‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 9 sur 44 · L ENQUETE. — CHAPITRE DES INFORMATIONS · texte numérisé non relu

L ENQUETE. — CHAPITRE DES INFORMATIONS

Mais comment pénétrer avec convenance chez une aussi jolie personne que nous n'avions vue que quelquefois briller sur les planches de l'Opéra? Gomment lui faire comprendre, sans blesser sa pudeur, ce que nous espérions d'elle, — son concours dans notre ténébreux projet?

La question était délicate ; — lequel d'entre nous se chargerait de cette hasardeuse mission?

Le sort en décida : — le premier nom qui devait sortir d'une urne dans laquelle tous les noms seraient jetés, devait se dévouer pour servir la cause commune. Mon nom fut favorisé par le hasard.

J'en fus enchanté, — parce que j'avais à me plaindre en mon particulier de quelques impertinences orgueilleuses de d'Entragues à mon égard.

Je me mis tout aussitôt en quête.

Ce ne fut ni long ni difficile. — J'allai prendre mes informations préliminaires tout droit à l'Opéra.

Là, j'appris que notre figurante s'appelait Irène Cobald, — qu'elle habitait avec sa mère un bel appartement situé au troisième, sur le derrière, de la maison portant le n° 13 de la rue Taitbout ; ■ — que sa mère, jeune encore, était veuve depuis deux ans d'un employé supérieur du ministère des finances qui , en mourant , avait laissé à sa femme une assez belle fortune; — que M"^ Irène, sa fille unique, qu'elle adorait, — dont clic faisait toutes les volontés, puisque, malgré sa répugnance, elle avait consenti à ce qu'elle montât sur les planches, entraînée qu'elle

était, prétendait-elle , par une attraction irrésistible, — que M"« Irène avait reçu une belle éducation dans l'un des pensionnats les plus renommés du noble faubourg Saint- GermaiU; — que sous son apparence de convenance et de modestie, sa tête était un vrai volcan, — une tête aventureuse et même un peu folle, m'assura-t-on.

Cette dernière et charitable information de tête en feUy aventureuse et folle me fit le plus grand plaisir.

Aussi les préparatifs de mon siège furent-ils bientôt décidés, — ce fut d'attaquer la place de front, d'aller droit au but, sans aucun ménagement, sans circonlocutions.

Avec des renseignements aussi précieux que positifs sur la mère et la fille ,* je me présentai donc chez M™« Gobald.

Je sonnai discrètement; une jeune fillette fort jolie, ma foi, vint m'ouvrir la porte.

Je lui remis ma carte, en lui recommandant de la porter de suite à M°»° Gobald, en sollicitant quelques instants d'entretien.

— Madame est sortie, me dit cette camériste, mais elle va bientôt rentrer, — si monsieur voulait s'adresser à mademoiselle, — peut-être pourrait-elle lui répondre pour madame.

— Vous avez raison, mon enfant, — remettez alors cette nouvelle carte à Mademoiselle.

Je fus introduit. Je trouvai M"^ Irène occupée à un ouvrage de broderie dans un charmant boudoir.

Elle se leva, me fit une gracieuse révérence, m'offrit une causeuse et me dit : « Qu'y a-t-il pour votre service. Monsieur le vicomte?»

Franchement, je fus interdit par ce ton calme et cette candeur d'une jeune fille bien élevée.

A brûle-pourpoint je lui dis ce que mes amis et moi attendions d'une personne aussi accomplie ; — que notre

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intention était de faire sa conquête afin de nous aider à mystifier l'un de nos meilleurs amis, le plus fécond des romanciers.

— C'est donc de M. Honoré de Balzac, l'impertinent auteur de la Physiologie du mariage, qu'il s'agit?

— Oui, Mademoiselle, — c'est de lui , — ■ ce vantard si assommant.

— Mais, cela se rencontre à merveille! — Moi-même j'ai déjà conçu le projet d'une vengeance contre votre ami, afin de le punir des infamies qu'il débite dans son horrible livre sur la vertu de nous autres pauvres femmes, qu'aucun homme ne songe à venger. Oui, je connais pour les avoir dévorés tous les ouvrages de cet homme de lettres ; tenez, voyez.

Elle me montra une petite bibliothèque en acajou, dans laquelle étaient rassemblées les œuvres de notre ami.

— Je les connais toutes sur le bout du doigt , Monsieur. Il faut que je consulte là-dessus ma bonne mère, qui ne saurait tarder à rentrer Qu'elle est donc singulière votre proposition ! Pourquoi vous adressez-vous plutôt à moi qu'à une autre de mes camarades?

— Parce que, Mademoiselle, vous êtes la perfection sous la forme d'une personne adorable et accomplie sous tous les rapports.

A ces mots d'adorable perfection, M"« Irène partit d'un fol éclat de rire, — en laissant à découvert une double rangée de perles fines enchâssées dans le corail le plus pur.

L'on sonna ; c'était M™« Gobald qui rentrait.

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