‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 10 sur 44 · LA MERE ET LA FILLE · texte numérisé non relu

LA MERE ET LA FILLE

— Chère petite mère , viens vite que je te rapporte la singulière proposition que vient de me faire M. le vicomte Cliarles de Rastignac-Gadillac, ici présent.

Irène répéta alors à sa mère , mot pour mot , ce que je venais de lai dire.

La mère se fâcha ; rouge de colère et d'indignation , du doigt elle m'indiqua la porte en me disant : — « Mais, monsieur, pour qui prenez-vous donc ma fille , je vous prie ? »

— Chère petite maman, lui dit sa fille, ne te fâche donc pas ainsi. — Bien loin de m'offenser, monsieur m'a au contraire fait un bien grand plaisir. Tu sais bien que je roulais dans ma tète un projet pour venger les femmes contre les attaques inconvenantes de cet impertinent écrivain— qui prétend et qui prouve à sa manière qu'il n'existe pas de femmes vertueuses : la lumière est faite dans mon esprit , ce sera donc par l'action que j'agirai. Ce projet m'enchante, monsieur, comptez sur ma coopération, je ferai de mon mieux. Chère bonne petite mère, ne t'y oppose plus, je t'en supplie, laisse-moi faire. Au surplus, jo lo veux /...

A ces mots de jo lo veux ! prononces d'un ton impérieux, M«"« Cobald se mit à pleurer.

— Ma fille, es-tu donc décidément folle, que tu veuilles affronter une aventure aussi sérieuse , aussi scabreuse... Mais songe à tous les risques , à tous les dangers que

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peuvent courir ta vertu et ta réputation ? Renonce, je t'en supplie, chère enfant, à cette folie.

— Non, bonne mère, je te le dis encore : Je le veux ! A ces mots la faible mère fut vaincue. Sa douleur me

fit de la peine.

C'est dans le but d'adoucir ce chagrin que je fis alors avancer mes réserves ; je fis briller à ses yeux cette proposition : '

— Un si grand service , madame , trouvera sa récompense noblement. Le directeur actuel de l'Opéra est le très-obligé serviteur de mes amis et de moi. Lorsque le moment des nouveaux engagements sera venu, — Pâques, vous le savez, mesdames, — il arrive dans cinq semaines, nous lui demanderons d'obtenir pour M"^ Irène un engagement brillant, pour le théâtre de Bordeaux, par exemple ; nous l'obtiendrons , car ce directeur se donnerait bien garde de nous refuser cette faveur. Voilà ce que je vous promets, madame, en mon nom et ceux de mes amis.

La jolie ballerine était folle de joie à cette promesse ; sa mère la serra dans ses bras en l'embrassant tendrement.

— Puisque c'est chose convenue, dit Irène, je dois vous imposer quelques conditions. — J'ai deux choses à sau vegarder, monsieur. La première, le soin de ma réputation,

— je veux la conserver intacte et pure : « Une femme , a dit M™ecle Staël, a toujours à craindre l'opinion publique,

— elle doit s'y soumettre. » Par ma conduite , Je ne veux pas donner prise sur ma réputation. La seconde , de me mettre en garde contre les attaques de mon suranné bachelier, mon futur adorateur... J'exige donc de votre part, ainsi que de celle de vos amis , un inviolable secret sur les conséquences de cette périlleuse aventure pour ma vertu et ma réputation; — me le jurez- vous, monsieur?

Je levai ma main droite au-dessus de ma tête , je dis

alors d'une voix vibrante : « Moi , vicomte Charles de Rastignac-Cadillac, en mon nom et en celui de mes nobles et illustres amis messieurs le marquis de Pessac, le vicomte de La Bastide-Florac, le baron de Preinac,le vicomte de Saint-André de Gubsac et le 'vidame de Podensac, je jure, sur nos écussons, un secret inviolable sur ce que demande M"e Irène Cobald.

— C'est très-bien. Quant à moi, je fais le même serment. Le soin de ma réputation m'en fait un devoir.

Ne revenez plus chez moi , je l'exige , monsieur. J'ai votre adresse , cela me suffit. — Vous aurez de mes nouvelles lorsque le moment sera préfixé, comme dirait M. de Balzac. — J'ai besoin de réfléchir sur ce qui me reste à faire pour séduire ce vieux lion et lui rogner les ongles.

