UNE VIE TRES-ORIGINALE
Fatigué des plaisirs bruyants de Paris, au désespoir de la fin prématurée d'une femme qu'il adorait, traqué aussi, il faut bien le dire, par des essaims de créanciers malappris, Maurice Alhoy prit son vol comme un oiseau qui s'échappe de sa cage ; il se fit bohème et résolut de parcourir la France.
« La Bohême littéraire, a dit de Balzac dans son Prince do la Bohême, est le dernier degré du mépris pour les usages reçus dans la société ; c'est l'exti-avagance d'une philosophie aux abois qui est bien près d'atteindre la folie. »
Mais, avant de vous exposer les fruits qu'il retira de sa vie errante, permettez-moi de vous raconter de lui deux faits assez excentriques, qui vous feront mieux connaître notre original que toutes les réflexions possibles.
Ami tendre et fidèle (chose rare pourtant que la fidélité
chez un homme de la trempe de Maurice), il prodigua les soins les plus empressés, les plus délicats à sa hienaimée, qui expira dans ses bras en le bénissant.
A ce moment fatal, suivant son invariabb habitude, il n'avait pas le sou ; il ne possédait pas même (cela se conçoit, du reste) le moindre objet qu'il pût confier à cette grginde administration, plus ou moins philanthropique, plus ou moins paternelle, gardienne des nippes du pauvre, et que le peuple parisien, dans sa folâtre humeur, appelle sa tante.
Enfin, il n'était pas assez fou pour songer à tenter le moindre emprunt : il savait par expérience que la capitale de la civilisation ne renfermait pas un seul être vivant qui consentît à lui prêter une obole. Que faire ?
Les restes inanimés de la défunte étaient là, sur un lit de sangle, réclamant en vain la faveur de la fosse commune dans un cimetière de Paris.
Une idée subite traverse, à leur aspect, le cerveau de Maurice.
La tête en feu, il s'assied devant son bureau, attire à lui d'un mouvement fiévreux une feuille de papier; puis l'inspiration débordant, il écrit une complainte bien triste, bien lugubre, sur la fin déplorable de sa maîtresse.
Sans se donner la peine de relire les douze couplets, qu'il vient de composer tout d'une haleine, il ferme la porte du logement ouest déposée la jeune fille; il s'élanco comme un trait dans la rue, sans habit, sans chapeau; on 1g prenait pour un fou et il l'était i)rcs(|ue . . .
Il court enfin, il court toujours, jusqu'à l'échoppe d'un de ces éditeurs de bas étage «{ui ne publient que des pontsneufs.
Par bonheur, celui-ci était un homme de goût ; il compta cent francs à Maurice pour la propriété de l'œuvre, qui, quatre heures après, par l'organe des chanteurs et chan-
§02 PORTRAITS d'auteurs.
teuses médaillés de la police, retentissait sur toutes les places, dans toutes les rues, dans tous les carrefours de la capitale, avec accompagnement obligé d'orgues criardes de Barbarie.
Et c'est ainsi qlie Maurice a pu faire enterrer sa maîtfiesse.
ÎDéjà, dépuis longtemps, à cette époque, il devait plusieurs termes échus à son propriétaire, qui avait la bassesse de le poursuivre sans relâche de demandes d'argent intempestives, et qui poussait l'oubli des convenances les plus élémentaires jusqu'à lui donner congé. Maurice trouva que ce procédé dépassait d'autant plus les bornes, que le nchard ne pouvait pas ignorer que son locataire était habituellement sans le sou.
Dès lors, sa fertile imagination n'eut pas de repos tjU'elle ne lui eût suggéré un moyen fort simple et trèsingénieux de déménager, sans payer le propriétaire, en lui jouant encore, par dessus le marché, un des meilleurs tours de son sac à malices !
Un jour,, cet homme malappris, venant, selon sa coutume, le fatiguer de ses demandes continuelles d'argent, Sentit, par extraordinaire, en entrant dans le logement, l'odeur de bois qu'on brûle, et se dit à lui-même : « Puisqu'il trouve de quoi se chauffer, pourquoi ne découvriraitil jias de quoi mé solder tous mes termes échus ? »
il poursuit sa route et, à la lueur d'un feu magnifique, il aperçoit Maurice qui se chauffe philosophiquement avec le dernier fragment de sa couchette.
Tolit le reste de son mobilier y avait passé.
Je vous laisse à penser quelle fut l'exaspération du successeur de M. Vautour !
Ses vociférations firent trembler toutes les vitres du àixième étage. Mais notre écrivain, sans s'émouvoir :« Vous connaissez, Monsieur, lui dit-il, ce proverbe aussi vieux
que le monde : « Où il n'a rien, le roi perd ses droits. » Vous êtes fumé, n'est-ce pas? Mes meubles n'existent plus qu'en souvenir, mais ils m'ont bien chauffé. De votre côté, vous ne perdrez pas tout ce que je vous dois : je vous laisse les cendres. »
Le propriétaire, stupéfait d'un pareil aplomb, ne se sentit plus même la force de tempêter. Il resta muet devant ce stoïcisme, et Maurice déménagea, sans obstacle, sa mince garde-robe et ses quelques livres.