‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 11 sur 44 · LA RUE DES BATAILLES, A CHAILLOT · texte numérisé non relu

LA RUE DES BATAILLES, A CHAILLOT

« Le 30 du mois arriva enfin 1

Ycrs les deux heures , impatiente que j'étais , j'allai rendre visite à ma camarade intime, M"« Klvire, la première ouvrière du magasin do modes de la célèbre M'"« G***.

Nous causàines tout d'abord do choses indifférentes, puis sans avoir l'air d'y attacher une grande importance, je lui demandai si, par hasard, un jeune honnnc ne

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se serait pas présenté à elle, pour la prier de recevoir un o])jct sans aucune indication de nom ni d'adresse.

— Si, vraiment; voici cet objet : c'est donc pour toi qu'est ce message ?

— Oui, il me vient de mon oncle Léonce Gobald ; c'est une surprise, un cadeau qu'il veut faire à ma mère sans qu'elle puisse s'en douter ; — c'est pour cette raison que nous sommes convenus que ce petit paquet te serait remis, et que je viendrais te le réclamer.

Je pris cet objet ; — comme si je portais la boîte de Pandore, j'accourus comme une folle eliez moi.

Ma mère et moi, eûmes bientôt déballé cet envoi mystérieux qui contenait ce coffret, ce bouquet et ce billet.

De suite nous allâmes 98, rue du Bac, chez un loueur de voitures, — nous choisîmes un élégant coupé sans armoiries, pour la nuit suivante ; ordre très-exprès fut donné qu'à dix heures et demie cette voiture, dont nous payâmes d'avance lo prix de location, serait à notre disposition, 13, rue Taitbout.

En rentrant à la maison, je déposai chez le concierge du n» 21, rue Le Peletier, un petit l»illet sous enveloppe, à l'adresse de M. Paslégcr, artiste de l'Opéra.

Ce billet ne contenait que ces mots :

« A quelque heure que vous rentriez, accourez : j'ai besoin de vos services. — Irène. »

M. Pasléger est , comme moi, un figurant de l'Opéra, c'est mon camarade ; il se ferait tuer pour moi. Je le soupçonne de m' adorer , — mais bien discrètement : j'étais sévère ! Cependant j'étais certaine qu'il accourrait avant son dîner.

Il vint en effet à cinq heures; je lui expliquai ce que j'attendais de lui; il se retira tout joyeux, enchanté de cette preuve de confiance.

Tous ces premiers préparatifs terminés, je procédai à

ma toilette, chose tQujours si importante chez une jeune femme.

— Quelle robe vais-je mettre, chère maman ?

— Mets celle-ci, mets celle-là, me disait-elle.

Je me décidai à la fm pour une robe de satin noir qui m' allait à ravir, faisant valoir ma taille cambrée. — Je plaçai dans mes cheveux noirs arrangés en larges bandeaux, une simple rose de Bengale.

Dans cette toilette simple mais de bon goût, avec mon teint doré, je ressemblais à une Andalouse.

Bien enveloppées dans nos fourrures, car il faisait froid, ma mère et moi prîmes place dans notre locatis. Mon nègre , après avoir abattu et relevé avec fracas le marchepied de notre équipage, monta derrière. Le cocher avait été prévenu à l'avance par mon valet qu'à onze heures très-précises il devait être rendu 7, rue des Batailles, à Chaillot.

Comme onze heures sonnaient à l'horloge de l'église, située en contre-bas, notre voiture s'arrêta brusquement , au point le plus culminant de la rue paisible, malgré son nom belliqueux.

Mon nègre vint ouvrir la portière ; il m'offrit le bras; à peine je m'y appuyais que mes pieds franchissaient, légère comme une gazelle, les trois marches du perron, où je trouvai un petit jeune homme de noir tout habillé, linge et gants blancs, comme un valet de bonne maison, qui m'éclaira , portant dans chacune de ses mains un candélabre de bronze à deux bougies allumées.