Alors je pris congé de ces dames ; —je rendis compte du succès de mon ambassade à mes amis.

Dans M"e Irène , nous avions rencontré une maîtresse femme ! quelle luronne !

ou LE RAT APPAPAIT ET FAIT MERVEILLE. — LE LION S ENFLAMME.

Nous étions alors en plein carnaval.

Les bals de l'Opéra , cette année , attiraient une foule nombreuse, sinon distinguée.

A chacun de ces bals, nous assistions tous.

Notre point de réunion était au grand loyer, sous l'horloge. C'était notre quartier-général de critique et d'observations, très-peu orthodoxes, je vous assure, cher docteur.

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Une nuit, ou plutôt un matin (ilétait environ trois heures), tous les sept nous étions à notre poste.

M. de Balzac était en verve ce soir-là. — Il nous racontait avec des éclats de rire, si bruyants qu'ils faisaient vibrer les glaces , le scénario d'un conte rabelaisien : « Berthe la Repentie , » que son éditeur Werdet allait publier dans le troisième volume des Cent Contes drolatiques (1), lorsque cet admirable conteur fat interrompu par un petit coup frappé sur son épaule. Une voix jeune, cristalline lui dit à l'oreille : «M. de Balzac refuserait-il à une admiratrice passionnée et enthousiaste de son talent un petit tour de promenade ?»

Sans attendre de réponse , un bras fut placé sous celui du conteur.

Surpris et enchanté tout à la fois, M. de Balzac se retourna vivement, — il aperçut un délicieux domino rose. A ces mots qui flattaient sa vanité, il répond : — Partout où il te plaira de me conduire, beau masque, à Paphos comme à Gythère.

Nous partîmes tous d'un grand éclat de rire à cette réponse qui sentait le madrigal suranné à plus d'une lieue.

Notre intime ami, de Balzac-Soleil, était comme le philosophe de Genève, J.-J. Rousseau, qui toujours était en retard pour trouver un mot fui et* spirituel.

Le joli domino rose entraîne son cavalier au milieu de la foule des masques où le couple se perd.

Quelle démarche souple, gracieuse, onduleuse,^or/}i77eHse même , nous offrait ce ravissant domino ! Était-ce donc Esther ou la Fille aux yeux d'or, qui nous enlevait ainsi notre ami? Qui pouvait-elle être, cette sylphide qui promettait tant d'adorables séductions ?

(1) Il n'y a eu que trois dizaines de publiées.

Voilà ce que nous nous disions, ébahis que nous étions par cette subite apparition.

• Nous ne revîmes plus notre ami ; il ne vint pas même nous rejoindre à notre cabaret pour souper.

Le bal suivant, M. de Balzac était comme une âme en peine à notre poste d'observation. — Distrait, préoccupé, il ne pouvait rester en place; — il allait, venait sans cesse, paraissant- chercher quelqu'un des yeux , qu'il ne rencontrait pas : d'Entraguet s'arrêtait un moment , puis reprenait sa course vertigineuse du foyer au fond du théâtre, fouillant du regard tous les couloirs et toutes les loges.

— Que cherche-t-il donc ainsi ? Peut-être son domino rose?

Cette conduite nous intriguait infiniment.

Le bal terminé, comme d'habitude nous allâmes souper à la Maison Dorée.

De Balzac nous y accompagna ; — il nous avoua qu'il était brisé de fatigue; — qu'il avait faim.

Pendant notre repas, il fut silencieux, but et mangea comme quatre. — Il se retira de bonne heure.

L'un de nous, sans qu'il s'en doutât, le suivit par esprit de pure curiosité ; il le vit s'élancer dans son coupé : le groom , après avoir fermé prestement la portière , monta derrière, et le brillant équipage disparut à ses yeux comme une étoile filante. Où allait cette splendidc voiture ?

Que nous importait, au surplus ?

— La bruncttc doit faire dos siennes, nous dîmes-nous : il y a là de la femme, la comédie doit commencer.

Le bal suivant , môme manège.

— Décidément il en ti(>nt, cette fois; une femme absente doit lui tourner la tcic.

Il était environ trois heures du matin. De Balzac était * parmi nous.

