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RESPECT A LA MEMOIRE DES MORTS

Je m'incline donc, le cœur navré par un profond regret, sur la tombe de Léon Gozlan !

C'est se respecter déjà soi-même que de respecter la mémoire de ceux qui ne sont plus.

Ce n'est certes pas à mes soixanle-dix-huit ans que je voudrais commencer à donner des entorses à la vérité.

Depuis le 15 septembre 1866, j'ai du reste tout oublié.,..

SUPREME ADIEU A CELUI QUI FUT UN DES RAYONS DE SOLEIL DE LA POÉTIQUE PROVENCE.

Léon Gozlan était né à Marseille le l*""- septembre 1803.

Le joui' de sa mort il élait donc Agé de soixanle-lrois ans et quatorze jours !

On le croyait généralement de la religion juive.

Deux ministres de cette religion furent api)elcs, et passèrent la nuit en prières auprès du corps du défunt.

Erreur. Gozlan était catholique; en voici une preuve ir^ récusable :

Après la mort de cet illustre écrivain, son gendre M. Duval découvrit dans ses papiers un acte de baptême, extrait de la paroisse de Sainte-Marie-Majeure, à Marseille. Il est signé par M«»« KsieWe Provenzal, mère de Léon; elle avait pris pour parrain Jean-Pierre Martin et pour mai?» raine Françoise Blanc.

En conséquence de la découverte de cet acte, les deux ministres de la religion Israélite durent se retirer.

Les obsèques furent célébrées avec les cérémonies de la religion catholique, à l'église Saint-Eugène,

Ce fut le curé de cette paroisse qui officia.

Le deuil fut conduit par M. Duval, gendre du défunt, et M. Mont-Rouge, son parent.

Les coins du poêle furent portés par MM. Arsène Houssaye, Amédée Thierry, Ferdinand Langlé, et Albéric Second.

Après la cérémonie religieuse, le char funèbre se dirigea vers le cimetière Montmartre, où eut lieu l'inhumation.

Un cortège très-considérable d'hommes de lettres, d'artistes dramatiques et de simples artistes, rendit un dernier hommage à l'homme de talent qui a laissé dans la littérature française un vide regrettable.

M. Ferdinand Langlé, au nom de la Société des auteurs dramatiques ; M. Albéric Second, au nom de la Société des gens de lettres; M. Georges Bell, au nom des littérateurs marseillais, exprimèrent sur la tombe de Léon Gozlan les sentiments de sympathiques regrets qui animaient tous les assistants.

Afin de terminer cette esquisse sur l'homme distingué que j'ai beaucoup aimé, je vais faire quelques emprunts à un article publié dans le Petit Journal, que dirigeait

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alors avec verve et talent l'une de nos phis fécondes et intarissables plumes, M. Léo Lespès,

On lisait dans ce journal, le 16 septembre 1866, ce qui suit :

« Une nouvelle lugubre s*est répandue ce matin dans Paris.

« L'un des plus charmants esprits de la littérature contemporaine, un compatriote de notre regretté Méry, Léon Gozlan, est mort.

« Il a rendu l'âme sans douleur, sans agonie, sans même que sa famille pût prévoir le malheur qui l'accable.

« Il souffrait d'une maladie rhumatismale depuis de longues années.

« Il avait eu une recrudescence de douleurs depuis quelque temps.

« Il avait été pris d'une suffocation il y a huit jours; mais quelques gouttes d'éther l'avaient soulagé.

a Ce matin, M™« Gozlan entra dans sa chambre, et, le voyant sans mouvement, no voulut pas le réveiller.

« Fille revint quelques instants après, et, s'approchant do lui, elle s'aperçut, après quelques minutes, qu'il avait cessé de vivre.

« La mort avait eu lieu, probablement, par suite du rhumatisme qui aura gagné le cœur.

« On peut juger de la désolation de cette famille.

« Hier matin encore, il recevait ses amis, travaillait à une comédie destinée au Théâtre-Français, et prenait l'air sur la terrasse do son appartement, situé à Paris rue Bleue, n« 19.

« Il comptait sortir bientôt, car ses douleurs étaient passagères, et il avait l'intention d'aller an Comité des auteurs et compositeurs dramatiques, dont il était le président depuis six mois.

« M"»» (iozlan, croyant d'abord à une syncope quand ello

188 PORTRAITS d'auteurs.

le trouva immobile, envoya chercher en même temps le médecin et le prêtre.

« Tous deux arrivèrent trop tard !

« Une attaque l'avait étouffé pendant la nuit.

« Léon Gozlan était né d'une famille israélite et proche parent de M. Allegri le banquier

« Le frère de Léon Gozlan était un savant distingué; Léon eut un jour une polémique à Marseille avec le révérend père Ravignan, sur des matières philosophiques, et on dit que le prédicateur catholique rencontra un rude adversaire.

« Quant à Gozlan, il était d'une grande tolérance en matière de liberté de conscience, et en même temps d'une moralité parfaite.

« — Pourquoi tourmenter Dieu par des demandes incessantes, répétait-il, quand il nous a fait dire une fois pour toutes qu'il n'était pas visible ? •

« Une des dernières motions de Léon Gozlan à la Société des Gens de lettres, dont il était le président honoraire, tendait à réglementer le titre d'homme de lettres.

« Il se plaignait, avec cette calme raison qui s'alliait si bien au plus délicat esprit, — que tout homme n'ayant aucune profession prît le titre d'homme de lettres, sans justifier d'aucun droit.

« De telle façon que la corporation était souvent atteinte dans sa dignité par cette flagrante usurpation.

a II cherchait à trouver un remède à cet abus.

