read eut toute sa vie la passion des chats. Elle a hérité du beau chat siamois de Goppée, et de Démonette, la favorite de Barbey d'Aurevilly. Elle vit entourée d'une dizaine de chats, dont les mieux élevés ronronnent sur les genoux des dames ou débonnairement taquinés par les messieurs. La présence de ces doux frôleurs donne à l'appartement une odeur légendaire, à laquelle, avec un peu d'habitude, les visiteurs ne prêtent plus aucune attention.

M'" Read, on le sait, fut l'amie irréprochable et maternelle de Barbey d'Aurevilly. L'auteur des Diaboliques n'a jamais cessé d'être l'objet de son culte et de ses regrets. Sa pieuse admiration, toujours préoccupée de quelque justice à lui rendre ou de quelque nouvelle gloire à lui donner, n'arrive même pas à être choquée par le caractère publiquement équivoque de certaines œuvres, comme Une vieille maîtresse et Ce qui ne meurt pas. En continuant la publication de ses livres posthumes, M"' Read a sauvé Barbey d'Aurevilly de la

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réaction d'oubli qui scelle presque immédiatement toutes les tombes illustres. Elle a forcé la postérité à faire à son grand homme une avance de renommée à laquelle les jeunes générations n'étaient peut-être pas disposées à déjà souscrire. Ainsi exerçant la charité même par delà la mort, M"' Read est arrivée à l'âge de 73 ans, entourée de la vénération et de l'affection de tous. C'est une personnalité des plus originales. Son souvenir et sa présence font partie de la vie parisienne.

M"* Read fut aussi l'amie et la garde-malade de François Coppée. C'est dans la tranquille maison de la rue Oudinot que je l'ai vue pour la première fois.

Je ne parlerai pas longuement de François Coppée. Je n'ai pas la prétention d'apprendre au public quelque chose de nouveau sur un homme qui eut presque de son vivant la popularité de Bérenger. J'ai connu l'auteur du Passant un peu avant l'Affaire Dreyfus. Je l'ai entendu raconter la visite que lui fit Mme Dreyfus pour l'engager à prendre l'initiative de la campagne que Zola devait pousser jusqu'au scandale. Coppée refusa de s'en mêler. \J Affaire changea totalement 'le caractère des réunions de la rue Oudinot. Elles prirent, à partir de ce moment, une signification polU

tique que la fondation de la Patrie Française devait encore accentuer. Le souvenir que j'ai gardé de l'auteur de Severo Torelli, c'est le légendaire et souriant Goppée, debout en veston dans son cabinet de travail, se passant la main dans les cheveux, roulant des cigarettes, racontant d'impayables histoires, la voix caverneuse, le rire fendu jusqu'aux oreilles. Rien n'était plus drôle que sa conversation. Il avait une singulière manie : il ne cessait pas de se regarder dans la glace. Il dit un jour à Larguier : « Je me suis toujours déplu. » Peutêtre cherchait-il tout simplement à se réconcilier avec son image.

J'avais publié, sur les origines de la poésie de Goppée, une étude où je tâchais de suivre à travers son œuvre l'évolution d'un genre familier qu'on trouve en germe dans Sainte- Beuve et Victor Hugo : « L'enfant avait reçu deux balles dans la tète... Il avait dans sa poche une toupie en buis... » Goppée fut très sensible à ce que je disais de son talent, qu'on a pu trouver quelquefois prosaïque, mais auquel personne n'a jamais refusé la sensibilité et l'émotion. A partir de ce moment, j'allai régulièrement chez lui.

Les opinions littéraires de Goppée à cette époque n*eus8eiit peut-être pas tout à fait ré-

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