Au premier étage, sur le seuil de la \)o\ic, ouverte d'un riche salon, splendidement éclairé, se trouvait mon adorateur qui m'enleva dans ses robustes bras, et me déposa doucement, toute palpitante d'émotion , sur nu large divan demi-circulaire en cachemire blanc. Cette action fut aussi rapide qu'un éclair. »

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— Ici, cher Monsieur, me dit M. Alexandre Thierry, j'interromps le récit de mon jeune ami le vicomte Charles ,de Rastignac-Cadillac, pour vous apprendre une particularité que vous n'avez pas connue , car vous en auriez parlé lorsque vous fîtes la description du boudoir de la Fille aux yeux d'or, particularité bien digne de l'excentrique M. de Balzac, dont le suprême bonheur était toujours que l'on parlât de ses ouvrages, de ses travaux, de ses folies, de ses originalités même.

Lorsque M. de Balzac eût pris possession des clefs de l'appartement de la rue des Batailles,, à Ghaillot, dont le bail était au nom de votre médecin, votre ami alors, M. Mège (et cela par prudence, en cas d'alerte), il appela, comme vous le dites, un architecte, un tapissier et autres qui, à leur tour, envoyèrent une foule d'ouvriers, maçons, peintres décorateurs, serruriers, etc. Les travaux de démolition et de reconstruction commencèrent sur-le-champ ; il n'y avait pas de temps à perdre, — il fallait que cet appartement fût reconstruit de fond en comble dans ses dispositions, et meublé avec une élégance et une richesse dignes d'y recevoir l'idole de son âme, sa conquête, Blanche de la Roche-Antique.

Afni d'activer les travaux de nuit et de jour, voilà le moyen original qu'il prit; moyen bien digne de celui qui, chaque jour, par sa plume, créait des merveilles, à qui l'or glissait entre les mains comme une vapeur.

A la place qu'occupait une glace au-dessus de la cheminée du salon qui allait être démoli, il appliqua sur le mur, au moyen de quatre pains à cacheter , un billet de banque de 500 francs, puis au-dessous , sur une bande de papier, ces mots écrits en très-gros caractères : Mes amis, si, le 24, vous me remettez les clefs de cet appartement, tous vos travaux parfaitement terminés, ces cinq cents francs seront votre récompense.

Avec un tel stimulant, on le pense, tous les travaux ïnrent parachevés , selon l'expression de cet écrivain : il prit tout aussitôt d'autres dispositions très-importantes.

N'est-ce pas, cher Monsieur, que vous ignoriez ce piquant et original trait d'excentricité du créateur de ce salon si séducteur de la Fille aux yeux d'or ?

— En effet , Monsieur , je l'ignorais , mais dites-moi de suite ce que devint Irène lorsqu'elle fut'enlevée dans les bras vigoureux de Balzac et déposée sur un divan moelleux de cachemire blanc ?

— Comme vous êtes impatient , cher ! — Attendez donc encore un peu, j'ai besoin de me reposer et de savourer le parfum d'un panatellas. — Allumons nos cigares ; ensuite je reprendrai le récit de la rusée Irène.

LE DOUDOm DE LA FILLE AUX YEUX D OR.

« Légère comme une plume, ai-je dit, M. de Balzac me déposa amoureusement, je vous assure, sur le divan, en face do la cheminée, dans laquelle ])rûlait un feu vif et pélillant.

Sur cette cheminée se trouvait une pendule magnifique, accompagnée do deux beaux vases ; les aiguilles de la pon(bile marquaient déjà onze heures douze minutes. — Losiniimlos ici, Messieurs, vont avoir dans mon récit, une immense portée : j'avais tout calculé d'avance, — ainsi que la scène qui va suivre enire les deux valets de chambre, le noir et le blanc.

Après avoir fermé sur nous la porte du Jioudoir, que

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recouvrait à l'intérieur une épaisse tapisserie en velours bleu, Auguste rencontra dans l'antichambre mon nègre qui l'attendait, et qui lui dit tout aussitôt : — « Camarade, j'ai soif, j'ai faim, j'ai froid.. . . »

Dans la prévision que la séance du boudoir pourrait être longue, Auguste avait pris ses précautions : il s'était pourvu de comestibles fins, délicats même, et surtout de quelques flacons d'excellents vins. C'était le maître qui payait !