(( Et il demanda que cette question fut mise à l'étude, afin que les gens sans état, sans mission dans le monde, sans but, sans œuvres publiées, sans preuves faites, ne

pussent pas se couvrir de la profession des lettres ,

comme d'une enseigne menteuse. »

Voici ce que disait à son tour, d'après la Chronique dos

Gens de Lettres, au nom de cette Société, l'un de ses vice-présidents, M. Albéric Second, surla tombede Gozlan :

« Messieurs,

« Dans ce Paris fiévreux et affairé, qu'on accuse volontiers d'être préoccupé uniquement de ses intérêts ou de ses plaisirs, il s'est manifesté une vraie stupeur à cette nouvelle si douloureuse et si imprévue :

« Léon Gozlan est mort ! »

« Ce sont les plus tristes messages qui ont le privilège de se transmettre le plus vite.

« A cette heure donc, ce n'est pas seulement Paris, c'est la France entière qui porte le deuil d'une de ses gloires littéraires les plus éclatantes et les plus pures.

« Si durement éprouvée par tant de pertes récentes, la Société des Gens de lettres était en droit d'espérer que, d'ici à longtemps, elle n'aurait pas la douleur de nouer un nouveau crêpe à son drapeau.

. « Hélas ! Messieurs, vous le voyez : notre espoir a été cruellement déçu, et nous voici encore assemblés autour d'une fosse béante.

« Celui qui fut notre maître honoré, et notre inimitable modèle, celui qui dut plusieurs fois à vos suffrages l'honneur d'être élu président de notre comité, Léon Gozlan n'est plus !

« Ce coup inattendu est un des i)lus douloureux qui puissent frapper la grande famille des lettres.

« Il retentira longtemps dans nos cœurs affligés.

«( Comment se séparer sans un déchirement profond de l'homme sui)èrieur qu'on s'était habitué à aimer et à admirer depuis tant d'années ?

« Et, en effet, Léon Gozlan était un vétéran de la renommée et du succès.

190 PORTRAITS d'auteurs.

« Pendant quarante ans romancier infatigable et divers, journaliste sans rival, il s'est tenu sur la brèche, toujours prêt à combattre, toujours sûr de vaincre.

« Quarante ans de travaux !

« A lire ses dernières pages tout imprégnées des parfums de l'esprit, de l'inspiration, de la grâce et de la jeu-i» nesse, eussiez-^vous eu soupçon de son âge, ô vous toua qu'il tenait sous le charme ?

« Et c'est cet arbre puissant que la mort vient de foudroyer, lorsqu'il nous promettait encx)re d'abondantes récoltes de fleurs embaumées et de fruits délicieux !

• Vous n'attendez pas de moi» Messieurs, qu'en un tel moment et en un tel lieu, j'analyse et j'apprécie Vceuvr^ considérable de Léon Gozlan.

« Je n'ignore pas qu'en l'absence d'un orateur plus autorisé, je parle ici au nom de la Société des Gens de lettres; mais je sais aussi Je sais surtout que je parle sur la tombe d'un homme qui m'honora de sa constante amitié. Excusezmoi donc, je vous prie, si à la place d'un discours, je me borne à prononcer quelques paroles sincèrement émues,

e A quoi servirait, d'ailleurs, de vous rappeler les titrea de ses romans? Le Notaire de Chantilly, le Médecin du. Pecq, Washington Levert et Soerata Leblanc y Aristide , Froissarty et tant d'autres sont dans toutes les mémoires comme dans toutes les bibliothèques, et ils y resteront tant que nous serons amoureux en France du plus brillant esprit et du plus merveilleux style, unis étroitement au plus solide bon sens, à la plus haute raison.

a II y a aujourd'hui même deux mois, Léon Gozlan adressait d'éloquents adieux à notre pauvre camarade Edouard Martin, et il prononça ces prophétiques paroles que j'ai pieusement recueillies :

a Notre grand poète l'a dit;

« Les jeunes vont devant.

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e Et ils vont d'autant plus vite qu'ils sont plus jeunes, « et si vite qu'ils ne pensent ni au boulet qui va les frapper « sur le champ de bataille, ni aux déceptions qui les atten- « dent dans d'autres combats de la vie ; combats en appa- « renée moins dangereux que ceux où l'on tire l'épée, en « apparence seulement ! La vie est pleine de champs de « bataille aussi réels' que ceux que le canon laboure. Le « travail des nuits, la réflexion toujours, le doute plus « souvent encore, la crainte perpétuelle de décroître, la « soif inextinguible de grandir. Quels combats ! quels « ennemis ! Là-bas, c'est la balle de plomb ou de fer qui « frappe un peu partout ; ici, c'est l'émotion, et l'émotion a ne frappe qu'à une seule place : le cœur. Et pourquoi ?

a Pour arriver là! — Ah! soyons plus cléments pour

« nous-mêmes. »

« J'ai qualifié ces paroles» de prophétiques. Messieurs, et j'ai eu raison.

« L'événement ne l'a que trop prouvé.

« Léon Gozlan était resté le plus jeune de nous tous.... Et c'est pour cela qu'il a été frappé au cœur !

« Adieu, Léon Gozlan! adieu, notre ami bien cher et notre maître illustre !

« Je ne me séparerai pas de toi sans évoquer encore une de tes dernières paroles. C'est Méry qui te l'a inspirée, mais elle te sied aussi bien qu'à ton glorieux ami :

« — Aujourd'hui, Messieurs, nous inhumons un rayon de soleil ! h

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