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Tout à coup notre ami s'élance du foyer, pousse, bouscule tous les masques ; — il fend la presse qui l'entoure et le gêne ; — il ne marche plus , il court , et finit par rencontrer un domino bleu dont le capuchon est orné d'une rose de Provins. — C'était un signe convenu d'avance , sans aucun doute , car il prit une expression de joie délirante ; — il passa le bras de ce masque sous le sien , puis il se promena avec sa conquête en passant et repassant devant nous. — Son œil brillant semblait nous dire : « Voyez, messieurs, voilà la dame de mes pensées ! »

Le carnaval touchait à sa fin , — il n'y avait plus que trois bals masqués pour clore la saison.

A l'avant-dernier, le joli domino ne parut pas.

M. de Balzac paraissait vraiment malheureux de cette absence ; — son cœur débordait de douleur ; — ce fut alors qu'il nous confia tous ses chagrins, sous le sceau du secret. — Il était sérieusement épris d'une jeune et adorable personne. — Il n'avait encore pu obtenir ni son nom, ni la connaissance de sa position dans le monde, — pas la plus légère faveur, quelquefois même elle lui était échappée sans savoir comment ; c'était alors comme une vision qui s'évanouissait. Cette séduisante jeune personne était constamment suivie , comme protégée par une femme , certainement , qui épiait tous ses pas, toutes ses actions... C'était à en devenir fou, — que si ce mystère devait se continuer , il en perdrait très-certaine ment la raison...

Nous cherchâmes à le distraire, mais ce fut en vain.

Pauvre ami ! Le supplice commençait , il est vrai, mais c'était celui du cœur seulement.

Un certain matin, je reçus sous enveloppe une carte de visite parfumée sur laquelle étaient écrits ces simples

mots: «A deux heures, 13,. rue Taitbout, avec vos amis. »

Gomme vous devez bien le penser, chacun de nous fut exact à l'heure fixée pour ce rendez-vous.

Nous fûmes introduits par la jeune camériste dans un joli salon élégamment meublé.

Là, se trouvaient la séduisante Irène et sa mère.

Ces dames s'empressèrent d'accourir dès que la porte du salon fut ouverte.

Nous prîmes place, les uns sur un' divan, les autres sur des causeuses préparées d'avance.

Le silence se fit.

M"e Irène prit ainsi lu parole :

LES PÉRIPÉTIES DE l'iNTRIGUE. RÉGIT d'iRÈNE.

« Mon triomphe, messieurs, a été complet !!! xV-ai vu à mes pieds le plus grand détracteur du C(i;ur de la femme ; — un lion amoureux qui n'avait plus do griffes. Je m'étais déjà promis de donner une bonne leçon à l'auteur de la Physiologie du mariage, en lui i)rouvant qu'une jeune fille, à laquelle Dieu aurait accordé en naissant, comme me l'a dit M. le vicomte de Hastignac-Cadillac, de l'esprit, (le la malice et de la ruse, saurait résister à toutes les séductions d'un homme épris de ses charmes , d'un cavalier aussi entreprenant et audacieux que M. de Balzac.

J'y ai réussi au delà de toutes mes espérances. Je vous

dois, Messieurs, des preuves; — je vais vous en fournir. Elles sont de deux sortes : matérielles et morales.

Lisez d'abord. Messieurs, cet imperceptible petit billet; il est bien écrit de la main même de M. de Balzac, n'est-ce pas ? — Je l'ai trouvé dans le calice de cette fleur.

Elle nous passa le billet ; il était bien de l'écriture de Balzac ; il ne contenait que ces mots : 7 , rue des Batailles, à Chaillot , a onze heures précises.

Irène prit ensuite un charmant bouquet dans une coupe de bronze, d'un travail exquis, placée sur la cheminée.

— Admirez ces belles et jolies fleurs, dit-elle^ — chacune d'elles porte une signification , une pensée particulière, — c'est un salem ou bouquet symbolique à la manière des voluptueux Persans. C'est encore à votre ami que j'en suis redevable. . ■

Voici enfin ce charmant coffret d'ébène incrusté d'arabesques en nacre de perles qui le renfermait : il est aux armes des d'Entragues.

Voici donc, Messieurs, mes ^reu\es matérielles. J'arrive à celles que j'appelle toutes morales.

A ce début, nous demeurâmes confondus. Quel aplomb dans cette enchanteresse ! Elle reprit :

— Je ne puis vous raconter toutes les amoureuses et brûlantes expressions de tendresse que dans nos longs entretiens j'ai eu à écouter de mon adorateur.