Les deux nouveaux amis se placent à table, en face l'un de l'autre ; ils font honneur aux reliefs, mais plus encore aux flacons de vins : si bien que le blanc roule sous la table, où il ne tarde pas à s'endormir.

Le noir a donc déjà vaincu le blanc !

Voilà le prologue des scènes qui vont suivre.

Mais je me hâte de revenir à moi.

Ma situation, vous pouvez en juger, était des plus scabreuses et des plus délicates.

J'allais jouer une scène dans laquelle je pouvais perdre mon honneur et ma vertu, — biens précieux que j'estime le plus en ce monde.

Je ne puis , Messieurs , vous donner une description que bien sommaire des merveilles d'art et de goût exquis qui se sont présentées à mes yeux éblouis par des flots de lumière : j'avais du reste, pour observer, l'esprit et la tête trop préoccupés par les dangers que j'allais affronter. — Voici cependant ce que, dans ma fébrile attente, j'ai pu remarquer.

Je me trouve donc dans un salon assez spacieux , dont l'un des côtés, celui opposé à la cheminée, forme une demi-ellipse très-gracieuse ; un large et moelleux divan avec des coussins en cachemire blanc l'entoure dans toute sa longueur ; les murs sont dissimulés par des étoffes de mousseline de couleur blanche et rose : ces

draperies alternativement blanches et roses, sont retenues par le haut et par le bas dans de larges plinthes dorées : du plafond descend un ustre en cristal ; des candélabres dorés à trois bougies sont placés à égales distances, tout à l'entour de ce salon, dont le parquet est recouvert par un épais et discret tapis d'Aubusson, à fond blanc à grandes fleurs roses ; à droite et à gauche * de la cheminée sont placées des consoles en marbre blanc , supportant des vases en porcelaine du Japon , remplis des plus belles fleurs exotiques , aux parfums voluptueux et énervants.

Partout où l'œil s'arrête, il n'aperçoit que blanc, rose, or et lumières ; un tel boudoir est vraiment féerique. — Un jour, très-certainement, l'enchanteur M^erlin, dont la magique baguette l'a créé , nous en donnera une description à la manière de Walter Scott, qui n'a garde d'oublier les plus vulgaires détails (1).

Et pour qui, grand Dieu , ont été faites ces folles et ruineuses dépenses ? Pour la fille d'un duc, dont ce vaniteux écrivain s'imagine avoir fait la conquête!

Mais si je ne puis, comme 'je le désirerais, vous décrire les merveilles de ce salon, je puis du moins vous détailler la toilette de M. de Balzac, toilette excentrique, ébouriffante , qui faisait ressortir les dons heureux que dame nature, comme vous le savez, lui a prodigués.

Une robe de dominicain (moins le capuce) en cachemire d'une éblouissante blancheur, enveloppe son corps, dissimulant son obésité, — une dentelle blanche en point d'Angleterre d'un admirable travail s'enroule à sou cou (le taureau, et retombe sur sa large poitrine, où chatoycnt les mille anneaux d'une imperceptible chaîne d'or ; dos manchettes de dentelle aussi en point d'An- Ci) Voir le boudoir de la Torpille, dans la nouvelle de Balzac, la Fille aux yeux d'or: c'est un vrai petit chef-d'œuvre descriptif.

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gleterre, des coudes, où elles sont retenues par des bracelets d'or ciselé, retombent sur les poignets , laissant seulement libres ses belles mains si aristocratiques. — Des babouches brodées en or, en maroquin rouge du Levant, chaussent ses pieds ; un artiste coiffeur a ondulé et parfumé ses longs cheveux plats ; — sa large figure à la Rabelais, rasée avec grand soin, ne laisse apercevoir le plus léger indice de masculinité, si ce n'est une moustache sur la lèvre supérieure , d'un noir tirant sur le bleu, fièrement retroussée à la façon des mousquetaires.

