‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 24 sur 44 · L'UN DES ROIS DE LA BOHÊME 1825 A · texte numérisé non relu

L'UN DES ROIS DE LA BOHÊME 1825 A

Il était assis, au bord de la grande route, sur une borne. Près de lui reposait sur l'herbe au bout d'un bâton qu'il portait sur l'épaule, chemin faisant, un mouchoir vieux, usé, troué, ûoué par les quatre bouts, renfermant deux chemises grossières, déchirées, une blague à moitié pleine de mauvais tabac, une pipe de terre artistement culottée, une marotte, un chapelet, un sca pulaire, un costume complet de paillasse et une robe de chartreux. Depuis plusieurs années il courait le monde à l'aventure, essayant de tous les métiers imaginables, en vrai bohémien qu'il était.

QuEVEDO — El gran tocuno.

UNE EXISTENCE GACHEE.

Maurice Alhoy est mort il y a quelques années, après avoir jeté clans le monde littéraire l'éclat d'un météore, se survivant, hélas ! à lui-môme, et quand son nom, par ha-

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sard, était prononcé, ne recueillant de toutes les lèvres dédaigneuses ({ue ce peu de mots : Maurice Alhoy ! qu'est-ce que c'est que cela ?

Oui, de tous les écrivains dans l'intimité desquels j'ai vécu pendant quinze ans, c'est, à mon avis, celui qui a le plus follement gâché la plus belle des existences.

Grand, brun, élancé, d'une figure avenante, de manières distinguées, pétillant de verve, d'entrain et d'esprit, possédant tout ce qu'il faut pour plaire et réussir, il s'était vu constamment empêché, par son caractère léger, frivole et inconstant, de mettre à profit les dons heureux dont la nature s'était plu à le combler.

Je l'ai tour à tour connu littérateur correct et élégant ; fondateur et créateur du premier Figaro, dans le passage du Commerce, au faubourg Saint-Germain, avec Etienne Jourdan, le graveur-chansonnier; directeur des journaux Je Voleur et l'Ours ; collaborateur du Miroir, de la Pandore, de r Opinion, àxi Diable boiteux ^ du Constitutionnel des Dames, de la Nouveauté, du Corsaire, avec Jay, Jouy, Montigny, Gauchois-Lemaire, Monglave,Latouche, Ader, Fontan, Ghalas, Moreau, Léonard Gallois, Ferdinand Langlé, de Forges, Adolphe de Leuven, Virmaître, Amédée de Bast, Marie Aycart, Etienne Arago, HippolyteUolle, Le Poittevin Saint- Elme, etc., etc.; chartreux dans les montagnes du Dauphiné ; bohème dans tous les quartiers de Paris ; puis, nouveau saint Vincent de Paul, parcourant les bagnes pour étudier les mœurs des forçats; capucin, je ne sais où ; directeur du Théâtre Beaumarchais, sur lequel il chevaucha quelque temps, et qui agonisa, tué sous lui ; auteur, plein de verve, d'innombrables drames, mélodrames, farces et fantasmagories ; prestidigitateur hors ligne dans son Zig-zig, qui lit courir tout Paris ; puis eiicore riche marchand de marrons du Luc, sur le quai de Marseille : que sais-je, enfin ?

Depuis vingt ans, on l'avait perdu de vue, et ses vieilles connaissances le croyaient passé à l'état de mythe.

Quand, peu de temps avant sa mort réelle, défmitive et sans remise, il ressuscite tout à coup dans le Figaro- Villemessant, offrant aux abonnés de cette feuille, comme du fruit nouveau, ses Bagnes, le seul de ses ouvrages qui restera peut-être, quoique ce soit une triste célébrité, après tout, que d'être le chantre, l'Homère des Gontrafatto, des Maingrat, des Collet, des comtes de Sainte-Hélène et de toutes ces illustrations du faux, du vol, du viol, dt3 l'assassinat, du poison, du poignard et de l'incendie.

Peu d'hommes ont possédé une imagination aussi fertile que la sienne. Il en aurait revendu, sous ce rapport, au plus riche.