A chacune de nos entrevues, M. de Balzac devenait plus téméraire, plus hardi et plus pressant, — il voulait absolument que je lui dise mon nom, — il voulait, enfin, connaître ma qualité et ma position dans le monde.

Mes obstinés refus l'irritaient, l'exaspéraient. Je tenais en réserve, pour m'en servir dans une pressante occasion, une fable toute prête.

La violence de sa passion pour moi croissait à vue d'oeil.

Une nuit , comme à notre habitude , nous nous prome-

nions dans un couloir obscur situé près du paradis, M. de Balzac voulut essayer de soulever la barbe de mon loup, afin, me disait-il, de pouvoir contempler mes traits qui devaient être ravissants , à en juger par la grâce et la distinction de ma séduisante personne.

Mais j'étais en garde contre de telles témérités.

Aussi prompte que la pensée, ma main en arrêta l'effet.

— Monsieur, lui dis-je en colère, — s'il vous arrive jamais de vous permettre envers moi une action aussi déplacée, vous ne me reverrez plus.

Je disparus, à la grande stupéfaction de mon lion, par un couloir secret que je connaissais, dissimulé qu'il était dans l'épaisseur de la ])oiserie.

Je laissai passer quelques bals sans me rendre aux rendez-vous convenus".

J'étais certaine de ma conquête.

Je voulais par mon absence augmenter la passion de mon vieux jouvenceau.

Je ne reparus qu'au dernier bal masqué qui terminait la saison.

Dès que M. de Balzac me reconnut, — cela lui était facile, je portais toujours, comme c'était convenu, à mon capuchon une rose, — il accourut et me dit avec feu :

— (Uniello que vous êtes, pourquoi par votre absence me rendre si malheureux, — pourcfuoi m'avez -vous donc quitté si brusquement la dernière fois ? — Vous êtes disparue je ne sais comment ! conmie une vraie sylphide , comme une vapeur.

Je me mis à rire de bon cœur de ses doléances.

— Je no suis venue cette nuit à ce dernier l)al , monsieur, (\\\c pour vous annonciM- ([ue tou( , (juc lout, vous entendez, doit être terminé entre nous.

— Que (liles-vous U\, mademoiselle, grand Dieu! tout terminé entre nous, et pourquoi donc?

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— Par une raison toute simple , monsieur. Nous ne voyons et ne fréquentons pas le même monde ni les mêmes salons.' — Vous, par exemple, ne hantez que ceux de la plus haute finance , ceux des grands artistes , trèspeu ou point du tout ceux des écrivains célèbres, — partout vous êtes roi , partout , il est vrai , vous êtes reçu avec enthousiasme ; vous êtes l'idole du beau sexe , par les admirables chefs-d'œuvre littéraires qu'enfante votre plume d'or; tandis que moi, je ne fréquente et ne vais que dans les réunions du plus grand monde, celles de l'aristocratie des familles les plus antiques; — vous le voyez, nous ne pouvons plus nous rencontrer nulle part, jamais! Il est donc de la plus absolue nécessité , pour mon repos comme pour mon cœur, de couper court à tous nos délicieux et enivrants entretiens. — Cette nuit est la dernière où j'ai le bonheur de causer avec un homme aussi célèbre, aussi séduisant que vous l'êtes , monsieur ! Folle et insensée que j'ai été!.. A la lecture de vos ouvrages, je me suis éprise d'un vif et irrésistible désir de connaître celui qui devine si bien les plus secrètes pensées du cœur féminin !

En prononçant ces derniers mots d'une voix remplie d'émotion, je portai vivement à mes yeux mon mouchoir, comme pour y essuyer quelques larmes qui n'avaient garde d'y paraître , je vous assure.

A ce brusque mouvement du désespoir d'un cœur brisé et qui souffre, M. de Balzac paraît très-ému de ce demi aveu.

— Mais qui êtes-vous donc , me dit-il avec feu , mademoiselle ? De grâce , déchirez enfin le mystère dont vous vous enveloppez ? Quel est donc votre nom ? votre haute position dans le monde ?

— Je puis vous satisfaire, monsieur, sur ces questions,

avec d'autant plus de raison que c'est pour la dernière fois, vous l'entendez encore, que vous me voyez.

