L?: REVERS DE LA MÉDAILLE. — DÉSASTRES COMMERCIAUX
Mais je m'aperçois que je me suis très-éloigné du sujet principal de cette esquisse pour parler des vicissitudes éprouvées par Léon Gozlan à la lecture de son drame : L'Espace est vaincu.
Je m'empresse d'y revenir.
Je vais donc expliquer comment nos rapports si cordiaux furent tout à coup brutalement brisés.
Dans les six premiers mois de 1830, j'avais ol)tenu les plus beaux résultats, — sept succès de venio, dont sont très-friands les éditeurs.
J'avais publié de Messieurs :
Léon Gozlan, Le Médecin du Pecq^ 3 volumes in-S»;
178 l^ORTRÂITS d'auteurs.
Jules Janin, Les Catacombes, 6 volumes grand in-18, papier vélin ;
Alphonse Royer, Le Connétable de Bourbon, 2 volumes in-8o ;
Hippolyte Lucas, L'Inconstance, 2 volumes in-8°;
Jules Sandeau, Marianne, 2 volumes in-S»;
Arsène Houssaye, La Belle au bois dormant, 2 volumes in-8o ;
Jules David, Jacques Patru, 2 volumes in-8<» ;
Sans compter plusieurs milliers d'exemplaires de mes autres livres de fonds, — succès que j'avais obtenus par mon activité persévérante, mes veilles, mon énergie et mon intelligence commerciale.
Ces belles publications m'avaient donné un chiffre de vente de plus de soixante-dix mille francs :
Ma librairie et l'état de mes finances étaient des plus prospères.
L'avenir me souriait !
J'avais des traités pour de nouvelles publications avec tout ce que la littérature de ce temps offrait de talents ayant déjà fait leurs preuves.
Tout s'unissait donc pour affermir de plus en plus mon courage et justifier mes espérances.
Mais, vers la fin du mois d'août, commença à se faire sentir dans la librairie de nouveautés une de ces perturbations affreuses qui affligent tous les sept ou huit ans cette malheureuse branche de commerce.
Chaque jour vit se succéder, coup sur coup, de ces désolantes et ruineuses faillites qu'aucune prudence humaine ne saurait prévoir; lorsqu'un libraire succombe il en entraîne d'autres, car il cherche, en homme d'honneur qu'il est, à dissimuler, autant que possible, le danger de sa position, et, lorsqu'il tombe enfin, épuisé, il a, pour payer
ses dettes, tout sacrifié, tout vendu, jusqu'aux vêtements de sa femme !
Ma barque se brisa contre ces écueils !
J'eus à rembourser près de quarante mille francs d'effets impayés de mes libraires.
Dans cette déplorable catastrophe je pris un parti violent, mais sage.
Je me décidai à renoncer pour toujours à une industrie des plus honorables, il est vrai, et des plus compatibles avec mes goûts, mais qui, pour prix de mon travail opiniâtre, de mes longs et fatigants voyages , ne m'avait offert , depuis vingt-cinq ans , que d'amères déceptions.
Je résolus de liquider mes affaires et de me lancer dans une autre carrière.
Fort de cette énergique détermination, je vendis tous mes livres, je vendis tous mes traités, et, pendant cinq ans que dura cette laborieuse liquidation, homme de cœur et d'énergie, je luttai courageusement contre l'adversité.
Ce fut dans cette circonstance que je cédai le roman de Blanche, et le traité qui m'assurait la seconde édition du Médecin du Pecq.
Lorsque j'annonçai à Léon Gozlan que nos rapports d'homme de lettres à éditeur n'existaient plus, puisque j'avais été obligé do vendre à un libraire, pour la somme minime de quinze cents francs (à payer encore en effets de commerce) le droit de publier la seconde édition du Médecin du Pecq en quatre volumes in-12 , et le roman inédit de Blanche, c'est une justice à rendre à cet auteur, il en fut atterré !
11 me dit ces paroles :
— C'est un cuistre que ce libraire. Je suis vraiment désolé de ce que vous m'apprenez; mais soyez bien convaincu d'une chose , c'est que si nous sommes séparés
480 PORTRAITS d'auteurs.
par les circonstances, mon amitié vous est acquise à jamais.
En effet, cet ami venait me voir fréquemment, rue des Marais-Saint-Germain, où je demeurais alors. — Constamment il se plaignait des obstacles que lui opposait ce souverain industriel entre les mains duquel ma propriété était passée, pour réimprimer son Médecin du Pecq.
Enfin, tout joyeux, Gozlan m'annonce un jourque celuici lui avait promis de mettre sous presse son ouvrage s'il avait la certitude qu'il ne restait plus d'exemplaires de l'édition in-S'» chez les libraires.
— Vous seriez, cher, bien aimable^ de vous assurer pa r vous-même s'il ne reste plus chez les libraires d'exemplaires de mon livre ; s'il en est ainsi, je saurai bien le contraindre à mettre sous presse la seconde édition. Je lui tannerai alors le cuir s'il s'y refuse encore.
Je le luipromis en l'assurant que le lendemain vers midi j'irais lui rendre compte du résultat de mon inspection.
