RESPECT A LA MEMOIRE DES MORTS
En présence de la tombe d'un ancien camarade, d'un ami avec lequel on a eu des rapports intimes et commerciaux, quelles que soient les ronces et les épines de cette liaison et ses conséquences, — quels que soient les amers et pénibles souvenirs qu'ils aient laissés a\i fond de votre cœur Ulcéré, — tout doit être oublié pour faire place aux regrets les plus sincères et les plus douloureux.
C'est ce que j'ai éprouvé le IG septembre 18G6, en lifiant dans un journal (jue, la nuit du li au 15, Léon Gozlan était mort presque subitement
K cette fatale nouvelle, le journal me tomba des mains et des larmes très-sincères, je le déclare, vinrent perler datis mes yeux.
184 PORTRAITS d'auteurs.
A deux mois à peine de distance, trois écrivains, l'espérance et la gloire de notre moderne littérature, nous ont été enlevés : Méry, Roger de Beauvoir et LéonGozlan.
Ma première douleur calmée, je m'empressai de reprendre l'article que j'avais consacré à celui qui avait emporté dans la tombe l'une des plus belles imaginations de cette belle Provence, l'un des plus beaux rayons de son soleil.
Je revis donc ce manuscrit écrit en 1856, à Notre- Dame-de-Gare-le-Cou, afin de m'assurer si cet article n'avait pas été dicté sous l'impression de fâcheux souvenirs.
J'ai relu ces feuillets avec une sévère attention.
J'en ai supprimé tout ce qui aurait pu blesser la susceptibilité si chatouilleuse de cet homme de lettres qui, vivant, aurait pu repousser des imputations quelquefois imprégnées d'une certaine dose d'amertume ; aujourd'hui je puis croire que si l'écrivain que je regrette vivait encore le jour où cet article sera publié, il me rendrait cette justice :
— « Oui, dirait-il, j'ai pu avoir quelques torts envers ce libraire, — mais tout ce qu'il rapporte est écrit avec la convenance la plus grande, la plus parfaite, — il n'a rien amplifié. »
« Il y a plus de mérite qu'on ne le pense généralement, ai-je dit dans mon Portrait intime do i?;37zac, à parler avec modération des choses dont on a été témoin, des hommes qu'on a connus.
« Il est si difficile de se dégager complètement des impressions qu'on a reçues, et de faire taire les sentiments qui en sont nés, qu'on devrait moins s'étonner de voir la partialité la plus révoltante assise au tribunal de la biographie ou de l'histoire. »
Au reste, il est de règle à peu près universelle aujourd'hui de déchirer ses adversaires, ses rivaux, ses ennemis, et de décerner à ses amis des éloges enthousiastes...
Je dis les faits, le lecteur jugera.
Et pourtant je suis sur un terrain glissant :
Mes rapports avec les hommes d'intelligence ont dû faire naître en moi bien des affections, bien des admirations même.
J'ai dû, autant qu'un autre, subir la double influence du talent et de l'esprit; — • peut-être ces heureux rapports ont- ils été traversés par quelques ennuis.
Comment échapper complètement à ces souvenirs?
C'est cependant ce que je me suis efforcé de faire. Et je répète :