Je me nomme Blanche , mon père est monseigneur le duc de la Roche-Antique ; sous Sa Majesté Louis XYIII le Désiré, mon père bien-aimé a été ambassadeur àConstantinople ; j'ai un frère attaché à l'ambassade d'Autriche : il se nomme lé marquis Oscar de Sauveterre, enBenauge; je suis déjà fiancée à M. le comte Raoul de Champs-Nouzielles ; lui aussi est attaché à l'ambassade de Berlin. — Ces deux inséparables amis sont en ce moment à Paris en congé ; — presque à tous les bals je les rencontre dans nos promenades au grand foyer. Heureusement qu'ils ne m'ont pas remarquée. Quel scandale, monsieur, s'ils m'eussent reconnue ! Quelles terribles conséquences en eussent été les suites! D'abord la malédiction de mon père, qui est si sévère sur les bonnes mœurs , puis un affreux couvent dont je ne connais que trop les délices , — c'est comme une mort anticipée.

C'est avec un bonheur que j'appellerai insolent, que chaque fois que je fais mes nocturnes escapades de l'hôtel où je suis surveillée avec une tendre sollicitude par ma bonne mère, j'ai joué de bonheur; ma camériste , que j'ai mise dans mes intérêts, veille sur moi et facilite mes évasions avec son mari , qui les prépare , et nous attend à la petite porte du parc jusqu'à mon retour.

Encore une fois , monsieur, vous êtes l)icn convaincu que nos relations ne sont pas les mômes, et que la raison et les convenances me font un impérieux devoir de mettre un terme à un rôve aussi doux que décevant.

Adieu donc, M. de Balzac!

Je fis un pas comme si j'allais m'échappor onooro une fois.

— Oh ! (le gràco, nie dit-il d'une voix atlcndrio, en me retenant par le bras, — restez, je vous en supplie. Non!

PORTRAITS d'auteurs.

non ! tout ne peut ainsi se terminer pour deux cœurs formés l'un pour l'autre par la nature ; — causons encore un peu... Mais, j'y pense ! voici une idée qui vient de traverser mon cerveau, qui pourra sans aucun doute nous faciliter les moyens de nous revoir : M. le duc de la Roche-Antique reçoit-il quelquefois ?

— Tous les jeudis, monsieur.

— Eh bien ! si je me faisais présenter à M. le duc, votre père , — qu'en pensez-vous ?

— Mon père reçoit, il est vrai, ses amis le jeudi ; mais comme notre race remonte aux temps des premières croisades, il n'admet dans ses soirées que les personnages qui représentent aujourd'hui les plus antiques familles et qui prouvent que leurs aïeux remontent à la même époque. Vous seriez dans ce cas impitoyablement refusé. Ne vous exposez pas, de grâce, à cette humiliation.

— Comment ! il ne me recevrait pas ? — Mais je suis un des descendants de la vieille maison des d'Entragues.

— A ce sujet, permettez-moi devons arrêter, monsieur. Rappelez-vous ce que vous-même avez fait dire à monsieur votre père, au sujet de sa prétendue noblesse, dans votre Introduction au Lis dans la vallée, car je connais par cœur tous vos ouvrages :

« La noblesse, avez-vous dit, a péri en 1789, en tant « que privilèges ; — aujourd'hui il n'y a plus dans un « vieux nom que l'obligation de se faire un mérite per- « sonnel , afin de reconstruire les éléments de la no- « blesse. »

Ceci prouve déjà contre vous, n'est-ce pas ? Vous n'êtes pas noble dans la véritable acception du mot. Mais continuons. Plus loin, vous dites encore : « Quoiqu'on affecte « de m'appeler d'Entragues, ce nom ne saurait m'appar- « tenir. »

Vous en déduisez les motifs, en ajoutant :

« Je ne suis pas gentilhomme dans toute l'acception « historique et nobiliaire du mot, si profondément signi- « ficatif pour les familles de la race conquérante.