Il avait créé non-seulement le Figaro, l'Ours et le Voleur, mais une multitude d'autres journaux, do l'énumération desquels je crois devoir charitablement faire grâce au lecteur. *

Il avait écrit les Bagnes ; il avait commencé Sous le Froc, roman que, à bout d'idées, il ne put conduire au dénoùment ; il avait fait paraître les Prisons de Paris, en collaboration avec Louis Lurinc ; enfin, pendant dix ans, l'éditeur Ambroise Dupont avait annoncé de lui, comme devant paraître sans cesse, et ne paraissant jamais, le Bachelier de Paris, un fort joli titre, ma foi !

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NAISSANCE DU JOURNAL REPRODUCTEUR ÎO VoJeur,

L'idée première et la création du journal l'e Vb/e«rappartiennent en propre à Maurice Alhoy seul, et non à M.Emile de Girardin, comme, à tort, on le croit généralement.

A. tout seigneur, tout honneur ! Suum ciiique.

C'est de Maurice lui-même, un jour qu'il était dans son bon sens, ce qui lui arrivait fort rarement d'ailleurs, que je tiens cette histoire véridique de voleur ou du Voleur, dont je laisse à son ombre toute la responsabilité.

« Une nuit que je rêvais dans mes draps, me dit-il, une idée lumineuse me traversa subitement l'esprit : il ne s'agissait de rien moins que de créer un journal reproducteur avec les meilleurs articles des feuilles le plus en vogue, avec les plus jolis contes, les plus attrayantes nouvelles, les meilleurs romans des écrivains en renom, sans avoir à leur payer le moindre droit d'auteur. Et à cette excellente idée, j'accolais un excellent titre, un article et un substantif, la résumant tout entière, le Voleur. Mais ce n'est pas tout que d'avoir une bonne idée, il faut avoir encore de l'argent pour la mettre à exécution.

« Or, je ne possédais que quarante francs pour toute fortune, et je ne pouvais espérer, dans ma position, obtenir du crédit, ni chez l'imprimeur, ni chez le marchand de papier.

« Que faire ? Je parlai de mon embarras à James Rousseau, mon ami, homme de lettres comme moi. Par grand extraordinaire il possédait, ce jour-là, soixante francs, qu'il mit à ma disposition, m'offrant de s'associer à moi dans

l'exploitation nouvelle. J'acceptai avec empressement, mais il me fallait cent francs de plus, car un numéro du Voleur devait coûter 200 francs.

« Je ne perdis pas courage. J'allai voir mon camarade Emile Girardin, qui n'usait pas encore de la particule nobiliaire, et avait un emploi qui le mettait à même de faire des économies. Je lui demandai de me prêter cent francs.

« — Cent francs ! s'écria-t-il. Y pensez- vous ? Et pourquoi faire ?

La fourmi n'est pas prêteuse; C'est là son moindre défaut.

« Je lui expliquai le plan de mon Voleur dont la réussite me paraissait infaillible. 11 paraît que ce projet ne sourit pas moins à mon bailleur de fonds en expectative, puisque, bondissant sur son fauteuil, comme un homme frappé de la pile de Volta, il s'exclama :

« — Part à trois, Maurice ! je donne les cent francs.

« !1 les donna, en effet, et d'autres encore ; l'entreprise réussit, et, plus tard, M. de Girardin devint seul propriétaire de ce i^ecueil, dans lequel il fit des bénéfices considérables. »

Le sort de celte publication a été bizarre, étrange.

Après être montée fort haut comme instrument de vulgarisation et comme spéculation -commerciale, elle s'est insensiblement affaissée sur elle-même. Mais M. do Girardin avait pris ses précautions : il s'était prudemment retiré lorsqu'il avait vu le succès décroître. l)epuis sa retraite, Je Voleur^ descendant toujours, a passé par bien des mains.

A l'heure qu'il est, un liounnc pourtant habile s'il en fut, sue sang et eau pour faire en sorte de galvaniser le défunt, c'est du journal dont nous voulons parler. Tcino inutile ! Annonces, réclames, litres, tambours, clairons,

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trompettes et tam-tam n'y peuvent rien. Les conditions de publicité changent tous les dix ans. Le règne du Yoleuv est passé : on a beau abaisser ses prix, que voulezvous qu'il fasse en présence de la presse populaire a un sou ? Certes, ni Maurice Alhoy, s'il était encore de ce monde, ni Emile de Girardin, qui vient de prouver qu'il en est en se remariant, ne songeraient aujourd'hui à essayer de remettre sur ses pattes leur vache à lait d'autrefois.

La première condition de tout succès est d'être de son temps et de venir à propos.

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