Telle était la riche et splendide toilette de mon futur vainqueur, — comme il le croyait, comme il l'espérait

J'ai dit qu'à mon arrivée M. de Balzac m'avaifc enlevée dans ses bras vigoureux et placée sur le divan; il se hâta de me venir en aide pour me dépouiller de mes fourrures.

Il put alors admirer non-seulement l'ensemble de ma personne mais encore les traits de ma figure, qu'il ne connaissait pas encore.

Tout-à-coup, mon adorateur se prosterne à mes pieds; tout son corps tremble comme si une subtile flamme partant de son âme envahissait tout son être, et le faisait ainsi s'agiter dans un transport de joie délirante d'un bonheur inespéré; il s'écrie :

— 0 ma Blanche ! ô mon adorée ! que tu es donc belle et ravissante !

A ce tu es, mes yeux lancent des éclairs.

D'une voix brève, mais très-impérieuse, je lui dis :

— Monsieur ! pas tant de licence et de familiarité, je vous prie , — sinon mon nègre est là ; — au premier cri que je pousserai il a ordre d'enfoncer votre porte et alors...

A cette vigoureuse défense, M. de Balzac pâlit

Le coup a produit l'effet que j'en attendais. Il se relève vivement, s'assied à mon côté, par les plus enivrantes et séduisantes paroles il cherche à calmer ma

juste colère : de ses grands et beaux yeux ardents (ils sont très-remarquables, en effet, ses yeux), il s'efforce de faire pénétrer dans les miens des flots d'effluves magnétiques.

Ses tentatives sont impuissantes contre ma volonté, — sous ce rapport je suis invulnérable. Il s'empare alors de l'une de mes mains qu'il couvre de baisers passionnés, — il s'exalte encore plus, — il veut m'embrasser !....

Pour le coup je me crois perdue. — J'ai eu peur, je l'avoue

Je me rejette brusquement en arrière; — tout mon corps est sous l'impression d'un tremblement nerveux; d'une voix défaillante je m'écrie :

— 0 de grâce, Honoré ! de grâce, de l'air, j'étouffe ici, je sens que je vais m'évanouir.

A ces paroles, le cher homme me quitte, court à l'uninique fenêtre donnant sur la Seine, — il l'ouvre précipitamment; un air froid, sec et piquant envahit cette pièce, fait vaciller les bougies.

Quelques minutes après la fenêtre est refermée. — M. de Balzac, d'une voix remplie d'anxiété et de tendresse, me dit :

— Est-ce bien, mon adorée? — comment vous trouvezvous maintenant ?

11 avait été dupe de ma ruse !

A quoi sert, donc do passer pour lo plus profond observateur et scrutateur du ca3ur do la femme, pour se laisser tromper ainsi !...

— Idole de mon âme, ô ma IManchc adorée, pour achever de vous remettre de cette cruelle et subite indisposition, si vous preniez quelque chose de réconforlant ?

— Je le veux bien, mon lion ange gardien, lui l'épondisje, pour le remercier do sa tendre sollicitude.

Ces mots, bon ange, prononcés d'une voix encore haie-

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tante, produisirent sur cet ange très-peu soucieux de protéger ma vertu, un effet magique.

Tout aussitôt un guéridon en laque de Chine placé près de la cheminée, recouvert d'un tapis en cachemire blanc, est roulé à mes pieds.

Le tapis est enlevé : un délicieux ambigu froid est prêt; rien n'y manque , ni les couverts, ni les plats, ni les assiettes; — tout est en vermeil; sur chaque pièce, les initiales H. B. surmontées de la couronne fermée des d'Entragues sont en relief; — pas plus que d'élégants flacons remplis des plus enivrantes, suaves et parfumées liqueurs.

M. de Balzac se place à mon côté, nos genoux se touchent : je sens que tout son corps frissonne de la tête aux pieds.

La pendule marquait alors onze heures quarante minutes.

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