« Mon père se glorifie d'être d'une famille qui avait « résisté en Auvergne à l'invasion et d'où sont sortis les « d'Entragues, — il avait trouvé dans le Trésor des chartes « la concession de terres faite au cinquième siècle par de « Balzac, dont copie, me dit-il, enregistrée par ses soins au « Parlement de Paris. »

Vous le voyez de nouveau , Monsieur , le duc mon père vous connaît, puisqu'il lit tous vos ouvrages. Ceci dérange votre projet de lui être présenté. C'est donc vousmême , qui prouvez que votre prétention à la noblesse n'est qu'une prétention ivès-prohiénmtique. Ce dit-il, prouve qu'il y avait doute.

A cette révélation inattendue qui le blessait au cœur, M. de Balzac fut atterré , — il pâlit, se mordit la lèvre, en se disant sans doute en lui-même : « Oui, j'ai écrit cela, mal inspiré que j'ai été!... maudit démon de femme'. »

Après avoir lancé cette dernière réilcxion, je me tus.

M. de Balzac resta tout pensif; je l'abandonnai à ses pensées. Je l'avais blessé dans son orgueil aristocratique, j'étais enchantée de mon audace.

Enfin, cette cruelle commotion sembla s'adoucir; — il se tourna vers moi et me dit d'une voix, entrecoupée :

— Puis({u'il est décidé que je ne pourrai me présenter chez M. le duc , votre père, — puis(j[ue nous ne pourrons nous rencontrer nulle part, — cette perspective me i'cikUm fou, — oui, fou! adorée Blanclie, parce que je vous aime avec passion. Je n'ai jamais aimé aucune femme; vous êtes la plus parfaite de toutes celles que j'ai jamais rencontrées; — je viens de faire un rêve, il pourra tout aplanir : vous ne pouvez venir chez moi, je conyois cela, mais si je possédais dans un ([uartier isolé, perdu, éloigné

de Paris, désert, un temple qui fût digne de vous recevoir, dites , consentiriez-vous à venir me consacrer quelques instants de bonheur?... Ici je ne puis vous dépeindre toute l'ardeur de ma passion!...

Bon! me dis-je, voilà le rendez-vous demandé; je l'attendais. Si je refuse, je cours risque de tout perdre ; si ge l'accepte, j'aurai tout à craindre!

Quelle perplexité, mon Dieu! comment me tirer de cette proposition si scabreuse?

A mon tour, je ne répondais plus.

Immobile , anxieux , mon adorateur attendait ma réponse ; il me regardait avec passion.

Je minaudais , j'affectais de pleurer , je portais mon mouchoir à mes yeux. Je rompis enfin le silence ; je parus courroucée d'une proposition que je traitai de trèsinconvenante, d'offensante même.

— Vous êtes, cher (c'était la première fois que je le qualifiais ainsi), un vrai démon tentateur, — vous profitez habilement de ma délicate position, — vous avez deviné le penchant secret qui m'attire malgré moi vers un homme aussi distingué que vous l'êtes.

J'appuyai sur le mot j9ei2c72a/2^.

— Cette proposition demande de mûres et profondes réflexions de la part d'une jeune fille encore bien novice. — Je verrai... plus tard...

— Plus tard! — mais c'est pour la dernière fois peut-être, dites-vous , que nous nous voyons ; — plus tard!... mais c'est impossible ! Songez- vous qu'il est trois heures du matin, que le bal va se terminer, que c'est le dernier; oh! do grâce, n'hésitez pas, acceptez !....

Je lui tendis la main, — il la couvrit de brûlants baisers ; il était ivre de joie....

— Convenons rapidement de nos faits, me dit-il; c'est aujourd'hui, cher ange, le 15 , — le 30, vous recevrez un

bouquet symbolique : à la hampe d'une tulipe vous trouverez enroulé un tout petit papier ; — il vous indiquera l'heure, le numéro et le nom de la rue, où j'aurai fait construire exprès pour la femme que j'adore — un véritable temple digne de la recevoir : il me faut , à mon gx^and regret, ces quinze jours....

Mais j'y pense ; je ne puis vous envoyer à votre hôtel mon saleiïi. — Quelle est votre modiste ?

— C'est parfait. — Mais à quelle personne mon valet de chambre, aussi intelligent et discret que votre camériste, devra-t-il confier mon message ?

— A M"e Elvire, la première ouvrière; c'est une jeune personne que je protège.

Tout ceci avait été dit bien bas à l'oreille. .. . je disparus encore. . . nous étions près de mon couloir secret.

Encore cette fois, M. de Balzac dut me prendre pour un esprit aérien.

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