Comme je ne vendais mes livres qu'en gros à une dizaine de libraires-commissionnaires qui exploitaient les cabinets de lecture, très-nombreux à cette époque, mon inspection fut bientôt terminée. Chez aucun de ces libraires il n'existait un seul exemplaire du Médecin du Pecq.
J'allai porter immédiatement cette bonne nouvelle à mon ami.
Son cœur débordait de joie. — J'aurai donc enfin, s'écria-t-il, une seconde édition d'un de mes ouvrages, moi, à qui jamais encore n'est arrivé un pareil bonheur ! Tenez, cher, je suis si content, si heureux, qu'il faut absolument que nous fassions ensemble une petite débauche. Payez-moi a déjeuner au Palais-Royal !
J'acceptai généreusement cette gracieuse invitation.
Non-seulement nous déjeunâmes, maisjusqu'à cinq heures du soir, nous continuâmes à bavarder, tout en flânant.
Au moment de nous séparer dans l'ancienne rue du Coq, j'offris à Gozlan, comme un* nouveau gage d'amitié, un excellent cigare, qu'il accepta, bien entendu.
Fidèle à ses habitudes d'économie , il le coupa en deux et en serra la moitié dans son porte-cigares, allumant l'autre pour le fumer incontinent.
Nous échangeâmes une cordiale poignée de main et nous nous séparâmes.
Nous avions bien déjeuné chez Parly, bien causé, bien flâné.
Nous avions passé ensemble une journée charmante.
Tout allait, vous le voyez, pour le mieux, entre mon excellent ami Léon et moi.
Aussi quelle ne fut pas ma stupéfaction, ma douleur, en recevant, le soir même, à sa requête, par 1^ ministère d'un huissier, une sommation à comparaître à la septième chambre de la police correctionnelle, pour avoir tiré un nombre d'exemplaires du roman intitulé : Le Médecin du Pecqy supérieur à celui qui avait été arrêté dans le traité intervenu avec l'auteur...
A cette foudroyante accusation je fus anéanti.
Dans tout ce que je vais dire maintenant de relatif ù ce procès, malgré le ressentiment que dut exciter dans mon âme un pareil procédé, dont après- trente ans, je me sens encore profondément ému, je n'écrirai pas un mot qui puisse blesser Gozlan; car je l'ai trop connu loyal et honnête pour croire qu'il eût agi ainsi à mon égard sans des perfides suggestions que son seul tort est d'avoir accueillies sans contrôle.
En me quittant dans l'ancicnno rue du Coq, ni)rès avoir accepté mon déjeuner et un do mes cigares, dont il fumait encore la moitié, il remonta les quais jusqu'au pont des Arts, qu'il traversa, et alla annoncer ù son nouvel éditeur, qui demeurait nu faubourg Saiut-Gerinain, que la totalité
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des exemplaires cUi Médecin du Pecq était vendue, épuisée, et par conséquent, il lui demanda qu'il eût à mettre la seconde sous presse.
La réponse de cet individu fut une dénonciation en bonne forme ; il affirma à Gozlan que j'avais tiré un nombre d'exemplaires de sod livre supérieur à ma déclaration...
Alors, dans sa juste indignation contre moi, sans information préalable auprès de l'inculpé, au nom de la bonne ibi publique outragée^au nom de ses intérêts lésés, Gozlan fit lancer contre moi l'assignation dont je viens déparier.
Enlisant ce papier timbré, je fus tout d'abord anéanti, bouleversé; mais fort de ma conscience et des faits, je ne m'effrayai nullement, certain qu'un souffle suffirait pour mettre cette accusation à néant et cependant..., pour me défendre avec succès, il me fallait, à tout prix, rentrer dans mon traité avec Léon Gozlan, que j'avais vendu cinq cents francs en billets à terme à un édi-teur peu scrupuleux.
Surmontant mon dégoût pour cet homme qui, craignant d'avoir fait un mauvais marché, recourait à une basse calomnie pour s'en débarrasser, j'allai le trouver le lendemain.
Je lui rachetai pour sept cent cinquante francs (vous l'entendez ! sept cent cinquante francs) ce que, un mois auparavant, je lui avais vendu ci;:^ cents, mon traité avec Léon Gozlan.
Au jour dit, avec l'imprimeur G. Lemesle, également mis en cause, je me rendis à l'audience de la police correctionnelle.
Gomme j'en étais sûr d'avance, sur mes simples observations, sans l'assistance môme d'un avocat, je fus renvoyé de la plainte , et la partie adverse se vit condamnée aux dépens !....
Je m'abstiens de toutes réflexions.
Le lecteur jugera.
Ce que je ne puis exprimer c'est le chagrin que je ressentis de ce que, dans l'impétuosité de son caractère, Léon Gozlan eût cru aussitôt, à la légère, une aussi basse et aussi cupide dénonciation^
Quant au dénonciateur lui-même, j'aurais eu certes le droit de l'attaquer comme diffamateur.
Je ne le fis pas.
La meilleure réparation pour moi était dans le jugement tendu.
I/estime publique m'environnait, que me fallait-il encore de plus ?
Je me contentai de vouer au plus souverain mépris ce Vil prêteur à la petite semaine.