FRANÇOIS COPPÉE
pondu à toutes les exigences du programme essentiellement moral de la future Patria Française. Coppée venait de soutenir à l'Académie la candidature d'Emile Zola; il prononça même à cette occasion un discours qui fît sensation sous la Coupole. « La discussion, dit un compte rendu officiel, est constamment restée sur un terrain élevé. François Coppée a déclaré, en substance, qu'on ne pouvait, en dehors de quelques hardiesses peut-être excessives, de quelques taches dans l'œuvre du candidat, s'empêcher de reconnaître en Zola un prodigieux effort, uni à un très grand talent, consacré par un succès immense. Cet effort et ce talent méritent le respect et s'imposent à l'attention de l'Académie. » Brnnctière répondit à Coppée par une improvisation indignée, qui fît définitivement écarter la candidature de Zola. C'est encore à peu près à cette époque que l'auteur du Passant publia dans le Journal le fameux article qui lança le roman de Pierre Louys, Aphrodite, œuvre de parfaite diction, mais dont un chrétien nouvellement converti n'eût pu s'empêcher de blâmer l'esthétique voluptueuse. La jeunesse du quartier Latia lisait alors avidement les articles littéraires que le nouvel admiratour d'Aphrodite donnait au Journal,
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Très lié avec Fernand Xau, directeur de cette feuille, Goppée me remit une lettre pour lui, avec prière de m'uliliser le mieux qu'on pourrait. Xau habitait, avenue Victor Hugo, un luxueux appartement où il me reçut avec son amabilité attentive et discrète. Ce petit homme, qui disparaissait presque derrière son bureau de travail, venait d'acheter le Gil Blas et il était en train de l'étouffer tout doucement pour écarter une concurrence possible. Comme on le pense, il n'y avait pas de place pour moi au Journal; mais on pouvait toujours m'employer à prolonger le suicide du Gil Blas. Xau avertit le secrétaire de rédaction Brunières, un charmant garçon qui ressemblait à M. Paul Deschanel et avec qui j'ai eu les meilleurs rapports. Bien qu'ayant déjà publié des livres et des articles de critique, je fus modestement chargé d'arranger les faitsdivers, de rédiger les nécrologies, de rajeunir l'actualité rétrospective. Je me souviens, entr'autres choses, avoir écrit sur le beau temps et le mauvais temps une petite chronique quotidienne qui, par la perfection des formules, aurait dû me valoir une célébrité. Ce mérite fut méconnu et le bon Brunières, sans croire me désobliger, finit par se persuader qu'on pourrait faire de moi un excellent
reporter. Comme j'avais passé l'âge de ces sortes de besognes et qu'il était formellement entendu avec Xau que je travaillerais dans les bureaux du journal, la première fois qu'on me commanda, un soir à sept heures, par une pluie battante, d'aller interviewer ii Passy l'ancien ministre Rouvier, je ne refusai pas positivement d'y aller; mais une fois deliors je rentrai tranquillement chez moi, et il ne fut plus question de reportage. Je ne suis resté qu'un mois au Gil Blas.
Un journal a raconté que François Coppée avait toujours sur sa table un dictionnaire de rimes, et cela a étonné les simples, qui se figurent que la poésie est une inspiration qui vous arrive sans qu'on la cherche et qu'on entretient sans travail. Coppée eut pu se passer de ce secours; mais, comme Victor Hugo, il aimait trop son art pour négliger l'effort qui le perfectionne. Chose curieuse, le poète qui a peutêtre le plus travaillé, Boileau, méprisait les dictionnaires. Un ami entre chez lui et le trouve embarrassé pour faire un vers — (( Voulez-vous, lui dit-il, que j'aille chercher un dictionnaire de rimes? — J'aimerais mieux, dit Boileau, un dictionnaire de la raison, » voulant affirmer par là ce qu'il dit dans son Art
Poétique, que la rime est un esclave et ne doit qu'obéir.
La vie a des matérialités grossissantes qui empêchent quelquefois de, bien discerner la véritable valeur d'un homme. Coppée, sous son cabotinage verbal, cachait une nature royalement bonne, qu'on devinait derrière ses yeux d'enfant. L'affaire Dreyfus, en déchaînant son indignation, créa un autre Coppée, un Coppée cocardier et en colère, qui parlait d'embrocher tout le monde, mais qui conserva malgré tout la même bonté, la même parole amusante et vivante. Sa mort fit de lui un saint. Quelqu'un écrira un jour la vie et le martyre de cet homme. Les regrets qu'il a laissés dans le cœur de ses amis sont un témoignage auquel on peut toujours faire appel.